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Full text of "Ma vie de marin"

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Ma vie de 
marin 



Emile Sinkel 



• 




























" 












Digitized by VjOOQIC 



MA 

VIE DE MARIN, 



PAR 



EMILE SINKEL, 

Lieutenant de vaisseau pensionne, 
Chevalier de l'Ordre de Leopold et de Francois- Joseph d'Autriche. 



TOME PREMIER. 



BRUXELLES, 

ALLIANCE TYPOGRAPHIQUE, M.-J. POOT ET COMP*, 
37, Rue ftux Choux. 






yGoogk 



^ 



yGoogk 



A Sa Majeste le Roi des Beiges. 



$t>re, 



Ixs Beiges qui out beaacoup voyage en pays 
lointaim, portent gineralement un vif intiret a 
la vie maritime, en Belgique. 

Ce livre a pour objet d'eveiller parmi nos conci- 
toyens le gout des connaissances maritimes, de 
connaissances dont Vemploi contribua de tous temps, 

Digitized by VjOOQIC 



Fhistoire Vatteste, a developper et a assurer la pros- 
perity des peuples. 

Pour eveiller ce goilt peu ripandu dans noire 
pays, je me suis efforci d'initier le public, par 
quelques details et quelques notions exactes, h la 
vie et aux occupations du marin. 

Ces considerations me portent naturellement a 
dedier mon ouvrage au Roi, et a reclamer en meme 
temps Vindulgence pour les difectuosiUs de la forme 
et du fond, les erreurs que, dans toute espbce de 
specialite, commet inivitablement celui qui appri- 
cie les hommes et les choses, les Mnemenls aux- 
quels il est melt. 

En acceptant mon hommage respectueux, le Roi 
donnera de la valeur a mes efforts. 

J'ai I'honneur d'itre, Sire, 
De Votre Majesty, 
Le fidele serviteur, 

E. SlNKEL. 




Bruxelles, 15 aoiU 1872. 



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LA 

VIE DUN MARIN. 

PREMIERE PARTIE. 



Mon pfcre n'&ait pas un homme ordinaire. A seize 
ans, il abandonna ses etudes pour prendre le fusil 
et s'engager dans un corps de volontaires. La Hol- 
lande se levait alors (1813) pour reconquerir son 
ind^pendance. Lorsqu^clata la revolution de 1830, 
mon pfere &ait professeur au college de Huy; il 
supportait difficilement 1'aniiiiosite dont son pays 
etait l'objet; pour defendre son honneur, il eut 
maintes affaires avec des gens qui jusqu'alors lui 
avaient t^moignd de vives sympathies ; finalement, 
il se vit contraint de quitter la Belgique, de s'en- 
r&ler une deuxifcme fois sous les drapeaux. 

Tels sont les exemples qu'il me donna. 

Pour tout pr^cepte, il se borna h me recomman- 
der dfcs F&ge le plus tendre de ne jamais rien crain- 
dre. Ses exemples, ses recommandations m'impres* 
sionnfcrent. 

Mon pfere m'enseigna done l'amour dc la patrie, 
le d^vouement. N£ et 6lev6 en Belgique, dans la 
famille de ma mfcre, que je perdis peu de jours aprfes 
ma naissance, je suis aussi Beige que mon pfere 
dtait Hollandais, ce dont il convenait entiferement. 



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— 2 — 

Pour pouvoir achever mes Etudes, j'entrai dans 
la marine, k Pecole militaire, le 4 tevrier 1841, 
k Tage de dix-sept ans. Etant seul dlfcve pour cette 
carrifcre, on ne prit pas la peine de me donner des 
cours particuliers ; il en r&ulta que je suivis sans 
ardeur les mfimes cours que mes camarades des- 
tines aux autres armes spdciales et subis les mfimes 
examens. Sorti deux ans aprfes, je fus embarqud 
imm&liatement comme aspirant de l re classe k 
bord de la goelette de l'Etat, Louise-Marie, en 
parlance, k Ostende, pour le Guatemala. 

Pour premiere besogne k bord, on me fit com- 
mander un d&achement form^ pour rendre les der- 
niers honneurs k un matelot de Pdquipage. Fort 
bien accueilli du reste par le commandant, M. le 
lieutenant de vaisseau Petit, par les offlciers et les 
aspirants, mes camarades, tous ces messieurs s'em- 
pressfcrent de m'aider de leurs conseils. J'en avais 
grand besoin. Mon ignorance des choses de la mer, 
du metier &ait complete. Je n'avais jamais vu la 
mer ; k peine savais-je distinguer Tavant de Parrifere 
du navire; de plus, je ne comprenais pas le fla- 
mand, la langue du matelot; ce que j'en avais 
appris k l'teole militaire pouvait k peine me servir. 
On m'employa imm&liatement k toutes sortes d'ou- 
vrages, auxquels tout naturellement je m'appli- 
quai de mon mieux. De garde tous les trois jours 
pendant vingt-quatre heures, les autres jours, j'&u- 
diais, je remplissais des corv&s et m'exercais a 
grimper. Aprfcs avoir complete mon Iquipement, je 
m'appliquai k apprendre la navigation, les calculs 
en usage, la theorie de la manoeuvre, du grement, 



^ 



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— 3 — 

du canonnage. C'&ait le plus press£. En embrassant 
tant de choses k la fois, on progresse peu. Mon 
Education maritime ne fut achevee qu'aprfes mon 
deuxifeme voyage. Jusque Ik je fus employ^ en sous- 
ordre; quand je commandais, c'&ait sous l'oeil et 
l'ordre d'un chef. On me donna de suite un inven- 
taire k copier. Que de choses et de noms Granges, 
inconnus, se class&rent ainsi progressivement dans 
ma m&noire avec leur signification et en mfime 
temps leurs termes equivalents dans la langue fla- 
mande ! Tout ce que j'avais appris k l'dcole mili- 
taire paraissait inutile, n'fitre d'aucune application. 
Plus tard cependant, ces Etudes me servirent quel- 
que peu pour avoir des id&s plus nettes, des 
notions plus completes en astronomie, artillerie, 
navigation, etc. 

J'avais dprouv^ une grande satisfaction en entrant 
k l'dcole militaire, non pas k cause de l'avenir que 
j'esp^rais rdaliser par Ik, mais parce que je m'y sen- 
tais rdgis par une rfcgle, en quelque sorte k l'abri 
du caprice ; la loi si s^vfcre qu'elle soit sauvegarde 
mieux la dignitd humaine que la liberty la plus 
s&luisante accord^e k doses indgales, suivant les 
dispositions, les fantaisies de l'auloritd m6me la 
plus paternelle. Mon embarquement me procura 
une satisfaction d'un autre genre, celle de la res- 
ponsabilit^. Les moindres details du bord ont une 
importance extreme. Pour lutter contre les de- 
ments, on doit tout prdvoir, et, dans Pemploi, l'or- 
ganisation des moyens de lutte, apporter une pre- 
cision, une Anergic une prudence de tous les 
instants. Chacun ayant sa tache k accomplir, le 



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salut et l'honneur de la communaute reposent sur 
chacun. Veiller k ce que tous remplissent sans cesse 
leur devoir, est particulifcrement le service de celui 
qu'on appelle le premier officier. II recoit directe- 
ment les ordres du commandant, les fait executer, 
commande en son absence, aprfcs lui. Le premier 
officier est une sorte de cheville ouvrifere. Ces fonc- 
tions sont remplies id par M. l'enseigne de vaisseau 
Swartz. Un peu rude dans ses manures mais bien- 
veillant, M. Swartz ne se gene pas pour se moquer 
parfois de mon ignorance, pour me rendre moins 
novice, plus attentif k comprendre et a executer ce 
qu'on attend de moi. II a bien raison. Les officiers 
sortis de l'dcole militaire, oil ils ont acquis une 
science dont souvent ils s'enorgueillissent, doivent 
absolument et le plus t&t possible 6tre ramends au 
monde des rdalitds, apprendre k voir de pr&s, k 
connaitre les hommes qu'ils sont appelds k com- 
mander. Le marin comme le soldat obdit aisement 
k celui qui se donne la peine de saisir sa nature, 
sa valeur, ses faiblesses, k celui qui lui est supe- 
rieur en courage et en intelligence; au contraire, 
il profile toujours des fehappatoires dont l'esprit 
cultivd mais peu pratique lui suggfere en quelque 
sorte l'emploi en ne veillant pas suffisamment au 
maintien de l'ordre, de l'harmonie ou en montrant 
une s£v£rit£ peu dclairee et par consequent injuste, 
hors de saison. Le tact, le savoir faire ne s'ap- 
prennent pas k l'lcole, mais au contact des hommes 
et des choses. La s£v£rit£, k bord, me parut exces- 
sive. Certains chatiments que je vis infliger m'im- 
pressionnfcrent extraordinairement. Ils tftaient md- 



^ 



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— 8 — 

rites sans doute, mais leur nature me revolta. A 
cette epoque, on frappait encore les coupables k 
coups de garcettes. Ce ne fut que quelques ann&s 
plus tard, aprfes la revolution de 1848, que des 
ordres furent donne's pour proscrire l'usage des 
peines corporelles. Ces peines etaient justifies jus- 
qu'k un certain point par la necessite de faire 
prompte justice, pour ne pas se priver de services 
indispensables, d'hommes qu'on ne pouvait pas 
remplacer. A propos de remplacement, il se passa 
un petit fait significatif au moment du depart, de 
faire voile. On vint nous informer que Tun de nos 
matelots se trouvait k l'h&pital trop malade pour 
pouvoir etre des n&tres. Avec l'autorisation du di- 
recteur de la marine, M. Lahure, qui se trouvait k 
bord, Tun des hommes qui larguaient nos amarres 
fut choisi k sa place et immediatement embarque. 
II en prit son parti k l'instant. Je le trouvai sublime 
et me promis k l'occasion de I'imiter. 

Le but du voyage de la Louise-Marie est de 
transporter a Santo-Thomas de Guatemala, dont 
une compagnie beige a fait Pacquisition, les chefs 
d'une expedition form^e pour y fonder une colonic 
et de les y installer. Parmi les passagers se trou- 
vent MM. Simon, directeur de la colonie; Tardieu, 
son secretaire; Delwarde, son ingenieur; Cloquet, 
consul; T'Kindt, agent commercial. Nous avons des 
vivres pour six mois. L'&juipage se compose de 
soixante hommes, etat-major compris : le comman- 
dant, le second, quatre aspirants, le medecin, Toffi- 
cier d'administration. Par beau temps et jolie brise 
du sud-est, nous prenons la mer le 16 mars 1843. 
— 4* 



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^ 



— 6 — 

M. Simon, le directeur de la colonie, s'est em- 
barque souffrant et malgre l'avis des siens, de ses 
amis. Ingenieur en chef des ponts et chaussdes, 
cr^ateur de nos chemins de fer, sa droiture bien 
connue le porte k fuire le monde, k m^priser la vie, 
k affronter tous les dangers. Doux et timide comme 
une jeune fille dans les circonstances ordinaires, il 
montre une dnergie extreme dans les situations diffi- 
ciles. Penseur et homme d'action k la fois, sa sim- 
plicity cvie l'illusion : chacun croit le mener k sa 
guise et plus que personne il fait a la sienne. 

Le commandant est un causeur agrfoble, intaris- 
sable, un homme ayant beaucoup vu, beaucoup 
voyagl, que j'aime k entendre causer; ses discours 
m'ouvrent des horizons nouveaux. Parfois il s'oc- 
cupe de tous les details du service, dans d'autres 
moments il ne s'occupe de rien, quoqu'il soit ton- 
jours en £veil, sur le qui vive. Son activity celle 
du premier officier et de mes camarades en general, 
m'&onnent grandement. Aller droit au fait, ^carter 
les choses oiseuses, s'abstenir de vaines paroles, 
font ^viter de perdre son temps et prendre sur 
l'lquipage une autorit^ indispensable. Grace k ces 
messieurs, je suis k bonne &ole. 

Quelques-uns d'entre nous sont obliges de c&ler 
leurs chambres aux passagers. Je suis logd avec un 
autre aspirant, M. Gerard, dans une chambre de 
sous-officiers, devant, prfes de la cuisine. Nous ne 
pouvons pas y tenir k deux. Entre Pentrepont, 
logement de Equipage, et le carrt, salon des 
officiers, se trouve notre poste, le poste des aspi- 
rants, contre le grand mat, au-dessus de Fentr^e 



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de la cale aux vivres. Le mobilier du poste se com- 
pose d'une table suspendue k des tringles et de 
quelques chaises-pliants. Le luxe en est, on le voit, 
complement banni, mais il est avantageu semen t 
remplace par la galtd. Lorsque les passagers ont le 
spleen, ils viennent dans le poste rire et s'attabler 
avec nous. Nous n'avons pas k leur offrir de bonne 
chfcre, mais nous avons de la resolution k leur com- 
muniquer. Quand des Eclats de rire retentissent au 
poste, c'est que la misfcre y rfcgne ; tous accourent 
alors pour se r&onforter k notre vue. Lui-m6me 
parfois attire, le commandant se plait k nous re- 
garder k travers le panneau pratique dans le pont, 
au-dessus de nos tetes, panneau qui, toujours ouvert 
autant que possible, nous inonde d'air et parfois 
aussi d'eau sal&. 

Mon service consiste principalement a faire la 
garde, le quart, c'est-k-dire la manoeuvre, la con- 
duite du batiment, sous les ordres de M. Perlau, 
le plus ancien des aspirants : la nuit, de minuit k 
quatre heures, et le jour, de midi k quatre heures 
Igalement; k calculer la route et la marctae du 
navire, le point ou Ton se trouve k midi, au moyen 
d'observations faites k Faide d'instruments de pre- 
cision pour connaftre la hauteur des astres au-des- 
sus de Thorizon et la distance de ces astres entre 
eux, et au moyen de chronomfctres ou simplement 
par le loch, la boussole, approximativement. Je 
suis encore employ^ k d'autres ouvrages : pour la 
distribution d'eau, de vivres, pour tenir le journal 
de bord du commandant; j'apprends aussi k gou- 
verner le navire, k faire des amarrages, k monter 



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— 8 — 

dans le grement. Ce qui me donne une terrible be- 
sogne, c'est l'&ude du flamand. Mes camarades le 
parlent couramment, et m6me Panglais et Tespa- 
gnol. A c6te d'eux j'ai 1'air de tomber des nues. 
Mais, comme je travaille sans soucis, sans inquie- 
tudes, je flnirai par me tirer d'affaire dans ce d&iale 
oil je suis subitement jete. 

Le 17 mars, la brise devient variable, avec des 
intermittences de calme; nous louvoyons entre Ca- 
lais et Douvres. La vue des deux c6tes me ravit. 
Le temps est superbe, la mer magnifique, de nom- 
breux navires nous entourent. Une de nos embar- 
cations est mise k Teau; je m'y embarque; nous 
allons k bord d'un bateau-pecheur anglais ou nous 
achetons pour un peu de tabac et d'eau-de-vie, une 
grande quantity de poissons. La brise s'elfcve, nous 
nous hatons de revenir. 

Le temps etant au beau, chacun est sur le pont, 
les passagers semblent enchantds de faire notre 
connaissance. M. Simon se chauffe aux rayons du 
soleil, mais il n'a pas encore le pied-marin comme 
le^ consul, M. Cloquet, et le commandant qui se 
prominent ensemble en causant tout haut de leurs 
voyages. Descendu du grement, quelqu'un fait re- 
marquer k M. Simon que mes mains sont empreintes 
de goudron. — Quand il aura Thabitude de grimper, 
il ne les noircira plus pour si peu, dit-il en riant 
et en rougissant; — puis, pour me faire oublier qu'il 
vient de se moquer de mon excfcs de zfcle k me tenir 
aux haubans, il tire son &ui et m'offre un cigare. 

Armde de dix petites caronades de 12 et de deux 
pifeces de 6 en bronze, la Louise est peu imposante, 



^ 



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— 9 — 

mais gracieuse et bien tenue, elle plait et meme 
elle inspire le respect; on comprend h son aspect 
qu'elle est montde par un Equipage animd d'un excel- 
lent esprit. Pas n'est besoin de grands vaisseaux, 
de gros canons pour imposer, montrer avec hon- 
neur le pavilion, donner une idfe avantageuse des 
hommes et des choses de sa nation. Un petit brick 
de la marine anglaise, YArlequin, vint un jour 
mouiller en rade de Syngapore au milieu de grands 
navires de guerre fran<?ais et anglais. Tous les yeux 
etaient fixes sur lui. Joli, coquet, ardent; son gre- 
ment et sa voilure admirablement proportionnes, 
orients; mante savamment, habilement, intr^pide- 
ment; ayant tout son monde au poste dans l'attitude 
et le nombre voulus, il cargua ses voiles et vint au 
mouillage avec une surety une audace et en m6me 
temps une prudence qui excitfcrent Tadmiration de 
la population entifcre, europ&nne et indigene. Quel- 
ques instants aprfcs, lorsque le commandant vint a 
terre dans une embarcation, image du navire, qui 
lui-meme est celle de sa nation, il fut accueilli avec 
autant de consideration, de respect qu'un amiral 
commandant une escadre. En g^n^ral, pour les 
habitants des pays lointains, le batiment de guerre 
est un objet d'art qui rayonne plus ou moins suivant 
la discipline, la valeur des hommes qui Taniment, 
c'est le reprdsendant de la civilisation. On ne voit 
plus en lui, comme autrefois, un instrument de 
guerre odieuse, de conquSte ; cependant il inspire 
encore aux coupables, k ceux qui seraient tentes de 
mal faire la crainte salutaire du chatiment. 
Dans la physionomie de notre Equipage, une 



yGoogk 



— 10 — 

chose me surprend, c'est qu'il est soumis et respec- 
tueux sans 6tre craintif. Quand un homme est puni, 
frappd, jamais il ne pense k se venger; la rancune 
semble lui 6tre inconnue. La punition ne Thumilie 
pas, ne Tamoindrit pas. Se sentant en faute, il se 
rdsigne k en subirles consequences. S'il n'aimepas 
les coups, il aime la justice expdditive. Peu de jours 
aprts mon arrive k bord, je fus tdmoin d'un fait 
qui m'impressionna vivement. M. Dufour, Tun de 
mes camarades, dtait de garde et m'enseignait sur le 
pont. Tout k coup des dclats de voix se font enten- 
dre. Nous accourons. Un matelot r&roM menace 
de son couteau Tun des sous-officiers. Comme un 
dclair, M. Dufour se jette sur lui, le desarme et lui 
administre la plus belle legon. La chose en resta Ik; 
l'ordre avait 6ii r&abli, la justice dtait satisfaite, 
instantandment, beaucoup mieux par consequent 
que par un conseil de guerre, auquel le matelot fut 
d'ailleurs heureux d'dchapper. Pour couper court 
ainsi au mal, il faut ddployer beaucoup d'dnergie. 
On voit done que, si Tabolition des peines corpo- 
relles est une excellente mesure au point de vue de 
rhuraanite et pour empficher le sentiment de dignite 
de disparattre chez le coupable, il est des circon- 
stances ou il convient de sevir sans delai, n'importe 
comment. 

Le vent nous permet de sortir rapidement de la 
Manche. Nous voici en plein ocdan. Mais il menace 
de passer k Fouest, de nous fitre defavorable. Un 
soir, il fraichit, nous marchons lestement, toutes 
voiles dehors, la mer est belle, le navire tranquille. 



^ 



yGoogk 



- u - 

Couch^ comme d'habitude vers 9 heures et deraie, 
k minuit moins un quart , on vient m'^veiller ; je 
dois me rendre sur le pont pour faire le quart. Je 
me lfcve. Mais le bktiment se d&nfcne d'une Strange 
manure; k tout instant je me cogne; avec beaucoup 
de peine je parviens k m'habiller. C'est bien pis 
encore pour traverser Tentrepont ; je m'accroche k 
tout, aux hamacs des matelots, que je pince, et suis 
jet£ de babord k tribord, comme si j'dtais ivre. Sur 
le pont, la danse est complete. Nous sommes en 
plein tempete, le navire est k la cape, il n'avance 
plus, ses voiles sont series, on n'a conserve que 
juste ce qu'il en faut pour n'etre pas trop balotte. Le 
sifflement du vent, l'obscuritd, les mouvements de 
roulis et de tangage, la mer dlferlant sur le pont et 
mon inexperience, mon impuissance a me mouvoir, 
m'irritent; je veux marcher quand mime, me 
rendre a mon poste, auprfcs de mon chef de quart. 
Coup sur coup je tombe. JTentends des Eclats de 
rire, chacun se moque de moi, les matelots aussi 
bien que MM. Swartz et Perleau. Ces rires me ras- 
surent. Evidemment il n'y a pas de danger. Aprfcs 
avoir ri de mes maladresses,on m'encourage en ren- 
dant bommage a ma bonne volonte. II n'en faut pas 
plus pour me donner de la hardiesse. La scfcne 
d'ailleurs me parait grandiose, imposante; je vais k 
la barre, c'est-k-dire au gouvernail, examiner com- 
ment on dirige le navire, comment il se comporte, 
et Mat du ciel, dc la mer. Peu k peu j'y vois, les 
objets, chaqij£ partie du gr^ment, m'apparaissent. 
Deja je suis chez moi ; chose etrange, je pense si 
peu au mal de mer que j'allume ma pipe. 



yGoogk 



^ 



_ 12 - 

La tempfite, en mer, produit chez le marin de 
singuliferes impressions. S'il n'eprouve pas le senti- 
ment de la crainte, il sent qu'on fait appel k ses 
Energies et se trouve dispose k la lutte.Sa prudence 
est aussi excise que son courage. Rien de ce qui 
peut assurer son salut ne lui &happe, il a l'oeil sur 
tout et k tout instant; prfit k pr^venir, k Sparer les 
avaries, les blessures occasion&s par les (Stements 
d&hainds, pas un cordage ne peut trainer, pas un 
bout de voile, se montrer plus qu'il ne convient; 
aucun objet, en haut et en bas, sur le pont, dans 
le gr^ment, dans I'entrepont, dans la cale n'est 
laiss^ k lui-mSme; si bien amarre, si bien fixe qu'il 
soit, l'oeil, l'oreille ne le perdent pas de vue, ni chez 
le commandant, ni chez les offlciers, les sous-offi- 
ciers et matelots. Chacun veut voir par soi-m6me 
comment les choses se passent, contribuer au salut 
commun. Meme lorsqu'on n'est pas de service Ton 
veille encore ou plutot Ton s'occupe encore de ce 
qui se fait, des allures du temps, de la manoeuvre, 
sans toutefois que ce sentiment persistant de qui 
vive empSche la tranquillity, et mfime de prendre 
des distractions, de s'amuser. 

II n'est pas toujours facile dans le mauvais temps 
de trouver des distractions, surtout k bord d'un 
petit navire comme le ndtre. Des mouvements vio- 
lents et saccad&s, dus k des coups de mer, se suc- 
culent parfois au point que la moindre des occup- 
pations devient un travail fatigant. Pour m'exercer, 
avoir le pied-marin, et aussi pour comprendre notre 
situation, apprendre mon metier, pendant ces pre- 
miers jours de gros temps, je reste continuellement 



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— 13 — 

sur le pont. II en r&ulte que je ne pense pas au 
mal de mer. Cependant plusieurs, habitues k la mer, 
marins et autres, deja font triste figure. Mes caraa- 
rades ne disent plus que le mal de mer me fera 
faire des Economies h la gamelle (ainsi se nomment 
I'administration , le service de notre petite table), 
car le chef de gamelle lui-mfime, M. Perlau, 
^prouve du malaise, n'a plus d'app&it; d'autres qui 
se moquaient ^galement de mbi, sont encore plus 
mal arranges que lui. Un soir que le navire se livre 
h une terrible danse, descendu de quart, je me 
trouve seul pour souper, k Fheure habituelle. Le 
consul, M. Cloquet, qui aussi se porte h merveille, 
remplace raes camarades, s'attable avec moi. Au 
moment de commencer, oil nous rions tons deux de 
leur position, ou je me venge ainsi de quelques- 
uns de ceux qui s'&aient trop tot appitoyes h propos 
de ma future maladie, le navire est enlev£ par une 
lame et retombe ensuite avec violence. Tout notre 
souper est repandu, la table est videe:tht$,barengs, 
biscuits, haricots se prominent dans les chambres 
voisines. A notre tour de subir des quolibets. Nous 
ripostons en soupant quand m&ne. 

Le mauvais temps continue avec une persistance 
extreme; les vents soufflent du NO au SO; ce sont 
les coups de vent de Tdquinoxe; nous nous trouvons 
dans le golfe de Gascogne, repute pour ses gros 
temps, ses grosses mers, mais heureusement nous 
sommes loin des cdtes, la Louise peut essuyer a 
Taise la fureur des dements. Cela dure ainsi pen- 
dant plus de trois semaines. Cest ^reintant. Par 
moments, pendant quelques heures, le temps s'ame- 

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— 44 — 

liore; on en profite pour faire de la toile, pour faire 
du chemin. La vitesse se mesure par le loch, espfcce 
de petit bateau garni de plomb qu'on jette h Feau 
et auquel est attach^ un bout de corde qui se de- 
roule k mesure que le navire s^loigne de lui; la 
quantity de corde filde dans un temps donne fait 
connaitre la vitesse; ordinairement on jette le loch 
toutes les demi-heures et plus souvent lorsque la 
brise et la marche varient bcaucoup. Dans les em- 
bellies, chacun vient se s&her au soleil, c'est un 
^panouissement gendral; on remet tout en ordre,on 
fait la toilette de toutes choses, la reparation de 
tous les ddgats. Aprfcs un de ces rares moments de 
repit, un matin la mer et le vent redeviennent 
furieux. Pour soulager la mature, le perroquet est 
ddgr&. Tout-k-coup Tun des matelots occupes & 
cette besogne tombe h la mer! Des hommes s'elan- 
cent dans une embarcation, que personne n'ose 
donner l'ordrc de descendre, tant la mer est hor- 
rible. Cependant le matelot tombd lutte vaillament, 
il se soutient sur l'eau. On lui jette une cage k 
poules en guise de bouee. II ne Tatteint pas. II est 
disparu.... Les poitrines sont oppresses. Chacun 
reste silencieux. Tout est dit. 

Par le mauvais temps, l'&at de sante de M. Si- 
mon s'est empire. La maladie de poitrine dont il 
souffre se complique, d'autres organes semblent 
atteints. Pour lui faire donner les soins voulus, nous 
serons forces de relacher h T&i^riffe. C'est vers cette 
ile que nous nous dirigeons. Nous y renouvellerons 
nos vivres frais, epuises dejk. Le temps s'ameliore, 



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— 15 — 

nous faisons bonne route. - En m&ne temps que 
nous partions d'Ostende, un navire, le Theodore, 
fr&d pour transporter k Santo-Thomas les premiers 
colons et leurs approvisionnements, partait d'An- 
vers; nous espdrons bien le rencontrer k Santa- 
Cruz de T&ieriffe, pour faire route ensemble vers 
notre m&ne destination. 

Le temps s'embellit de plus en plus, nous respi- 
ront enfin. Un bien-6tre, un epanouissement gene- 
ral succfcdent k la fatigue, aux ennuis des mau- 
vais jours. Cependant quelques-uns des colons, 
MM. Delwarde et Tardieu particulterement, sont 
inquiets, prdoccup^s de T&at de leur chef, des 
eventuality qui, par suite, menacent l'exp&lition. 
Un mois environ apr£s notre depart d'Ostende, nous 
mouillons en rade de Santa-Cruz. Arrives le matin 
de bonne heure par un temps couvert, Taspect de 
Tile, k distance, nous a presque &e d^robe. Pour 
la premiere fois, me voici hors d'Europe; naturel- 
lement j'ouvre de grands yeux. Les Canaries, appar- 
tiennent encore k FEspagne; ces lies sont rangdes 
parmi celles de FAfrique. En effet, le sol y a la 
couleur marron, de minerai propre k la terre afri- 
caine, couleur toute diff^rente de celle des terrains 
volcaniques ordinaires, des environs du Vesuve, 
par exemple. Cette apparence extraordinaire des 
terres africaines; Faspect peu perfectionnd de la 
vegetation, dps races d'animaux, m'ont souvent 
porte k penser que FAfrique echappa au dernier 
cataclysme, k notre deluge. 

Situee par 28° de latitude, k la limite des vents 
alises du nord-est, TendrifFe jouit d'un climat chaud 



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— 16 — 

mais non excessif, car la vigne y est cultivde avec 
succes. Ouverte aux vents du sud, la rade de Santa- 
Cruz n'est pas toujours sure ; pendant Thiver, les 
navires au mouillage sont parfois forces de lever 
brusquement l'ancre, de s'eloigner, il ne convient 
pas de coucher a terre. Quoique cette saison soit 
dejk passee, on prend a notre bord des precautions 
qui ne sont pas inutiles, car maintes fois I'&at de 
la mer et du vent nous empeche de communiquer 
avec la terre; il nous arrive assez frequemment de 
debarquer au mole tout trempe. Santa-Cruz, resi- 
dence du gouverneur des Canaries, n'est pas une 
grande ville, mais elle est proprette et son air d'ai- 
sance fait plaisir k voir. On se croirait dans l'An- 
dalousie, prfcs de Cadix, de Malaga. Le matin et le 
soir, avant et aprfcs la chaleur du jour, elle s'auime; 
je suis tout etonne du beau monde, des toilettes 
elegantes que nous admirons vers la brune, h la 
promenade principale, sur la grande place. De cette 
place, toute dallde, le regard se porte sur la rade, 
oil le Thdodore n'est pas encore arriv^. 

Ici com me a 1'dglise se rencontrent, Teventail en 
main, de charmantes et gracieuses femmes rdalisant 
le type de l'Espagnole depeint dans les ballades, les 
chansons. 

A peine fumes-nous au mouillage que M. Simon 
fut debarque et instate dans le principal hdtel, sur 
la place, devenue ainsi notre lieu de reunion. 

II faut avoir visits les pays chauds pour com- 
prendre l'influence exerc^e par le site, la nature, 
sur notre organisation, nos pensdes, nos actions. 
Vivaut facilement, dans une atmosphere parfumde, 



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— 17 — 

caressante, pleine de yolupt^s, Thomme se depouille 
de Tavidite des richesses, il devient h la fois plus 
sensiiel et moins materiel ; plus sensuel par l'acti- 
vitd qu'imprime h ses organes un soleil eclatant 
animant d'une vie extraordinaire la nature oil il se 
meut; moins materiel en se ddbarrassant de Tapretd 
au gain, apretd destructive des sentiments podti- 
ques, Aleves, et qui rdsulte de la lutte imposde aux 
peuples du Nord pour reagir contre leur situation. 
Cette lutte procure h ces peuples les bienfaits d'une 
civilisation avancde, mais qui multiplie des besoins 
dont Thomme est esclave ; en effet, le developpe- 
ment de Intelligence, lc progrfcs, est en raison du 
ddveloppement des Energies, lequel d&oule des 
conditions d'existence, des obstacles a vaincre, de 
la ndcessite. La civilisation done doit s'avancer sans 
cesse vers le Nord ; malheureusement, malgre ses 
merveilles, elle dessfcebe le coeur, nous sommes 
atrophias. 

Le fameux Pic semble prfcs du mouillage; son 
sommet est presque toujours cachd par des nuages. 
Quelques-uns d'entre nous en font Fascension. Je 
suis trop occupd, j'ai trop k apprendre, ma bourse 
est trop mal garnie pour que je puisse me permettre 
ce luxe, cette distraction. Par contre, je fais souvent 
avec raes camarades des courses aux environs de la 
ville. Dans une de ces peregrinations, nous trou- 
vons une grotte habitee par une nymphe dont le 
mobilier, qui a bonne mine, provient, dit la jeune 
divinite, des sentiments eprouv^s pour elle par un 
marin celebre par sa naissance et populaire par 
son caractfcre, pendant une relache d'un navire de 

2* 



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— 20 — 

remis de leurs Amotions, pour les administres. Hes 
camarades me soignent de mains de maftre, par des 
plongeons, des noyades, des aspersions h m'&ouf- 
fer. Je rends la pareille k ceux qui me suivent, car 
je suis exdcut^ le premier et tous les novices y pas- 
sent, le consul lui-m6me subit la loi commune et 
M. Simon s'y conforme aussi en se faisant impre- 
gner la tete d'eau satee. Couchd dans un cadre sus- 
pendu dans le salon du commandant, de loin il as- 
siste a la scfcne, on a laisse k cet effet la porte de 
Tentr^e des chambres de Tarrifere ouverte; le bruit 
d'ailleurs ne parait pas l'incommoder. Le tribut h 
Neptune et h Amphilrite paye, les noces et festins 
commencent; l'etat-major, les principaux passagers 
dinent ensemble; on fait largesses h tout Equipage; 
il n'y a pas d'inqui&ude h avoir, le temps est splen- 
dide, la mer ravissante; cependant un officier et 
quelques hommes de quart veillent h leur poste 
comme d'habitude. — On ne doit jamais se laisser 
complement entrainer. 

Pour apprendre la partie manuelle de mon me- 
tier, je travaille ordinairement avec un matelot 
nomm£ Twisselmans; avec lui, je vais au gouvernail 
et dans le gr&ment. J'apprends aussi l'exercice du 
canon; de dernier servant, peu a peu je deviens chef 
de pifcce et finis par commander. D^jk j'ai le pied- 
marin. Je puis prendre en tous temps des observa- 
tions, la hauteur du soleil, la hauteur meridienne, 
pour calculer la latitude. Mais il m'arrive souvent 
de me tromper dans les calculs les plus ordinaires, 
dans I'emploi des logarithmes, et je suis tout 6toim6 
de la facility, de la rapidity et de la justesse avec 



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— 2i — 

lesquelles mes camarades deterniinent chaque jour 
la situation du navire, ce qu'on nomme le point k 
midi. Afin de mefaire progresser davantage, on me 
place comme second de quart avec M. Dufour, qui 
prend plaisir k m'enseigner. Pour les oflSciers, il y 
a trois quarts; chacun d'eux fait un quart de jour 
et un quart de nuit. Le quart est de quatre heures. 
I/equipage se divise en deux bordecs. Une bordee 
est employee aux manoeuvres du quart; dans les 
grandes manoeuvres, dans les manoeuvres g&^rales 
seulement, tout Tequipage est employ^. L'autre 
bordee est occupde, pendant le jour, aux nombreux 
travaux du bord, aux mille et une reparations, in- 
stallations, verifications, aux exercices; pendant la 
nuit, les hommes se reposent dans leurs hamacs, 
suspendus dans l'entrepont, de sorte que quand les 
Tribordais sont de quart, les Babordais sont cou- 
ches et rdciproquement. La nuit, pour les matelots, 
commence k huit heures et finit a six heures; elle 
est done de dix heures et chacun d'eux se repose 
pendant cinq heures ; pour les oflSciers, elle est de 
douze heures (de huit heures k huit heures), et le 
repos, de six heures. L'appel au quart, quand on 
est bien endormi et que le temps est bien mauvais, 
procure une sensation fort d&agrdable parfois, — 
lorsqu'on s'&ait coucW par de trfcs beau temps, par 
exemple. 

Huit jours environ aprfcs notre depart de Santa- 
Cruz, M. Simons s'&eint, sans souffrance; quoique 
prevue, sa fin nous frappe douloureusement; chacun 
fait son #oge, Moge de son courage, de ses vertus. 
D'une nature trop droite, d'un caractfere trop &eve 



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_ 22 

pour partager les sentiments du monde, la taaine 
de regoi'sme,du matdrialisme le jeta dans des luttes 
ou il fut bris£. Plus grand encore par le caractfcre 
que par le savoir, il semblait une anomalie pour 
notre ^poque, tenir de Tantiquit^. Son buste en 
marbre qui se trouve dans la salle d'attente du 
Nord, a Bruxelles, exprime parfaitement sa physio- 
nornie, son individuality. Malgre ses grandes quali- 
ty, Simon n'etait cependant pas capable de fonder 
une colonic, de diriger notre expedition. Aussi 
semblait-il avoir accepts cette mission pour fuir le 
monde et chercher, dans Tetude d'un projet de 
communication entre les deux Ocdans, k I'isthme de 
Panama, une diversion h ses nombreux soucis. 
Quoiqu'il eut beaucoup souffert, il ne s'&ait jamais 
veritablement trouve aux prises avec la fatalite; 
n'ayant pas 6te courbd par le destin, il n'&ait pas 
assez tremp£ et ne connaissait pas les hommes 
d'assez prfes pour supporter leur mille et une defail- 
lances et vaincre tous les obstacles qui s'opposent h 
un grand but. Etranger d'ailleurs aux moeurs, aux 
habitudes des pays tropicaux, des colonies, il cou- 
rait au-devant de m&omptes, sans avoir etudte les 
moyens de les dviter, d'en attenuer les effets. 

Le corps du ddfunt, recouvert d'un pavilion na- 
tional, est depose sur le pont, h l'arrifcre, oil les 
factionnaires le veillent jusqu'au moment des der- 
niers lionneurs. A ce moment, le navire est mis en 
panne, le pavilion est mis en berne; l'dquipage et 
les passagers, en grande tenue, sont ranges autour 
de la d(5pouille raortelle; chacun se decouvre; l'offi- 
cier d'administration, M. Wolter, lit les prifcres des 



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— 23 — 

morts; M. Tardieu prononce un discours d'adieu. 
Tous les yeux sont mouiltes. Quand le corps, un 
boulet aux pieds et enveloppe des couleurs natio- 
nals, glisse lentement sur la planche posee sur un 
seuillet de sabord, le canon retentit. 

Nous approchons des Antilles. Le vent, toujours 
favorable, nous fait marcher rapidement. Nos cal- 
culs nous placent prfes de terre ; bientot en effet, la 
terre est signage devant : c'est la Guadeloupe, c'est 
Antigoa, Tune colonie francaise, l'autre colonie an- 
glaise. A part quelques navires, la plupart aper^us 
de loin comme des points blancs sur l'horizon, 
depuis plus de quinze jours nous n'avons sous les 
yeux que le ciel et l'eau ; aussi la vue de ces fles, 
les premises de l'Am&ique, nous impressionne-t- 
elle profond^ment, les novices comme moi particu- 
lifcrement. Nous passons entre elles, loin de la 
Guadeloupe, prfes d'Antigoa, dont nous distinguons 
la vegetation, les habitations. A Taspect de cette 
nature luxuriante, toute inondee de soleil, un monde 
de sensations nouvelles s'eteve en moi, je me sens 
transports ; j'aspire avec ivresse cet air embaume 
de parfums suaves ; du regard je devore ces rivages 
caresses par les vagues limpides. En face de ces 
monts dessinant sur l'azur des cieux leurs lignes 
imposantes, notre navire semble bondir d'aise sous 
l'impulsion de ses voiles hautes. Pour T&juipage 
aussi, c'est jour de f6te; coquettement, tout de blanc 
habilld, en toilette de dimanche et perchd un peu 
partout, il admire en silence. 

Quelques jours aprfes, la brise faiblit, le calme 



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survient. Des dorades se jouent dans nos eaux. 
Rien de plus joli que ce poisson qui, comme un 
camion, change de couleur suivant ses mouve- 
ments, la manifere dont le frappe le rayon solaire. 
Nous parvenons k en prendre un k Phamecon. La 
dorade est un poisson excellent, mais elle doit fitre 
mangle fraiche; celle-ci est superbe et fournit tout 
un plat k la table du commandant, a celle des offi- 
ciers, k la ndtre. Le lendemain, ce sont des requins 
qui rodent autour du bord. Vite un hamegon garni 
(Tun gros morceau de lard et flxd k une petite chaine 
attach^ au bout d'une ligne ou cordage, est lance 
k la mer. De petits poissons qui toujours entourent 
le requin et le guident, nommds pour cette raison 
pilotes, Tont apergu, ils accourent. Le monstre les 
suit, et sans h<5siler, en une fois il avale l'hamecon ; 
il est pris, on le hisse, mais, au moment d'atteindre 
le bord, il retombe. La ligne est de nouveau jet^e k 
l'eau. Avec la mfime voracity il se jette sur l'amorce ; 
\i\ss6 de nouveau, pendant son ascension il regoit 
un coup de feu du commandant, et retombe encore. 
Enfin une troisifeme fois et comme si rien ne s'etait 
passe, il revient k la charge; mais cette fois, il est 
bien k nous. Hiss£, il frappe le pont d'une terrible 
manifere ; quand l'hamecon est enlev^, il se blottit 
sous une pifcce de 6, qu'il soulfcve dans ses soubre- 
sauts. On lui coupe la queue, puis la t&e; long- 
temps aprfes cette operation, il donne encore signe 
de vie. Le requin, on le sait, n'est pas mangeable. 
L'accalmie pass^e, la Louise reprend sa route. 
Nous longeons les grandes fles, Saint-Domingue, la 
Jamaique, mais k trop grande distance pour les 



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- 28 - 

apercevoir. En gdndral, on ^vite d'approcher de 
terre quand on n'y est pas forcd, parce que, dans 
ce voisinage, les n a vires sont sujets h des accidents, 
& des retards provenant de courants, decalmes, etc., 
que Ton y rencontre souvent. 

Quoique je continue k apprendre mon metier en 
travaillant avec Twisselmans el de toutes manifcres, 
cependant comme on me laisse faire et que je suis 
un peu gat£ par chacun, &ant seul dans cette sorte 
de noviciat et plein de bonne volont^ du reste, il 
s'en faut que je me donne toute la peine ndcessaire 
pour avancer le plus rapidement possible. Je ne 
suis pas de ces natures que le besoin de se distin- 
guer domine, fait briller; si j'dprouve de Tardeur 
pour le travail, le ddsir de progresser & la fois en 
toutes choses m'dnerve, m'arr&e. Pour reussir en 
ce monde, il faut etre special iste. Quand je tra- 
vaille, c'est uniquement par ndcessit^, par besoin 
de sauvegarder ma dignity, mes intdrets. Ce mobile 
ne suffit pas pour ddvelopper en nous les Energies, 
les faculty, pour s'dlever. Celui qui n'est pas excit<5 
par l'ambition, Famour-propre, la gloire, excite 
par la possession d'aptitudes, de dons particuliers 
ou par des sucefes dus h des circonstances souvent 
fortuites, restera toujours ici bas un homme ordi- 
naire. Ddj& done je p rends peu & peu l'habitude 
d'aimer mes aises et me sens presque incapable de 
r&gir contre cette tendance, qui finirait par m'alid- 
ner les nombreuses sympathies dont on m'entoure, 
si un petit ^vdnement ne survenait h propos pour 
les retremper en me montrant sous un jour moins 
dtfavorable. Vers la On de notre traversde, prfes de 

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— 26 — 

terre, une nuit le temps devient orageux. Tout a 
coup le vent s'dlfeve avec furie, le tonnerre retentit, 
des dclairs repdt^s sillonnent les airs. Al'appel fait 
aux matelots endormis, tout Equipage est bientot 
sur pied. Debout immediatement, sur l'ordre de 
serrer les voiles, je m^lance et j'arrive des premiers 
sur la vergue, a mon poste, ou j'encourage les 
hommes de mon mieux. Le lendemain, j'avais de 
nouveau reconquis les bonnes grdccs de chacun. 

II faut avoir assist^ a Tun de ces orages si fre- 
quents dans l'Amdrique centrale pour se faire une 
idde de leur vacarme effroyable, flamboyant. A 
Tepoquc oil nous sommes, ils se repfetent presque 
chaque jour ou plut&t chaque soir, car la matinee 
est ordinairement belle, le soleil resplendit jusque 
vers quatre hcures. A notre entrde dans le golfe de 
Honduras, un peu en dehors de la baie de Santa- 
Thomas, ou nous arrivons le soir, nous n'avons que 
le temps de venir au mouillage, de serrer lestement 
nos voiles, pour recevoir a raise le plus infernal 
tintamarre qui se puisse entendre. Dans ces orages, 
heureusement, la force du vent est rarement en 
rapport avec le tapage; le tonnerre retentit dans les 
montagnes, dont les dchos redoublent la violence, 
mais sans faire grand mal. Cette fois, la foudre 
tombe prfes du bord, suivie d'un torrent de pluie. 

Le pilote indigene, embarqu^ un peu avant de 
venir au mouillage, nous conduit le lendemain a 
Santo-Thomas. Pour y arriver, la Louise est obli- 
gee de courir quelques bordees, de louvoyer, ce 
qui nous permet d'examiner de prfes ce golfe silen- 



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— 27 — 

cieux, inhabit^, k la vegetation extraordinaire. La 
c6te de gauche est basse, presqu'k fleur d'eau et 
entiferement descrte. Celle de droite a une certaine 
Elevation ; nous y distinguons l'entree du Rio Dulce, 
rivtere navigable pour de legers b&timents seule- 
menl et qui conduit au lac du mSme nom ou se 
trouve lsabaal, petite ville de Guatemala, la plus 
rapprochee de notre futur etablissement; un peu 
plus loin, sur cctte m6me c6te, on voit Livingstone, 
petit village guatemalien fonde par un citoyen des 
Etats-Unis; puis Sainte-Marie, ou se trouvent quel- 
ques huttes. Pour entrer dans la baie de Santo- 
Thomas, on doit prendre des precautions, eviter 
des bancs, mais quant k l'entree m<*me, elle est 
<l'un facile accfcs; partout il y a suffisamment d'eau. 
La baie est splendide, sure, commode, de forme 
circulaire, d'un diamfetre d'environ deux lieues et 
fermee par un goulet d'un quart de lieue tout au 
plus. Du mouillage ou nous arrivons vers la brune, 
on apercoit sur le bord de la baie les embouchures 
de plusieurs riviferes, ainsi que celle d'un torrent 
dcsseche h cette dpoque de l'annee, le Rio Seco, et, 
dans le fond, k droite de Santo-Thomas, un ensem- 
ble de collines dont la plus proche, qui peut avoir 
une centaine de metres de hauteur, se trouve en 
moyenne h un millier de metres du rivage; les 
autres montragnes possfedent en general une eleva- 
tion proportionnelle h leur eioignement. 
m De loin, en dehors du goulet, nous voyons un 
navire k l'ancre devant Santo-Thomas; c'est le Theo- 
dore, qui nous a devance. Des embarcations s'ap- 
prochent ; elles sont remplies de nouveaux colons 



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— 28 — 

ils nous saluent et chantent en choeur : la Brigan- 
tine, cet air si connu. A leur joie de nous yoir 
succfede la tristesse, lorsqu'ils apprennent le motif 
de notre retard, notre rel&che k Tdn^riffe, la mort 
de leur directeur. Heureux cependant de notre ar- 
rive, ils nous disent les difficulty que rencontre 
leur installation, le pdnible ddfrichement auquel ils 
doivent se livrer, et le peu de moyens en leur pos- 
session pour vaincre ces difficulty. Tout en admi- 
rant les beautds de la nature, en rendant hommage 
k la magnifique situation choisie pour Mablisse- 
ment, ils se plaignent du ddfaut d'organisation de 
l'entreprise, du manque de pr^voyance et espferent 
en nous pour les tirer d'embarras. Notre mission 
n 'est pas de les aider dans ces mdcomptes, mais de 
leur apporter Pappui moral ndcessaire pour donner 
de Fautoritd k leur chef et le mettre k mfime de 
nouer des rapports avec les populations voisines. 

Le lendemain, dfes l'aube, tout le monde k bord 
est sur pied. Ce moment est d'un charme inexpri- 
mable, veritablement enchanteur dans les pays 
tropicaux, ou le crlpuscule existe k peine,. On se 
sent vivre avec force; Fair est semd de parfums; 
la nature retrempde, semble s'animer pour s'dbattre 
aux feux du soleil. 

Immddiatement on installe a bord les diverses 
branches du service de port. Les embarcations sont 
mises k Teau, leurs equipes sont organises. La 
chaloupe, gr&e et munie de petits barils, est prftt^ 
pour aller k la voile, afin de renouveler notre pro- 
vision d'eau; je suis charge d'accomplircette corvee. 
II faut, k cet effet, que je remonte, k une assez 



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grande distance pour que l'eau ne soit pas du tout 
salde, la rivifere situ^e au uord-ouest de la baie. 
Nous partons aprfes le ddjeuner, vers neuf heures. 
La largeur de cette rivi&re, & son embouchure, est 
un peu plus grande que celle delaSenne&Bruxelles, 
mais elle se r&rdcit bientdt; une vdg&ation enva- 
hissante l'enlace en quelque sorte et forme de dis- 
tance en distance des berceaux aux formes varices, 
pittoresques; nous sommes obliges d'avancerM'aide 
de pagaies, les avirons &ant trop longs. Cette vd- 
g&ation si extraordinaire et si embaumee qu'elle 
soit, n'est pas ce qui m'&onne le plus. Un vacarme 
infernal compost de tous les milliers de bruits (Tune 
nature s'agitant formidablement sous l'impulsion 
d'un soleil qui, dans la plante, fait monter la sfeve 
avec ivresse et, dans la b£te, produit la passion, 
me jette dans le plus Strange dmoi. Ne sachant k 
quoi l'attribuer, je regarde partout pour en chercher 
la cause. Peu h peu seulement je me rends compte 
du nouveau monde oil je me trouve. Des oiseaux de 
toute espfece, depuis les oiseaux-mouches jusqu'aux 
perroquets, et des animaux de toutes sortes, les 
singes surtout se livrent k un sabbat comme on 
n'en voit nulle part ailleurs. C'est la forfit vierge ! . . . 
Aprfes avoir navigud quelque temps au milieu de 
cette orgie, ayant trouvd l'eau tout k fait douce, je 
m'arrfte et, pendant que mes gens remplissent les 
barils, je veux ddbarquer; mais pour ce, j'dprouve 
des difficulty inattendues; des racines, des branches 
d'arbres forment une espfece de voute, d'arceau sur 
lequel je marche en tr^buchant pendant dix mi- 
nutes, avant de pouvoir mettre enfin pied a terre. 

3* 



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— 30 — 

Quoique le soleil soit presque au zenith , les om- 
brages procurent une douce fraicheur. Par contre, 
en revenant k bord, au sortir de la rivifere, la cha- 
leur est extreme. Heureuseraent la brise de mer 
s'&fcve et frafchit m6me suffisamment pour nous per- 
mettre d'employer nos voiles. — On sait que, par 
suite de l'in4galit£ dans la Vitesse d'&hauffement et 
de refroidissement de la terre et de la mer, il se 
produit sur les c6tes des contr&s tropicales, des 
brises rtgulifcres que Ton appelle brises de terre et 
de mer, k cause de leur direction ; la premifere com- 
mence le soir, aprfes le coucher du soleil ; la seconde, 
un peu avant midi, et jusqu'k ce qu'elle se soit pro- 
duite, dans le changement de brise rfegne un calme 
brAlant, qu'elle vient amoureusement dissiper. 

Dans un de nos voyages k la rivifcre nord-ouest, 
l'aprfes-diner, vers 4 heures, pendant que les mate- 
lots remplissent d'eau les barils, la pluie nous sur- 
prend, une pluie d'orage, chaude, dru«, de courte 
durde. Cette pluie donne instantan&nent nalssance 
k des milliers d'insectes, k des £phem£res probable- 
ment, si innombrables et si incommodes que nous 
sommes obliges de revenir immddiatement k bord 
avec nos barils k moitie remplis seulement. lis p6- 
nfetrent partout, dans les yeux, le nez, la bouche, 
les oreilles ; c'est k devenir enragd ; nous n'osons 
plus parler; silencieux, nous- regagnons la Louise. 
Nous avons encore bien d'autres desagrements ! 
L'ennui cause k quelques-uns d'entre nous par les 
moustiques, la vermine des plantes, du feuillage est 
vraiment incroyable. Les moustiques exercent leur 



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— 31 — 

ravage la nuit, piquent h travers le pan talon, la 
chemise; leur bourdonnement irrite,agaceet, chose 
etrange, plus on est agace, irritd, plus ils s'achar- 
nent contrevous; heureusement, comme je ne suis 
pas encore devenu nerveux, je conserve mon calme, 
ils me laissent parfaitement en paix. Quant a la 
vermine, c'est different; on ne peut gufcre allerdans 
la forfit, fouler l'herbe sans qu'elle s'attache k vous; 
comme on ne porte ici que des v&emcnts Wanes, 
de toile ou de coton, on la voit courir sur eux, sur 
le bas du pantalon principalement. Aprfes chaque 
excursion, rentrd chez soi, il convient de passer 
une s^vfere inspection, de lui faire la chasse; on la 
d&ruit par l'ammoniaque, Palcool ; lorsqu'on veut 
la saisir, souvent elle se ddrobe en entrant dans la 
peau. Disant notre admiration pour les splendeurs 
de la nature dans ces regions si complement diffe- 
rentes des nolres que Ton se croirait sur un autre 
globe, nous sommes oblige, pour 6tre sincere, de 
mentionner aussi ce que Ton appelle vulgairement 
le revers de la mddaille. II ne faut jamais cr&r d'il- 
lusions. 

Une partie dans la forfit est projet^e entre les offl- 
ciers et passagers de la Louise. Nous debarquons a 
Santo-Thomas merae, en remettant notre visite aux 
colons k un autre momenl. Arrays chacun d'un bri- 
quet, d'un sabre d'dquipage, et plusieurs, de fusils, 
nous nous frayons un chemin, ce qu'on nomme une 
picadure, en taillant a droite et a gauche les petites 
branches d'arbres et d'arbustes qui nous genent. 
Bientot nous arrivons au Rio Seco et Ik un spectacle 
grandiose s'offre a nos yeux, mais tout k coup Tun 



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— 32 — 

de nous crie : « Un serpent ! » En effet nous aper- 
cevons sur l'autre bord du torrent en ce moment 
tout k fait k sec, un serpent k moitte dress^ fixant 
sur nous lesyeux. Le consul l'ajuste, fait feu; nous 
nous dlancons et, 6 prodige de Man, nous le frap- 
pons de stupeur et le taillons en pieces sans qu'il 
bouge, pouss^s par une espfece de diable au corps. 
Le consul ne Favait pas atteint. Ce serpent, de plus 
d'un mfctre de longueur, avait presque la grosseur 
du bras. 

Le Rio Seco forme dans la forfit une sorte de 
troupe, de route, d'une vingtaine de rafetres de lar- 
geur en moyenne, route qui a l'avantage de laisser 
toutes choses a leur place, dans leur &at sauvage. 
Ses galets arrondis, en retardant la marche, sem- 
blent vous forcer de contempler la beaute d'une 
nature incomparable. D'immenses arbres droits 
comme une flfeche; d'autres, ^normes, aux formes 
les plus varices, entassds parfois Tun sur l'autre, les 
petits descendant des grands pour se fixer en terre, 
comme leslianes; dans leur seinde splendides orchi- 
ddes aux parfums suaves, aux couleurs eldgantes 
et variees; un feuillage luxuriant, les feuilles pous- 
sant au bout d'autres feuilles, toutes rivalisant de 
vie,d'eclat; des palmiers de toutes sortes, des bana- 
niers, des cocotiers; des bois de rose, d'acajou, 
d'ebfcne, les bois les plus rares, les plus prdcieux ; 
a cotd du teck, bois de fer, la tendre sensitive se 
d^robant k notre approche. Dans cette vdg&ation 
animde d'une ddvorante, d'une colossale ardeur, 
mille oiseaux mouches grands comme des papillons 
se jouant autour de vous ; de grands aras perches 



^ 



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— 33 — 

sur les hauts cimes, des bandes de perroquets d'un 
bruit dtourdissant; <?k et Ik des singes aux grimaces 
et aux bonds plaisants, el des animaux de toutes 
sortes la plupart inconnus pour nous, oiseaux, rep- 
tiles, quadruples et autres; — tout ce monde nou- 
veau, Strange, bruyant, prodigieux, gigantesque, me 
cause une Amotion inexprimable, des dtonnements 
sans fin. Nos chasseurs tirent quelques coups dc 
feu, mais l'oiseau qu'ils atteignent tombe ordinaire- 
ment dans un fourrd si dpais qu'il est impossible de 
Ten retirer; aussi renoncent-ils bientdt k troubler 
davantage la vie solennelle et sauvage de ces soli- 
tudes. 

A notre retour de cette excursion, nous visitons 
Santo-Thomas oil ddjk les colons ont commence le 
ddfrichementet 6lev6 quelques maisons en planches, 
maisons construites en Belgique et embarqu&s dd- 
mont&s k bord du TModore, entre autres leur 
magasin general dont M. Casse, d'Anvers, est le 
directeur, et les cabanes de MM. Debasse et Leray, 
de Tournay. Ces messieurs ont k leur lit des mous- 
tiquaires qui les abritent contre les piqures des in- 
sectes, mais ils se plaignent de ne pouvoir se garer 
contre certains visiteurs importuns, tels que cra- 
pauds, scorpions, tarentules et m6me des serpents. 
On se fait k tout. Une petite dglise fort gentille ou 
quelques jours aprfes nous assistons tous k un ser- 
vice pour le regrets M. Simons, s'&feve k une cer- 
taine distance du rivage. D'un autre cdt£, nos char- 
pentiers et quelques-uns de nos matelots travaillent 
k installer le consul, M. Cloquet. Les colons nous 
recoivent k merveille, trop bien m6me, car pour ma 



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— 34 — 

part je sacrific avec eux si bien k Bacchus en fai- 
sant honneur k une delicieuse salade formde d'ana- 
nas, de vins blancs et autres spiritueux que je 
m'attarde, et suis forc£ de passer la nuit sur un 
canapd du Thiodore. Mes nouveaux amis, quelques- 
uns des colons qui y couchent encore, m'accompa- 
gnent k bord de ce navire, raouille plus prfcs de 
terre que la Louise; je termine ma journee en faisant 
la connaissance du capitaine Dhont et des officiers 
du bdtiment. 

L'ananas et la banane de Santo-Thomas sont re- 
putes et k juste titre. Nulle part je n'en trouvai de 
plus exquis. L'ananas de Singapoore, la banane de 
Manille, si renommes, ne les surpassent pas. Ceux 
qu'on se procure a Londres, au march£ de Covent- 
Garden, et en Amdrique, h New-York, m6me dans 
les meilleurs moments, imm&liatemcnt h Tarrivde 
des steamers, ne possfcdent ni leur parfum frais et 
suave ni leur sue savoureux, abondant. 

Le climat de Santo-Thomas est brulant et hu- 
mide, il possfede les conditions propres a produire 
une surabondance de vie v£g&ative. De novembre & 
avril, saison de pluies continuelles, le climat est 
temp^rd; de mai k octobre, la chaleur est extreme 
et la frequence des orages y r&n&lie peu. De temps 
en temps s'dlfevent de forts vents du nord, lesquels 
engendrent des fifcvres, des fifevres pernicieuses qui, 
sans exercer dans Porganisme des ravages bien ap- 
parents, occasionnent parfois la mort en quelques 
jours. Pour roister h ces fifevres, k cette influence 
dll&fere, il faut une constitution solide, du bien- 



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— 35 — 

6tre, des habitudes d'ordre et surtout une force mo- 
rale peu commune. Sans ces conditions essentielles, 
l'europ&n se sent bient&t min£ par la fifcvre; alors 
il contracte aisdment une de ces maladies des pays 
chaods, dyssenterie ou autres, si souvent mortelles. 
Beaucoup de nos colons succombferent ainsi, pour 
pour n'avoir pas contract^ des habitudes d'ordre, ou 
par un dd£aut de bien-6tre, de ressources, dfi h Tim- 
prudence, k Tinexp^rience des hommes appetes h 
dinger l'entreprise, la tentative de colonisation. La 
sobriety, se garer contre les excitations est ici in- 
dispensable ; cependant, dans certains cas, une se- 
cousse faite h point retrempe, chasse le marasme, 
l^nervement, ddlruit les germes de maladie. — A 
mon premier voyage dans l'lnde, en revenant de 
Manille, je fus atteint d'une petite fifevre qui lente- 
ment commengait k me miner. Heureusement nous 
vinmes au mouillage non loin de Batavia, oil Ton 
envoya le second, M. Hoed, recueillir des rensei- 
gnements sur Beiges naufrages. M. Hoed fut ac- 
compagne de plusieurs offlciers, donl je (is partie. 
Nous fumes si bien accueillis par nos compatriotes 
habitants de Batavia, qu'en revenant h bord, offlciers 
et matelots se trouvfcrent incapables de naviguer, de 
retrouver le navire; Taspirant qui dirigeait Fembar- 
cation la mit k Tancre, sous le vent (Tune des ties de 
la rade, oil nous pass&mes la nuit tous profondd- 
ment endormis malgre un temps pluvieux. Cette se- 
cousse me fit le plus grand bien ; quoique je ne me 
fusse pas plus menag^ que les autres, la fifevre le 
lendemain m'avait entiferement quitt^. — La popu- 
lation de Santo-Thomas se rdduit aujourd'hui k 



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— 36 — 

quelques personnes ; la plupart sont des emigres de 
la partie sud des Etats-Unis, arrives k la suite de la 
dernifcre guerre; de tous les colons de notre pre- 
miere expedition, M. Esmingeau seul s'y trouve en- 
core. Je l'y revis k mon deuxifcme voyage, en 18S3. 
Vivant dans les conditions hygidniques ddcrites ci- 
dessus, il &ait en parfaite sante, aussi robuste 
qu'autrefois. Un de nos amis, M. Julien Deby, qui 
visita aussi Santo-Thomas k diverses reprises, nous 
assure avoir retrouvd r&emment M. Esmangeau 
aussi vaillant et aussi bien portant que jamais. Le 
climat n'est done pas mortel. Seulement, il faut le 
comprendre, pouvoir se soumettre k ses lois, aux 
prescriptions qui ddcoulent de sa nature. 

C'&ait un comptoir commercial, un centre d'dchan- 
ges qu'il etit fallu cr&r k Santo-Thomas et non pas 
une colonie agricole. Le d&richement, la culture, 
pour des blancs, ne sont pas possibles dans un 
pareil climat. lis pouvaient 6tre Tobjet accessoire, 
mais pas le but principal k rdaliser. 

La population indigene du Guatemala, qu'on au- 
rait pu employer en la payant bien, possfede des 
habitudes sauvages, un besoin de liberty qui la ren- 
dent impropre k la vie agricole. Pour rdussir, il 
eut fallu disposer de capitaux sufffisants et suivre 
une autre voie : utiliser les indigenes au deboi- 
sement de la premiere col line, sur laquelle tout 
d'abord on devait s'&ablir pour dchapper aux 
miasmes, k Fhumidite; puis k la construction 
d'un bout de route de quelques lieues seulement 
qui, avec la partie de la rivifere Montagua naviga- 
ble, eussent permis de communiquer k peu de frais, 



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— 37 — 

directement , vers la ville de Guatemala mfime, 
d'op^rer un commerce d'&hange des plus productif, 
s'&endant peu k peu k toute la c&te, k toute FAm£- 
rique centrale. 

Notre insuccfes k Santo-Thomas provient de ce 
qu'on voulut y &ablir une colonie agricole. 

On voulut dtablir une colonie afin de revendre 
des terres achetdes k bon march^, pour sp&uler. 

De grands seigneurs allemands, afin de r&ablir 
leur fortune plus qu'dbrdchde, firent cette specula- 
tion. Par eux, des hommes de science qui n'dtaient 
jamais sortis de leur pays, des Beiges, fonctionnai- 
res du gouvernement, explorfcrent la contrde et pu- 
bliferent sur cette exploration des rapports llogieux, 
dont on put tirer tout ce qu'on voulait. Soumis k de 
hautes influences, ^blouis par la poudre aux yeux 
jetde k profusion par des mains aristocratiques, 
pousses d'ailleurs par le ddsir de doter la Belgique 
d'une colonie, d'une source nouvelle de prosp^rite, 
de s&urite, la plupart de ces explorateurs virent 
tout couleur de rose, et le public vit comme eux. 
Sans son espfcce d'antipathie pour les tentatives 
aventureuses, pour Immigration, et le bon sens qu'il 
montra en se m^fiant de ce qu'un port aussi beau 
que celui de Santo-Thomas dtait encore (Wlaisse, le 
public eul iii dupe complement, la speculation 
eut pris des proportions tr£s grandes et notre desas- 
tre dgalement. Le rapport dtfavorable du comman- 
dant de la Louise, d'un homme k mfime de rensei- 
gner, par son experience, sa connaissances des 
colonies, des contrdes de l'Amdrique centrale, con- 
iribua a maintenir cet dial de mdfiance, k dviter de 



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— 38 — 

plus grands maux. Si la Belgique avait eu plus de 
foi dans sa petite marine militaire, le gouvernement 
n'eut pas accorde son patronnage k une speculation 
de cette nature, ou bien il Teut accorde k bon 
escient, en forcant la speculation d'etre raisonnable, 
de se borner k vouloir le possible, Thonn&e. L'es- 
prit d'entreprise, les grandes operations, et les de- 
bouches lointains nous font defaut, ne sont pas k 
notre portee, parce que nous n'avons pas voulu de 
marine, d'un corps savant par l'experience autant 
que par la science, k m£me de fournir k Findustrie 
privee les hommes et les connaissances necessaires 
pour fonder et diriger non pas des colonies, le temps 
des colonies est passe, mais des centres Fibres d'emi- 
gration, des comptoirs, etc. Craignant de courirles 
aventures; possedant par son sol, sa situation, de 
grandes ressources naturelles, la richesse; aimant 
d'ailleurs, comme tous les riches, k prendre ses ai- 
ses; habituee en .outre k ne pas se preoccuper de 
Tavenir, la Belgique trouve mille pretextes pour 
combattre l'idee qu'une marine peut lui etre utile, 
lui est indispensable. Cette institution se reduit, 
pour les uns, simplement k une aggravation des de- 
penses militaires; pour les economistes, e'est une 
exception inadmissible k la rfegle, k la pratique du 
laisser faire et du laisser passer absolu; d'autres la 
condamnent en niant le besoin de debouches directs, 
de relations commerciales fondees par des natio- 
naux. Les hommes d'Etat, eux, qui devraient com- 
prendre son importance, mettre en relief son action 
sur les interns generaux, trouvent plus commode 
de ne pas s'en occuper, d'accorder la priorite aux 



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— 39 — 

questions relatives aux intdr&s particuliers , aux 
int^r&s du moment; ils craignent du reste de se 
hasarder sur un terrain qui n'est pas le leur, et 
sont trop Wis par le parti auquel ils appartiennent, 
pour r&lamer des sacrifices en vue d'assurer 1'ave- 
nir. Voilh pourquoi, comment la Belgique meconnut 
sa petite marine railitaire, paralysa son Industrie 
maritime, se montra ingrate envers un corps d'offi- 
ciers d£vou<5s, mfritants. Eclairde, prevenue par 
eux,dans Taffaire de Santo-Thomas et dans d'autres, 
Topinion ne prit pas garde k leurs avertissements. 
Quand survinrent les raecomptes, elle leur temoigna 
uneddfaveur, uneddconsiddration injustes, la marine 
patit de fautes qu'elle avait tout fait pour prdvenir 
et fut supprimde. 

Souvent, dans mes voyages, j'dprouvai le desir 
d'&nigrer, de me fixer dans les contrdes que je visi- 
tais, oil je me trouvais sdduit par les charmes qu'of- 
frent, k mon besoin d'ind^pendance, de liberte, des 
moeurs et une facility de satisfaire k des exigences 
d'ailleurs peu nombreuses de la vie, facilite que Ton 
ne rencontre pas chez nous. Dans TAm^rique du 
Sud, au Bresil, k Sainte-Catherine ; au Rio de la 
Plata, k Montdvid^o, Budnos-Ayres; k Tile Maurice, 
et m6me dans l'lnde, dans certaines parties de Java 
et des Philippines, ce d&ir s'est produit parfois si 
vif, si profond, que si j'avais pu obtenir l'autorisa- 
tion d'y rester, je ne serais pas revenu au pays. Ja- 
mais il ne me vint k Fesprit de vouloir me fixer k 
Santo-Thomas oil, comrae k la cote d^Afrique, au 
SAilgal, k la Gambie, au Rio-Nunez, et roalgre les 
magnificences d'une nature qui Tdblouit, l'homme 



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— 40 — 

se sent soumis k des influences pernicieuses insai- 
sissables, qui FempSchent de penser serieuseraent 
a Immigration. 

Notre sejour k Santo-Thomas fut trfcs court, d'en- 
viron une quinzaine de jours, tout k fait insuffisant. 
Pouretre effectivement utile aux colons, le gouver- 
nement aurait du avoir constamment ici ce qu'on 
nomme des stationnaires, des batiments dont le 
service eut consiste k surveiller reellement l'entre- 
prise, k garantir contre les mdcomptes, a empecher 
le decouragement. Quand le pouvoir patr&ne une 
operation, il doit le faire efficacement. Le materiel 
de la marine se composait alors de canonni&res seu- 
lement ; la Louise dtait son unique navire de mer ; 
ce navire, specialement destind k proteger la pfeche 
dans la mer du Nord, k venir en aide k nos pe- 
cheurs, ne pouvait par consequent pas stationner k 
Santo-Thomas. Pour remplir ce service, il eut fallu 
employer deux petits batiments (Tun tirant d'eau de 
9 a 40 pieds, plus tegers encore que la Louise, qui, 
en se releyant, eussent k peu de frais, facilement, 
parcouru tous les points du littoral avec lesquels la 
colonie devait communiquer, pour ses approvision- 
nements, ses ^changes, etc. C'est un prdjugd et un 
prejug^ generalement repandu de croire qu'il faut 
des fregates et des vaisseaux pour proteger les colo- 
nies. De nos jours les colonies se soutiennent par 
elles-mSmes, elles ont leurs troupes k elles, et jus- 
qu'k leur marine. Ce qu'il faut aux colonies, ce sont 
des batiments de guerre legers mais nombreux et 
maniables, capables de remonter les rivieres, d'en- 



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— 44 — 

trer dans les ports oil Feau est peu profonde, afin de 
faciliter les relations, de maintenir l'ordre, d'assu- 
rer la s&urit£. Un aviso, un brick ou une goelette 
bien tenu, bien armd, bien &juip£, dont les officiers 
et Equipage, k la hauteur du progrfcs, de leur po- 
sition, sont dou^s de l'dnergie morale qu'ils d'oivent 
poss&ler, produit dans ces contrees lointaines le 
m&ne effet qu'un vaisseau, une frigate; tout corome 
eux, il reprdsente son pays, la civilisation, et relfcve 
le moral de ceux dont les yeux s'attachent au passe, 
k la mfcre-patrie plus qu'il ne convient, qui se trou- 
vent ainsi dans Pdnervement. 

Lorsque les colons apprirent notre prochain de- 
part, beaucoup demandfcrent k revenir avec nous. 
L'esprit d'entreprise est faible Bn Belgique ; dans 
les tentatives un peu aventureuses, d'insignfiants 
raecomptes produisent bientdt le decourageraent. 
Alors les imaginations s'exhaltent, les moindres 
fautes prennent des proportions gigantesques, le 
discredit affaiblit les natures les mieux trempees, 
finit par les abattre, par les paralyser entifcreraent. 
Dans la situation dont il s'agit, les craintes etaient 
fondles, il y avait lieu pour les colons de chercher 
k se repatrier, nous le reconnaissons pleinement. La 
plupart d'entr'eux avaient achet£ des terres qu'ils 
espdraient cultiver; or, ces terres, ils ne pouvaient 
y atteindre, ni esp&rer, vu le d^faut d'organisation 
et de ressources de la societe de colonisation, voir 
s'ouvrir des communications qui leur permettraient 
de s'y rendre prochainement ; d'ailleurs eux-raemes 
ne disposaient pas de capitaux suffisants pour em- 
ployer des indigenes; ils ne pouvaient done que 

4* 



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— 42 — 

veg&er. Un certain baron allemand, M. de Bullow, 
grand chasseur devant l'eternel, paraissait avoir 
succ6d6 comme directeur k M. Simons ; son espfcce 
d'autoritd raal ddfinie jetait la colonie dans une voie 
de militarisme a la fois hors de saison et alarmante 
en ce qu'elle montrait combien la condition essen- 
tielle d'existence, le ravitaillement, &ait negligee, 
par suite de preoccupations inopportunes, d'apprd- 
hensions mal fondles. L'absence de bktiments de 
guerre pour protdger son dtablissement, imposait k 
la society de colonisation Tobligation de posseder 
quelques petits navires k elle, afin de toujours pour- 
voir k tout, et d'amener, des divers points de la c&te, 
des indigenes, des travailleurs, pour aider les co- 
lons dans le dtfrichement, la creation de moyens 
de communication. On avait si peu pensd k cet 
objet qu'aussitot sa cargaison ddbarqude, le Thio- 
dore devait comme nous quitter immddiatement 
Santo-Thomas. L'abandon, Timprevoyance &aient 
done extremes, et justififerent parfaitement le retour 
au pays que MM. Tardieu, baron Von Carnaple, 
Leray, Debasse et quelques autres encore parvinrent 
k obtenir de notre commandant. Toutefois, M. Tar- 
dieu excepts, aucun de ces passagers ne fut log£ 
parmi les officiers. 

Ce n'est pas sans ^prouver un certain serrement 
de coeur que nous quittons Santo-Thomas oil tant 
de braves gens avaient mis en nous un espoir hdlas ! 
mal fondd, bientot ddgu. Les regrets que notre 
depart leur inspire, le pressentiment des epreuves 
qui les attendent nons attristent, mais nous leur 
cachons nos sentiments pour ne pas les decourager. 



S 



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— 43 — 

Obliges de les tromper sur l'avenir que nous entrc- 
voyons pour eux, pour ne pas augmenter le mal, 
nous les entretei ons dans des illusions qu'il eut 
fallu combattre k temps, qu'il serait dangereux de 
detruire maintenant.Parmi nos passagers, il en est 
un surtout dont je me s^pare avec peine, M. l'ing^- 
nieur Delwarde. Ami et elfcve de M. Simons, il avait 
suivi son maitre par reconnaissance, aprfcs s'etre 
tout r^cemment uni k une jeune femme qu'il ne 
devait jamais plus revoir. Nature simple et bonne, 
travailleur infatigable et modeste, ing&iieur d'un 
merite peu apparent quoique rdel, homme d'une 
fid&ite et d'une loyautd k toute dpreuve, M. Del- 
warde se croit oblige d'accomplir la tache de son 
chef qui ressort de ses attributions. Sans hesiter, il 
se devoue corps et ame k crder des moyens de com- 
munication de Santo-Thomas vers l'intdrieur de la 
contree. Notre ami Van der Looy, nous mit nagufcres 
en mains le memoire oil Delwarde retraga les luttes, 
les deboires, les humiliations, les travaux, les pri- 
vations, les souffrances de son devouement obscur 
et ignore. En le lisant on se sent &nu jusqu'aux 
larmes.il n'est pas possible de ddpeindre en termes 
plus vrais, mieux sentis, plus dnergiques cette vie 
d'abn^gation et de miseres, k laquelle il finit par 
succomber. Ses expressions, parfois d'une erudite 
sauvage, d'une amertume sans pareille, devoilent 
un hdroisme , un mepris de la mort et des vanites 
auxquelles le monde sacrifie, qui remuent jusqu'au 
fond de l'kme. D&estant les recriminations, nous 
nous bornons k dire ici, pour rendre hommage k sa 
memoire, l'impression douloureuse que nous causa 



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_ 44 — 

sa fin miserable, et Tespfece d'aur&le qui, dans 
noire souvenir, s'attache h ses humbles, k ses nobles 
vertus* 



Parti de Santo-Thomas le matin, nous mouillons 
le soir devant Levingstone, ou nous avons quelques 
personnes k debarquer. On me charge de cette cor- 
vee. Le temps est orageux, la nuit sombre; les 
eclairs nous guident; d'ailleurs le pilote indigene 
est avec nous. Prfcs de terre nous passons une barre, 
espfcce de haut fond sur lequel la mer ddferle avec 
force et semble vouloir engloutir notre ambarcation. 
Parmi les passagers se trouve un pr&re espaguol 
qui, a ce moment, me prend par le bras et perd la 
t&e, se croit perdu. II en est quitte pour la peur et 
pour &re un peu tremp^. Quoiqu'il fasse ddjk nuit, 
on n'est pas encore couch(S h Levingstone ; j'ai le 
plaisir de parcourir sa petite population, composee 
de Cara'ibes et de quelques Europ&ns. J'entre dans 
plusieurs habitations; dans Tune d'elles je trouve k 
souper, un souper coraposd de mets du pays si pi- 
men tes que j'en ai le palais en feu. En gdn^ral la 
nourriture des pays chauds est excessivement rele- 
v&. Ces condiments facilitent la digestion, dit-on; 
d'aucuns pretendent m6me qu'ils sont rafraichis- 
sants. 

Le lendemain nous levons Pancre de trfes bonne 
heure; bientot nous gagnons la pleine mer. Nous 
nous dirigeons vers le Nord. Longeant la c6te du 
Yucatan i grande distance, puis le golfe du Mexi- 
que, nous passons prfcs de Textrdmitd ouest de Tile 



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— 45 — 

de Cuba. Nous voici dans le canal de la Floride, en 
face de la Havane. Nous distinguons ses edifices, 
son phare, l'entrge du port, oil chacun ^prouve le 
plus vif d&ir d'aborder. Mais le commandant n'est 
pas autorise a faire cette relache, et il ne veut pas 
prendre sur lui de se departir de ses instructions. 
Avec un grand serrement de coeur nous passons 
outre, en maudissant le gouvernement qui se mon- 
tre peu soucieux de saisir ['occasion d'dtendre In- 
struction de ses officiers. 

Les vents alises du Nord-Est oil nous nous trou- 
vons encore subissent l'influence du voisinage des 
terres, ils ne sont plus aussi reguliers qu'en plein 
ocean. Neanmoins nous avan^ons lestement, pouss^s 
par un fort courant qui sort du golfe de Mexique et 
nous porte dans le canal de Bahama ou nous devons 
passer. C'est le commencement de cet immense 
gulf stream qui vient baigner nos cotes europeennes 
occidentales. La partie sud-ouest de l'Angleterre 
doit a ce courant d'eau chaude d'etre une sorte 
d'ltalie du Nord; les rives septentrionales de la 
Norwege, de jouir d'une temperature moderde, d'une 
belle v^gdtation; la Bretagne, Brest surtout, de pos- 
sdder un climat remarquable par la douceur de 
Thiver. 

Ces terres, ces iles, la Floride, Cuba, vues de 
loin, au lever et au coucher du soleil, quand elles 
rayonnent, paraisseut vous attirer; elles vous em- 
brasent d'une sorte d'ardeur d'exploration, d'une 
soif de connaftre ddvorante qui, ne pouvant 6tre sa- 
tisfaite, se transforme en une agitation d'esprit pro- 
duite par les souvenirs po&iqucs des rdcits et des- 



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— 46 — 

criptions de ces contrees, de leur histoire, de leurs 
richesses, de leurs beautes. Par moments, aprfcs 
une pluie d'orage, la brise nous apporte les parfums 
enivrants de leur vegetation luxuriante. Sur cette 
mer que nous traversons, les ombres d'hommes il- 
lustres, d'intr^pides marins, d'audacieux conque- 
rants, de savants voyageurs semblent nous parler de 
leurs exploits; l'imagination s'exalte, elle retrace les 
moeurs, les luttes, la vie maritime h une epoque oil 
il fallait ddployer, pour naviguer dans ces mers in- 
connues, une audace, des Energies dont on peut k 
peine se rendre compte aujourd'hui. 

Nous sommes en juin 1843. Le soleil est au ze- 
nith. A midi, il n'y a plus d'ombre. La chaleur est 
trfcs grande pendant le jour, mais les nuits sont de- 
licieuses. Le canal de Bahama se trouve, dit-on, 
infest^ par des pirates. Nous prenons quelques pre- 
cautions; quand un navire est pr£s de nous, on ob- 
serve ses allures, la nuit surtout, quand le temps est 
calme, et que Ton navigue ensemble, presque c&te 
k c&te. Sans dprouver aucune crainte, nous nous 
precautionnons contre une surprise. Pensez done, 
un navire de guerre enlev^ d'un coup main ! Quand, 
dans le silence de la nuit, comme d'habitude on 
sonne les horloges (dans un quart il y a huit hor- 
loges), les vigies font entendre leur : als well! ordi- 
naire, mais cette fois, avec un accent significatif, 
decide, qni ne manque pas d'une certaine solennit^ 
assez ^mouvante. 

Ce r^cit de mon premier voyage est fait de m£- 
moire. Les impressions du jeune age sont g^ndra- 
lement profondes et vives k la fois, elles se gravent 



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— 47 — 

en nous avec force, leur souvenir est ineffagable. 
Plus tard, les preoccupations et les soucis, le be- 
soin (Tatteindre un but quelconque rendent les im- 
pressions moins puissantes, les empechent de nous 
faire vibrer, d'avoir toute leur action sur notre en- 
tier developpement. Sans etre emousses, les sens, 
k un certain kge, se trouvent en quelque sorte pa- 
ralyses, affaiblis, par suite du manque d'harmonie 
dans l'exercice des faculty ; quelques unes de ces 
facultds sont atrophias, en souffrance, par le point 
de vue special, particulier vers lequel se dirigent 
constamment les efforts de notre activite. En 
general, ce sont les facultds du coeur qui sont 
amoindries, par la grande hate d'arriver, de briller 
dont nous sommes atteints. L'homme se forme de 
deux manures, en apprenant, par la science; ou 
par rexp&ience, en sentant, en analysant ses sen- 
sations. La premiere donne essor aux faculty du 
cerveau; Pautre, k celles du coeur, mais cette autre 
ne peut etre employee que si Intelligence a recu 
une culture suffisante. Pour Teclosion du genie na- 
turel, il convient de faire usage de la premiere d'a- 
bord, et de ne recourir k la seconde que lorsque des 
circonstances propices permettent de juger toutes 
choses par soi-m£me, en se contentant de remonter, 
pour se guider, aux sources eternelles du beau et 
du vrai, aux monuments de l'antiquite. be but so- 
cial est de crder le bien etre, la richesse; il devrait 
consister k former des hommes, des individualites. 
Ce but engendre le rfcgne des spdcialites, les hori- 
zons etroits, retrecis, et des aspirations vagues, 
desordonnees, peu conformes aux destinees de notre 



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— 48 — 

nature, h novation par la souffrance, le ddvoue- 
ment. En general, l'homrae &ant spdcialiste et la 
soci&d accordant une importance exag^rde aux 
questions d'int£r& materiel, il s'en suit qu'k me- 
sure que nous avangons en age, nous somraes de 
moins en moins aptes a saisir par nous-rafimes les 
questions relatives aux intdr&s dlevds. Absorbs 
par les details de la vie pratique, ou lances dans 
les spheres spdculatives du monde savant, nos sens 
sont des instruments fausstSs, entre lequels l^qui- 
libre n'existe plus, incapables de faire nattre en nous 
les Amotions, les sensations par lesquelles notre ju- 
gement, notre g&iie doit exercer son empire. A me- 
sure que nous vieillisons nous devenons ^goi'stes, 
insensibles, blasts, la lumifcre ne peut plus arriver 
jusqu'h rious, le veritable progrfes nous est ferme. 
Par suite, le vieillard n'est pas £cout£, le jeune 
horame se montre pr&omptueux; Tun et l'autre 
n'ont plus le sens des choses; les grands ^vdnements 
et les grands principes ne les pnfoccupent plus; on 
n'obeit plus qu'aux impressions et aux interets du 
moment. — Quand on se donne la peine d'observer, 
de penser, le mal social se rdvfcle de mille manures 
sous ses milliers d'aspects. 

Notre travers^e de retour fut d'environ six k sept 
semaines. Aprfes notre sortie du canal de Bahama, 
plus rien de particulier ne m'impressionna durant 
le reste du voyage. Chose bizarre, je ne me r^ppelle 
pas avoir eprouv^ le disk d'arriver bient&t au pays, 
et c'est k peine si je me souviens du plaisir que je 
dus n&essairement ressentir en revoyant Ostende, 
oil la Louise arriva vers la mi-aout, en pleine saison 



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— 49 — 

des bains. J'ai conserve des Dotes prises k bord 
pendant mes autres voyages, qui me permettent 
(fen faire le recit sinon complet du moins fidfcle, 
un r^cit succinct, avec des details propres h faire 
ressortir les traits essentiels de la vie de marin, et 
l'iraportance d'une certaine education maritime du 
public, pour les int^rets g^ndraux du pays. 



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DEUXlfiME PARTIE. 



L'arrive'e de notre petit navire est tout un 6\h- 
nement poitf le public des bains. Nous sorames 
assaillis par une foule de visiteurs. Aprfcs le tra- 
vail, quand on est de garde, ces visites sont agrda- 
bles, font passer le temps. Si Ostende n'avait pas 
alors la vogue qu'elle acquit plus tard, en revanche 
les Strangers se liaient facilement entre eux, et leur 
commerce etait des plus attrayant. II n'y avait pour 
tout dtablissement, h la digue de mer, qu'un petit 
pavilion tenu par M. Hamers, dont Mej)due n'dtait 
pas le quart de celui occupe aujourd'hui par son 
successeur. La marine ftait sympathique k tous, 
chacun nous faisait accueil et d&irait apprendre de 
nous des nouvelles de la petite colonie de Santo- 
Thomas. On ne me laissa pas longtemps me dis- 
traire ainsi. Au commencement de septembre, je 
recus Tordre de m'embarquer, avec une dizaine de 
nos matelots, k bord du Macassar, en parlance k 
Anvers pour llnde; en recevant cet ordre, pas plus 
que ces braves gens, je ne pensai h faire une ob- 
servation. 

Si je quittai Ostende sans Amotion, il n'en fut 
pas de meme du petit d&achement que je comman- 



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— 51 — 

dais. Les rafraichissements pris aux divers arrets 
du train n'ayant fait qu'accrottre la sensibility de 
mes hommes, force me fut d'intervenir; ils etaient 
dans une 3 me , moi dans une 2 me classe, causant 
avec une dame frangaise de son fils, aspirant de 
marine dgalement; je les entends chanter, puis se 
quereller; un garde vient k moi, me dit que ces 
forcenes menacent de jeter les employes hors du 
waggon; au premier arret, je cours k eux, les me- 
nace de les faire tous incarc^rer dans la prison de 
Malines oil nous arrivons, s'ils ne se tiennent pas 
tranquilles. Plus un ne bouge. Le marin est docile, 
respectueux, mais il n'ob&t qu'k ses chefs. Je n'ai 
pas vingt ans et mes hommes me sont aussi soumis 
qu'k un amiral! Pour eux, je repr&ente le devoir. 
Ces natures-Ik ont des coeurs d'or. 

En general la population d'Anvers, comme celle 
de tous les ports de commerce, n'est pas sympa- 
thique k la marine militaire. Renseigne k cet egard 
par mes camarades de la Louise, je prends des pre- 
cautions particulifcres pour traverser la ville avee 
mes gens; je leur fais la legon, les range en bon 
ordre, me mets k leur t&e, et prends les rues les 
moins fr&juentees pour arriver au port; tout se 
passe le mieux du monde; mes hommes me com- 
prennent k merveille, quoique je parle avec peine 
le flamand; ils se montrent presque aussi soucieux 
que moi de leur dignity. 

Pour la population des ports de commerce, la 
marine militaire est une cause de d^penses impro- 
ductives : le public n'apprdcie aisdment que ce qui 
rapporte des benefices immediats ; et les negotiants, 



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— 52 — 

les armateurs ont en g&i^ral peu de consideration 
pour un corps dont la sp&ialite est d'&udier, de 
preparer I'avenir commercial, de leur servir de 
guide dans les entreprises lointaines, dans des es- 
sais de longue haleine, de stimuler leur ardeur 
pour creer des ddbouch^s directs, k Faide d'une 
suite d'efforts et de sacrifices de toutes sortes. 

Le Macassar est un grand et beau trois-mats, qui 
se trouve k quai dans le grand bassin, et loin encore 
d'etre pr6t k partir. Par nous, son equipage est 
compl&d; ilse compose d'une soixantained'hommes. 
L'Aat-major comprend : M. Van den Broeck, lieu- 
tenant de vaisseau commandant; M. Hoed, enseigne 
de vaisseau, second; MM. Picard et Baillieu, en- 
seignes de vaisseau ^galement; MM. Tratsaert, 
Michel, Van Schoubroeck, Sinkel, aspirants de 
l re classe; et MM. Reiss, mddecin, Anthonis, offi- 
cier d'adrainistration. Recomraandd par M. Dufour 
k M. Michel, celui-ci me recoit cordialement et 
m'engage k aller le lendemain faire visite au com- 
mandant de la flotille, M. le capitaine lieutenant de 
vaisseau Schokel, k bord de son navire le Congres. 

Afin de pourvoir k la defense d'Anvers pendant 
notre &at de guerre avec la Hollande, on avait etd 
obligd de composer une petite flotille. Des ofticiers 
beiges qui quittferent la marine hollandaise apr£s la 
revolution et quelques jeunes capitaines de la ma- 
rine de commerce furent charges des comraande- 
ments d'une douzaine de canonnteres environ dont 
se composa cette flotille. Jusqu'k la paix, en 1839, 
leur service consista principalement k surveiller 
l'attitude de Tennemi, aux avant-postes, dans TEs- 



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— 53 — 

caut, a Sainte-Marie, k Lillo, au Doel et plus bas 
encore, et k former des Equipages. A Ostende, il y 
eut dgalement plusieurs canonnteres, qui prirent la 
mer de temps en temps. Pour completer Tinstruc- 
tion nautique du personnel, on affr&a, k de certains 
intervalles, un navire pour naviguer soit dans la Me- 
diterrande, soit au long cours. Tel fut le voyage de 
la Clotilde, en 1836, au Bresil. La paix conclue, le 
gouvernement chercha k favoriser Fetablissement 
de relations commerciales avec les pays lointains. 
L'achat de la Britisch-Queen rdpondit k cet objet. 
Malheureusement le gouvernement n'eut pas re- 
cours, pour s'dclairer sur cet achat, aux lumteres 
de ses officiers; d'un echantillon trop faible, la Bri- 
tisch-Queen fut condamnee aprfcs avoir accompli, 
mont^e par des Equipages de PEtat, quelques tra- 
verses entre Anvers et New-York. Par suite de cet 
echec, l'esprit d'entreprise fut atteint, le projet de 
creer des lignes nationales de navigation k vapeur 
fut abandonne. Le gouvernement chercha alors a 
renouer les relations d'Anvers avec les Indes, fon- 
decs sous le regime hollandais. II accorda aux ar- 
mateurs, comrae une sorte de prime, pour des 
voyages vers ces contr&s, des Equipages de I'Etat 
entretenus par lui. Quelques grands batiments 
construits k Anvers et qui se trouvaient alors en 
Hollande, revinrent ainsi en Belgique pour recom- 
mencer la grande navigation. Le Macassar est de 
ce nombre. De retour depuis peu d'un premier 
voyage aux Indes, il se prepare pour un second. 

La discipline, Texcellent esprit dont le personnel 
de notre petite marine militaire est aniroe sont sur- 



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— 54 — 

tout l'oeuvrc de M. Schokel. Petit, trappu, actif, in- 
telligent, homme d'dnergie, de caractfcre, le com- 
mandant de la flotille est d'une sdverit^ excessive 
mais n&essaire pour fusionner les Elements divers 
dont se compose le personnel et infuser en eux ce 
sentiment du devoir qui seul permet de tout entre- 
prendre. Pour briser les resistances, arriver a 
l'unite, il affecte des airs de despote qui du reste 
sont dans sa nature et dans les traditions puisdes 
par lui au service hollandais. Ayant l'oeil sur tout, 
ne n^gligeant rien, Tofflcier en faute tremble devant 
lui. Quoiqu'il n'aime gufere les offlciers savants et 
que pour lui je reprdsente un savant, parce que j'ai 
achevd mes Etudes k l'cteole militaire dont je suis le 
premier sorti pour la marine, cependant comme je 
m'empresse de lui rendre mes devoirs, que les 
voyages et les corvdes ne m'effrayent pas, il me re- 
coit avec bienveillance et me fait causer. Tout de 
suite il remarque combien la bonne tenue du Con- 
gr&s et de son Equipage me frappe. Se promenant 
sur le pont k tribord, cot£ d'honneur, il s'apercoit 
que je reste k babord tout en causant et en me pro- 
menant avec lui, ce qui semble le mettre en bonne 
humeur. Cependant il me tend un pidge auquel 
j^chappe heureusement. Apr6s m'avoir questionnd 
sur le voyage de la Louise, tout k coup il me de- 
mande si le commandant et le second sont toujours 
aussi peu actifs qu'autrefois. Assez embarrasse, je 
lui reponds en balbutiant que je n'ai pas remarque 
chez eux ce manque d'activite. Satisfait, il me con- 
gedie en m'invitant k descendre pour faire la con- 
naissance de ses officiers. 



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— 55 — 

Mon pfcre m'avait ecrit aussitot k mon retour de 
voyage, pour m'engager k alter le voir k Amster- 
dam ou il habitait, en ajoutant qu'il viendrait k 
Anvers dans le cas oil j'en serais empechd. C'est ce 
qu'il fit en effet. S^pards par la force des choses, 
nous vivions pour ainsi dire Strangers Tun k l'autre. 
II nous sufflt de quelques jours passes ensemble 
pour nous lier entifcrement. Depuis lors, il fut mon 
meilleur, mon plus intime ami. Ayant satisfait pour 
moi k la milice, en Hollande, il m'engagea k opter 
entre les deux nationality. Je n'hdsitai pas, ne 
ressentant en rien le sentiment national hollandais. 
Nature sensible, aimante, esprit £leve, cultivd, mon 
pfcre sacrifiait toujours sans h&iter les petits devoirs 
aux grands, lorsqu'il le fallait. Tout en me faisant 
comprendre la possibility pour moi d'entrer dans la 
marine hollandaise, oil je trouverais une carrifere 
plus avantageuse que dans la n6tre, et le desir de 
me voir ainsi plus prfcs de lui, il ne chercha nulle- 
ment k peser sur ma decision. Lisant dans mes 
sentiments, il vit que j'etais consciencieux et en 
parut satisfait. Notre affection Tun pour Tautre, 
baseSe sur une eslime reciproque, s'accrut avec le 
temps. Ayant pass£ les belles ann^es de sa jeunesse 
en Belgique, il avait pour notre pays une affection 
trfcs vive qui, troublee un instant par les ev&ie- 
ments de la revolution, s'dtait reveillee avec force 
en revoyant la Belgique; de m6me, mes sympathies 
pour la Hollande, formees par mes rapports de 
famille et mes relations k Java, furent alter&s a 
Foccasion du barrage de l'Escaut, et se ravivfcrent 
ensuite, par mes frequents voyages en Hollande. 



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— 56 — 

Quand mon pfcre arriva a Anvers, precis&nent la 
ville &ait en fete, rayonnante. Pour la premifcre fois, 
la jeune et gracieuse souveraine de la Grande-Bre- 
tagne visitait notre m&ropole commerciale. Accom- 
pagnde de Leopold I er , elle recevait de la population 
anversoise un brillant accueil. 

II rdgnait alors en Belgique, malgrd le doulou- 
reux sacrifice, la session de territoire par laquelle 
notre nationality venait d'etre enfin assise, une sa- 
tisfaction de s'appartenir, de se sentir libre, indd- 
pendant, qui remplissait les coeurs de sentiments 
gdndreux et donnait naissance h toutes sortes 
d'elans. La prospdritd matdrielle, le bien-6tre 
s'&aient partout rdpandus; les esprits s'occupaient 
de la recherche des Elements propres k rdaliser les 
destinies nationales ; Tart se relevait avec dclat par 
les productions de Navez, Wappers, De Keyser,Gal- 
lait, De Biefve, Simonis, Geefs, Wiertz, Leys, Ver- 
boekhoven, Robbe, Madou, etc.; de toutes manu- 
res, la Belgique s'affirmait hautement, en reliant son 
passe glorieux a un avenir souriant, sous un prince 
aimd et au merite duquel TEurope ddjk s'empressait 
de rendre hommage. A cette dpoque, FindiflKrence, 
poison subtil, insaisissable, ne s'etait pas encore 
infiltree en nous. Nos horizons n'etaient ni r&rdcis, 
ni obscurcis par le doctrinarisme, la vie publique 
existait reellement, chacun s'intdressait a la chose 
commune. Plus ardente qu'aujourd'hui, la lutte 
entre le principe de la liberty et le principe d'auto- 
ritd n'avait pas ddgdndrd en petites querelles; les 
aspirations saines suivaient leur cours naturel, 
n'etaient pas ^touffees ; la foi dans Tavenir se trou- 



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— 87 — 

vait intacte, on n'apercevait aucun indice d'&ierve- 
ment. Tel est le spectacle que mon pere contempla 
avec bonheur, qui lui fit d&irer de voir bient6t se 
former de nouveaux liens, des liens durables entre 
son pays et le notre. 

Mais revenons k nos moutons. 

La position faite aux aspirants, k bord du Ma- 
cassar, n'est pas aussi elev& qu'k bord de la Louise, 
parce que, outre le commandant et le second, il s'y 
trouve deux enseignes de vaisseau pour les besoins 
du service qui, k bord de ce dernier navire, dtait 
enticement confid k des aspirants.il en resulte que 
les humiliations ne nous sont pas epargnees. Le 
commandant se plait particulifcrement k nous mon- 
trer que nous ne sommes pas encore offlciers, bien 
que notre grade soit Equivalent k celui de sous- 
lieutenant des armes speciales. En gtfn&al Faspi- 
rant est traite suivant les circonstances ; comme 
officier, si les offlciers font ddfaut ; trfcs dddaigneu- 
sement, lorsque les offlciers sont en nombre suffl- 
sant,et quelles que soient d'ailleurs ses capacites,a 
moins toutefois qu'il n'ait le talent de plaire, et en- 
core! Sorti des rangs de la marine de commerce, le 
commandant Van den Broeck, excellent marin du 
reste, est fier de son elevation actuelle, d'exercer 
avec un certain dclat son ancien metier, et cherche 
a se rehausser en nous abaissant autant qu'il peut. 
II n'a pas, comme le commandant Petit et autres 
offlciers sortis dgalement de la marine marchande, 
acquis sufflsamment ce sentiment de dignitd, de 
Thonneur, par lequel le soldat se distingue, qui doit 
Tanimer avant tout. Le commandant Van den Broeck 



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— 58 — 

u'est plus, il m'est p&rible de ne pouvoir honorer 
sa mdmoire, mais dcrivant ici en quelque sortc 
l'histoire de notre petite marine, il faut que je sois 
sincere, consciencieux corame un historien. A bord, 
les hommes se voient de si prfcs que Torgueil aise- 
ment produit Tdgarement. La vie du marin n'est 
pas couleur de rose. Puisque, dans Tinteret gene- 
ral, je me suis decide k la retracer, force m'est d'en 
faire, par des faits, connaitre les ennuis, les difli- 
cult^s. Cependant j'adoucirai le plus possible ce qui 
est regrettable et meme je prie le lecteur de se rap- 
peler parfois cette v^rite. Ma tache est ardue, in- 
grate. Faire connaitre, aimer la marine; depeindre 
des hommes, mes anciens chefs ou camarades, la 
plupart vivants; retracer des situations appr&iees 
diff^remment suivant la nature et la position de 
chacun, des situations oubliees et pour cause de 
quelqucs-uns; meler toujours k doses convenables 
la poesie a la prose du metier, dans des recits qui 
tout en restant v^ridiques. doivent exciter de l'inte- 
ret, est chose audacieuse, qu'il convient de juger 
seulement aprfcs son entier accomplissement. Je m'y 
adonne par devoir, sans calculer mes forces, et en 
me rappelant qu'il faut, h Toccasion, se resigner a 
montrer ses imperfections. Ayantun but louableje 
le poursuis sans me laisser arreter par des conside- 
rations secondaires, en prenant simplement pour 
guide l'esprit de droiture. 

Quelques mots maintenant de mes camarades du 
poste. MM. Tratsaert et Michel, comme la plupart 
des aspirants, regurent leur instruction maritime a 
l'ecole de navigation install^ a bord d'un navire, 



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— 59 — 

dans l'Escaut, dcole excellente, oil les cours dtaient 
donnas par quelques offlciers ef par des professeurs 
rivils. Deja ils ont beaucoup navigue et servi dans 
toute espfcce de position. Theoriquement et prati- 
quement, ils connaissent leur mdtier, ils sont for- 
mds. M. Van Schoubroeck est un offlcier de 1'armee 
dont la vocation s'est rev&de k bord d'un navire 
francais, VOriental, dans un voyage de circum-na- 
vigation destind surtout h servir d'ecole h des jeunes 
gens, pour la marine, le commerce, etc., voyage 
oil il eut pour compagnons cinq ou six Beiges, 
entr'autres MM. Dufour et Michel. Le naufrage de 
VOriental, k Valparaiso, ne changea pas les dispo- 
sitions de M. Van Schoubroeck qui, de retonr an 
pays, continua de s'occuper de marine et finit par 
quitter definitivement Tarmee pour se faire marin. 
Le comptable, M. Anthonis, habite notre poste; il 
fut employd jusqu'ici k bord de canonnieres et n'a 
pas encore navigu^. Le mddecin, M. Reiss, est loge 
au poste egalement, mais il dine a la table des of- 
flciers. Situe dans Fentrepont, sous la dunette, le 
poste est spacieux, mais il manque de jour. Cepen- 
dant lorsque ses deux sabords de chasse sont ou- 
verts, en beau temps, Fair abonde, la lumierc ne 
fait pas defaut. MM. Anthonis et Reiss ont chacun 
leur chambre. Pour nous quatre, aspirants, nous en 
avons deux. Je suis loge avec M. Tratsaert. Nos 
lits sont Tun au-dessus de l'autre. J'occupe le lit 
superieur, oil il y a, dans la muraiile du navire, un 
hublot, petite fenetre pratiqude un peu au-dessus 
de la flottaison, qui me rejouit, dont je ne connais 
pas encore les inconvenients. Enlre les chambrcs 



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— 60 — 

du poste se trouve un petit carrt, lieu de reunion 
dont le mobilier consiste en quelques chaises- 
pliants, une grande table, une autre table plus pe- 
tite pour le service, une armoire pour la vaisselle; 
contre le couronnement, au-dessous des sabords, il 
y a un banc-caisson; le tout est d'une simplicity 
qui contraste avec le luxe des salons el chambres 
de la dunette destines aux officiers, aux passagers. 
L'&juipage se trouve logd devant, k Tautre extr£- 
mit<$ du navire; Tentrepont qui nous sdpare de lui 
est beau, ilevi. Dans les moments difficiles, Fiso- 
lement du poste nous permet de conserver toute 
notre galtd, une gaitde envide, formant contraste 
avec le ton qui rfcgne en haut lieu. 

Le Macassar, appartient k M. J.-B. Donnet. Cet 
armateur vient de temps en temps k bord, mais il 
n'a de rapports qu'avec le commandant et le second. 
Pour nous aspirants, qui ne lui avons pas 6t6 prd- 
sentds, il n'est qu'un inconnu. 

L'appel fait aux industriels pour avoir une car- 
gaison de produits nationaux, qu'on se propose de 
faire connaftre dans l'Inde, n'a que peu de succfcs. 
Nous sommes obliges d'emporter une partie de lest, 
du sable. Nos exportations consistent surtout en des 
caisses de verres k vitres, des barils de clous, de 
couleurs; le reste est insignifiant. Le Macassar est 
un navire d'environ 800 tonneaux, portant sur le 
pont une dizaine de petites caronades. Les aspirants 
y font la garde k tour de r61e, pour maintenir la 
discipline parmi F&juipage principalement ; le tra- 
vail, cela va sans dire, n'est pas le m£me qu'k bord 



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— 61 — 

(Tun navire de guerre; on fait peu d'exercices; les 
soins du gr&ment, les installations, reparations, 
apprets de voyage occupent tout le monde. Cepen- 
dant la discipline, dans les rapports des divers 
chefs entre eux et avec leurs subordonnds, reste se- 
vere et non sans raison, car les rfegles dtablies pour 
le service rtgulier devant se plier h la nature de la 
besogne du jour, besogne qui varie constamment, il 
en rdsulte une propension au relachement contre 
laquelle il convient de r&gir. Pour rappeler h cha- 
cun son devoir,' lecture du code p&ial maritime mi- 
litaire est donn^e avant le depart, par l'officier 
d'administration, h tout l'dquipage et l'&at-major 
r&inis sur le pont. 

Le grdement du navire est beau et m6me impo- 
sant; il donne au Macassar l'aspect d'une corvette. 
Je suis frapp^ de ses dimensions, qui forment con- 
traste avec celles de la Louise, et m'y habitue peu a 
peu. Que de choses j'ai k apprendre encore pour 
connaitre mon metier ! Heureusement M. Michel me 
donne d'excellents conseils et ma bonne volontd 
s'accroit avec les difficulty. Un travail nouveau 
pour moi, c'est Tarrimage et Tembarquement des 
marchandises, dont il faut tenir note exactement. 
Nos provisions prennent beaucoup de place; nous 
en avons pour 18 mois, et de l'eau pour plus de 
quatre. 

Le maftre d'&juipage, schipper, est une sorte de 
personnage important; ses occupations sont nom- 
breuses, preponderates, plus qu'Jt bord d'un b&ti- 
ment de guerre ou les sous-offlciers charges de l'ar- 
tillerie, de la timonerie, etc., reinvent directement 

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des officiers. II se nomme Girardin.C'est un homnae 
aux formes athl&iques, d'une physionomie intelli- 
gente, avide d'autorite, actif surtout quand il peut 
se faire valoir, quand on l'observe, et dont la grande 
preoccupation est de plaire au commandant, k ceux 
qui sont bien en cour. II a ses flatteurs, m£me un 
peu partout. Quoique je lui sois sup^rieur en grade, 
en instruction, sans le craindre pr&is&nent, je le 
manage, parce que je suis novice, et aussi pour ne 
pas m'attirer d'ennuis. D'ailleurs il m'impose par 
son experience, ses fonctions. De son c6t6 s'aper- 
cevant que mon manque de savoir nautique ne 
m'emp6che pas dc conqudrir la consideration de 
mes camarades, de nos chefs, il ne se permet pas 
envers moi la brulalite de manures k laquelle le 
besoin de dominer le porte trop souvent. Un maitre 
de manoeuvres plus &g£ que lui, appele Rombouts, 
est particuliferement l'objet de sa brutalite. Nature 
droite, honn&e, mais paralystfe par les circon- 
stances, Rom bouts a servi comme sous-officier dans 
la marine hollandaise,dont il possfede les traditions; 
il n'en faut pas davantage pour que Girardin lui 
porte envie, le maltraite conlinuellement; sa con- 
duite excite souvent mon indignation, mais leschip- 
per est si bien avec le commandant et si hardi que 
mil n'ose le mettre h sa place, moi pas plus qu'un 
autre. Comme toujours en pareil cas, on donne tort 
a Topprime, ou du moins on relfcve ses peccadilles 
pour excuser, justifier des enormites auxquelles on 
n'a pas le courage de s'opposer. Nous verrons par 
la suite ce Rombouts se relever, sous l'empire 
d'aulros circonstanccs, h bord d'une canonnifcrc oil 



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le service est entiferement laissE aux soins des aspi- 
rants, de M. Michel et de moi, et nous le retrouve- 
rons un jour dans une relache k rile de Madfcre, 
maitre d'&juipage de la fregate commandee par le 
prince Adalbert de Prusse, h sa veritable place, 
apprEcid. 

II y a parmi nos matelots des hommes superbes, 
souples, vigoureux, intelligents, courageux, aptes k 
remplir tous les divers services de leur metier, qui 
feraient honneur k une grande marine, et pour les- 
quels bien souvent je me sens pris d'admiration 
malgrE les mdfaits dont parfois ils se rendcnt cou- 
pables. Si r&dgance, le savoir-vivre sont aimables, 
le ddvouement a ses chefs, au travail, m6me lors- 
qu'il est recouvert d'un vernis grossier, m&ite nos 
hommages. II m'est doux de pouvoir ici honorer 
publiquement de braves gens avec qui j'accomplis 
plusieurs voyages, je me trouvai dans toutes sortes 
d'dpreuves, pour lesquels je me montrai sdvfere, 
d'exprimer Taffection sincere, l'estime profonde 
qu'ils m'inspirent. Nature vaillante, hfroique, qu'au- 
cun travail ne rcbute, Laersen, dans notre Equi- 
page, se distingue en outre par une bonne volonte 
et une conduite exemplaire. II faut 6tre du metier 
pour apprdcier le marin. Parmi les camarades de 
Laersen il en est de brutes, de sauvages sans doute, 
mais dans des circonstances graves, ils sont aussi 
remplis de devouement. L'homme du monde les 
d^daigne; qui a Thonneur de les commander les 
comprend, les fait valoir, en les contenant, en les 
disciplinant; pour y parvenir, il ne recule devant 
aucun moyen et se voit quelquefois oblige d'em- 



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prunter leurs mani&res, de recourir a la brutalite. 
Au moment de partir pour un voyage de plus 
d'un an, dans lequel peut-6tre aucun d'eux ne met- 
tra pied k terre, plusieurs de nos matelots se per- 
mettent de prolonger d'eux-m&nes le dernier conge 
qui leur est donnd, pour se livrer en ville a des 
plaisirs bruyants, peu ^difiants. Le Macassar se 
trouve en rade, k l'ancre. On me charge d'une 
corvde, d'aller prendre des chaines, de la feraille 
qui restent a embarquer. Mon canot k quai, je suis 
mes gens qui se mettent en route commandes par un 
quartier-maitre (grade de caporal). Tout k coup 
j'entends une grande clameur, partie d'un attroup- 
pement, vers la porte de Flandre. Pressentant du 
ddsordre, que ce bruit provient de l'arrestation de 
quelques-uns de nos retardataires, je laisse mes 
hommes remplir leur tache sans moi et vais aux 
renseigneraents. L'altroupement s'approche. II y a 
Ik plusieurs matelots de notre equipage. lis sont aux 
mains de la police, la gendarmerie. Le peuple prend 
fait et cause pour eux. Un peloton de chasseurs 
passe, renforce Fautoritd. L'ordre rdtabli, les chas- 
seurs s'eloignent. Gendarmerie et police conduisent 
leurs prisonniers k quai, en face du navire,ils atten- 
dent-qu'on leur envoie une embarcation pour les 
embarquer. Etant en costume bourgeois, inconnu, 
je ne puis intervenir. Cependant r&neute reprend 
tout k coup, elle menace de jeter les gendarmes k 
Teau. Alors j'interviens et demande k nos gens s'ils 
veulent rentrer k bord avec moi, dans mon embar- 
cation. Tous y consentent. On leur enlfcve les me- 
nottes, le tumulte s'apaise, les gendarmes sont 



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saufs; embarques dans le canot, ils m'obeissent 
^vec docility ; mais tout en maniant leurs avirons, 
ils font aux gendarmes et k la police, certain geste 
moqueur dont je suis furieux. A bord, on les met 
aux fers; les voilk de nouveau doux comme des 
moutons. 

Nous quittons la rade d'Anvers le 1 1 novembre 
1843, par un temps froid et presque calme. On 
m'assigne pour poste la grande hune, oil je monte 
sans r^pliquer. Cependant les voiles ne sont pas 
deployees, le navire derive pendant toute la maree 
descendante. Nous arrivons ainsi en rade de Doel, 
ou nous mouillons. On me fait descendre alors. Je 
suis transi mais souriant. Le commandant semble 
desappointd de ma bonne humeur ; il change mon 
poste des manoeuvres generates; je suis place de- 
vant, sur le gaillard, avec le second, M. Hoed, et 
sous ses ordres. 

line jolie brise du Nord-Est s'elfcve le lendemain 
et nous permet de faire voile. A huit heures du soir, 
nous sommes prfcs du feu cfOstende; h huit du 
matin, prfcs de ceux de la cfite anglaise, du South 
Foreland ; a midi nous relevons la tour de Dunge- 
ness dans l'Ouest, p. c, a petite distance. Le Ma- 
cassar est superbe sous voiles, je suis emerveille. 
Nous courons vent-arrifcre, brasse carr£. La grande 
voile est carguee, afin de permettre k la misaine de 
porter. Je m'en &onne et demande naivement pour- 
quoi on ne Tetablit pas. Ma question marque une 
ignorance qu'on me reproche en me tournant le 
dos ; ce ton me prouve qu'on attend de moi plus 



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— 66 — 

qu'a bord de la Louise; je n'en suis pas f&chd et mc 
mets & piocher. 

Je prie le lecteur de m'excuser pour les termes 
techniques dont je me sers. Avec un peu de bonne 
volontd, h la rigueur en consultant le dictionnaire, 
il comprendra ces termes ais&nent. II y a dans la 
brifcvet^ et la precision du langage maritime un 
cdte pittoresque, agr&ible, que je voudrais faire ap- 
pr&ier, et qui est presque indispensable pour d£- 
peindre certaines situations. II me pardonnera sans 
doute aussi les petits details dans lesquels je suis 
forcd d'entrer pour faire comprendre la vie du bord, 
tant cbez les officiers, passagers, aspirants, que 
chez les sous-officiers et l'dquipage. 

Nous avons quelques passagers : M. le consul 
gdndral Lanoy; sa femme, qui est parisienne; 
sa fille, jeune personne issue d'un premier lit; et 
son beau-pfere. Log^s dans la dunette, partie du 
batiment situee sur le pont, a 1'arrifere, dans la- 
quelle sont dgaleraent loges le commandant et les 
officiers, ils y occupent, inddpendamment du salon 
commun, ou tout ce mbnde se r&init aux heures des 
repas, un appartement compost d'un petit salon ou 
boudoir, charmant, et de trois chambres k coucher. 
N'ayant pas ete presents, nous habitants du poste, 
k ces passagers, nous ne les connaissons pas, nous 
ne voulons pas les connaitre, quoique a Foccasion 
nous r^pondions poliment aux questions qu'ils nous 
adressent, et leur temoigoions les dgards que les 
gens bien elev& se doivent entre eux lorsque des 
circonstances accidentelles les mettent forcement en 
contact. 



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— 67 — 

Le poste des aspirants offre un grand inconve- 
nient. Au-dessous, dans la cale, se trouve le Pic, 
endroit oil sont places les vivres des officiers, dont 
l'entrde est dans notre carr£. Plusieurs fois par jour, 
les garcons du service de la dunette y descendent 
munis de lanternes pour y travailler ou prendre des 
provisions. Pendant ce temps l'entrde reste ouverte, 
ces gens dcoutent; puis ils rapportent peut-etre nos 
conversations. Cela m'est bien £gal, mais tous mes 
camarades ne pensent pas comme moi. 

La cuisine est placee devant, sous le bac ou gail- 
lard. L'equipage dejeune a six heures, dine k midi 
et prend le cate a six heures ; les aspirants de- 
jeunent k huit heures, dinent k deux heures et 
soupent h huit heures; les heures des repas du 
commandant, des officiers et des passagers sont : 
neuf heures, quatre heures et neuf heures. Le cui- 
sinier et son aide, on le voit, ont une rude besogne. 
Dans les pays chauds, cette besogne est acca- 
blante. 

La chaloupe et le grand canot sont places Tun 
dans Tautre, sur le pont, en avant du grand mat et 
maintenus soli clement au navire par des amarrages. 
Sur les c6t£s de la chaloupe, dans le vide laisse par 
ses formes, sont pratiques des compartiments ou se 
trouvent des pores, embarquds pour les deux tables 
de r&at-major. La table des officiers possfcde d'au- 
tres ressources que nous n'avons pas : des boites 
de conserves fournies par Tarmateur, une chfcvre 
qui donne du lait, et, dans des cages placees sur le 
pont de la dunette en forme de bancs, une quantite 
de poules et de canards qui malheureusement dans 



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— 68 — 

la saison oil nous sommes, avant qu'on ait atteint 
les beaux climats, deperissent a vue d'oeil. 

La chaloupe et le grand canot sont employes ra- 
rement. D'autres embarcations plus legfcres servent 
pour les besoins ordinaires du service. Suspendues 
a des montants ou daviers en fer, derrifere et sur 
les c6tds de la dunette, le long et au-dessus du bord, 
Tune d'elles, k tribord, est k l'usage du comman- 
dant; une autre, k babord, a celui de l'etat-major; 
la troisifcme et la plus petite, suspendue derrifere, 
au couronnement, a la poupe, s'appelle la poste aux 
choux, et sert, comme son nom l'indique, pour faire 
les provisions, le ravitaillement, k toutes sortes de 
corvdes, pour l'equipage. 

On pdnfctre dans l'entrepont par trois ouvertures 
ou ecoutilles. La premiere, situde derrifcre le grand 
mat et recouverte d'un capotin, est k Tusage des 
aspirants; la deuxi&me, la plus grande, etablic a 
l'endroit oil le batiment est le plus large, a son 
maftre-bau, se trouve un peu en avant du grand 
mkt; la troisifcme, devant, sert a Tequipage. Dans 
l'entrepont sont pratiqudes, juste au-dessous de ces 
deux derniferes ouvertures, d'autres Ecoutilles qui 
donnent dans la cale, par lesquelles on descend et 
Ton monte les marchandises; k tribord, en arrifcre 
du grand m&t, se trouve la cambuse, compartiment 
contenant toujours autant que possible la quantite 
de vivres de toutes sortes qu'il faut k l'&juipage 
pour un mois, qui s'&end jusqu'k notre poste. 
Contre le grand mat, dans la cale, est I'archi-pompe, 
espfece de puits bien retranchE abritant les pompes, 
et un autre puits oil descendent les chaines servant 



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au mouillage des ancres. Charge, le Macassar a un 
tirant d'eau de 18 a 19 pieds derriere ; leste comme 
nous le sommes, son tirant d'eau n'atteint pas 
16 pieds. Malgrd le lest, les marchandises et les 
provisions qu'elle renferme, sa cale n'est pas entie- 
rement reraplie. L'entrepont contient des espars, 
pieces de bois de rechange pour la mature, et des 
voiles, des reserves ranges en bon ordre ; il est 
presque vide. 

Ayant fait consdcutivement trois voyages aux 
Indes k bord du Macassar, voyages que je me pro- 
pose de narrer, il convenait (Ten decrire ici som- 
mairement les installations. 

Quoique variable, la brise nous reste favorable, 
nous avangons rapidement. Le 17 novembre nous 
nous trouvons dejk loin de la Manche, dans l'Ocean, 
par 46° 18' de Latitude et 8° 4' de Longitude 
(Greenicb), au moment oil le vent devient contraire. 
Etant loin de terre, nous pouvons lutter contre lui, 
sans etre oblige, h l'approche de la tempete, de 
nous refugier dans un port pour echapper aux dan- 
gers qu'on rencontre, dans cette saison surtout, 
prfcs des c&tes. Mais une longue houle de FOuest 
nous presage du mauvais temps. En effet le vent 
force graduellement en passant au Sud-Ouest ; le 
dimanche 19, nous nous trouvons en pleine tem- 
pete, les trois huniers ont tous leurs ris pris, c'est- 
k-dire qu'ils sont rdduits autant que possible; les 
autres voiles sont serrees, la misaine meme est 
serree. Le soir, parun fort coup de roulis, Tensei- 
gne de vaisseau Picard fait une chute, il tombe la 
t£te contre une caronade et se blesse grifcvement. 



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Installe chez nous, au poste, dans un cadre sus- 
pends il y recoit des soins assidus, tant du docteur 
que de H. Van Schoubroeck. Donner des soins aux 
malades, en mer, par gros temps, n'est pas Paffaire 
de lout le monde. D'origine allemande, M. Reiss, 
possfcde une science Vendue mais peu pratique, 
qui ne vaut pas celle du docteur Durand, de la 
Louise. Heureusement M. Van Schoubroeck lui 
vient en aide ; sans ndgliger sa besogne, il soigne 
M. Picard avec ddvouement. 

Le mauvais temps persiste; comme la Louise, le 
Macassar pave son tribut au golfe de Gascogne. 
Parfois la mer ddferle avec force et nous jette sur le 
pont de gros paquets d'eau qui s¥,coulent lentement 
par les sabords, les dalots.Nous ressemblons k des 
canards; et nous n'avangons pas. Le 29 novembre, 
nous nous trouvons par 42° 52' de latitude et 
14° 15' de longitude; en 12 jours nous avons fait 
une centaine de lieues, et il y en a des milliers k 
parcourir avant de voir les premieres terres de 
Tlnde ! Ce jour Ik, les vents passent k Test ; enfin 
nous faisons route; les voiles sont ddploydes; peu k 
peu le temps s'dclaircit; on renaft, on respire, les 
visages s'dpanouissent; not re comptable surtout, 
M. Anthonis, est resplendissant. Quoiqu'il ait passe 
la quarantaine, il debute k la mer oil son noviciat se 
prolonge considdrablement parce qu'il ne voit pas 
les choses d'assez prfcs, qu'en mauvais temps il se 
tient en bas, dans sa chambre, au lieu d'etre sur le 
pont le plus possible. Les mouvements du navire, 
le craquement des cloisons, le bruit de la manoeuvre 



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— 71 — 

et surtout les explications que nous lui donnons de 
cette danse diabolique; son inhabilite a se mouvoir 
et meme k prendre sa nourriture; le contraste de ses 
manures avec celles du docteur, notre compagnon 
du poste egalement, qni,bien qu'ayant navigud d^jk, 
n'est pas adroit non plus; et ses frayeurs,ses naive- 
tes provoquees en grande partie par nbs lazzis, nos 
rodomontades, nos imprecations contre le destin, 
nous valent les scfenes les plus bouffonnes, par les- 
quelles il se forme insensiblement. Inaccessible au 
mal de mer, constamment il fume sa pipe comme 
un Allemand et formule ses craintes, les impres- 
sions causees par le scandale que nous lui donnons 
en accusant la Providence, avec un calme,un slrieux 
bien faits pour nous exciter. Homme d'ordre, minu- 
tieux, consciencieux, d'une exactitude, d'une fiddlite 
k toute dpreuve, et d'une propretd exceptionnelle, 
singulifere, H. Anthonis est apprecie et aiml de 
nous plus qu'il ne parait auxlibertes que nous nous 
permettons avec lui et que d'ailleurs il semble 
provoquer, Quoique son instruction soit un peu 
incomplete et ses horizons born^s, 1'ardeur qu'il 
met a remplir son devoir le fait respecter, cette 
ardeur peu k peu l'&feve. Nous le verrons faire son 
chemin surement, etre toujours k la hauteur de sa 
tache de comptable, d'officier remplissant les fonc- 
tions de ministfere public dans les conseils de 
guerre, etc. Pourle moment il sort aguerri, triom- 
phant d'une premiere ^preuve ; la temp&e ne l'ef- 
fraye plus. II s'y fera si bien qu'il finira par se 
moquer des situations les plus scabreuses du me- 
tier; en devenant ce qu'on nomme un loup de mer, 



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— 72 — 

il nous &onnera grandement.La temp&e nel'a pas 
empeche de remplir consciencieusement sa besogne. 
Ayant la responsabilite du deficit qui se produit 
souvent dans la gestion des vivres, il veille con- 
stamment ; quand par suite de diverses causes il y 
a du boni, ce boni est partagd entre l'Etat et lui. 
Des officiers ^administration moins soigneux, se 
trouvent parfois gSnes, endettds. Certainement 
M. Anthonis ne s'enrichit pas, mais grkce k son 
esprit d'ordre, il parvient toujours k rdaliser quel- 
ques petits benefices h la fin du voyage. 

Le 3 d&embre, vers i 1 heures, nous apercevons 
Madfcre, k grande distance, et nous hdlons le trois- 
mats barque hollandais : Leeuw Van Nejes-Stein, 
qui va k Batavia et a quittd Amsterdam depuis 
28 jours. En plein Oc&in, on rencontre assez sou- 
vent des navires, mais il est rare que Ton passe 
assez prfcs Tun de Tautre pour pouvoir ^changer 
comme ici des signaux, toutes sortes de renseigne- 
ments, entr'autres le rdsultat des observations et 
des calculs du bord, revaluation de la longitude et 
de la latitude. A 2 heures, nous relevons les extrd- 
mitds de Tile : Sud-Est 1/4 Sud et Sud 1/4 Sud- 
Est, p. c. La brise devient trfcs variable, ce qui 
arrive souvent dans le voisinage des terres. Elle 
repasse h l'Estle lendemain.Nous voici ddcid&nent 
dans les vents alisds du Nord-Est. Les alisds sont 
des vents r^guliers qui rfcgnent dans les regions 
tropicales et un peu au-delk. Sdpares par une zdne 
de calmes et de brises variables situde vers FEqua- 
teur et plus ou moins rapproch^e de celui-ci suivant 
la saison, les alisds soufflent en general du Nord- 



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— 73 — 

Est, dans Fhemisphere Nord, et du Sud-Est dans 
l'hdmisphfere Sud, mais dans chacun ils varient 
constamment de plusieurs aires de vent (Fa ire est 
de 11° 15'). Dans le tropique Nord ou du Cancer 
oil nous sommes maintenant, assez sou vent le 
temps est k grains, couvert, le vent force au point 
de nous obliger k prendre des ris; c'est la saison 
d'hiver : le soleil se trouve dans l'hdmisphfcre Sud. 
Quand c'est Ytt6 au contraire, le temps est splen- 
dide, le ciel toujours clair, ou parseme de pelils 
nuages floconeux, charmants ; plus rdgulier, 1 alisd 
alors dtend davantage sa zone, son action vers le 
Nord. 

Le 6 ddcembre, le vent force tellement que nous 
sommes obliges de prendre tous les ris dans les 
huniers; il diminue bientdt; le 7, il est brumeux, 
les voiles sont couvertes d'une espfcce de poussifcre 
rougeatre balay^e par le vent, qui nous vient du 
grand desert de Sahara, quoique nous en soyons h 
une soixantaine de lieues, etant par 25° 40' de lati- 
tude et 24° 16' de longitude. L'alis^ du Nord-Est se 
montre fort irrdgulier pendant ce voyage; le vent 
souffle bien de la partie de l'Est, mais il tient aussi 
souvent du Sud que du Nord. Par 6° de lat.Nord et 
23° de long, environ, le 13, nous entrons dans la 
z6ne des calmes, des brises variables. Le temps se 
fait g^ndralement lourd, pluvieux, incertain; le ciel 
est charge, mena^ant, couvert de grains. Des orages 
retentissants accompagnds de violents Eclairs et de 
pluies torrentielles, nous permettent de recueillir de 
l'eau ; ils sont parfois suivis de brises qui nous font 
momentan&nent avnncer; d'autres fois, ils nous 



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— 74 — 

enlfcvent la brise, engcndrent le calme. Les ph&io- 
mfcnes atmosph^riques sont pour le marin un sujet 
d'etudes incessantes. Dans la nuit du 19 au 20, la 
raer est phosphorescente,magnifique. Le lendemain, 
par 2° N. et 25° 0., nous sortons de la region des 
calmes pour entrer dans celle de Talisd du Sud-Est, 
et le 21, nous traversons la ligne, oil il est proc&te 
k la ciritaome du grand baptfime Equatorial. 

Nous avons dit comment fut c6\ibr6e Pentrde 
dans le tropique k bord de la Louise. Le meme ca- 
ractfere violent et grotesque, plaisant, se represente 
ici. II est de tradition chez le marin de faire subir 
un bapt£me aux personnes qui pour la premifere 
fois traversers certains parages. Le passage du de- 
troit de Gibraltar donnait lieu autrefois k des scenes 
de ce genre, qui se renouvelaient k chaque occa- 
sion. Seul le bapt£me de l'Equateur a le privilege 
d'exempter de tous les autres. Ne l'ayant pas encore 
subi, je fus done rebaptisE. 

Comme bien d'aulres usages, celui-ci tombe en 
desuetude. Cependant il avait sa raison d'etre; si 
Ton se donnait la peine de r^flechir, on verrait qu'il 
y a lieu de le conserver. 

A bord, la nostalgie, le marasme apparaissent 
souvent. Plus souvent encore la discorde se montre. 
Des malentendus, des rivalitds de tous genres; les 
contrariety, les privations, la n&essite de vivre 
constamment ensemble sans pouvoir s'eviter, font 
naitre naturellement des situations tendues, extrfi- 
mement regrettables, qu'une circonstance extraor- 
dinaire, un bon coup de fouet parvient k dissiper. 
La ceremonie du bapteme fournit ce coup de fouet. 



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— 78 — 

Par elle, souvent d'heureux rapprochements s'ope- 
rent, on fraternise, les rangs s'effacent, les iddes 
noires se trouventnoydes,les dmes se rassdndrferent. 
Qui se donne la peine de le comprendre respecte le 
bon vieux temps. 

Nommd consul g&ifral dans I'lnde, M. Lanoy, 
notre passager, est un personnage officiel, h qui par 
consequent Vital major aurait du etre present^. Si 
le commandant avait rempli son devoir, il n'eut pas 
ndglig^ d'accomplir cette formality. Mais M. Van 
den Broeck,qui n'est pashomme du monde,se croit 
oblige, pour tenir son rang, d'abaisser le personnel 
employ^ sous ses ordres, les aspirants particuliferc- 
ment. Par suite, nous sommes forces de nous faire 
respecter. A cet effet nous lui temoignons autant de 
froideur et aussi peu de consideration que possible; 
et quant au consul, il est mort pour nous. Hais le 
bapteme donne lieu k un rapprochement, et voici 
comment : mon dpreuve subie, le consul vient h moi, 
me jette un seau d'eau sur la tele ; je lui rends sa 
politesse. « La glace est brisde, » me dit-il en riant. 
En effet, lui, les siens et nous, nous fraternisons 
pendant toute la journde; il comprend maintenant 
que notre reserve est motive, dictde uniquement 
par la conduite du commandant; le malentendu est 
dissipd. 

Depuis le passage de Flllquateur, le 21 d&embre, 
jusque la latitude de 18° Sud, ou nous nous trou- 
vons, le 29, l'alis^ souffle rdgulifcrement de l'Est- 
Sud Est, nous avons le plus beau temps du monde. 
Le 26, vu un navire courant comme nous,et le 27, 



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— 76 — 

un trois-mats, courant k contre-bord. A partir 
da 29, l'alisd devient moins rdgulier, le vent passe 
souvent k l'Est et m6me au Nord-Est; quoique tou- 
jours beau, le temps est parfois k grains, qui sont 
suivis d'accalmies. Le 30, nous apercevons la Tri- 
nity petite ile assez ilevte; k midi, nous en rele- 
vons le milieu dans l'Est 4/4 Sud-Est p. c. k une 
distance d'environ six lieues; et le soir, vers sept 
heures, son Pic ou aiguille, dans le Nord,k grande 
distance. Vu une goelette sous le vent, le 2 Jan- 
vier. 

Le l er Janvier, il se passe un petit incident qui 
merite d'etre mentionn^. Successivement le com- 
mandant re^oit les felicitations des offlciers, des 
aspirants, des sous-offlciers, de Fequipage. Par 
Tinterrnddiaire de Tenseigne de vaisseau Bailieu, il 
nous invite k aller ^galement, comme les officiers, 
complimenter le consul glndral, k cette occasion. 
M. Bailieu est fort mal accueilli par nous. Apres un 
moment de deliberation, nous ddcidons de prier le 
commandant de nous presenter d'abord au consul, 
que nous n'avons pas Thonneur de connaitre. Le 
commandant repond k notre prifere par une injonc- 
tion formelle d'avoir k lui obeir. Nous discutons, 
nous nous echauffons. Finalement mon avis prevaut. 
M. Tratsaert, le chef de poste, le plus ancien aspi- 
rant, accompagne par nous, se rend chez le consul 
et s'exprime ainsi : « Monsieur le consul, dit-il,les 
aspirants du bord, sur Finvitation du commandant, 
ont l'honneur de vous adresser leurs felicitations du 
jour de Tan. » M. Lanoy avec qui depuis le bap- 
teme de la ligne nous sommes au mieux, comprend 



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— 77 — 

ce qui nous porte k faire cette petite esclandre et se 
montre gracieux. Hais le commadant est furieux.il 
ne iaisse dchapper aucune occasion de nous humi- 
lier. Gdndralement il perd son temps. Ses regards 
ne nous dmeuvent pas ; quand parfois ses proced^s 
nous froissent, nous nous en vengeons en montrant 
une s4r£nife, une bonne volontd k toute dprcuve, et 
par la gatte, Pentrain, la concorde qui rfegnent 
parmi nous. En rdalitd c'est plutdt la force des 
choses qui nous vengc, car notre huraeur joyeuse 
n'est pas factice, le contraste qu'elle forme avec celle 
des habitants de la dunette n'est nullement notre 
fait. Ces tristes habitants sont soumis k des sus- 
ceptibility, k des caprices, k des preferences, vdri- 
tables tortures morales dont quelques-uns, MM. Pi- 
card et Bai lieu, par exemple,nous font franchement 
Fa veu, lorsque de temps en temps ils se hasardent 
k venir se soulager parmi nous. Par M. Van den 
Broeck j*apprends k connaftre et les folies du despo- 
tisme, et le moyen de le combattre, de le ddrouter. 
Si je suis sensible aux coups recus dans cette petite 
guerre, mes blessures guerissent aisdment k cause 
de mon jeune age. La souffrance est vive parfois, 
mais comme les coups portds sont peu profonds, je 
riposte ais&nent, sans me mettre en peine, — don 
heureux, paralyse plus tard k la suite d'epreuves 
de tous genres, mais que je parviens k reconquer 
maintenant k force de lutter. 

Les vents alisds nous font d'un trait atteindre les 
parallfcles de 25 a 26° de Latitude. Dans l'hdmis- 
phfcre Sud comme dans l'hemisphfcre Nord, ces vents 
sont separes des vents generaux d'Ouest qui rfegnent 

7* 



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— 78 — 

ensuite jusque prfcs des regions polaires, par unezone 
de calmes et de vents variables, dans laquelle nous 
entrons le 4 Janvier. — Par un temps calme, mis 
le canot de babord & l'eau pour visiter le navire a 
Textdrieur. Ddvergud les voiles, envergud une autre 
voilure. Rempli d'eau saWe les barriques k eau, 
vides. 

Le mois de Janvier, ici, c'est Y6t6. Le vent est 
ordinairement modfrd. Pour ^viter les calmes, et 
rencontrerles fortes brises d'Ouest qui doivent nous 
faire rapidement avancer vers le m&idien des iles 
de la Sonde oil nous allons, le Macassar est force 
de ddpasser la latitude du cap de Bonne-Esperance, 
qui est de 34°, et d'aller jusqu'au parallfcle de 40°. 
Le 28 Janvier, il se trouve par 38° 51' Latitude et 
17° l' Longitude Est, a peu prfcs sur le meridien, 
par le travers de ce cap; les voiles hautes sont ser- 
r&s, la mer est trfes grosse, il rfegne une forte brise 
du NO, le navire roule et fatigue beaucoup. Le len- 
demain, on est oblige de prendre deux ris dans les 
huniers, qu'on largue le jour suivant. Le 31 Jan- 
vier, nous atteignons 40° 3' Lat. et 26° 47' Long., 
et nous avons en vue un navire courant comme 
nous. Aprfcs une brume ^paisse, le 9 fevrier, par 
40° 14' Lat. et 62° 22' Long., la brise s'&feve gra- 
duellement, mais la mer reste belle, nous forgo ns 
de voiles; le Macassar file ses dix noeuds et m6me 
. davantage; en un quart, nous faisons 40' de che- 
min, et en 24 hen res, 207', soit environ 70 lieues. 
Le grdement tient bon, ayant &6 raidi peu de jours 
auparavant; mais la vergue de grand perroquet se 
croque. Immediatement on sort de Tentrepont un 



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— 79 — 

espare pour confectionner une autre vergue. Les 
veuts passent a l'Est, deviennent contraires. Le 11, 
par une bonne brise, le batiraent tanguant beaucoup 
et ayant toutes voiles dehors, la vergue de grand 
perroquet se brise entiferement ; on en descend la 
voile et les morceaux sur le pont. Les vents re- 
passent k l'Ouest, le lendemain; nous faisons de 
nouveau bonne route. 

Le 14 fdvrier, par environ 38° de Lat. et 77° de 
Long., le temps devient variable, calme, brumeux; 
mis en panne parce qu'on est prfcs de terre, en 
contre-brassant la voilare d'artimon. Bientot nous 
relevons la pointe Ouest de File de Saint-Paul (1) 
dans l'Ouest Sud-Ouest, et la pointe Est, dans le 
Sud-Ouest 1/4 Sud. Ge jour-lk, la vergue neuve de 
grand perroquet dtant confectionnde entifcrement, 
nous la grdons, puis nous enverguons et etablissons 
sa voile. La vue de terre nous permet de verifier 
notre longitude, de regler nos chronomfctres. lis ont 
peu varte. Les chronomfctres indiquent l'heure de 
Green ich. Par des calculs et des observations de la 
hauteur du soleii, on parvient k connaitre l'heure 
du lieu oil se trouve le navire.En comparant l'heure 
de Greenich k celle du bord ainsi obtenue, on eta- 
blit leur difference. Une difference de une heure 
correspond k une difference de 18°, de une minute, 
k 15' de longitude. 



(1) Les ties Saint-Paul et Amsterdam, habitues unique- 
men t par quelques soldats, sont parfois visiters par des 
navires de pdche. 



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II y a un mois, le 44 Janvier, nous dtions par 
32° S. et 15° 0. Pendant ce temps nous avons 
changd d'environ 92° en longitude. Mais par cette 
latitude de 32° k 40°, les degrds de longitude sont 
(Tun peu moins de vingt lieues. La distance par- 
courue n'est done pas tout k fait de dix-huit cents 
lieues. 

De grands albatros k la puissante envergure, une 
espfece de ramiers appelds pigeons du Cap, ont con- 
stamment voyagd avec nous durant ce trajet. Se 
tenant au-dessus et autour de nous, dans nos eaux, 
tant6t ils plongent subitement pour s'emparer de 
quelques ddchets du bord, et tantdt, pour se ddgour- 
dir, car sans doute notre marche est trop lente k 
leur gre, ils vont en flanant jusqu'k l'horizon, mal- 
gr£ la temp&e, puis ils reviennent vers le navire, 
le tout sans aucun battement d'ailes, en planant, en 
brassant leurs voiles ldgfcres suivant le vent, la di- 
rection oil ils d&irent se porter. Par temps calme, 
ils se reposent sur Teau.Pour reprendre leur vol, ils 
profitent alors des mouvements d'impulsion impri- 
mis par la houle, par les longues ondulations que 
le calme ne parvient pas k enlever k la mer dans ces 
regions des tempetes. L'albatros nage comme un 
canard et se laisse prendre k Thame^on comme un 
poisson. Hissd k bord, il a le mal de mer et fait 
entendre des glapissements, une sorte de voix de 
basse-taille du plus comique eflfet. L'un d'eux pris 
un jour par nous de cette fagon, regoit autour du 
cou une faveur rose, puis est laiss^ sur le pont de 
la dunette, en liberty. Profitant d'un mouvement un 
peu vif du batiment, il r&issit non sans peine a 



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— 81 — 

deployer ses ailes qui, on le sait, se replient en 
trois, et k s'&ancer, k planer de nouveau autour de 
nous. La faveur nous permet de le reconnaitre, de 
constater qu'il porte la gratitude jusqu'k nous don- 
ner un pas de conduite d'un millier de lieues. 

Aprfcs avoir pass£ au Nord pendant deux jours, 
et nous avoir gratifies de pluies continuelles, le vent 
rallie PEst avec grains. Une longue houle du Sud- 
Ouest, dont les lames ont bien une demi-lieue de 
longueur, fatigue le navire et fait ^prouver k la 
boussole de grandes, de continuelles oscillations. 
Pendant cinq jours, le Macassar se d^m£ne comme 
un diable, on le dirige pour ainsi dire sans bous- 
sole. Les vents retournent au Nord, puis ils passent 
au NO; la houle tombe. Nous nous trouvons de 
nouveau dans la z6ne des brises variables, qui se- 
pare la region des vents d'ouest de celle des alisds. 
Par environ 30° Sud et 100° Est, le 26 ftvrier, 
nous rentrons dans celle-ci. Les beaux jours sont 
en fin revenus. Mais nous n'avan^ons plus autant. 
Quoique toujours favorable, la brise du Sud-est 
varie et mollit souvent. Le 6 mars, etant par 9° Sud 
et 105° Est, nous sortons nos ancres et nos chai- 
nes, que nous preparons pour le mouillage, car 
nous sommes prfes de terre. Pendant la nuit, la 
voilure est diminu^e, pour rtduire la marche, par 
precaution. On la r&ablit au jour. La terre est si- 
gnage devant : Java Head! A midi, du 7, nous nous 
trouvons tout k fait dans le detroit de la Sonde, 
ayant Tile du Prince dans l'Est-Sud-Est, et Tile de 
Krakato dans l'Est 1/2 Nord. 



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Le detroit de la Sonde est une des splendeurs de 
la creation. 

Des raonts, des pics, des volcans eteints; des 
iles artistement decouples ; des rivages charmants ; 
une mer d'azur ; une vegetation enchanteresse ; un 
airembaumd; le soleil radieux; ca et Ik des na- 
vires sillonnant l'onde ; ce spectacle enivrant, cette 
nature eclatante, dont les aspects se d&oulent ma- 
jestueusement k mesure que nous avangons, que 
par elle nous sommes abrites des longues ondula- 
tions de l'Oc&n, apportent une diversion extraor- 
dinaire, heureuse, aux luttes et aux privations, a la 
vie monotone et pourtant laborieuse du bord, depuis 
quatre raois. ^existence du marin est ainsi semee 
de sensations profondes, depressions grandioses 
qui &fcvent r&me, l^panouissent et Fempfechent de 
se laisser s&luire par les hommes et les choses d'une 
civilisation Iprise d'elle-mfime, amoindrissante. 

Durant la nuit, le calme survient; il est suivi de 
petites brises variables de l'Ouest accorapagnees 
parfois de legers grains de pluie; nous avangons 
peu. La nuit suivante, nous mettons en panne sous 
le vent de l'tle de Krakato, k une lieue et demie de 
distance. A 4 h. relevd Krakato 1/2 N ; Poulo 
Bessy, NO 1/4 N. Sondd 45 brasses, fond de co- 
quillage, — la brasse est de deux metres. — La 
brise se fait enfm. A midi, du 9, relev^ Dwars in 
de weg dans le Nord; et k trois he u res, mis en 
panne devant le village d'Anyer, pendant une demi- 
heure. Des cbaloupes malaises viennent k bord nous 
vendre du fruit, de la volaille et quelques autres 
provisions. 



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Des vivres frais, quel luxe, quelle ivresse ! quand 
on a mang^ depuis si longtemps de la vacbe enra- 
g&, de la viande salee, des haricots, et cuisinl 
avec de l'eau empestde parfois au point d'etre 
obligd, pour la boire, de se pincer le nez ! Aprfcs 
avoir fait une espfcce de maladie, l'eau maintenant 
est redevenue potable. Au lieu de distribuer deux 
litres par tfete comme Ton faisait ces jours derniers, 
on nous accorde maintenant ration entifere, quatre 
litres par jour et m&ne au delk. Nous sommes dans 
la jubilation. 

Les volailles des pays chauds en general ne valent 
pas les ndtres. Quant aux fruits, c'est different. 
Parmi ceux de Java, deux espfeces mdritent d'etre 
particuliferement remarqu&s : la pamplemousse , 
grosse comme un melon, tient de Porange et de la 
noix de coco; le mangoustan, trfcs petit, possfcde 
une saveur delicieuse, incomparable. Les oranges 
et les citrons ou limons aussi sont petits, et tout 
verts, ce qui m'etonne au point que j'ai de la peine 
k les croire r&llement murs; cependant ils sont 
excellents. 

Dans la mer de Java ou nous entrons, dans la 
mer de Chine et en gdndral dans toute la Malaisie, 
les vents alisds changent de direction et mfime de 
loi, a cause de la configuration des terres, des ties, 
dn continent asiatique. Au lieu de souffler constam- 
ment dans la meme direction, pendant six mois ils 
soufflent dans un sens, et pendant six autres, dans 
un sens contraire, de sorte qu'il y a deux moussons, 
correspondant h une saison sfeche et k une saison 
pluvieuse. De novembre h mai, dans la mer de 



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— 84 — 

Java, le vent est Nord-Ouest et le temps pluvieux, 
orageux ; de mai a novembre, c'est la mousson da 
Sud-Est, les beaux jours. Dans la raer de Chine, la 
mousson du Nord-Est est sfeche et souffle de novem- 
bre a mai ; celle du Sud-Ouest, humide, rfcgne de 
mai h novembre. Dans cette mer, pendant le chan- 
gement de moussons, un mois environ, il s'&fcve 
parfois des ouragans d'une violence extreme ap- 
petes typhous. 

A trois heures et demie fait servir, repris notre 
route, par beau temps, jolie brise d'Ouest, toutes 
voiles et bonnettes dehors. Les bonnettes sont des 
voiles ajout&s aux autres voiles, pour ainsi dire en 
dehors du navire, quand le vent est favorable. Dans 
la soiree, la brise mollit graduellement. Vers dix 
heures et demie, venu & l'ancre par 35 brasses de 
chaine, sur 14 1/2 brasses de fond, prfcs de deux 
petites lies a p pelves Les deux Frtres, que nous 
relevons NNO 1/2 N. Le lendemain 10, appareilte 
k sept heures du matin, par une faible brise du NO, 
et mouilte bientot apr&s a cause du calme. Le jour 
suivant, quelques officiers s'embarquent dans la 
gigue de tribord pour visiter les deux lies. lis en 
rapportent des oiseaux, du fruit. Le soir, mis h la 
voile. 

Ici commence une navigation v^ritablement fati- 
gante, ^nervante. Sur le point de cesser, la mous- 
son du NO est trfcs faible, et sem& d'orages et de 
pluies pendant lesquels s'dlfeve ordinairement un 
peu de brise qui bientot torn be complement. A 
peine sommes-nous parfois d'une heure au mouil- 
lage qu'il faut appareiller, pour mouiller encore une 



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— 88 - 

heure aprfes, car il s'agit de profiter de chaque grain 
favorable, et d*un autre cot£, de ne pas se laisser 
entrafner par un courant qui porte Yers le Sud. 
Assez souvent, la nuit, Faspirant de quart pr^vient 
le commandant qu'un grain va tomber a bord. Tout 
le monde alors est immddiatement debout ; on lfcve 
Fancre, on &ablit la voilure; aprfcs avoir marche 
une lieue, quelquefois moins, le calme recom- 
mence ; Fancre est jetde de nouveau, la voilure, ser- 
r&, el Ton se recouche tremp^ comme un canard. 
Quelquefois Fancre est mouiltee par une trentaine 
de brasses de profondeur, la lever, n'est pas peu de 
chose. La distance du d&roit de la Sonde k Synga- 
poore ou nous allons, par un bon vent, peut etre 
aisement franchie en quatre ou cinq jours. Nous 
n'employons pas moins de vingt-huit jours pour 
faire ce trajet. 

Un peu avant d'entrer dans le d&roit de Gaspar, 
le calme nous surprend pendant plusieurs jours, 
entre les iles de Pulo Leat et de Pulo Lepa, ayant 
Tile de Gaspar dans le Nord, a grande distance. Du 
19 au 24 nous ne bougeons, nous ne naviguons 
pour ainsi dire pas. Un trois mats espagnol, et un 
trois mats anglais venant de Chine, YEmeril Esly, 
passent prfes de nous, se laissant driver au cou- 
rant. Nous mettons nos embarcations h la mer. 
Quelques officiers font une excursion k Pulo Leat, 
qui est inhabitee quoique fertile; je les accompagne, 
ce qui me procure le plaisir de me d^gourdir les 
jambes. Marcher sur terre apres quatre mois et 
demi de bord, fait un singulier effet. D'autres offi- 
ciers vont reconnaitre le lendemain un banc de 



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corail, situd dans ITSst, k moins d'une lieue, sous 
eau, h peu de profondeur, Discovery Rock. J'obtiens 
de les accompagner ^galement et suis tout ravi k la 
vue de ce corail de toute beautd dont nous rappor- 
tons quelques fragments. 

Aprfes une serie de mouillages et d'appareillages 
des plus fatigante en vue de ces lies, puis dans le 
d&roit de Syngapoore, manoeuvres pendant les- 
quelles nous brisons notre tournevire, cordage-cable 
qui sert k lever l'ancre, et le jas d'une ancre de 
bossoir,nous arrivons enfin en rade de Syngapoore, 
le mercredi 3 avril, vers midi. 

Situd sur une petite fie sdparte de la presqu'ile 
de Malaca par une distance que les tigres franchis- 
sent k la nage, ce qui infeste la conjtr^e, Syngapoore 
est un port franc r&emment fondd par PAngleterre 
et dont Timportance augmente chaque jour. Sa posi- 
tion g^ographique en fait une station maritime con- 
siderable, un point d'dchanges, un centre de com- 
munication entre lTSurope et Textr&ne Orient, entre 
l'lnde, la Chine, l'lndochine, et la Malaisie, l'Aus- 
tralie. Sur sa rade Ton voit des navires de toutes 
les nations, mais surtout des navires anglais, des 
batiments de guerre, de commerce, des steamers 
de la ligne postale, des joncques chinoises, etc. 
Entre ces navires circulent, k la voile, k Paviron, 
des pirogues monies par des indigenes, admirable- 
ment d&oup&s, hardiment maniees, qui les des- 
servent nuit et jour; des chalands, grands bateaux 
plats pour le transport des marchandises; et des 
embarcations de toutes sortes parmi lesquelles bril- 



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— 87 — 

lent celles des n a vires de guerre. Quoique la brise 
de terre et de mer y soit parfois trfes forte, qu'il sur- 
gisse de temps en temps des grains et mfime quel- 
ques ldgers coups de vent, sa vaste rade enserrfe 
par des iles aux collines gracieuses, verdoyantes, est 
sure, commode et d'une grande salubrity. Ces brises 
reguli^res et bienfaisantes temp&rent singulifcrement 
la chaleur d*un ciel situl h peu prfcs sous la Ligne, 
h 1° 1/2 de Latitude Nord, oil la mousson, in^gale 
et variable, permet aux pluies de se produire k de 
courts intervalles, rapidement, presque k souhait. 
Les nuits de Syngapoore sont d'une beaute merveil- 
leuse. Dormir k la belle &oile, sur le pont, est ici 
delicieux, sans danger. 

A peine k l'ancre, et mfime avant d'y arriver, le 
Macassar est entourd d'embarcations, de pirogues 
remplies d'une population qui m^bahit presque 
autant que le tapage infernal de la foret vierge, a 
Santo-Thomas. Un melange de Malais, dlndous,de 
Persans, d'Arabes, de Nfcgres, de Chinois, d'Euro- 
p&ns, de Creoles et d'individus n& du croiscment 
de ces races, de gens gesticulant, baraguinant toutes 
les langues, pour^e recommander comme fournis- 
seurs, ou pour vendre de tout, — les choses les 
plus disparates, le th£, le gingerbeer et des bijoux, 
des pierres precieuses; des curiosites, objets de 
paille et autres fabriques dans les pays et locality 
voisins, et des vivres, des animaux, des oiseaux, 
des singes; de forts beaux joncs, des Cannes, et du 
fruit, des ananas d&icieux, de succulentes bananes, 
— cc monde etrange, fantastique, me stupefie, me 
plonge dans un ravissement auquel je n'ose me lais- 



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ser aller, car il faut 6tre & son poste, le service de 
chacun ayant dans ce moment une importance 
extreme; d'ailleurs Paspect de cette rade si animee, 
si int&ressante attire egalement nos regards, me 
remue aussi grandement. Premieres impressions de 
ma vie de marin, combien profondement vous 6tes 
gravies en moi ! 

Les grandes impressions nous sont donn&s pour 
nous former. La vie, c'est la joie, la souffrance. La 
joie dilate Fame, l^panouit; la souffrance l'eclaire, 
la retrempe. Sentir fait comprendre, fait penser. 
Qui n'est pas puissamment emu par les choses puis- 
santes, ne se d^veloppe pas, ses hautes facultds 
sont en souffrance. Parfois Amotion se fait atten- 
dre, arrive aprfcs coup, cesse trop tot, suivant nos 
dispositions, nos preoccupations. Quand Femotion 
est etoufKe, la reflexion, Inspiration, qui par elle 
venaient h nous, s'en eloignent. Aujourd'hui les 
vibrations de l'&me sont paralyses par le materia- 
lisme, par le besoin de briller, la soif insatiable de 
toutes les jouissances, par mille et une diversions, 
distractions et usages dont nous sommes Tesclave, 
le jouet. L'homme ainsi ne se contient plus, les en- 
seignements salutaires lui echappent, il s'agite au 
milieu d'un monde qu'il ne comprend pas. En s'at- 
tachant ardemment aux objets d'un intdr^t positif 
immediat, son activity fievreuse lui fait obtenir, 
grace k des circonstances propices, des succfcs qui 
rempSchent d'accorder aux intdrSts 6lev6s la solli- 
citude qu'ils r&lament avant tout. Par suite et mal- 
gre des apparences trompeuses, ses horizons se 
retrecissent continuellement, il s'&iole en r<5alit& 



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— 89 — 

Syngapoore compte A6)k une cinquantaine de 
mille habitants, dont les deux tiers sont Chinois, et 
400 Europ&ns seulement; elle est divisee en trois 
quartiers principaux : le quartier malais, & droite; 
europden, au centre ; chinois et indou, a gauche. 
Une petite rivifcre oil Ton d^barque s^pare ces deux 
derniers. En avant du quartier europeen, contre la 
plage, est une promenade bordee d'arbres magnifi- 
ques, oil le beau monde se reunit, les Equipages 
circulent, le soir. Ici le cocher conduit en courant, 
k pied. Derrifere la promenade se trouvent des h6- 
tels pour les voyageurs, les habitations des nego- 
tiants, tous entoures de jardins et situes dans de 
belles et larges rues; plus loin, les logements de la 
troupe, des officiers; et en haut de la colline du 
fond, la demeure du gouverneur, qui domine le 
tout. 

L'h6tel ou le consul gdndral habite avec les siens 
jusqu'i notre depart, est tenu par un compatriote 
tournaisien, M. Dutronquoi, avec qui chacun de 
nous aime k causer, qui rdpond obligeamment a 
toutes nos questions, et en parfaite connaissance de 
cause, car depuis longtemps il habite ces contrees 
ou plusieurs fois d<*jk il a, dans diverses specula- 
tions, entreprises, r&lisl et perdu toute une petite 
fortune, h Borneo eten Chine. Par lui nous faisons 
la connaissance des officiers de la corvette fran- 
Caise : La Sabine, mouiltee en rade, non loin du 
Macassar. Ces messieurs nous tdmoignent imme- 
diatement beaucoup de sympathies ; les meilleures 
relations s'&ahlissent de suite entre nous. Aprfcs 
avoir visits ensemble le quartier chinois, Tun d'eux, 



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— 90 — 

1'enseigne de vaisseau de Maynard, nous conduit un 
jour chez un negotiant chinois qu'il pretend &re de 
ses amis. Entrd dans une maison de belle appa- 
rence oil nous le suivons, il salue respectueusement 
et dit gravement au maitre du logis, en francais, 
qu'il a Tlionneur de lui presenter quelques-uns de 
ses amis. Stupdfait, ce negotiant qui ne le connait 
nullement et ne le comprend pas, lui offre nean- 
moins poliment un si^ge ainsi qu'& nous, et pro- 
nonce quelques paroles interpr&ees aussitdt par 
notre introducteur comme une invitation, h laquelle 
il r^pond par le mot de : tscha, qui veut dire : the. 
Le (hi en effet nous est bientdt servi dans de char- 
mantes petites tasses; il est excellent. Le cigare, 
un bon Manille, aussi nous est offert, ainsi que 
des liqueurs. Nous leur faisons honneur. Ce bon 
accueil, en rdponse k une plaisanterie un peu forte, 
nous met complement en train. Nous quittons 
notre amphitryon dans les meilleurs termes, chacun 
de nous s'empresse de le remercier, de lui serrer la 
main. Mais nous nous sommes attard&, la nuit est 
venue, les magasins sont fermes. Eclairees par des 
transparents colortes, fort jolis, portant des inscrip- 
tions, probablement le nom, la profession des habi- 
tants, leurs arcades silencieuses forment contraste 
avec notre animation. Tout a coup une idee folle 
s'empare de Tun des aspirants francais. D'un coup 
de canne il ddcroche en riant successivement plu- 
sieurs lanternes qui volent par terre. D'autres en 
font autant.La ffite ddg^nfcre, nous allons trop loin. 
Nos rires, nos chansons, nos moqueries dveillent 
ces bons marcbands chinois, excitent leur indigna- 



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— 91 — 

tion. Nous sommes poursuivis. Quelques-uns, au 
nombre desquels je me trouve, ^clairent la retraite, 
un transparent dans chaque main. Tout en riant de 
plus belle, nous gagnons lestement le canot major 
de la Sabine, qui nous attend. Ces diables de Chi- 
nois sont comme enrages. Sans la garde du pont, 
compos^e de sentinelles anglaises qui nous laissent 
passer sans difficulty probablement parce que quel- 
ques-uns d'entre nous portent leur uniforme, et qui 
les arr&ent moroentan&nent, ils nous atteindraient. 
Pour leur dchapper, le canot major est oblige de 
s'eloigner au plus vite. Rien de plus comique et de 
plus etrange que notre position. Charge au point 
de sombrcr tant nous sommes nombreux, de nous 
forcer d'&re tous immobiles, le canot est illumine 
par nostransparents comme pour une f&e glorieuse, 
quoiqu'il fuie une population dont les imprecations 
nous poursuivent au loin. 

Plainte fut portee au gouvernement le lendemain. 
Le commandant Gudrin, de la Sabine, &ouffa Faf- 
faire, sans doute en temoignant des regrets. Les 
Chinois ne nous garderent pas rancune. Lorsque 
nous visitames de nouveau leurs magasins pour 
continuer nos petites emplettes, ils parurent ignorer 
ce qui s'&ait pass£. En agissant ainsi, ils firent 
preuve de sens et de coeur, et nous forcfcrent de les 
aimer, de les estimer. II faut se garder d'attacher 
aux offenses une importance exag^rde,surtout quand 
le motif qui les a inspires n'est pas un parti pris 
de wire, d'humiljer. 



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— 92 — 

En ce moment, en avril 1844, la France possede 
une division de navires de guerre en station dans 
les mers de Chine. Cette division se compose de 
I'Alcmine, corvette de 30 canons; de la Sabine, 
corvette de 30 dgalement; et de la Sarcelle, cor- 
vette de 16 pifeces, h batterie barbette, mouillee 
comme la Sabine en rade de Syngapoore. L Alanine 
est k Manille. 

J'ai dit que nous nous sommes lids immddiate- 
ment avec les officiers de la Sabine. Les m£mes 
rapports amicaux s'&ablissent entre l'etat-major de 
la Sarcelle et le n6tre. Les commandants se font 
officiellement visite, absolument comme si le Ma- 
cassar &ait navire de guerre. Les offlciers suivent 
leur exemple. Peu de jours aprfcs notre arrive, le 
dimanche 7, une f£te, une representation est don- 
nee k bord de la Sabine, representation & laquelle* 
nous assistons tous, oil notre commandant se trouve 
h la place d'honneur, ayant h sa droite le comman- 
dant Gudrin, et h sa gauche le commandant Protfit, 
de la Sarcelle. Le spectacle se compose de deux 
vaudevilles : Le Coiffeur et le Perruquier, de 
Scribe ; L'Aveugle et son baton, de Varin et Lau- 
rencieux; il nous divertit fort; nous en avons vu 
de plus mauvais. Les rdles de M me Desroches, de 
Justine, de Pelagie, d'Eudoxie remplis par des 
jeunes gens, MM. Georges et Narcisse, ne sont pas 
les plus mal rendus, les moins amusants. Au sou- 
per, aprfes le spectacle, on fait de la musique. 
M. Estignac, jeune ing&rieur-hydrographe doud 
d'une jolie voix de tenor, nous charme par de d&i- 
cieux couplets. 



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— 93 — 

Le samedi 13, je dine k mon tour au consulat, 
oil je suis seul invito. La conversation roule sur la 
difficult^ de crder des debouches lointains. La Bel- 
gique, nous Favons dit dejk, cherchait alors k en 
dtablir par des efforts qui, s'ils ne r^pondirent pas 
a Tattente, servirent du moins kTeclairer. Malheu- 
reusement, quelques rn^comptes la decouragferent 
imm&liatement. M. Moxhet, consul k Syngapoore, 
et M. Lanoy, consul -g&idral k Manille, adres- 
sferent Tun et l'autre au gouvernernent des rapports 
intdressants sur la question. Actuellement, outre le 
Macassar, plusieurs navires months par des Equi- 
pages de l'Etat recommencent la grande navigation 
interroropue par les evfenements de la revolution. 
En m£me temps que nous, le Charles, rEmmanuel, 
VAmbiorix, le Schelde accomplissent successive- 
ment plusieurs voyages aux Indes. Ces efforts nous 
valent partout un bon accueil. En les appr&iant au 
plus haut degre, les commandants francais attirent 
sur nous la consideration. lis nous ont en grande 
estime et le montrent a chaque occasion. Un 
exeraple : MM. Guerin et ProtSt sont en visite k 
bord; ils insistent pour faire la connaissance de 
chacun des officiers, des aspirants; M. Van Schou- 
broeck et moi, nous sommes, k cette heure, dans 
un costume trfes teger, occup6s k l'arrimage des 
marchandises, dans la cale; nous ne pouvons aller 
k eux; ces messieurs viennent k nous, ils des- 
cended dans Tentrepont, ou nous sommes ainsi pre- 
sents. Une grande partie de la sympathie qui nous 
est temoignee revient a T&juipage, je me plais k le 

reconnaitre. Sa discipline, sa bonne volonte, son 



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— 94 — 

energie, sa capacity se rtvfelent a tous les yeux, & 
cbaque instant. On ne lui epargne pas la besogne et 
il est toujours content. Parfois, aprfcs avoir travaille 
comme quatre, fatigue, il trcmve encore, quand il 
le faut, un eian vraiment merveilleux et qui pour- 
tant s'explique : il se sait apprecie , on lui rend 
justice. Propre, laborieux, honn&e, vaillant, par 
lui le Macassar fait partout bonne figure, impose 
presque h regal d'un navire de guerre. 

A part les caisses de verres k vitres, nous pla- 
ins avec peine les produits, d'ailleurs peu nom- 
breux, composant notre cargaison; une certaine 
partie est laissde en consignation pour etre vendue, 
h Toccasion, par le correspondant (anglais) de notre 
armateur. — Agir ainsi, ne pas exporter suivant les 
besoins, aux epoques voulues, dans les conditions 
voulues; confier ses exportations k des capitaines 
qui eux-roemes sont obliges d'avoir recours h des 
maisons etrangfcres interessees a vous Eloigner du 
marche, c'est s'exposer k des pertes considerables 
et pour ainsi dire inevitables. Mais souvent les gens 
les plus positifs s'egarent, se coroplaisent dans des 
illusions, tant les verites les plus eiementaires, 
obscurcies par un nionde de faiseurs, d'intrigants, 
sont difficilement admises, traduites dans les faits. 
Inexperience ne s'acquiert pas sans desastres. 

M. Whampoo, chef d'une des premises maisons 
de commerce de Syngapoore, est Chinois, mais il 
s'exprime fort bien en anglais. Sa demeure en ville 
et ses magasins, sorte de lieu de reunion pour les 
Strangers, ainsi que ses employes, sont egalement 
chinois et interessants. M. Whampoo fait des af- 



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— 98 — 

faires de tous genres, en grand, en petit, en detail, 
voire m£me des ^changes, et jouit d'une excellertfe 
reputation. Maintes fois il nous promit de visiter 
notre pays, de venir nous voir, dans un tour d'Eu- 
rope. Nous attendons encore la realisation de sa 
promesse. 

Quand nous ne sommes pas de garde ou de cor- 
vee, roes camarades de bord et moi, nous passons 
notre temps h fureter, k examiner d'aussi pr&s qu*il 
nous est permis, ce quartier chinois et indou aux 
moeurs, k Taspect si pittoresques, si Granges. Une 
chose nous frappe d'abord ; nous ne voyons presque 
pas de femmes. Des Chinoises, il y en a fort peu, 
et ce petit nombre de beautfe se d^robent aux re- 
gards des curieux. Les Indoues se montrent davan- 
tage, mais elles sont fort rares encore. Cela pro- 
vient sans doute de ce que Syngapoore est tout 
r&emment foncte. Je ne me lasse pas d'admirer la 
beauts du type indou. Ces bommes k moitid nus, h 
moitid sauvages se drapent dans un morceau de 
vetement avec une noblesse etonnante. Le port chez 
eux est superbe et quoique le leint soit trfes foncd, 
la regularite, la delicatesse des traits rappellent la 
puretd, Tdldgance de Tattique. Seulement la vari&6 
fait defaut, ils se ressemblcnt tous. Or, la varidte, 
par laquelle brille notre civilisation, c'est Tinfini, 
la superiority. Cbez eux les faculty llev&s ont peu 
de ddveloppement ; cependant ils imposent le res- 
pect. — Un temple indou, espfcce de mosqude; une 
pagode fort jolie malgr^ ses magots; un theatre 
chinois, en plein vent, ou Ton joue la comedie, 
attirent aussi notre attention. 



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— 96 — 

Un autre sujet d'&udes qui nous intdresse vive- 
ment, ce sont les installations, Farmement, les de- 
tails du service k bord des navires de guerre fran- 
cais oii nous allons aussi souvent que possible, trop 
peu h notre gr£ et au gr£ de ces messieurs, qui 
nous accablent de politesses, d'amities. Malgre le 
disaccord qui existe entre le commandant Gudrin 
et son second, lequel est suspendu momentandment 
de ses fonctions, l'ordre le plus parfait rfcgne a 
bord, resultat extraordinaire du autant h la vigueur 
des traditions en honneur dans la marine francaise 
qu'au m^rite particulier des offlciers. Le comman- 
dant Gudrin est aimd, estim^ des siens. Parti de 
France pour une croisifere de cinq ans, quelques 
jours seulement aprfes avoir epouse une toute jeune 
personne, h son retour il aura T&ge d'etre retrain. 
Mais des circonstances particuliferes le favoriseront, 
le retiendront au service, oil il obtiendra le grade 
de contre-amiral. Quoiqu'il commande ddjk, le lieu- 
tenant de vaisseau Protet est jeune encore. Officier 
brillant, instruit, seduisant; homme d'action et 
diplomate habile, le plus bel avenir semble lui etre 
r&erv£. Nous le retrouverons un jour h Gor^e, capi- 
taine de vaisseau, gouverneur du Senegal; il finira 
sur le champ de bataille, en brave, dans une affaire 
glorieuse, pendant la guerre de Chine, &ant contre- 
amiral commandant l'artillerie a terre. Parmi les 
aspirants avec lesquels je sympathise particulifcre- 
ment, je citerai MM. Aube et Renard; le premier, 
nature mdridionale, impressionnable , intelligence 
vive; le second, nature laborieuse, tenace, carac- 
tfcre ferme. M. Aube est de la Provence; M. Renard, 



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— 97 — 

de la Lorraine. Entre eux il y a contraste, opposi- 
tion, lutte. La lutte est l'&me du rnonde. 

Nousquittons Syngapoore, lelundi 15 avril, par 
une tegfcre brise d'ouest, apr£s avoir pris congd des 
oflSciers fran^ais et de notre compatriote,M. Dutron- 
quoi. Seul notre commandant s'abstient de faire des 
adieux, mais il me charge d'aller de sa part l'excu- 
ser auprfes du commandant de la Sabine, en prenant 
pour pr&exte la besogne que lui donne le courrier 
d'Europe, qui vient d'arriver h Tinstant. Trouvant ce 
pretexte detestable, j'y substitue un autre plus vrai- 
semblable, les mauvaises nouvelles revues de sa 
femme, qui en effet est gravement malade. Mon 
stratagfeme r&issit, je parviens k rendre M. Van den 
Broeck et sa famille int^ressants. 

Avril est une saison oil la mousson change, passe 
du sud-ouest au nord-est. Des brises variables, des 
calmes, des orages, des grains et des coups de vent 
la caract^risent. Parfois, pas tous les ans, surgis- 
sent des typhons. Les typhons, nous Tavons dit ddji, 
sont des ouragans d'une violence extreme qui font 
courir aux navires les plus grands dangers. II est 
rare que Ton en sorte tout k fait sain et sauf, sans 
ayarie notable. Un reste de la mousson du sud-ouest 
nous favorise d'abord, le 17 nous sommes en vue 
de Poolo Aor. — Confectionn^, puis &abli une 
nouvelle come de brigantine et une bdme. Profits 
de plusieurs jours de beau temps pour peindre le 
navire k Text^rieur. D^passe successivement puis 
guind^ les mats de perruche, de grand et de petit 
perroquet, aprfcs en avoir coup£ la flfcche. Une 

9 



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— 98 — 

trombe dans le sud-est, k grande distance, le 25, 
par temps orageux et petite brise de Test. En vue, 
le 28, Poolo Sapata; le 29 et le 30, Poolo Cecir de 
mer, Catwyck, quelques grands navires europeens et 
deux joncques. 

La mer de Chine n'est pas seulement dangereuse 
k cette £poque de Pann&, k l^poque des typhons, 
elle est dangereuse en tout temps a cause de la diffi- 
culte de reconnaftre et d'^viter denombreuses roches 
sur lesquelles des courants variables en intensite et 
en direction portent parfois les batiments sans que 
Ton s'en doute. Quand par suite de pluies, il y a eu 
impossibility r&tlrle de prendre des observations 
de la hauteur des astres au-dessus de Phorizon, 
alors on ne parvient plus k constater d'une manifere 
suffisamment precise la situation du navire, k con- 
naitre la force et le sens des courants auxquels il 
est soumis, la navigation devient aventureuse. Un 
jour, dans le voisinage d'une de ces dernifcres iles, 
par un temps clair, le calme nous surprend ; nous 
remarquons que le courant nous porte sur terre; les 
ancres sont pretes pour le mouiilage, mais la grande 
profondeur de Teau ne perraet pas de mouiller; 
nous approchons toujours; on sonde continuelle- 
ment dans Tespoir de trouver prfcs des brisants un 
fond convenable, que les indications des cartes 
nous font esperer; la situation devient critique. Tout 
k coup, la brise trace au loin sur Thorizon une ligne 
fonc^e qui s'avance graduellement; la mer se couvre 
de plis gracieux, vers lesquels tous les yeux sont 
fixes; nous orientons nos voiles pour recevoir le 
bienfaisant zephir; fair s'anime, le souffle l'agite; 



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— 99 — 

nos voiles hautes se gonflent; le Macassar fr&nit 
d'aise; bientdt il s'elance joyeusement, nos coeurs se 
dilatent tout h fait. 

Durant cette travers^e, il faut constamment veil- 
ler avec le plus grand soin,car les sautes de Vents, 
les grains sont trfcs frequents et non sans danger. 
Aussi les aspirants sont-ils employes en sous ordre, 
le commandement du quart est-il confie aux ensei- 
gnes de vaisseau. Je suis de service avec M. Baitlieu, 
en second. Dans la nuit du 9 au 10 raai, pendant 
une saute de vent avec pluie et une manoeuvre 
ardue, alors que tout le monde travaille activement, 
je vois un homme recouvert d'une capote et d'un 
chapeau de mauvais temps, de matelot, immobile, 
inoccupe. Je Tinterpelle et lui ordonne vivement de 
monter pour aider ses camarades. II ne me repond 
pas, il ne bouge pas. Furieux, je Tempoigne par le 
collet, le secoue violemment, en le faisant pirouetter 
sur ses talons, et lui arrache enfln des exclamations 
qui me font tressaillir quand,par ellesje reconnais 
le commandant lui-meme. Confus, je m'empresse 
d'exprimer des excuses. II ne m'adresse aucun re- 
proche, car c'est lui qui par son silence est en faute 
et non pas moi. Cependant la manoeuvre terminee, 
pour me punir de mon excfcs de zfcle sans doute, il 
ordonne a M. Baillieu de me faire imm&liatement 
d^verguer la perruche qui vient de se ddchirer et 
d'en enverguer moi-meme une autre. Je monte im- 
m^diatement avec les matelots et j'accomplis la 
corvee sans murmurer. 

Los bons rapports etablis entre le consul g&i^ral 
et nous, par suite d'une estime r^ciproque n^e pro- 



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— 100 — 

gressivement, de la lutte, irritent d'autant plus le 
commandant qu'il est force de contenir ses senti- 
ments. M. Lanoy aime h causer avec nous, h l'oc- 
casion, des pays que nous visitons ensemble et des 
choses de notre metier. Toujours dpris de sa femme, 
qu'il epousa peu de jours avant de s'embarquer, il 
s'en occupe sans cesse sans ndgliger les choses 
sdrieuses, car il s'adonne a l'&ude de I'histoire du 
commerce des hides, de la Chine, de l'extreme 
Orient. M me Lanoy aime l'elegance, k plaire, mais 
elle est fort rdservee. Son pfcre est tout autre; ancien 
soldat de Fempire, il nous redit ses campagnes avec 
bonheur. Presque enfant encore h notre depart, 
M ,,e Lanoy s'est developpde et embellie si bien pen- 
dant ces six mois oil, forcee de s'observer sans 
cesse, de r^ftechir continuellement, son besoin na- 
turel d'expansion a ete contenu, qu'elle est devenue 
une jeune personne charmante, dont un de nos offl- 
ciers recherche la main. Lorqu'une femme ni sotte 
ni laide, se trouve amenee a partager nos habi- 
tudes, h vivre dans notre societe, ais&nent elle 
nous tourne la tete. Pour se distraire, par besoin 
d'activite, le commandant, lui, maltraite les ani- 
maux et se livre k des essais, apporte des change- 
ments qui ne sont pas toujours heureux. C'est ainsi 
qu'il fait scier les bittes du grand mat ! Le second, 
M. Hoed, son cousin, se prete k ses caprices; il lui 
serait difficile d'ailleurs de faire autrement. M. Bail- 
lieu bougonne en silence. M. Picard s'efforce de 
maintenir la bonne harmonic Le docteur Reiss,qui 
dine avec les offlciers et se trouve log£ au poste, 
avec nous, suscite partout des discussions plus ou 



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— 101 — 

raoins scientifiques. Mais on trouve au poste, parrai 
nous, la cordiality, la franchise et, a certaines 
heures, aux moments de repit, la gaiety Tentrain, 
la bonne plaisanterie. Ce n'est pas toujours la bon- 
hommie de M. Antheunis qui excite le rire ; k mon 
tour j'obtiens une fois les honneurs sans conteste. 

Le hublot qui eclaire la chambre ou je suis log£ 
avec M. Tratsaert et se trouve contre et un peu au- 
dessus de mon lit, le lit sup^rieur, install^ par lui, 
a sa fagon,k l'anglaise d'abord, puis k la russe, k la 
turque, me cause des ennuis dont je ne me prdoc- 
cupe pas assez. Parfois la mer l'ouvre subitement, 
ma literie est inondee. Une nuit queconfiant dans un 
procede nouveau de fermeture extraordinairement 
vante, je dors bien tranquillement, tout a coup une 
vague me surprend; me croyant k l'eau, je m'elance 
et retombedans la chambre. ImmddiatementM. Trat- 
saert s'occupedu hublot et medemande de lui passer 
un marteau pour le fermer. Eperdu encore, hors de 
moi, je lui passe mon poli-afflloir! Nos camarades 
accoururent, et m'achfcvent par leurs quolibets. 

Le 19 mai, aprfes 34 jours de traversde, nous 
apercevons la terre devant, Tile de Lucon, la prin- 
cipale des Philippines; c'est a Manille, sa capitale, 
que nous allons prendre une cargaison. Nous avons 
atteint la longitude de 120 degr&, ce qui fait huit 
heures de difference avec le temps de Greenwich. 
Le matin, en se levant, on pense aux amis absents, 
qui dans ce moment en sont encore k la soiree de 
la veille! A midi nous relevons Hie de Gordgi- 
dor E 1/4 NE et Mindoro SSE 1/2 S, p. c. A 5 heu- 
res, en travers de Corr^gidor; une chaloupe de 



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— 102 — 

guerre nous hele, nous accoste ; nous entrons dans 
Fimmense baie de Manille. 

Situ& par 15° de latitude Nord, la baie de Ma- 
nille est presque circulaire et fermee par Tile de 
Corr^gidor, qui se trouve h peu prfes au milieu du 
goulet; les deux passes n'ont pas, ensemble, la lar- 
geur de l'entrde de la baie de Santo-Thomas, un 
quart de lieue. Sa longueur est d'environ un demi 
degre, dix lieues, et sa largeur n'est guferes moin- 
dre. C'est toute une mer. A gauche, la cote est 
basse; celle de droite pr&ente, h une grande dis- 
tance, des monts eleves. Malgrd son immensity, la 
baie &ant h peu prfcs herm&iquement fermee, et 
son fond, gen^ralement trfcs bon, les navires y 
mouillent en toute securite. 

Vers sept heures et demie, aper^u le feu de Ma- 
nille; gouverne sur lui. A dix heures, commence a 
diminuer de toile. A onze heures, cargue et serre 
les voiles, venu au mouillage par huit brasses de 
fond, un peu aprfcs avoir ddpassd CaviU, petit port 
de guerre et de construction situe sur la rive droite, 
a environ trois lieues de Manille. Au jour, appa- 
rent, couru vent arrifere sous le grand hunier et le 
grand foe, et mouilld vers huit heures en rade de 
Manille, par cinq brasses de fond, au milieu de 
nombreux navires k Pancre, mais dont aucun bati- 
ment de guerre. A Syngapoore, on parlait anglais; 
ici, c'est l'espagnol. Dans les pays transatlantiques, 
ces deux langues sont le plus r^pandues; aprfcs elles 
viennent le portugais et le hollandais, puis Falle- 
mand, le francais. Manille et la Havane, deux reines 



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— 103 — 

de rOcfon, montrent dans leurs traits le passe glo- 
rieux de PEspagne. 

On ddbarque ordinairement prfcs de l'embouchure 
du Passig, rivifere beaucoup plus importante que 
celle de Syngapoore, laquelle en rdalitd n'est qu'une 
crique formde par la mer ; en yjmontant la rivi&re 
k une certaine distance, on entre dans le faubourg 
de Binondo. La ville est fortifide et peu considerable 
par elle-ni6me, mais avec ses faubourgs, elle corapte 
une population de 160,000 ames, dont quelques 
milliers de Chinois ; la plus grande partie, indigene 
et appartenant k la race malaise, s'appelle Tagale. 
A l'intdrieur, dans les montagnes, un peuple encore 
indompte dchappe au joug de l'Espagne k force de 
courage. 

Manille forme contraste avec Syngapoore par les 
proportions de sa population feminine. Dans une 
seule fabrique de cigares appartenant h l'Etat, qui 
garde le monopole de la fabrication, plusieurs mil- 
liers de femmes sont journellement employees. 
L'ordre rfegne sans effort dans cet dtablissement, 
que Ton obtient facilement de visiter. Habitudes a 
ces visites, les ouvriferes n'y prennent pas garde, 
l'ouvrage n'en souffre pas. Le Tagale aime h tra- 
vailler en prenant ses aises, comme TEspagnol, 
dont il parle du reste la langue et adopte les moeurs 
avec facilite. Aucune nation ne possfede autant que 
la nation espagnole le don de s'assimiler les races 
ddchues, de se fusionner avec elles, de les relever. 
Ce don tient au caractfcre. L'Espagnol vise moins a 
la domination qu'h la gloire. N'ayant pas Tapretd au 
gain ni l'esprit methodique des peuples lesj plus 



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— 104 — 

avancfe en civilisation, il allie en lui la grace et 
l'energie. Plus brutal en apparence qu'en realite, la 
perfection sociale qu'il poursuit ne consiste pas en 
une foule de petits rafflnements, cette perfection se 
trouve k la port^e des humbles, de gens simples 
qui sont heureux <Jf la poursuivre avec lui. Manille 
dtonne par sa s^r&iite. — Sans le voisinage et les 
excitations des Etats-Unis, la Havane serait proba- 
blement encore, comme Manille, fidfcle, unie k la 
mfere-patrie. 

Si 1'Espagnol, qui est passionnd, se contient peu, 
manque d'ordre, d'assiduite au travail, d'ardeur 
pour le progrfes du jour, c'est qu'il prise plus sa 
liberte que des succfes obtenus par des procedds 
odieux, en se pliant a des regies, a une legislation 
destructive de l'individualisme, de la dignite. Dans 
une civilisation en declin, ou la crainte du mal, le 
sentiment religieux n'existent plus, la notion du 
devoir s'affaiblit, se denature; Inspiration g&ie- 
reuse, saine, qui exalte et enseigne le devouement, 
est remplacee par Tart d'&endre les moyens de pro- 
curer a chacun la plus grande somme de jouis- 
sances, art qui fait naftre les aspirations dange- 
reuses. Dans cette civilisation, le matdrialisme 
domine, les caractfcres s'abaissent; pour briller et 
conserver ses richesses, Thomme a recours k des 
expedients, k des compromis qui tuent la vie mo- 
rale ; la conscience affaissee engendre un malaise, 
un marasme auxquels on s'efforce d'echapper par 
renivrement. Quand un courant d'idees justes et de 
sevfcres lecons conduiront la societe k veiller sur 
elle-meme en se reformant, le peuple espagnol, 



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— 105 — 

eminemment apte aux grandes choses, brillera de 
nouveau. En attendant, par un laisser allcr qui fait 
plaisir k voir, aprfcs avoir appeld Tattention du 
monde sur les dechus, il les relive en vivant en 
quelque sorte avec eux et corame eux. La serdnite 
de Manille etait indispensable pour faire apprecier 
notre civilisation en Chine. Sans cette preuve de 
force, Texpedition de M. Lagrenee qui part de 
France au moment oil le Macassar arrive h Manille, 
cette expedition ne serait pas accueillie, les portes 
de la Chine et du Japon se trouveraient pour long- 
temps encore fermees aux Strangers. 

Un pantalon blanc, une chemise blanche, un 
chapeau de paille, quelquefois aussi une paire de 
souliers composent rhabillement du Tagale. La 
femme se drappe dans une pifcce d'&offe sans fin 
qui s'enroule autour de la taille; une sorte de va- 
reuse flottante en tissU leger, qui laissc h nus les 
bras, la ceinture, et de petites babouches com- 
petent son Yetement. De tous les Malais, les Ta- 
gales sont ceux qui se rapprochent le plus des Eu- 
ropeens. Le Javanais porte les cheveux longs, 
comme la femme, et suit un culte qui semble 
inspire par le mahom&isme; le Tagale porte les 
cheveux comme nous, et il est catholique. 

Une habitude detestable qu'il possfcde, c'est celle 
de macher du betel. Sans cesse il mordille quelque 
morceau de cette plante grimpante, enrould dans 
une feuille verte contenant une sorte de chaux. Sa 
bouche ainsi salie par une sorte de jus rougeatre 
rappelle celle de nos chiqueurs, ses imitateurs, 
tres probablement. A part cette habitude, le Ta- 



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— 106 — 

gale aime la proprete; il se baigne chaque jour. 

Le peuple de Manille est d'un commerce aussi 
sur, parait aussi civilisd que celui de la plupart de 
nos grandes villes. A la sortie de la grande fabri- 
que de cigares, les femmes montrent une retenue 
qu'on ne trouve pas toujours chez nous. 

En frappant l'imagination orientale, le catholi- 
cisme se fait accepter de ces populations. Ce qui 
nuit a la propagation des id^es, c'est l'intoterance, 
non le fanatisme. Le fanatique se distingue de 
Fintoldrant en ce qu'il est toujours courageux. L'in- 
toldrance vient de Texcfcs d'amour-propre, procure 
de la satisfaction; le fanatisme ddcoule de la foi, 
expose k mille tortures. Allide h la force seulement, 
la foi est oppressive, barbare; unie 5 la raison, elle 
engendre la puissance, qui fournit les moyens de 
rayonner, de cr^er l'ordre, l'harmonie, par le sa- 
crifice, le sentiment du devoir. 

Seul port des Philippines ouvert aux Strangers, 
Manille fait un grand commerce avcc l'Europe et la 
Chine. Ses principales exportations consistent en 
tabac, sucre, cordages, ouvrages en paille, tissus 
d'ananas, de coco et autres. Les magasins chinois 
occupent particulifcrement notre attention; ils sont 
trfes riches, trfcs intdressants; on y est accueilli 
avec affabilite; vous y entrez comme chez un ami; 
on vous offre un cigare, un si^ge; vous fites libre 
d'acheter ou de ne pas acheter; seulement il est 
bon de marchander. La vue des objets de Chine 
produit le desir de rapporter des souvenirs, des 
cadeaux. Nous nous ruinons tous en achats. Ma 
solde ne sufflt pas; je suis oblige d'emprunter pour 



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— 107 — 

faire quelques achats. Parfois, rarement, quand je 
descends h terre, je me permets de diner k Photel. 
L'h6tel Blanco n'est pas bien cher pourtant. (Test 
notre lieu ordinaire de reunion, en ville. A Fh6tel 
Gaskell, plus important et situd prfcs de la mer, 
sont recus et exp&ltes les ordres qui concernent le 
bord, tant pour le personnel du navire que pour la 
cargaison, les provisions, etc. 

De grandes fStes ont lieu a Manille pendant 
notre s^jour, k Toccasion de l'avfcnement de la prin- 
cesse Isabelle au trone d'Espagne. 

Des f&es donn&s k Manille a l'occasion de l'avfc- 
nement d'Isabelle, je ne me rappelle pas grand 
chose. Les jours de service, du bord je voyais k 
terre tirer de beaux feux d'artifices par les Chinois, 
qui excellent particulifcrement dans ce genre de 
divertissement. Un dimanche, k mon tour je des- 
cends en ville de bonne heure pour voir la fiHe. La 
chaleur est extreme, et le soleil, brulant. Les voi- 
tures sont k des prix inabordables. Avec quelques 
camarades, je suis k pied la foule, dans la ville pro- 
prement dite d'abord, aux (Sglises, aux monuments; 
puis k la promenade, oil le beau monde afflue dans 
des Equipages nombreux; malheureusement l'ombre 
y est rare ; pour les pi&ons, cette course en plein 
soleil est peu attrayante. Nous nous regions pen- 
dant quelques instants dans une espfcce de soci&e, 
de Casino frdquente par les officiers de la garnison, 
mais l'occasion de faire leur connaissance, et ainsi 
de nous renseigner, ne se prdsente pas. A l'h&tel 
nous sommes plus heureux. Le soir, nous allons 



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— 108 — 

voir les illuminations, entendre la musique militaire 
sur la place, en face de Thotel du gouverneur ou, 
dans une sorte de loge exterieure, b l'&age, se tien- 
nent, l'epde nue, deux officiers, immobiles comme 
des statues, en attendant sa seigneurie le gouver- 
neur qui,- peu soucieux sans doute de prendre part 
h la fete, de plaire au public, ne parait que trfcs 
tard. Nous continuous h flaner, h roder partout. En 
general, les foules, les cohues m'ennuient, mais ici 
la population composde de types etranges, varies, 
estamusante, c'est elle-meme qui pour moi forme 
le veritable spectacle. Vers minuit, un violent orage 
avec pluie battante nous surprend dans un quar- 
tier eloign^ du faubourg de Binondo oil, tant bien 
que mal, nous passons la nuit. 

Ce qu'on fume de cigares dans une journde 
comme celle-ci est inimaginable, — plus de trois 
paquets, de trente cigares. — Partout oil Ton va,on 
vous prdsente des cigares et du feu, le jocksteak 
allume. On ne se fait pas d'id^e en Europe du par- 
fum exquis, de la saveur d&icieuse du cigare de 
Manille, car le tabac dont il est fabriqud, de m6me 
que le thd, perd considtSrablement de ses qualitfe 
pendant les traversees, k bord. A Manille, on l'al- 
lume par le petit bout, il est vite consommd. Les 
plus gros et les meilleurs (N° 3) reviennent a 4 1/2 
centimes la pifcce. Ceux que Ton achate au detail, 
par douzaines, sont aussi bons que les autres mais 
ils ont moins d'apparence; il reviennent a peine 
a 3 centimes. Tous sont du m6me tabac; ce tabac 
oil quelques-uns s'imaginent trouver du narcotique, 
de Topium, sans doute h cause de son arome, est 



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— 109 — 

absolument naturel; jamais il n'occasionna, ni a 
mes camarades ni k moi, malgrd nos excfcs, le 
moindre desagrdment. 

Outre Ies nattes et objets ordinaires, on fabrique 
k Manille des tissus en paille d'une grande beaute 
dont on fait des chapeaux, des porte-cigares et 
mfime des v&ements qui ont l'aspect, la souplesse 
de la soie, et sont k peine connus en Europe. Le 
pinia est un tissu d'anana d'une finesse merveilleuse, 
qui remplace notre batiste, pour chemises, mou- 
choirs. Pour rapporter des curiosites, de jolis ca- 
deaux, rien de plus facile, on le voit : il ne faut 
qu'un peu d'argent. Malheureusement j'en manque 
comme la plupart de ces messieurs, ce qui ne nous 
empeche pas d'acheter quand meme,car ces milliers 
de produits chinois et indiens,ces laques,ces soies, 
ces ouvrages en ivoire, en ^caille, etc., et le desir 
de plaire k sa famille, h ses amis, de leur montrer 
qu'on a pense h eux, rendent ingenieux,font accom- 
plir des prodiges. Nous engageons Tavenir, mais 
qu'importe, Tavenir n'est-il pas k nous, qui avons 
vingt ans ? Durant les quatre k cinq mois de notre 
traverseede retour, ne ferons-nous pas d'ailleurs des 
Economies qui nous permettront de nous rattraper, 
d'arriver au pays & fiot? Done chacun se laisse plus 
ou moins aller, et emballe soigneusement ses petits 
achats; pour les abriter, on les entoure de v&yver, 
qui ici est abondant; plusieurs vont m6me jusqu'k 
se permettre d'acheter pour quelques piastres (le 
piastre est de 5 fr. 40) un coffre en bois de cMre 
inatlaquable par les vers et fort beau du reste, oil 
ils casent religieusement leurs pr^cieuses richesses. 

10 



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— no — 

En ce moment, nous trouvons aisdment un char- 
gement pour le retour; le fret, h Manille, pour 
l'Europe, est dlev£; en outre le prix du sucre se 
trouve dans les conditions indiqu^es au com- 
mandant, par l'armateur, pour acheter. Notre car- 
gaison ne se compose guferes que de sucre, dont les 
balles sont faciles h arrimer; et de bois de Sapan,de 
rotins, avec lesquels nous formons une bonne gar- 
niture, le long des parois du bord. La cale et l'en- 
trepont en sont complement remplis. Autant nous 
etions a 1'aise jusqu'ici, autaut maintenant nous 
sommes encombnk. Le navire est bond£, son 
tirant d'eau est de 19 pieds. Une partie des barils k 
eau, places sur le pont, entre les caronnades, oil ils 
sont maintenus solidement, genent la manoeuvre, la 
circulation. Dans notre poste, c'est bien pis, Mas ! 
Nos deux sabords de chasse se trouvent fermes, 
condamn& ; nos hublots ne peuvent plus s'ouvrir ; 
on n'y voit plus, et Ton dtouffe, tant le sucre 
^chauffd, convertit Tint^rieur du navire en four- 
naise. Pour y arriver, on passe dans un couloir 
etroit forme dans la cargaison a Faide de tringles 
en bois; jour et nuit,une veilleuse brule,nous mar- 
chons k tatons. Ce n'est pas tout. Avec le sucre et 
le bois, les rotins, apportes a bord dans de grandes 
embarcations, se sont glisses une foule d'ennemis 
terribles, depuis le rat, le cancrela (espfece de 
grosse mouche semblable aux betes dites : de bou- 
langer), jusqu'au scorpion; dejk ils foisonnent, ils 
ne nous laissent pas tranquilles, ils viennent pour 
ainsi dire boire, manger, dormir avec nous. Une 
nuit, dtant couchd, je sens la patte d'un rat se 



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— Ill — 

promener sur ma figure, son museau s'approcher 
de ma bouche, sans doute pour y puiser; m'dveiller, 
frapper, m'atteindre, me recoucher sur l'autrc c6t6 
et me rendormir bel et bien fut Taffaire d'un mo- 
ment. Mes camarades aussi sent hdroiques. Quel- 
ques-uns cependant supportent moins bien les en- 
nuis, mais ils sont soutenus par la force morale des 
autres. A part quelques imprecations qui de temps 
en temps nous dchappent, nons faisons de ndcesr 
sitd vertu; les mots naifs de M. Antheunis ont plus 
de succfes que jamais, la gaite reste notre compagne; 
d&idtfment le commandant ne nous vaincra pas ! 

Quittd Manille lundi 17 juin, vers huit heures et 
demie du matin, par une faible brise d'Est. Pour 
revenir en Europe nous toucherons k Batavia oil, 
suivant les indications du consul general, M. Lanoy, 
reste maintenant k Manille, nous devons aller 
prendre, pour le repatrier, r&juipage et l'Aat-major 
du navire beige le Charles, perdu dans le ddtroit de 
« Macassar » sur un banc de sable et forcement 
abandonnS k des bandes de pirates, entre les mains 
desquels ce personnel dchappa avec peine. Aprfcs 
avoir passS une huitaine de jours dans des embar- 
cations, il atterrit k Macassar, d'oii il fut transports 
k Batavia par un navire de la marine hollandaise, 
en attendant une occasion de retour. Notre passage 
dans le detroit de la Sonde ayant die signale k 
Batavia, il est probable que le Macassar y est 
attendu. 

Le 19, k midi, la pointe Nord de Hie des Chfc- 
vres : Est-Nord-Est 1/2 Est, et la pointe Sud de 
Tile de Luban : Est-Sud-Est 1/2 E. Pluie, grains, 



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— H2 — 

brise variable du Sud-Ouest. Pris un ris dans les 
huniers. L^coute de misaine se brise, la voile se 
ddchire, le petit foe aussi; remplac^ ces voiles. Par 
les mouvements du navire, une odeur infecte se dd- 
gage de la cale, qui atteiut la peinture des cloisons 
du poste au point de la faire passer en quelques 
heures de la couleur jaune-clair au gris-fonc^. 

La mousson du Sud-Ouest se trouve maintenant 
parfaitement &ablie dans la mer de Chine; cette 
mousson contraire nous oblige a revenir par une 
autre direction, parl'archipel des ties Soloo, le dd- 
troit de Macassar, la mer de Java. La route n'est ni 
moins penible ni moins perilleuse, mais elle est 
moins longue; dans ces d&roits, les vents sont plus 
variables, d'ailleurs la mousson du Sud-Est qui 
rfcgne dans la mer de Java nous est propice. 

En gdridral nous rencontrons de faibles brises 
variables du Sud-Ouest au Sud-Est, ce qui nous 
oblige h manoeuvrer souvent, k courir des borddes; 
parfois nous recevons des grains, de la pluie, des 
orages; il faut prendre beaucoup de precautions; 
les sautes de vents et les courants, les calmes, dans 
le voisinage d'iles, de roches, quand l'eau par sa 
grande profondeur ne permet pas de mouiller, sont 
extrSmertient dangereux. De temps en temps sur- 
viennent de fortes brises, mais de courte durde. 
Rarement nous avons le plaisir de courir vent ar- 
rive, ou meme sous Failure du largue, d'avancer 
lestement. Le 25 juin, huit jours aprfes notre de- 
part de Manille, nous avons i peine d^passd File de 
Mindoro, dont nous relevons, h midi, la pointe Sud 



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— 113 — 

dans le NNE 1/2 E. Le soir, par ciel chargd, faible 
brise du Sud avec forts grains, apercu, de la vergue 
de hune, une roche dans le S 1/4 SO. Vird de bord 
k neuf et a onze heures. Pris un ris devant et der- 
rifcre, serr£ les perroquets. Retabli la voilure au 
jour. A midi du 26, faible brise d'Ouest; un navire 
en vue courant comme nous ; File de Panay : Est- 
Sud-Est; et des roches s'&endant du SSO au OSO. 

Le 27, pluie, grains; pris des ris; k quatre 
heures, Black Rock dans 1'Est; retabli la voilure; 
vird de bord plusieurs fois, pour des vents variables 
du SSO k I'ESE. L'ile de Neyros en vue, le 28. Le 
matin du 29, terre dans le SE 1/4 E; reconnu Tile 
de Mindanao. Largud les ris, change la route, mis 
des bonnettes; jolie brise d'Est. Le 30, forte pluie, 
grain violent, saute de vent; des trombes en vue, 
pour Tune desquelles, vers midi, on cargue les hu- 
niers. Le l er juillet, nous passons devant plusieurs 
iles flottantes, amas de terre assez considerables 
relids par de la vegetation et peuplds d'oiseaux, 
d'insectes. Le 3, au jour, apergu Tile de Samboy, 
reconnu Mindanao et Basselan; fait le detroit de 
Basselan, dans l'archipel des Soloo, par temps cou- 
vert, faible brise variable du Sud-Ouest. Perdu 
Basselan de vue, le 4 ; entrd dans la mer des Cd- 
lfcbes; k midi, latitude : 8° 51' nord; longitude : 
123° 3' Est; des navires en vue. 

Dans cette mer des Cdlfebes, nous sommes plus 
k Faise, etant loin de terre, des dangers. Les vents 
rfcgnent. de i'Ouest, mais trfcs faibles et avec des 
intermittences de calme, des grains, de la pluie. 
Les voiliers et les charpentiers travaillent a des re- 

40* 



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— 114 — 

parations. Le 10, par temps calme, la chaleur est 
&ouffante ; apercu le lendemain matin a huit heu- 
res, la pointe Nord de File de C&febes dans le SSE. 
Le 12, par temps k grains, jolie brise du SSO, serre 
les perroquets pour un grain du ONO ; un peu plus 
tard, cargud les voiles, re$u une partie de trombe k 
bord; pris deux ris; fortes raffales; cargud huniers 
et misaine; k sec de voile. Aprfcs ces grains, largue 
les ris, changd les voiles d&hirtfes, rdtabli la voi- 
lure. A midi du 13, le Cap Dunda de Tile de Ce- 
lebes dans le SSO 1/2 0. 

Nous void dans le d&roit de Macassar, hors des 
calmes et des trompes, mais le temps reste couvert 
et k grains; les vents varient toujours beaucoup; 
cependant ils tendent ddjk k se fixer k FEst, ou 
plutdt au Sud-Est. Le 14, vers six heures du soir, 
nous apercevons les terres 41ev&s de Borneo, mais 
en gdndral nous nous tenons plus prfcs de C&fcbes 
que de Borneo. Successivement d&ilent devant nous 
le cap, la montagne, les tlots de Dunda; le pic 
Timol ; les pointes Tongo, Kyle, Bankey et le cap 
William, de Cdlfcbes. Le temps s'embellit de plus 
en plus; le 20, en vue des deux Frfcres, des ties 
Leat. Nous entrons dans la mer de Java. La mous- 
son du Sud-Est nous fait rapid ement avancer. Le 
24, au matin, au moment de faire terre, une brume 
epaisse survient; sond£ 12, 10, 7 et 6 brasses; 
dans une eclaircie, apercu le cap Marimon; la 
brume se dissipe. Manoeuvre selon le vent et les 
passes, pour venir au mouillage en dehors de la 
rade de Batavia, en aval de File de Do m par, ou nous 
mouillons k midi et demi. Le i er offlcier se rend k 



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— 118 — 

Batavia, par ordre, dans le canot-major. Change de 
voilure; mis les embarcations k la mer; enlevd les 
coquillages attaches au navire, & la flottaison. Plu- 
sieurs batiments hollandais qui vont h Batavia, dont 
nous sommes encore dloigntjs de plusieurs lieues, 
ou qui en reviennent, passent prfes de nous. L'un 
d'eux que nous h^lons, le trois-m*tts barque Bata- 
vier, nous aborde. De part et d'autre, il y a de 13- 
gfcres avaries ; notre sous-barbe de clinfoc et notre 
draille de grand foe sont cassdes; chez lui, deux 
daviers en bois et quelques cordages du grdment 
d'artimon se trouvent brisks. 

Le l cr officier, M. Hoed, a pour mission de 
prendre les mesures n&essaires, achats de vivres 
et autres, pour repatrier k notre bord Equipage du 
brickie Charles, naufragd comme nous Tavons dit, 
dans le cas oil il serait encore h Batavia. Avec deux 
de mes camarades, MM. Tratsaert et Van Schou- 
broeck, j'ai la bonne fortune de l'accompagner dans 
cette agitable mission. Depuis le d^barquement du 
consul general, et h mesure que s'avance le terme 
du voyage, le commandant se montre plus traitable 
pour nous ; probablement la vaillance avec laquelle 
nous supportons les ennuis qu'il nous occasionne 
est la cause de ce changement. Par contre nous 
eprouvons d'autres ddsagr&nents ; la nourriture 
n'est plus aussi bonne, nos provisions, nos vivres 
commencent singulifcrement k se gater. Le mauvais 
air, les mauvais aliments m'ont atteint; depuis 
quelques jours, une fifcvre me mine, j'ai Testomac 
d£rang6 ; toutefois je me garde d'avoir recours aux 
lumiferes de la Faculte, dans laquelle j'ai peu de 



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— 116 — 

confiance; ce malaise et la perspective de passer 
plusieurs heures en canot, par un soleil brulant, 
me font presque avec peine accompagner M. Hoed. 
N&nmoins je n'h&site nullement, car je tiens a 
remplir mon service jusqu'au bout. Nous partons. 
Le temps est calme, la chaleur ftouffante; mais 
bienldt la brise de mer s'dlfcve ; sous l'impulsion de 
sa voile, peu h peu le canot-major s'elance et bondit 
joyeusement ; mes compagnons sont d'une humeur 
cbarmante, les matelots aussi. Devant nous se dd- 
roule le panorama des iles et des navires qui ornent 
la rade de Batavia. A cette vue, l'emotion me gagne, 
mon mal disparatt. 

Nous passons rapidement entre tous les navires 
de la rade et remontons de m6me la rivifcre, jusqu'a 
Jacatra, la Batavia primitive, oil se trouvent les 
magasins, les bureaux du commerce. Le besoin de 
luxe, de respirer un air pur portfcrent la popula- 
tion europ&nne h habiter les plaines de l'int^rieur, 
plaines maintenant couples par des canaux et or- 
nees d'habitations du meilleur gout. Quelques-unes 
de ces habitations ressemblent k des temples grecs; 
toutes sont entour&s de jardins riants et de corps 
de batiments particuliers, pour les ecuries, les cui- 
sines, la domesticity. Tenues avec soin comme les 
villas de la Gueldre, des environs d'Arhnem, les 
villas de Molenvliet , de Weltevreden offrent un 
coup-d'oeil enchanteur. 

L'aspect de ces opulents quartiers me remplit 
d'enthousiasme. Pour comble de satisfaction, nous 
recevons, de patriotes inconnus qui habilent Bata- 
via, un accueil chaleureux. Immddiatement, ces 



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— 117 — 

messieurs se mettent a notre disposition pour nous 
renseigner et de toutes manteres. Cependant nous 
n'avons que quelques heures k leur accorder car 
nous apprenons que l^quipage du Charles est parti, 
a bord d'un navire anglais. Notre mission devient 
sans objet, il ne nous reste plus qu'k faire quelques 
empiettes et k rejoindre le bord au plus tot. Nos 
compatriotes se chargent de ces empiettes ; tout en 
les f&ant, ils veillent sur nos matelots, afin que 
tous soient pr&s a Fheure fixde pour le depart du 
canot; puis ils nous enl&vent chez eux. MM. Hoed 
et Van Schoubroeck vont chez M. Huybrechs, nego- 
tiant notable; M. Tratsaert et moi, chezM. Sayers, 
bruxellois qui tient VHdtel de Provence , Tun des 
premiers de Java. D'autres Beiges, MM. De Fienne, 
Tilmont, ne nous quittent pas. 

Aprfcs un diner qui me parait exquis et pour 
cause, auquel je fais honneur, que je savoure mal- 
gr£ mon indisposition, nous parcourons, en voitures 
^couvertes, a Theure de la promenade, les parties 
les plus belles de cette somptueuse fille de FEurope 
et de Tlnde. A Konings-Plein, M. Sayers nous pr&- 
sente, M. Tratsaert et moi, h quelques compatriotes. 
Plus tard, nous nous reunissons pour retourner k 
bord ; mais avant de partir, on porte force toasts, 
k la patrie, aux amis absents, a tout ce que Ton 
aime; les coeurs sont emus, ils vibrent & Funisson. 
Le retour vers le canot forme un cortege de voi- 
tures; derrifcre chacune d'elles se tiennent, debout, 
des domestiques, une torche h la main. A toute 
volde si pas avec ensemble, nous chantons la Bra- 
banconne, sans qu'aucun Hollandais paraisse s'en 



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— 118 — 

richer. Ce ldger excfes, cette grande effusion, sous 
un ciel ardent, m'agitent singulifcrement. Nous par- 
tons. L'obscurit^ est complete; cependant nous dd- 
ployons notre voile; la brise de terre fratchit; gou- 
verner, dans cette position, n'est pas facile; le plus 
ancien aspirant, M. Tratsaert, est k la barre; une 
petite boussole nous guide, on se dirige comme on 
peut. La responsabilitd tient M. Tratsaert en 3veil. 
Nous, nous nous endormons. Impossible de nous 
rdveiller, M. Hoed moins que les autres. Les mate- 
lots, heureusement, ont 6t6 plus sobres que nous, 
ils obeissent k M. Tratsaert. Au jour, quand nous 
ouvrons les yeux, nous voyons le canot h rancre, 
sous le vent d'une tie, k plus de deux lieues du 
Macassar, que Ton ne distingue mfime pas encore. 
II a plu pendant la nuit, et je ne ni'en suis pas 
apercu; je me sens frais et dispos. Loin de me 
nuire, cette secousse m'a gu^ri. 

Le canot-major est de retour vers neuf heures; 
appareille imm^diatement.Fait route pour le ddtroit 
de la Sonde, par petite brise d'Est variable. Mouille 
en travers de Bothom, le soir, vers onze heures. A 
six heures et demie, leve rancre. A midi du 26 juil- 
let, en travers d'Anyers; mis en panne pendant une 
demi-heure; des chaloupes malaises viennent vendre 
des vivres h bord. Nous traversons le d&roit de la 
Sonde assez lestement. A minuit, le pic de Krakato 
ENE : huit lieues. La brise force, varie; Eclairs, 
grains. Rentre les ancres et les* chaines. A midi 
du 27,Lat. : 7° 6' S; Long. : 104° 9' E. Les vents 
ne tardent pas h passer au Sud-Est, la houle de]h 



^ 



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— 119 — 

est reparue;nous sommes de nouveau dans l'Ocean, 
dans les alizds. 

Le mois d'aoul, ici, c'est Phiver, la saison des 
fortes brises. En g^n&al les vents alisfe sont tres 
variables en direction et en intensity, avons-nous 
dit A&]k. Quand Falize du Sud-Est oil nous nous 
trouvons, passe au SSE, au Sad, le navire fatigue 
beaucoup ; il lutte contre le vent, contre la mer et 
tangue fortement; le pont se trouve alors constam- 
ment mouilte par les embruns de lames, par des 
lames elles-mfimes qui tombent k bord, et le gree- 
ment, le navire souffrenf grandement. Le 4 et le 
5 aout, par grand frais du Sud et grosse mer, pris 
trois ris devant et deux ris derrifcre; Pitague, puis 
la drisse de grand foe se brisent, ainsi que la sus- 
pente de come de goelette ; les garde-corps et bas- 
tingages de guibre sont emportes; deux barils a eau 
sont d^foneds; le batiment fait 22 pouces d'eau par 
quart; une voie d'eau est reconnue sous les porte- 
haubans de misaine. Lorsqu'un navire travaille 
beaucoup, les coutures de ses bordages s'ouvrent 
plus ou moins, Peau s'infiltre dans la cale, il faut 
pomper presque continuellement. Ses coutures sont 
ouvertes aussi quand il a ete longtemps expose au 
soleil, mais elles se ferment quand par l'humidite, 
le bois vient h se gonfler. Nous ne sommes done 
pas etonn^s d'avoir k pomper souvent, et pour ce 
qui est de la voie d'eau observe, nous y obvions 
en etablissant sous les porte-haubans qui, h bord 
du Macassar sont trfes grands, une espfcee de gar- 
niture en rotins formant coussin, pour amortir les 
secousses occasionn&s par les vague s. — Huit 



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— 120 — 

hommes k Sparer les voiles; les charpentiers, k 
confectionner un autre bout-dehors de clinfoc. — 
Quelques jours aprfes, nous sommes encore obligds 
de prendre des ris; en outre nous faisons une triste 
dfoouverte : le mat de beaupr^ est craqu^ k l'&am- 
brai. — Rentr£ le bout-dehors de grand foe, cate 
le mkt de petit perroqnet, install^ de nouveaux hau- 
bans de beaupr^, un faux &ai de misaine et fina- 
lement renforc^ le beaupr^ par un placard de 
S pouces d^paisseur tenu k Taide de boulons et 
roustures. — Malgrd tout, nous filons encore en 
raoyenne 7 Si 8 noeuds, soit un demi-degrd, dix 
lieues par quart. Le 12 aout, le temps change, de- 
vient menacant, le ciel se charge dans le SO, un 
gros temps de cette partie se declare, les huniers 
sont mis au bas ris, et la misaine se defonce dans 
une raffale. Ceci marque notre arrive dans la z6ne 
des vents variables, par 25° S et 62° E, k la hau- 
teur de la pointe Sud de Tile de Madagascar. Aprfcs 
ce d^but, le temps s'ameliore, il est m<5me meilleur 
que celui que nous avons eu dans les alizes. Nous 
pouvons k Faise raidir notre greement, &ais, hau- 
bans, galhaubans, remettre en place le bout-dehors 
de grand foe, guinder le mat de petit perroquet. — 
Charpentiers et voiliers k diverses reparations; les 
calfats,k calfater les coutures de la serre-bauquifcre, 
qui font de Teau. 

Le 24 affut, par 31° S. et 38° 0., k la hauteur 
de Port-Natal, nous entrons dans les vents d'Ouest, 
les temp&es du cap de Bonne-Espdrance s'annon- 
cent ddjh; mis k la cape sous le grand hunier au 
bas ris, la misaine avec le ris pris et Partimon; une 



yGoogk 



— 121 — 

lame dtfonce le panneau des maitres; franchi la 
pompe k chaque quart; le batiment fait en moyenne 
20 pouces d'eau. Le temps se mod&re, le 26. Le 28 
et le 29, le vent passe au NE. Le l er septembre, par 
une temp&e de SO, nous apercevons la terre d'Afri- 
que, la pointe Hood, & grande distance. A 25', 
8 lieues de terre, sondd h midi, du 3; pas de fond, 
avec ISO brasses. La temp&e recommence le 4. 
Deux fortes lames embarquees par l'avant se rdpan- 
dent dans les cabines de la dunette. Des avaries k 
la cargaison prfcs de 1'archi-pompc, par des infil- 
trations k travers le trou du cabestan, sont proba- 
bles. Le navire fatigue considerablement. Le mau- 
vais temps reprend le 7. Mis en panne, le 8, pour 
hisserk bord une baiiede coton. La vergue barree 
se craque; mis cette vergue sur le pont pour la 
reparer; install^ une flfcche en cul. Par 36° S. et 
45° 21' 0, le 40, le temps s'am&iore, mais la mer 
reste grosse; fil£ 8 et 9 noeuds; nous doublons, k 
grande distance, le cap de Bonne-Espdrance. Dans 
les environs du cap, les coups le vent sont frequents 
etlamer souvent mauvaise; sur le banc des Aiguilles y 
qui longe la cote, un courant trfcs fort, qui porte 
k TOuest, permet aux navires d'avancer malgr£ les 
vents d'Ouest. Assez fr&juemment du reste, Ton 
rencontre des vents d'Est qui rfcgnent pendant un 
jour ou deux. Une nuit,que nous avons ainsi toutes 
voiles et bonnettes dehors, je fais remarquer h 
M. Tratsaert, mon chef de quart, combien la marcbe 
du navire se trouve retardee depuis quelques in- 
stants par une forte houle venant de l'avant, de 
TOuest. Comme moi, M. Tratsaert s'attend k une 

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— 122 — 

saute de vent; il me charge de prdvenir le comman- 
dant afin de pouvoir rentrer les bonneltes. Ne 
croyant pas k nos provisions, le commandant or- 
donne de les laisser. Une demie-heure aprfcs, le vent 
saute tout k coup; mais gr&ce k notre vigilance, il 
y a peu d'avaries, quelques bouts-dehors brisds sett- 
lement; cependant, en changeant de direction, le 
vent augmente, nous ne tardons pas k etre k la 
cape, presque k sec de voile. 

A peine avons-nous doubld le cap de Bonne-Es- 
p^rance que le temps s'embellit; bientot les vents 
passent du SO au Sud, puis au SSE, au SE. Mis 
en place la vergue barr^e rdpar^e, r&abli le perro- 
quet de fougue et la perruche. Le beau temps, 
1'alizO du SE dans lequel nous rentrons nous per- 
mettent de Sparer la poulaine, les petites avaries, 
et de peindre, de faire la toilette du navire. Le 20, 
par 22° 7' S, 0° 22' 0, et beau temps, jolie brise, 
belle mer, vers trois heures, ayant toutes voiles et 
bonnettes dehors, le batiment filant de 6 k 7noeuds, 
le matelot Brabans, occupy k peindre, tombe k la 
mer, du porte-haubans d'artimon. Lui jeter une 
cage a poules en guise de bou&, mettre en panne, 
une embarcation k l'eau, le saisir, le ramener k 
bord ne prend gufcres plus d'un quart d'heure. Le 
plus grand danger auquel Brabans, qui est bon na- 
geur, vient d'echapper, ce sont les coups de bee et 
les griffes de plusieurs albatros et pigeons du cap, 
nos compagnons obstinds de voyage, qui se sont 
jet& sur lui. — R616, k six heures, un trois-mats 
anglais venant de Calcutta, qui a 80 jours de mer. 

Le 23, k midi : 16° 48' S, 4° 55' 0. Monti* les 



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— 123 — 

chaines, mis les ancres au bossoir. Pendant la nuit, 
cargul les basses voiles; en panne sous les huniers 
et les perroquets. Au jour, a cinq heures et demie, 
apercu Sainte-H&fcnc dans le NE. Mouilld en rade k 
midi, par 25 brasses de fond devant 90 brasses de 
chaine. Releve l'dglise de Jamstown : S 1/2 E. Gou- 
dronnd le navire h la flottaison, peint la batterie, k 
Text^rieur. Rempli les barriques k eau. 

L'aspect de cette fie, de cette terre volcanique, 
lave,matifcre calcin^e recouverte <$ et Ik de quelque 
vegetation, est aussi imposant que les souvenirs qui 
s'y rattachent.Bien que le corps de Napoleon vienne 
d'etre enlev^, qu'aucun de mes camarades n'aime 
le chauvinisme (1'ouvrage dont la lecture a eu le 
plus de succfcs pendant le voyage, parrai nous et 
parmi lesofficiers fran^ais h qui nous l'avons prfit^, 
est I'Histoire de dix an$ 9 de L. Blanc), chacun 
s'empresse, en descendant h terre, d'accomplir 
comme une sorte de p&erinage, une visite au torn- 
beau et h la maison de Fempereur. Le caveau est 
dans un pli de terrain verdoyant, h Tendroit le plus 
riant de File, prfcs d'une habitation ou Napoleon 
allait de temps en temps se reposer. La dame de 
Thabitation, avec qui Tempereur causait souvent, 
nous pr&ente un registre, que nous signons. II y a 
de la noblesse dans ses traits, du recueillement 
dans son maintien. Je voudrais l'interroger sur 
Thomme illustre qu'elle a connu ; la crainte d'etre 
indiscret me retient. Le caveau est profond mais 
trfcs ordinaire; je d&ache des murs un peu de platre, 
ct du saule, quelques feuilles. Chose triste h dire, 
je ne trouverai pas Toccasion, h mon retour, de les 



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— 124 — 

offrir, dc faire plaisir h quelqu'un, pas mfime k un 
vieux soldat; influent par cette indifference g&id- 
rale, un jour je douterai de moi, de mes impres- 
sions, de ma pensfe, je jetterai au vent ces souve- 
nirs de voyage qui me retracent des illusions. Je 
prends la peine de les rapporter, parce que je ne 
connais pas encore le dddain des grands hommes 
qui caractdrise notre dpoque. 

La maison de 1'empereur n'est gufcres qu'une 
maisonnette; ii n'y a pas dotage, pas de vdrandad; 
les appartements sont has, et les murs peu epais. 
Evidemment Napoleon dtait traite comme le pre- 
mier venu, on prenait plaisir k lui faire sentir sa 
chute. Le respect du malheureux, qui distingue les 
ames ^levees, n'est pas un trait de notre temps. 
L'empereur se crut obligd de faire respecter en lui 
le genie, l'infortune, Felu d'un grand peuple. La 
lutte le tua. 

Quitte la rade de Sainte-Hel&ne le jeudi 26 sep- 
tembre 1844, a quatre heures du soir, par beau 
temps et jolie brise d'Est. A onze heures, perdu 
File de vue dans le SSE. 

L'alize, Est d'abord, en quittant Sainte-Helene, 
pendant deux jours, passe ensuite au SE, ou il se 
maintient en variant seulementjusqu'au SSE, et souf- 
fle moderement. En moyenne nous filons 6 noeuds, 
2 lieues a l'heure. La mer et le temps qui sont su- 
perbes, nous permettent de continuer h peindre com- 
plement le navire, et d'achever la reparation des 
petites avaries.Nous traversons ainsi la ligne, toutes 
voiles et bonnettes dehors. Deux jours aprfcs, le 



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— 125 — 

9 octobre, par 2° 54' N. et 22° 44' 0. k midi, le 
vent passe au SSO; nous entrons dans la zone des 
calmes, des horizons charges, de ciels orageux et 
des brises variables, parmi lesquelles la brised'Ouest 
domine cependant, z6ne paralfclle k P&juateur et 
plus ou moins rapproch^e de celui-ci,plus ou moins 
etendu^, suivant l^poque de Fannie. Nous en sor- 
tons le 15, par 9° 37' N. et 23° 4S' 0. k midi, 
apres avoir, pendant une semaine, chang^ d'envi- 
ron un degrd en latitude par jour, ce qui est satis- 
faisant, car il arrive parfois que les calmes se 
prolongent, qu'on emploie plusieurs semaines k 
passer d'un aliz£ k Tautre. Durant ce temps, il nous 
fallut manoeuvrer souvent, pour des brises variables 
et legfcres, folles, et des grains, des orages oil il y 
avait plus de pluie que de vent; nous rencontrames 
beaucoup de navires; Fun d'eux, {'Indus, de Dundee, 
nous remit des lettres pour l'Angleterre. 

A mesure que nous nous dlevons dans notre hi- 
misphfcre, l'alizd fraichit. Le 19 : 15° N., 31° 0.; 
trfcs forte brise, serr£ et change le grand perroquet 
d^chird en le carguant; sernS le grand foe et la 
brigantine. Le lendemain, grand frais de vent, 
grosse mer, pluie; le navire tangue fortement; pris 
deux ris dans le petit hunier.Le surlendemain, recu 
plusieurs grains, cargud la goelette, qui se d&hire. 
Le jour suivant, le temps se modfcre; r&abli peu a 
peu la voilure. Le vent reste k TENE, ou il est fixe 
depuis plusieurs jours, il varie peu. Malgrd que le 
batiment fatigue beaucoup parfois, l'equipage con- 
tinue la toilette du bord, a peindre le navire k l'in- 
t^rieur, ainsi que la mature, les embarcations, pen- 

41* 



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— 126 — 

dant tout cet aliz£ du Nord-Est, qui se termine 
assez brusquement , le 24 , par 26° N et 33° O ; 
calme; la brise se fait de l'Ouest ; le 26, die passe 
au Nord, avec grains; puis au NE, en mollissant 
peu h peu. Elle s'&fcve du SO, le 2 novembre, par 
34° N et 38° 0; fraichit, le 3; passe subitement 
au NE, le 4 au matin, et en for$ant tellement que 
nous sommes obliges de mettre & la cape sous les 
huniers au bas ris ; trfes forte mer. — Le temps se 
modfcre.— M£, le 6, le trois-mats barque hollan- 
dais Laurent Coster, parti de Sainte-H&fene un jour 
avant nous. 

Les vents repassent & l'Ouest, le 8 novembre; et 
s'&fevent, le 41, au point de nous forcer h prendre 
tous les ris du perroquet de fougue, trois ris dans 
les autres huniers, de serrer la grande voile, la goe- 
lette et le grand foe. Le 12, une pluie abat la mer 
et le vent. Aprfcs une brume dpaisse, par 46° N et 
24° 0, le 13, la brise se fait du Sud au SSO, en 
augmentant progressivement jusqu'k la terapete; 
le 14, sous les huniers au bas ris, devant et der- 
rifcre ; le grand hunier, trois ris pris ; et les basses 
voiles avec leurs ris pris. Tout k coup, pendant la 
nuit, le vent saute au Nord dans un grain, puis il 
tombe; le navire roule consid^rablement, h embar- 
quer de l'eau par-dessus les bastingages; nous crai- 
gnons pour la mature. Une brise de SSO s'dlfeve 
dans la matinee du 15 et fratchit bientdt; la mer 
tombe, le temps s^claircit. Hiss£ le pavilion, le 16, 
pour le brick de guerre anglais le Petrel, courant a 
contre-bord. Latitude : 48° 22 f N; longitude : 
9° 21 r 0,le 17; prlpart les lignes de sonde; raont^ 



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— 127 — 

100 k 120 brasses de chaque chatne. Mardi, 18 : 
49° 11'; 5° 25'; mis les ancres au bossoir; k sept 
heures du soir, sondd : 40 brasses, fond de sable 
et de coquillage ; k dix heures : 48 brasses, sable 
blanc; et, k onze heures, le feu du Start dans le 
NE 1/4 N ! 

Pour cotnprendre la grande impression que me 
cause lavue de ce premier phare de la c&te anglaise, 
il faut,h vingt ans,etre revenu d'un premier voyage 
aux Indes; avoir passe en mer douze mois sur 
treize; depuis cinq mois, habiter un lieu infect, 
malsain, sans air ni lumifere, peuple de rats, de 
toutes sortes d'insectes ddgoutants; s'etre nourri 
d'aliments gat&, de viande salee puante, de legumes 
sees rong^s par les vers, de biscuits moisis, d'eau 
corrompue ; et se trouver entoure de gens atteints 
du scorbut, d'une maladie hideuse due k la mau- 
vaise alimentation. Pendant que se d^roule k nos 
regards le panorama majestueux des rives de la 
Grande-Bretagne ; que notre beau trois-mats, sorti 
victorieux de sa lutte contre les dements et coquet- 
tement part, fraichement d&ort, ddploie joyeuse- 
ment ses ailes k la brise favorable, par une superbe 
journee d'automnc et une mer caressante sillonn^e 
de nombreux navires; que des embarcations nous 
accostent, nous apportent les premiers vivres frais, 
et qu'un bon plat de pommes de terre est savour^ 
par nous comme ne le sont pas les mets les plus 
exquis k la table des rois, trois ou quatre de nos 
matelots, de nos compagnons de voyage, jeunes 
gens de vingt-cinq ans au plus, malgrt tous nos 
soins, se meurent du scorbut dans leurs hamacs 



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— 128 — 

suspendus k Tenure du logement des sous-officiers. 
A cette nouvelle : terre en vue ! Fun d'eux, le ma- 
telot De Zouter, un de nos tambours, encourage 
son voisin, le nommd Maes, homme d'une stature 
hercuteenne mais aussi mine que lui par le terrible 
mal, il lui annonce que les vivres plantureux et 
Faspect des vertes digues de FEscaut Fauront bien- 
t6t r&abli. La nuit suivante, ce m6me De Zouter 
meurt; et sa prediction s'accomplit, son corapagnon 
Maes se r&ablit peu k peu. 

A midi, du 19, Portland dans le N. 1/4 NE. A 
huit heures, le feu des Needels : N. 3/4 E. Perdu 
de vue le feu de Sainte-Catherine,dans le NO 1/4 N, 
k onze heures et demie ; un quart d'heure aprfes, 
apercu celui de Beachy-Head : NO 1/4 0; le bateau 
pilote beige en vue. Vers une heure, embarqu^ le 
pilote de mer. Gouverne et manoeuvre selon ses in- 
dications. Ostende dans le OSO, le 21, k huit heu- 
res du matin. Vers 10 heures, embarqu^ le pilote 
de rivifcre en rade de Fiessingue. Mbuilte en travers 
de Winkennest, k cinq heures. 

Le lendemain 22 novembre, arrive k Anvers. 
Quelques heures avant Farrivee,le commandant qui, 
comme nous Favons dit dejk, s'est progressivement 
adouci vis-k-vis de chacun, a mesure qu'approche 
le terme du voyage, sans doute parce que sa con- 
science lui reproche les ennuis qu'k Faide de son 
4me damn^e, le schiper Girardin, il a crees k tous, 
appelle Fun aprfcs Fautre les offlciers et les aspi- 
rants dans son cabinet, afin de les feliciter, de leur 
exprimer sa satisfaction pour ieur conduite. Mon 
tour venu, je r^ponds k ce compliment par un : 



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— 129 — 

« Merci, commandant; n'y a-t-il plus rien de vos 
ordres » ? de manifcre k lui prouver que je ne suis 
pas sa dupe, ce qui me permet de dire, peu de jours 
aprfcs, en rdponse aux felicitations de M. Lahure, le 
directeur de la marine, notre chef, que « si le com- 
mandant est content de moi, je ne suis pas du tout 
content de lui. » Ces voyages m'ont singuli&rement 
formd. Je ne suis plus ce novice dont les questions 
naives attestent une ignorance du metier qui pour 
quelques-uns fait plaisir k voir; graces aux conseils 
et aux exemples que m'ont donnes mes camarades, 
M. Michel particulifcrement, et k ma bonne volontd, 
en moins de deux ans je suis parvenu k un point 
que je n'ai guferes d^passe depuis, et cela par une 
raison bien simple, c'est qu'ayant saisi combien, en 
Belgique, Topinion est remplie de prdjug^s relati- 
tivement k la marine, se trouve incapable d'appre- 
cier les bienfaits de cette institution, toute ardeur 
s'est par suite eteinte en moi, il ne me fut plus 
possible de prendre ma carri&re au sdrieux. 

Une de mes plus grandes satisfactions en arri- 
vant au pays, fut de ne plus me trouver sous les 
ordres du commandant Vandenbroeck. M. Michel et 
moi, nous resumes immddiatement Pordre de nous 
embarquer k bord de la canonnifcre n° 5, comman- 
ds par M. l'enseigne de vaisseau T. Hoed, canon- 
niere faisant partie de la station de FE scant. 

Esprit vain, inquiet, jaloux, soupconneux, le 
commandant Vandenbroeck ne n^gligea aucune oc- 
casion de nous bumilier pendant le voyage, mfime 
en dernier lieu, lorsque craignant pour sa reputa- 



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— 130 — 

tion, nos appreciations et nos rapports sur sa con- 
duce, il fut amend k se moddrer, k ne plus susciter 
ces occasions. La dignity avec laquelle nous sup- 
port&mes nos ennuis, la fiertd que nous mon- 
trimes dans notre soumission, avaient fini par le 
raettre mal k raise avec nous, aspirants ; toutefois 
il sut toujours parvenir h s'assurer des points d'ap- 
pui dans son entourage, parmi les officiers logfe 
corarae lui dans la dunette et forces plus que nous 
de subir ses caprices. Impitoyable quand il trouvait 
quelque apparence de negligence, une erreur quel- 
conque, sa manifere de punir &ait d'humilier outre 
mesure. Sentant son inferiority sous le rapport de 
l'fldvation de sentiment, du respect de soi-m6me, 
plus encore que par les vides de son Education, de 
son instruction, il cherchait k nous dominer mora- 
lement, en affectant parfois une gentillesse de ma- 
nures propre k nous desarmer, et en pratiquant la 
maxime : diviser pour r^gner. Pour diviser, il pre- 
nait soin de manager celui que le m^rite rend am- 
bitieux, que le favoritisme rend indulgent. Cher- 
chant h nous convertir en flatteurs, pour lui plaire 
nous aurions du porter la soumission jusqu'& ap- 
prouver ses odieux caprices. L'application des lois 
militaires, h bord d'un navire de commerce, le por- 
tait naturellement au despotisme ; s'il n'avait pas 
616 contenu, il fut devenu cruel, inhumain. Ddji, 
en guise de passe-temps, il se plaisait & lancer des 
traits, des flfeches garnies d'aiguilles, aux animaux. 
Sans l'attitude courageuse et a la fois respectueuse, 
s^vfere, de quelques-uns, en face de ce jeu barbare, 
M. Vandenbroeck ne se fut certainement pas arr&<5 



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— 131 — 

en si beau chemin. La vie du bord avec un pareil 
chef tient k la fois des ennuis des mauvais manages 
et de ceux de la prison. 

M. Hoed, le commandant de notre canonnifcre, 
se fie entterement k M. Michel et k moi pour les 
soins du service ; rareraent il vient k bord. (Test le 
meilleur moyen de nous stimuler. Un autre stimu- 
lant peu agr&ble celui-lk, est le choix singulier 
fait par M. Schokel, le commandant de la flottille, 
pour composer notre Equipage. Tous les plus mau- 
vais sujets des divers bat i merits nous sont envoyds; 
le contre-maitre de manoeuvre, Rombault, que 
M. Vandenbroeck et le schiper Girardin ont positi- 
vement abruti, se trouve embarqud avec eux en 
m6me temps. Heureusement M. Michel et moi, nous 
comprenons le service de la meme manifere, il y a 
cntre nous unitd de vues, unite d'action. Nous don- 
nons d'abord Texemple de la sevdrit^ en nous as- 
treignant k remplir Tun et l'autre notre service plus 
rigoureusement que ne le font habituellement les 
officiers des canonniferes, sans tomber dans l'ab- 
surde cependant, dans l'excfes de zfcle. Les sacri- 
fices que nous nous imposons pour etablir l'ordre 
sans prendre plaisir k les dompter, font impression 
sur nos gens. D'un autre c6t£, avec regret mais 
sans liesiter nous punissons impitoyablement, im- 
m&liatement, quand il y a lieu. Encourage par 
nous, le maitre Rombault prend confiance ; il re- 
prime ou signale toutes les infractions; conquiert 
peu k peu de Tautoritd, de Tascendant; et trouve 
Fenergie n&essaire pour faire appr&ier son honng- 
teti, sa capacity, sa droiture, pour se relever. A 



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— 132 — 

mesure que s'obtient ce rdsultat, M. Michel, qui 
remplit les fonctions de premier officier, prend da- 
vantage ses aises; il se repose sur moi des soins du 
service. Nous restons en de si bons termes ensemble 
que nous avons loud un appartement en commun, 
en ville. Pendanl la quinzaine oil la canonnifere se 
trouve en rade d'Anvers, nous y couchons tous les 
deux, mais celui qui est de garde reste h bord jus- 
qu'au soir; dans la quinzaine ou elle se trouve aux 
avant-postes, c'est ordinairement moi qui reste h 
bord, et dans mes moments de loisir, j'ai pour dis- 
tractions la promenade dans les polders, la conver- 
sation du docteur Sterkx, le mddecin de la quaran- 
taine, qui habite le Doel, et de temps en temps 
celle des officiers de Tarmde d&achds aux forts Lillo 
ct Liefkenshoek. Par suite des Equipages accord&s 
aux armateurs pour la navigation des Indes, deux 
canonnifcres seulement restent armies, lesn os 5et7, 
ainsi que le Congrds, le navire command^ par le 
chef de la flottille, M. le capitaine-lieutenant de 
vaisseau Schokel; les autres sont presque toutes 
vendues; le produit de la vente est employ^ aux 
frais de construction d'un brick de 20 canons, pour 
lequel on ne sera pas obligd de demander des fonds 
aux Chambres. 

Le service de la quarantaine consiste h s'assurer 
de la provenance des navires qui remontent TEs- 
caut, h faire mouiller en rade de Doel ceux qui sont 
suspects, jusqu'au terme fixd, suivant les prescrip- 
tions du m&lecin. Le service du bord est rdgld, en 
rade d'Anvers, par les ordres donnes habituellement 
i 1'aide de signaux, sur le Congrbs, et se trouve 



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— 133 — 

conforme k celui de ce batiment; aux avant-postes, 
il se fait suivant des rfeglements, un emploi du 
temps dont on ne ddvie que pour cause majeure. 
Les occupations consistent principalement k ap- 
prendre l'dquipage k manoeuvrer les voiles, les 
embarcations, en exercices du canon, du fusil, 
du sabre, du pistolet; Instruction se complete k 
l'aide de mille et un Mails et travaux ndcessites 
par Tentretien du navire et de son personnel. La 
plupart de nos matelots sont de jeunes novices que 
nous plions en peu de temps a la discipline, k la 
vie du bord, qui passent ensuite sur les batiments 
en destination de Tlnde, ou ils se forment k la mer. 
L'union fait la force. L'unitd dans le commande- 
ment nous permet d'accomplir des tours de force. 
Voici venir le carnaval, les jours oil les matelots 
sont le plus tenths de se relacher, de courir des 
bord&s k terre. Notre canonnifere est au Doel; ils 
ne peuvent, comme en rade d'Anvers, aller alterna- 
tivement, par moitte, passer le dimanche k terre. 
Mais les occasions de deserter pour un jour ou deux 
ne leur manquent pas : outre le service ordinaire 
des embarcations pour les vivres, etc., ils me con- 
duisent, pendant ce carnaval, chaque soir en canot 
soit k Lillo ou je prends le bateau beurtman pour 
Anvers, soit jusqu'i Anvers m6me oil je passe la 
nuit au bal, et viennent me reprendre le lendemain 
de trfcs bonne heure; cela dure pendant quatre 
jours, depuis le samedi soir jusqu'au mercredi ma- 
tin. Pas un ne s'dcarte de son devoir. Ils savent que 
si je n'avais pas confiance en eux je ne quitterais 
pas mon poste, et ils tiennent k me montrer qu'ils 

is 



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— 134 — 

sont sensibles k cette preuve d'estime, que je puis 
avoir conflance. Comprenant qu'en m'astreignant h 
remplir mon service, aprts avoir pass£ six heures 
en canot par du mauvais temps et quittd le bal pour 
revenir k bord, je me donne plus de peines que je 
n'ai de plaisir, ils se disenl sans doute qu'k ma 
place ils ne seraient pas capables d'en faire autant, 
de se contenir k ce point. M. Schokel que je recon- 
nais au theatre des Varices sous son domino et qui 
me voit parfaitement, est sans doute aussi de leur 
avis, puisque apr£s avoir rencontrd dans la mfime 
soiree mon commandant, M. Hoed, et un peu aprfcs 
M. Michel el moi, il ne punit aucun de nous. 
Dans notre petite marine comme dans toutes les 
marines en general, on tient a la discipline, mais k 
l'esprit plus qu'k la lettre. En faisant comme s'il ne 
nous avait pas vus, M. Schokel prouve que s'il est 
sdvfcre, c'est pour imprimer en nous le sentiment 
du devoir; le but atteint, il se montre indulgent, 
les actes audacieux et intelligents ne lui deplaisent 
pas. 

Pour avoir de Tavancement, les aspirants ayant 
deux ans de grade doivent satisfaire a un examen 
portant principalement sur la pratique du metier. 
A mon examen, il se passe un fait Strange. Parmi 
les calculs qui me sont demandes, celui de Yangle 
horaire, servant h determiner la longitude, que je 
faisais ordinairement sans erreur une ou deux fois 
par jour en voyage, est manqud; un autre, le calcul 
de la latitude par la resolution de plusieurs triangles 
spheriques, beaucoup plus difficile et plus long, que 
jc n'ai jamais fait, est rdussi. Apres les avoir exa- 



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— 135 — 

mines, mes juges se regardent en riant, puis me re- 
raettent le premier calcul en mains. Je le v^rifle et 
trouve bientot Ferreur. Ldger dans le premier cas, 
j'ai &e consciencieux dans le second; somme toute, 
j'ai fait preuve de capacity, mon examen est declare 
satisfaisant. 

Aprfes quatre a cinq mois passes k bord de la 
canonnifcre n° 8, je reQOis l'ordre de m'embarquer 
de nouveau sur le Macassar, dont 1'etat-major est 
ainsi compose : deux enseignes, MM. Swarts, com- 
mandant, et Baillieu, second; trois aspirants de 
premiere classe, MM. Michel, Sinkel, Van Schou- 
broeck; M.Van Tilborg, medecin, sous aide-major; 
M. Pasquini, officier d'administration. A l'excep- 
tion de ces deux derniers, mes autres compagnons 
de voyage me sont connus, j'ai navigu^ avec eux; 
Tharmonie rfcgne entre nous. II n'en est pas de 
mfime entre le commandant et le second. lis ont Tun 
envers l'autre des preventions que les circonstances 
ne tarderont pas h d^velopper au point de produire 
des effets d&astreux.M. Swarts est une nature san- 
guine, un caractfere ouvert, expansif, trop expansif 
mfime; plus r^servd, M. Baillieu pose parfois des 
actes incompr^hensibles et s'exprime difficilement. 
Bons marins, sortis tous les deux de la marine de 
commerce, Tun doute peu de lui, et possfcde une 
certaine facility qui, les circonstances aidant, le fait 
reussir en toutes choses, lui donne Telan, aug- 
mente son activite; l'autre, plus consciencieux, se 
trouve paralyse par suite de difficult^ provenant de 
son desir de bien faire et d'une succession de con- 



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— 136 — 

trarietes qui le rendent susceptible, irritable. S'ils 
etaient disposes k se fa ire mutuellement des conces- 
sions, ils pourraient s'entendre, car au fond ce sont 
de braves gens, qui devraient s'estimer r&iproque- 
ment; mais la crainte, en cddant, de montrerde la 
faiblesse, de donner prise k Tabus, les retient £ga- 
lernent. II s'en suit qu'il y a dans leurs rapports 
des reticences continuelles et des arrifcres pensees 
regrettables,de mauvais germes pr&s k se develop- 
per.Bien qu'il ne soit encore qu'aspirant, M. Michel 
jouit A6]k dans le metier d'une autorite meritee; 
actif, intelligent, il remplit son service avecaisance, 
avec precision ; apte k tous les emplois, son zfcle 
est tris grand mais sans exag^ration. Le comman- 
dant, qui ne s'observe pas beaucoup, lui t&noigne 
une consideration et des sympathies blessantes pour 
le second, M. Baillieu, dont celui-ci se prdoccupe 
trop peu. II en resulte que M. Swarts est tent£ 
de traiter directement des affaires du service avec 
M. Michel, qui naturellement est entrain^ k ac- 
cepter peu k peu les fonctions de second de M. Bail- 
lieu, et k appuyer le commandant dans ses erre- 
ments, dans sa lutte avec ce dernier. Avant notre 
depart deji , j'ai le pressentiment des difficulty 
qui nattront de cet etat de choses, et j'en suis 
attriste ; etant bien avec tous ces messieurs, je de- 
sire conserver intacts ces bons rapports. Je ne dois 
pas me donner de peine pour prouver k M. Swarts 
que je ne suis plus le novice qu'il a vu arriver, 
dont il se moquait a bord de la Louise; il ne doit pas 
s'en donner davantage pour me d&nontrer que les 
petites erreurs de manoeuvre, ou le font verser dfcs 



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— 137 — 

le debut sod inadvertance et son manque d'habitude 
de manier un trois-mats, ne PempSchent pas d'etre 
k la hauteur de sa tache. 

Quoique Pespfece de navigation aux Indes k la- 
quelle est employee en ce moment la marine de 
PEtat soit destructive des quality militaires, nean- 
moins depuis ces voyages, nos camarades de Parm& 
ont pour nous toutes sortes d'attentions. Beaucoup 
d'entre eux s'empressent de faire notre connais- 
sance; le public est tentd de les imiter. Les artistes 
aussi viennent nous voir, examiner les curiosites 
que nous avons rapport&s. C'est ainsi que je fais 
la connaissance de M. Slingeneyer qui, tout jeune 
encore, est d^ja renommd, et que deux des lan- 
ternes enlevdes aux Chinois, h Syngapoore, passent 
dans son atelier. Le matdrialisme ne s^vit pas en- 
core au point de rendre le public indifferent, blase. 
Tout en continuant de consider nos canonniferes 
avec d&lain, les Anversois se plaisent en general a 
causer avec nous^'int^ressent k nos voyages, k nos 
ennuis, h nos privations, ils nous questionnent sur 
le resultat commercial de Pentreprise, les chances 
de r^ussite de Pexportation, etc. Cependant parmi 
les aspirants, plusieurs font entendre de justes 
plaintes. Nous ne sommes pas entr& dans la ma- 
rine militaire, disent-ils, nous n'avons pas acheve 
nos (Hudes, passd des examens, pour accomplir une 
besogne qui fait de nous les serviteurs de gens 
riches, de marchands. 

II est certain que notre Education et notre in- 
struction, Pobjectif, les aspirations d'un officier de 
la marine militaire sont incompatibles avec le me- 

12' 



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— 138 — 

tier qu'on nous fait remplir, metier Stranger a la 
carrifcre,k la profession du soldat, qui somme toute, 
est la n6tre. En Belgique, les officiers de la marine 
raarchande eux-m£mes ne sont pas trails comme 
ils devraient F6tre, selon le courage, intelligence, 
Tactivitd qu'ils ddploient. Je pense comme mes ca- 
marades, mais je ne me plains pas parce que je sais 
que nos plaintes ne seront pas &out£es. Si ma na- 
ture me porte aisdment h la rdvolte, elle me porte 
aussi facilement h la resignation ; faire du tapage 
quand on ne peut aboutir, prendre des demi-r&o- 
lutions ne me convient pas. Etant en congd, je 
fis une visite offlcielle k M. Lahure, notre chef; il 
me demanda, comme je l'ai dit ddjk, pourquoi je 
n'&ais pas content de mon ex-commandant, M.Van- 
denbroeck qui, lui, se montrait satisfait ne moi; je 
repondis que la seule manifere de m'expliquer k ce 
sujet serait de formuler une plainte par £crit, ce 
dont je croyais devoir m'abstenir, &ant convaincu 
de Timpossibilitd d'aboutir. Par besoin d'appui , 
M. Lahure, qui &ait mal avec M. Scbokel, con- 
tinua de favoriser M. Vandenbroeck. Mais un 
jour la bombe dclata : MM. Pougin, Tielemans, 
Tack, Ducolombier, eurent le courage de protester 
dnergiquement et par dcrit contre leur embarque- 
ment h bord d'un navire command^ par cet offlcier. 
Une enqu&e eut lieu. Des faits graves furent rdve- 
les. N&nmoins, pour commencer, ces messieurs 
furent les uns emprisonnds, les autres frapp^s 
d'arr&s forces. Le coup n'en fut que plus rude. 
M. Vandenbroeck ne s'en releva pas. Cette execu- 
tion produisit le meilleur effet : l'autorite gagna 



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— 139 — 

en moralite, en honn&et^ et chacun avec elle. 
Avant de repartir pour Unde, je demandai et 
j'obtins un cong£ de quinze jours, que je passai chez 
mon pfere, a Amsterdam. Marte de nouveau de- 
puis quelques ann&s, k la veuve d'un officier d'ar- 
tillerie qui elle-m6me avait de sa premiere union 
un fils plus jeune que moi, lequel devint plus tard 
officier dans la marine marchande et mourut h Java, 
mon pfcre n'eut aucun enfant du second lit. Femme 
excellente, nature simple et droite, ma belle-mfcre 
ne parlait pas le fran^ais; je dus, pour faire sa con- 
naissance, mettre a profit mon flamand. A Amster- 
dam, je m'occuppai plus des dtablissements mari- 
times que des musses; je n'avais pas encore alors 
de penchant predominant. 



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TROISI&ME PARTIE. 



Le lecteur trouvera peut-6tre ce r&it aride, peu 
amusant. Je n'ai pas promis de faire un roman. 
Mon but n'est pas non plus de poser en heros. On 
ne doit voir ici, dans cette espfcce d'apercu histo- 
rique de notre petite marine, qu'une dtude de 
rhomme en g^ndral, de moeurs sp&iales, et d'ete- 
ments d^ducation et de prosperity, de developpe- 
meot dont on ne tient pas assez compte dans 
notre pays. Rendre le public moins Stranger qu'il 
ne Test h la connaissance de la vie maritime; dis- 
siper ses preventions contre Immigration et les en- 
treprises lointaines; le porter k se cr&r des debou- 
ches directs outre-mer, pour que la Belgique soit 
plus inddpendante, plus forte, plus appreckte, tel 
est le point de vue auquel je me place pour faire ce 
recit. Pour qu'il soit plus complet, plus varte, je 
retracerai plus tard les voyages artistiques que je 
fis, etant en disponibilitd de service, aux principaux 
mus&s et monuments de ('Europe. L'etude des in- 
tdr^ts mat^riels, pour qui veut voir clair dans la 
question sociale, doit pr&dder celle des intents 
eleve's. Aprfes avoir progressivement resume cette 
premiere etude dans la narration de mes voyages 




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— 141 — 

maritimes, je resumerai de meme la seconde dans 
la narration de mes peregrinations artistiques. Pour 
le moment, il s'agit de montrer ce qu'a ^t^ mon 
deuxifcme, puis mon troisifcme voyage aux Indes, et, 
sans cesser d'&re vrai , d'dviter la monotonie. A 
cette fin, je m'efforcerai de faire ressortir le carac- 
tfere de chacun d'eux. Mutant surtout applique a 
indiquer, dans le premier, les conditions climate- 
riques qui tracent la route et cette route elle-meme, 
je depeindrai dans le second la vie du bord, avec 
ses luttes diverses d'apres les circonstances, les ca- 
ractferes; et dans le troisifcme, les causes generates 
des lois qui rdgissent les vents, les courants, la 
navigation. Le tableau du reste de ma carrifcre ac- 
tive servira particulifcrement h d^montrer la neces- 
sity d'etendre nos relations commerciales, Tutilite 
d'une marine militaire. 

Plus faible de deux officiers et un aspirant que 
celui du voyage prdcddent, l'&at-major du Macassar 
se trouve enticement loge dans la dunette. Lescham- 
bres de cette dunette ont, par une veritable fen&re, 
vue sur le pont ou viie sur la mer. Chacun choisit 
sa chambre a son tour, d'aprfcs son rang. La mienne 
est k babord, en face de Toffice; elle sert de pas- 
sage pour une autre, occup^e par M. Michel et si- 
tu& contre Tarrifere du navire, le couronnement ; 
mais comme nous sommes toujours d'aussi bons 
amis, je n'en suis pas fachd ni lui non plus. Chose 
bizarre, j'ai deux I its et lui pas du tout ; j'occupe le 
lit superieur,parfaitement aere par un bon humblot, 
et j'approprie l'autre a mon petit bagage. M. Mi- 
chel couche dans un hamac; dans le jour, de son 



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— 142 — 

matelas il fait une sorte de canape. Sa chambre est 
grande, bien eclairee, bien adrde. Quand le service 
ne nous occupe pas, nous y causons en fumant, 
absolument comme nous faisions dans notre appar- 
tement du Marche au Lait, k A*nvers. La conversa- 
tion de mon camarade est pittoresque, intdressante ; 
M. Michel est une individuality. Sans etre exempt 
d'ambition, il a du laisser aller, de Tentrain, et de 
Fabandon, quoiqu'il ne manque jamais de dignity. 
Egoiste avec les indiffdrents, il se plait k se ddvouer 
k ceux qu'il aime. Malheureusement ses affections 
sont concentres sur un tvks petit nombre, desquels 
je fais partie en ce moment. Je reponds si bien k 
ses sentiments que lorsque le devoir me mettra pro- 
chainement en opposition avec lui, quand il ap- 
puiera le commandant et que j'appuierai le second, 
il s'opdrera en moi une telle revolution qu'il me re- 
prochera mes allures de vieillard, ce k quoi je rdpon- 
drai tranquillement que je suis forcd d'agir d'aprfcs 
la situation. Mais les circonstances auront beau nous 
nous sdparer, et mdme nous mettrc aux prises, nous 
sommes si lids que nous ne briserons jamais com- 
pletement nos rapports ensemble. 

M. Van Schoubroeck conserve parfois dans le 
service un peu de la raideur que Ton remarque dans 
notre armde, ou il dtait lieutenant avant d'entrer 
chez nous comme aspirant. Comparde a la notre, la 
discipline de Farmee paraft plus complete ; en rda- 
lite, elle est moindre. La n6tre rdsiste k des dpreuves 
de toutes natures. Nos occupations, si varices, si 
complexes, tendent continuellement k Taffaiblir. Elle 
se maintient cependant, et cela parce que nous par- 



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— 143 — 

venons k sacrifier, quand il le faut, trfcs souvent 
dans de certaines positions, la lettre k Tesprit. — Nul 
dans Tarra^e n'est plus severe que M. Shokel, et 
nul plus que lui ne sait en m6me temps fermer les 
yeux sur certaines peccadilles. [/inspection des 
boutons de guStres n'a d'importance pour lui qu'k 
defaut de besogne sdrieuse. Si, lorsqu'il nous vit en 
faute, MM. Hoed, Michel et moi, M. Shokel nous 
eut punis, notre zfcle pour le service et notre initia- 
tive eussent 6t6 atteints, Equipage que nous avions 
k la fois domptd et stimuli se fut relkchd, nous 
n'aurions pas acquis pendant Tintervalle de nos 
voyages, la force n&essaire pour nous remettre en 
route avec courage. Souvent Tintelligence se denote 
plus dans les actes que par la parole. En veritable 
Beige, M. Shokel se distingue parce qu'il sent juste 
et qu'il agit pareillement. — Ayant ete dlevd k P&ole 
militaire, je comprends mieux que mes camarades 
de la marine la manifcre d'entendre le service de 
M. Van Schoubroeck; j'y rends hommage en com- 
patissant k la peine qu'il dprouve de certaines irre- 
gularis inhdrentes k notre position. Dans les cas 
de force majeure oh nous sommes jetds k chaque 
instant, et mfime en provision de ces cas, il faut ne 
s'attacher qu'aux choses essentielles, sacrifier sans 
h&iter les accessoires, quoiqu'il en puisse couter a 
notre amour-propre. En changeant de carrifcre 
lorsque dejk il avait conquis un bel avepir, M. Van 
Schoubroeck rencontre naturellement beaucoup d'en- 
nuis, de difficulty, mais son esprit d'ordre, son 
courage et son amour du metier lui feront k la 
longue surmonter tous les obstacles. Devenu apte a 



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— 144 — 

remplir tous les emplois, il sera tourment^ d'un 
besoin d'activit^ trfes grand, lorsqu'au d&armement 
des navires il prendra sa pension. 

Absorb^ sans cesse par une id& quelconque ou 
par une invention, M. Pasquini, Pofficier d'admi- 
nistration, a des distractions parfois amusantes, et 
d'autres qui FempSchent de veiller k ses intdr6ts. 
Au lieu de r&Uiser dans sa comptabilit^ le benefice 
permis, il ^prouve ordinairement des pertes. D'au- 
tres d^boires s'ajoutent & ceux-ci : M. Pasquini 
soutient que Parrel^ pris pour sa nomination, h une 
dpoque ou Forganisation du corps &ait encore k 
faire, lui conffcre un grade sup^rieur k celui que 
M. Lahure lui reconnaft. Malgr^ son fond de bonne 
humeur, son insouciance naturelle, ses preoccupa- 
tions litter aires et ses inventions, M. Pasquini 
souffre de plus en plus, &ant aux prises avec des 
difficulty matdrielles, des besoins d'argent contre 
lesquels il lutte en hornme d'honneur, avec Anergic 
Son Histoire d'Ostende ne Fa pas enrichi. En Bel- 
gique, dcrire est une mauvaise speculation; qui a 
de Intelligence et veut faire fortune, doit s'en 
abstenir. 

Notre m&lecin, M. Van Tilborgh, a ddjk beau- 
coup navigud. Dans presque tous ses voyages, il a 
fait naufrage. II &ait & bord du brick le Charles, 
lorsque ce navire se perdit dans le d&roit du Ma- 
cassar; h bord du Comte de Flandre, d&empar^ 
dans la Manche par une furieuse tempSte et oil som- 
bra un essai d'exportation et de circum-navigation 
organist avec trop de tegfcrete ; h bord du Mittore, 
espfcce de petit batiment-dcole pour nos rnatelots et 



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— 148 — 

aspirants, perdu en rade d' Alger. Sa presence parmi 
nous semble d'un mauvais augure, produit Peffet 
d'un depart effeclud le 13 et un vendredi. Les 
marins sont superstitieux. 

Notre depart est fix3. Le jeudi 22 mai 1845, k 
quatre heures du matin, le Macassar quitte Anvers, 
et fait voile pour l'lnde, en partie sur lest et en 
partie chargd d'une cargaison des mfimes produits 
nationaux que pr^demment. 



Ma position k bord est beaucoup supdrieure k 
celle que j'occupais pendant le dernier voyage; 
comme raes camarades, en rade, je suis chef de 
garde, en mer, chef de quart, Ton me charge d'une 
sfrieuse responsabilitd. Le commandant et le se- 
cond se partagent la surveillance generate de la 
manoeuvre. Prfcs des cotes, dans les moments diffi- 
ciles et surtout la nuit, Tun ou Pautre se trouve tou- 
jours sur le pont; parfois, quand Equipage entier 
est employ^ k la manoeuvre, ils commandent eux- 
mSmes ; dans ce cas, le chef de quart devient se- 
cond de quart et se porte devant, pour Tex^cution 
des ordres. Except^ dans les beaux parages, le com- 
mandant veille ordinairement, avec plus ou moins 
d'attention, pendant le quart de nuit de M. Van 
Schoubroeck, et M. Baillieu, pendant le mien. 
M. Michel ayant fait ses preuves, on lui laisse la 
responsabilitd dans toutes les situations. 

M. Gustave Nagelmaekers, de Liege, a et£ cm- 
barque comme passager, conduit k bord par son 
pfcre, la veille de notre deipart, k la suite de dem6- 

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— 446 — 

les avec sa famille et (Tune conduite folle, de pro- 
digality vdritablement insens&s pour certaine 
femme du demi-monde. C'est un jeune homrae de 
mon age, excellent coeur, fort bon enfant, mais que 
la fortune a gate; instruit, intelligent, capable de 
travailler quand il le faut, il ne lui manque pour se 
distinguer que d'avoir la vie dure, et c'est ce dont 
son p£re cherche k le gratifler en nous le donnant 
pour compagnon. Evidemment M. Nagelmaekers 
compte sur nous pour redresser son flls qui, place 
a bord comme passager de l re classe et n'ayant ab- 
solument rien k faire, est bien forcd de nous &ou- 
tcr. Nous lui faisons la lecon peu k peu, k mesure 
qu'il nous conte ses prouesses, qu'il nous met au 
courant de sa situation ; nous la lui faisons, non 
par de beaux discours, comme un sien oncle, avo- 
cat cel&bre, lequel n'a aucune action sur lui, mais 
par des plaisanteries, sans vouloir le blesser ni lui 
imposer notre manifcre de voir, en vrais camarades, 
et nous ne tardons pas k nous apercevoir que nos 
coups ont porte. C'est surtout avec M. Michel et 
avec moi que M. Gustave Nagelmaekers se lie; 
quand nous causons ensemble, nous aimons k dire 
le mot pour rire en wallon; homme de sens quand 
il n'est pas surcxcite, il ne tarde pas k s'intdresser 
a nos occupations, k la direction et a la conduite 
du navire; en peu de temps, il est renseigne sur la 
position de la marine, de chacun des ofliciers. D'un 
commerce stir, doue de sentiments Aleves, ivbs 
aimant, il nous juge tous par lui-meme, sainement, 
et finira par s'intercsser k notre situation person- 
nelleau point de faire, a son relour, des demarches 



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— 147 — 

actives pour M. Michel et pour moi, qu'il s'eflor- 
cera d'enlever a une carrifcre sans avenir. 

Outre un quart de jour et un quart de nuit par 
vingt-quatre heures, qui font ensemble huit heures 
de service sur le pont, pendant lesquelles avcc la 
moitid de l'dquipage I'officier veille, manoeuvre et 
travaille, chaque aspirant a des fonctions particu- 
lars. M. Michel fait les observations des astres 
par lesquelles se rfcgle le point a midi et s'occupe 
de temps en temps, un peu trop, du service du se- 
cond. M. Van Schoubroeck et moi faisons les cal- 
culs.M.Van Schoubroeck est chef de gamelle,c'est- 
k-dire, qu'il se trouve charge de tout ce qui a 
rapport au service de notre table, fonction delicate 
qui reclame des soins constants, car ce n'est pas 
peu de chose de faire les achats, les provisions 
d'une table d'officiers composee de huit personnes, 
de veiller k leur bon emploi, k leur conservation 
pendant un voyage de quinze h seize mois. Quand 
le cuisinier ou le maitre d'hotel sont en faute, le 
chef de gamelle en p&tit : « ventre affame n'a pas 
d'oreilles »,on l'accable alors de toutes fa^ons; 
affamd ou non, en mer Ton devient exigeant. — La 
surveillance et les changements que necessile I'ar- 
rimage; la distribution d'eau, des vivres; d'autres 
details encore suivant les circonstances, sont jour- 
nellement conftes & Tun de nous trois. 

Partis par une jolie brise d'Est qui tourne bien- 
tot au Nord, puis au NO, ce qui nous oblige de 
mouiller plusieurs fois dans l'Escaut et meme d'y 
passer quelques jours, nous en profitons pour nous 
installer complement. La drdme, comprenant les 



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— 148 — 

espares de rechange, est solidemant fix&, ainsi que 
les embarcations. Cependant la yole est mise k 
Teau pour faire des vivres au village hollandais de 
Hoejenskerke. Chacun s'installe ddfinitivement dans 
sa cabine, en prenant les precautions pour se 
preserver des accidents, des avaries, et pour avoir 
k chaque instant tout k la main, surtout dans Tob- 
scurite. [/installation de sa cabine constitue pour 
l'officier un petit probl&me, dnns la solution duquel 
se revfclent ses quality, l'esprit d'ordre, le gout. 
M. Pasquini en ce moment ne s'en occupe pas, et 
pour cause, son bagage n'&ant pas encore embar- 
que. Ce bagage doit lui arriver d'Ostende, oil 
M. Pasquini se trouvait employ^. On lui a promis, 
a Anvers, de le lui envoyer par navire express, aus- 
sitdt qu'il y parviendrait. M. Pasquini, dans chaque 
bateau ou batiment qui descend le fleuve, voit cet 
express-li, ce qui ne l'empSche pas, un instant 
aprfcs, de ne plus y penser du tout, d'etre de nou- 
veau absorb^ par ses preoccupations litteraires ou 
industrielles, les lettres, les inventions. En rade de 
Flessingue ou nous venons de mouiller aprfes avoir 
6t6 jusqu'en mer, dans la passe des Willingen, 
passe oil, courant arrifcre, un grain venu de l'avant 
nous fit rebrousser chemin, M. Pasquini cependant 
semble d&esp<$re. II y a bien de quoi, pensez done, 
lecteur,partir pour l'lnde sans chemises, sans effets! 
Debout, immobile, regardant machinalement la 
partie de la chaine rest^e sur le pont, de l'ancre 
qu'on vient de mouiller, il nous inspire k tous une 
sincere pitie. Nous ne le connaissons pas encore. 
Je m'approche de lui, dans l'intention de lui adres- 



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— 149 — 

ser une parole consolante, une offre de service, mais 
je n'en ai pas le temps : « Cette chaine, me dit-il, 
est ddfectueuse, j'ai trouvd mieux que cela. » Ebahi, 
je Tdcoute; il m'explique un nouveau module de 
chainon k sa fa$on ! Heureusement, il y a un Dieu 
pour les gens qui s'oublient ainsi ; M. Pasquini, le 
soir, recoit ses effets. Le lendemain, lundi 26, 
aprfcs avoir visits Flessingue, nous partons k quel- 
ques-uns dont le commandant fait partie, pour visi- 
ter Middelbourg, en flanant, k pied. A peine en 
route, tout h coup le vent change, passe au Nord- 
Est ; nous nous hatons de regagner le bord ; mais 
aussitot arrives, la brise tombe. Nous appareillons 
enfln le jour suivant, mardi 27. Sous toutes voiles, 
par beau temps, bonne brise du NE, filant 8 noeuds, 
un peu aprfes avoir mis en panne pour d^barquer le 
pilote de mer, relevd a huit heures du soir, le cha- 
teau de Douvres dans le NNE. 1/2 N. Par ce temps 
clair et ces longs jours, et malgrd les regrets 
du depart, la navigation, dans la Manche, nous 
occupe et nous plait inflniment. 



Une jolie brise de 1'ENE, qui nous fait filer de 
cinq h six noeuds, nous permet de passer la Manche 
a raise, en un jour et demi. Le jeudi 29, k midi, 
nous relevons le cap Lizard, la pointe Sud-Ouest 
de I'Angleterre, dans le NO 1/4 N, h grande dis- 
tance. Le soir, la brise tombe ; elle se fait du SSO, le 
vendredi. Vers quatre heures du matin, par temps, 
brumeux, apergu dans une eclaircie le Wolf Rock, a 
une distance de 4'; vir£ de bord aussitdt. Pris notre 

13* 



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— 180 — 

notre point de depart sur le Wolf Rock a six heures 
et demie. A midi du 30, les iles Sorlingue dans le 
NE : huit lieues. 

Sur le point de depart est basde Vestime du na- 
vire.Etant parti d'un certain lieu, k tel jour et telle 
heure, et ayant march^ depuis lors dans telles et 
telles directions avec des vitesses indiqu^es par le 
loch, on en deduit les espaces parcourus et, par 
suite, le point d'arriv^e. Cette estime, dans laquelle 
g^neralement on ne tient aucun compte des cou- 
rants, est sujette k beaucoup d'erreurs. Mais elle 
sert a controler la position et la marche du navire 
determines par des calculs et des observations de 
la hauteur des astres au-dessus de l'horizon, et de 
leur distance entre eux, ainsi que des chronomfe- 
tres, et k y supplier quand le temps ne permet pas 
de faire des observations, ou que les chronomfctres 
sont deranges. En reality, les deux modes de deter- 
mination se controlent Tun l'autre. Quelles que 
soient la duree du voyage, les irregularites des 
montres marines, on peut toujours, quand il est 
possible de prendre une sdrie d'observations de la 
distance de la lune au soleil, et si Ton est habile 
observateur et calculateur, obtenir, avec une preci- 
sion de moins d'un demi degr£, huit a dix lieues, la 
position du batiment. Or, une approximation de 
huit k dix lieues, quand on a passe des mois en 
mer, sans voir terre, et parcouru des milliers de 
lieues, est satisfaisante, suffit presque toujours pour 
atterrir sans s'exposer a des retards, k des dan- 
gers. 

Nous sommes d&manchds, hors de la Manche. La 



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— 151 — 

brise, qui nous est contraire, commence a forcer. 
Le 2, nous prenons deux ris dans les huniers. Le 
vent augmente considerablement. A la cape sous le 
grand hunier au bas ris, l'artimon et le petit foe. 
Le navire fatigue beaucoup.La sous-barbe en fer de 
beaupre se brise. On pompe toutes les heures. La 
pompe donne du sable provenant du lest. Pendant 
la tempete du 4 et du 5, le vent soufflait du SO. 
II passe au OSO, en diminuant,le 6; revient au SO, 
le 7, en augmentant progressivement jusqu'k 1'ou- 
ragan, (un instant nous sommes surcharges quoi- 
qu'etant sous le grand hunier seul et au bas ris); 
rallie peu a peu le Nord, le 8, en se mod£- 
rant, ce qui nous permet de faire de la toile; et se 
fixe au NE, le 9, par 43° Nord et 12° Ouest, nous 
conduisant ainsi rapidement dans les vents aliz^s. 
Mad&re en vue, le 18, toute la journee, par beau 
temps, jolie brise, belle mer. Constate une legfcre 
erreur dans les chronomfctres ; rectifle leurs correc- 
tions. Changd une des barres du grand perroquet 
brisee. Releve Tile de Palma dans l'Est, k grande 
distance, le 17. 

N'&ait la mesintelligence qui rfcgne entre le com- 
mandant et le second, mesintelligence dont chaque 
jour augmente la gravite et k laquelle Tun et Tautre 
s'efforcent de nous faire prendre part, la vie du 
bord offrirait tout Tagrement que nous pouvons 
raisonnablement desirer. Chacun des officiers a sa 
cabine k lui, une cabine proprette, gentille oil il se 
tient k volonte, dans les moments de loisir, de 
liberte. Vaste, spacieux, parfaitement ventiie et 
dclaire, le carr£ ou salon commun prend toute la ^ 



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— 152 — 

largeur du batiment; de chaque cote, contre le 
bord, un canape; au-dessus du canape, une fen&re 
sur la mer; au milieu, sous le capotin, la table 
entour^e k ses longs c6tds de bancs garnis, une 
bonne lampe, un bon baromfctre, de petites tables 
pour placer les verres, les bouteilles, le tout k sus- 
pension; k Tentree, une porte vitree k deux battants 
dormant de plein pied sur le pont, en face du mat 
d'artimon, lequel traverse notre salon et lui donne 
un aspect pittoresque; en face de la porte, dans 
l'axe du navire, le salon du commandant, ouvert 
dans les jours chauds; dans le salon, charmant 
boudoir or et blanc, avec sopbas et fauteuils garnis 
de soie bleue, de grandes fenetres dans le tableau ou 
couronnement, qui, toujours dans Tombre et plon- 
geant sur la mer, fournissent un air frais et pur k 
toute la dunette. L'accastillage, la boiserie de cette 
dunette sont trfcs soignds, pr&entent un veritable 
luxe. Enfln la table est bonne et le service ne laisse 
pas trop k d&irer. M. Van Schoubroeck, notre chef 
de gamelle, se distingue, recoit souvent nos felici- 
tations. Sans 6tre un Vatel, le cuisinier se tire d'af- 
faire. Les volailles, pores, etc., que nous avons 
embarquds n'ont pas trop souffert de nos huit jours 
de gros temps; les conserves fournies par l'arma- 
teur pour notre approvisionnement, d'aprfcs les rh- 
glements, proviennent comme les ndtres de la meil- 
leure maison de Nantes, sont de premier choix. Un 
bon filtre fait disparaitre en grande partie les in- 
conv^nients de Teau mise dans des barils, ce qu'on 
appelle la maladie de l'eau, cette ddeur et cette sa- 
veur insupportables dont nous eumes k souffrir au- 



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— 153 — 

tant que 1'equipage pendant notre voyage precedent, 
et qui probablemem occasionna les ravages du scor- 
but a bord. L'equipage n'est plus maltraitS et ex- 
ploits comme il l'&ait par le commandant Vanden- 
broeck et le schipper Girardin; le commandant 
Swartz et le maitre d'equipage Vuybert sont plus 
humains que leurs pr&lecesseurs. M. Swartz 
pourtant ne manage pas les matelots. Parfois, 
quand ils commettent de grossifcres fautes, il se 
plait k leur faire la lecon. II la leur fait iro- 
niquement, en plaisantant, en leur prouvant qu'il 
n'est pas leur dupe, de la facon la plus originale. 
Son style imaging et mordant, brutal et bon- 
homme, fait impression sur ces gens simples. 
Pour 6tre moins solennelle, la justice n'est pas 
moins respect^e, quand elle est respectable. En 
s'attachant plus k l'esprit qu'k la lettre, k redresser 
qu'k cMtier, on devient r#brmateur et non pas 
bourreau. 

La region des vents alizds oil nous sommes ar- 
rives nous procure quelques journ&s ravissantes. 
Temple par une brise egale, la chaleur est trfcs 
supportable; la mer est belle et le navire file leste- 
ment, joyeusement; les vagues le caressent, sans le 
secouer; gracieusement, il se balance et bondit. 
M. Pasquini, qui jusqu'ici a payS k Neptune un tri- 
but presque incessant, commence k respirer, il est 
tout entier k ses preoccupations, k ses distractions. 
Nous le voyons enfin k table parmi nous. Un jour, 
aprfcs le potage et comme le premier service se fait 
attcndre, il se lfcve, sort, et se promfcne sur le 
pont. Le diner continue; il continue aussi. Nous 



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— 154 — 

lui envoyons le maitre d'hotel pour le ramener; 
mais M. Pasquini pretend avoir Am6\ 

Le 23 juin, vers cinq heures et demie du soir, 
aper^u File San Anthonio,de Farchipel du cap Vert, 
dans le S 1/4 SO, h douze lieues ; brasse au vent. 
Par beau temps, jolie brise et belle mer, passe sous 
le vent de Tile pendant la nuit. A six heures du 
matin, pris notre point de ddpart en relevant la 
pointe Sud de San Anthonio : E 1/2 N, et la pointe 
N : ENE 1/2 E p. c. 

Les vents alizds du NE nous conduisent jusqu'au 
parallfele du 9 e degr£ Nord. La, par 23° Ouest, le 
26 juin, nous entrons dans la zone des calmes et des 
brises variables. Lel er juillet, par 8° N, les vents se 
flxent au SO, avec grains; une longue houle du Sud 
fait tanguer fortement le navire. Le 3, les vents pas- 
sent au SSOen forgant; pris un ris dans les huniers, 
serr^ les perroquets; un trois-mats anglais et un 
trois-m&ts amdricain en vue. Les 3, 4 et 8, bonne 
brise; r&abli la voilure et couru des bord&s sui- 
vant les variations du vent, qui oscille entre le SSO 
et le S; une corvee employee dans la cale k d^pla- 
cer de la marchandise pour mettre le navire un peu 
plus sur le nez ; mis en panne en brassant contre 
le perroquet de fougue, pour reconnaftre une voie 
d'eau sous les porte-haubans de misaine, a babord, 
et constat^ Pimpossibilit^ d'y travailler momenta- 
n&nent. Enfin le 8, par 3° N et 15° 0, aprfcs 
douze jours de temps et de brises variables, nous 
entrons dans les vents r^guliers, dans les alizes 
du SE. Pass£ la Ligne le 9 au soir, par 18° 0, et 



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— 15S — 

proc&ld au baptSme dquitorial,le 10, k onze heures, 
par le plus beau temps du monde. Le temps est si 
beau qu'il nous permet de prendre force observa- 
tions de la distance de la June au soleil, et qu'au lieu 
de fSter comme I'dquipage notre entree dans l'h£- 
misphfcre Sud, nous nous mettons tous k calculer 
les longitudes qui ddcoulent de ces observations. La 
moyenne de ces longitudes nous place d'environ l§ f 
plus dans l*Est que celle de nos chronomfctres. 

Tous les officiers ayant ddjk passd la Ligne, n'ont 
plus k 6tre baptises; par suite de cette circon stance, 
M. Nagelmaekers, notre passager, doit seul recevoir 
le baptGme de l re classe; il en est quitte k bon 
marchd, c'est-k-dire sans 6tre beaucoup rudoyd. 
Mais la f6te est insignifiante ; absorbes par la sura- 
bondance des calculs du jour, il n'y a pas d'elan 
parmi nous, le passage de l'&juateur se fait sans 
opdrer une diversion salutaire aux habitudes et aux 
preoccupations journalises. Dans le petit banquet 
donnd k cette occasion, il n'y a pas l'effusion qui 
fait oublier les dissentiments, Tentrain qui opfcre 
d'heureux rapprochements, ce que j'espdrais. 

Quoiqu'elle ne se manifeste gufcres par des eclats, 
la m&intelligence qui existe entre le commandant 
et le second s'aggrave chaque jour et m'attriste pro- 
fond&nent.Peu k peu nous nous voyons tous forces 
d'accuser jusqu'k un certain point nos sympathies 
dans ce differend. II en resulte que nous sommes 
partag^s en deux camps, que la disunion s'&ablit 
parmi nous. Jusqu'ici je me suis tenu dans une 
sorte d'&juilibre,en causant librement avec M. Bail- 
lieu, qui me montre de l'affection, et en temoi- 



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— 186 — 

gnant au commandant la consideration respectueuse 
que j'ai pour lui, mais sans faire partie de l'espfcce 
de cour qui entoure M. Swartz. Ma position est 
singulifcre; bien avec tous, je me trouve cepen- 
dant dans Hsolement, en ce sens que personne ne 
pense ni n'agit comme moi, que je n'ai pas d'in- 
fluence, du moins en apparence. Mais souvent les 
courtisans entre eux se jalousent, se font la guerre; 
on en voit qui ainsi abandonnent leur drapeau. 
M. Van Schoubroeck se d&ache de son petit cercle 
pour se rapprocher de moi. D'un autre cot£,M.Na- 
gelmaekers, de plus en plus au courant de notre 
situation, fait comme M. Van Schoubroeck; cela, par 
sentiment de justice, car ainsi que moi, il aime k 
causer avec le commandant et avec M. Michel, qui 
tous deux ont de Pesprit naturel et beaucoup de 
ressources dans la conversation. L'influence que 
j'acquiers par ces messieurs, je m'en sers pour me 
detacher progressivement de M. Michel sans toute- 
fois rompre complement mes bons rapports avec 
lui; pour me faire respecter du commandant, tente 
parfois encore de me traiter en novice ; ct surtout 
pour tdmoigner k M. Baillieu des dgards particu- 
liers qui le reinvent, dont il a besoin. Parfois le 
commandant se laisse aller k lui dire, vis-k-vis de 
Pdquipagc, des choses blessantes, imm^ritees. Si 
M. Pasquini, qui a un sens droit, n'etait pasaussi 
rSveur, aussi peu homme d'action, il me seconde- 
rait, nous contiendrions le commandant, un grand 
malheur serait peut-6tre 6\it6. 

Dbs notre depart, le commandant commit une 
faute qui, comme nous le verrons, devint extreme- 



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— 157 — 

ment regrettable. II prit pour lui la surveillance 
du quart de 4 h 8 heures, qu'il confia k M. Van 
Schoubroeck, et donna au second celle du quart 
de 8 h 12 heures, qu'il me confia. En agissant 
ainsi, il n'accorda pas h chaque officiers ses attri- 
butions naturelles, r^gulieres. Cette faute ldgfcre en 
apparence, violait au fond les usages, les rfcgle- 
ments, le sens commun. M. Swartz aurait du pren- 
dre pour lui la surveillance du quart du soir et 
confier celle du quart du matin au second. M. Swartz 
n'est ni un m^chant, ni un malhonnfite homme; 
cependant en blessant le second dans sa dignity, 
par un besoin d'activitd non contenu, mal compris, 
il sera amene a le frapper gravement. 

Le second, avons-nous dit, est une sorte de che- 
ville ouvrifcre. L'entretien, la bonne tenue du na- 
vire,les ordres qu'il faut donner h cette fin, emanent 
de lui. Or, pendant le quart de quatre h huit heures 
du matin se fait la propretd du batiment, de l'equi- 
page; se ^parent les petites avaries de la nuit; 
s'&argue, se rfcgle la voilure, tous details dont la 
competence est de M. Baillieu, qui lui sont enlev^s, 
dont M. Swartz se charge sans s'inquieter du coup 
qu'il porte ainsi. 

Frappd dans sa consideration, M. Baillieu se tour- 
mente, s'agite, il devient plus maladroit et plus 
incomprehensible que jamais ; il en r&ulte que ses 
actes sont denatures, qu'on le fera passer pour fou. 
II finira par le devenir. 



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— 158 — 

II est certainement intlressant, au point de vue 
de la science particuliferement, de voir analyser, 
dlpeindre Falienation mentale par celui qui lui- 
mfime fut taxe' de folie. (Test pourquoi je me decide 
a faire ici une sorte de parenthfese dans mon recit 
de voyage, pour retracer d'un seul coup le cas de 
M. Baillieu. 

M. Baillieu n*est pas un homme comme un autre. 
Trfes capable de remplir ses fonctions, sous les 
ordres d'un commandant qu'il estime et qui l'aime, 
il a en lui ce qu'on nomme un grain de folie, une 
sorte de germe funeste capable de se ddvelopper, 
sous l'em pi re de circonstances assez ordinaires. 
M. Baillieu est radfiant, dispose h voir du mal par- 
tout. Brave, honngte, attache a son devoir, malheu- 
reusement il prise peu ceux de ses camarades qui, 
aux quality qu'il possfede, joignent le don de plaire 
par leur conversation, leurs manures. S'offusquant 
ais&nent, il se suscite des inimittes qu'il ne parvient 
pas k dissiper parce qu'il manque d'expansion. 
Sans prendre un ton criard ou cassant, il soutient 
son dire avec opiniatretd, brifcvement. Assez vite 
impatient^, il impatiente de meme. Comme il 
n'&late jamais, il ne se pr&ente jamais non plus 
d'&laircies dans sa situation, laquelle reste obscur- 
cie par des nuages, par des malentendus qui, en 
s'accumulant, produisent un douloureux dgarement. 
En contenant ses impatiences, il use ses forces. 
Souvent dans une discussion, il r^pond a I'aide de 
quelques mots seulement, mais ces quelques mots 
lui coutent beaucoup d'efforts, il est tout en nage, 
on peut lire dans ses traits une Amotion profonde, 



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— 159 — 

qu'il semble cacher soigneusement en ne regardant 
pas son interlocuteur. Plus souvent encore il se 
derobe a la discussion. Aussi longtemps qu'il con- 
serve ses fonctions, la vie active le fait suffisamment 
sortir de son mutisme ; mais lorsqu'k la suite d'une 
provocation en duel, a Manille, le commandant se 
croira forcd de le suspendre de son service, alors 
pareil au recipient ferme contenant de la vapeur de 
plus en plus surcbauffde, il finira par faire explo- 
sion, r&juilibre de ses facultes sera rompu. 

L'&juilibre des facultds peut se rompre de di- 
verses manures. Par exemple, lorsqu'k la suite d'un 
egarement cause par une erreur, certaines faculty 
se trouvant paralyses, il se produit d'autres er- 
reurs, d'autres ^garements. C'est le cas de M. Bail- 
lieu. 

Quoique j'aie pose devant lui des actes graves 
par lesquels je blamai formellement en diverses cir- 
constances la conduite du commandant, des actes 
attestant que je conserve toute raon inddpendance, 
mon impartiality, M. Baillieu k qui je ne cesse de 
temoigner des egards, finit par s'imaginer que moi 
aussi je snis son ennemi, je fais partie d'une sorte 
de ligue formde contre lui. 

Une erreur de ce genre sur les dispositions de 
l'entourage, fait dans l'esprit de celui qui la commet 
ddnaturer tous les actes; cependant elle ne suffit 
pas pour denoter la folie. M. Baillieu du reste, 
malgr^ sa provocation , n'est pas devenu dange- 
reux. II est frappd d'une idde fixe, rien de plus. En 
le faissant changer complement d'entourage, il 
reviendrait ais&nent & lui. Malheusement le voyage 



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— 160 — 

se prolonge, ses tourments, ses agitations augmen- 
tent; l'idde fixe obscurcit son intelligence, paralyse 
ses facultes dont I'dquilibre est rompu momenta- 
nement. 

Le premier, je m'apercois du desastre. 

Pendant le voyage de retour, dans les vents alizes 
du NE et quoique depuis longtemps il soit decharge 
de ses fonctions, M. Baillieu fait comme d'habitude 
avec moi le quart de 8 h 12 heures. Une nuit, le 
vent force; un grain survient; je commande de 
veiller aux drisses et cargues des perroquets. — 
« Que faites-vous? » me dit-il — « Vous le voyez, 
je prends des precautions. » — « Le temps est le 
plus beau du monde ! » Sans partager son avis, je 
me laisse influencer par son appreciation. Le grain 
tombe a bord; la mature soufFre, mais le greement 
tient bon. Evidemment la voilure est trop conside- 
rable pour le vent. Je regrette de ne Tavoir pas dimi- 
nu^e, d'avoir dcoutd M. Baillieu, qui, durant la rafale, 
me tient des propos incoherents. Une demie-heure 
aprfes, un autre grain de plus mauvaise apparence 
encore nous menace. Cette fois, j'agis avec pru- 
dence, je diminue la voilure, ce que voyant, M. Bail- 
lieu vient k moi, bondit et s'ecrie : « Comment, vous 
aussi vous voulez ma perte! » 

Le doute n'est plus possible, il y a derangement 
dans les facultes. 

Arrives au pays, M. Baillieu est conduit dans un 
^tablissement de santd k Saint-Josse-ten-Noode oil, 
quelque temps aprfcs, je vais le voir, et le trouve trfcs 
bien jusqu'au moment oil je prends conge de lui. 
A ce moment, il me montre encore qu'il se croit 



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— 161 — 

poursuivi. Aujourd'hui, M. Baillieu, que je n'ai plus 
revu depuis, est gudri et pension^. 

II ya entre raon cas et le sien de Tanalogie. 
Comme lui je fus dgar£ sur les dispositions de Fen- 
tourage, sur ma situation vis-k-vis de tous. Mais 
jamais en quoi que ce soit je ne manquai de luci- 
dite, d'intelligence, je ne me trouvai infdrieur a 
personne sur mon terrain, sur les choses dont je 
m'occupe. 

Des huit personnes habitant la dunette du « Ma- 
cassar » quatre n'existent plus : le commandant, 
MM. Pasquini, Van Tilborgh et Nagelmakers ; deux 
ont 6le interndes dans desmaisons de sante; abreuvd 
de dugout, M. Van Schoubrouck a demande et ob- 
tenu sa retraite; M. Michel, qui actuellement est 
charge de la direction de la marine au ministfcre des 
affaires dtrangfcres, est le seul d'entre nous que la 
mauvaise fortune ait epargne. 

En donnant un apergu sommaire de la route sui- 
vie et des circonstances de la navigation, notre but 
est moins d'indiquer les conditions climat^riques 
des parages que nous traversons que de retracer la 
vie du bord. II y a dans cette vie, que nous nous 
efforgons de faire connaitre, une varied incessante, 
un cotd pittoresque, plein d'attrait, mais difficile 
k rendre, qui d^coule des circonstances de la na- 
vigation. Autant les aspects du ciel et de la mer 
sont infinis, autant sont innombrables les details 
du bord, les occupations et ddlassements de chacun. 
En gdndral, le navire est pour le marin l'image de 
la patrie, une image vivante, qu'il se plait h faire 

14* 



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— 162 — 

valoir, k honorer. Ce n'est pas seulement parce 
qu'en lui reposent ses esp^rances, la s£curite,le de- 
sir d'arriver, qu'il s'y attache, mais c'est aussi par 
une sorte d'amour,comme celui qu'on ^prouve pour 
qui traverse toutes sortes d'dpreuves avec nous, a 
sa destinee lide k la notre. En essayant d'exprimer 
ses impressions, nous nous garderons de tomber 
dans le sentimentalisme, dont d'ailleurs nous avons 
horreur, qui empSche d'apprdcier les sentiments 
vrais. Pour nous en garer, nous n'avons qu'k nous 
rappeler la nature mfime du matelot, sa physiono- 
mie, que nous avons si souvent admir^e, qui reste 
grav&en nous. Sous une apparence grossifcre, dont 
il se ddpouille ais&nent quand l'ordre et la justice 
rfcgnent k bord, mettent en relief ses bonnes quali- 
tes,le matelot forme par les luttes et les privations, 
par des sacrifices et des jouissances exceptionnels, 
possfcde la rare faculty d'etre grandement accessible 
aux grandes emotions et peu aux petites, k celles 
qui proviennent du culte pour une perfection chi- 
m^rique, conventionnelle. Le foyer, la famille, la 
patrie qu'il quitte, il les retrouve k bord, au milieu 
de gens ressentant comme lui une sorte d'attrac- 
tion pour le mystdrieux, l'inconnu, et douds d'assez 
de courage pour ne pas craindre de suivre ces as- 
pirations. Simple et naif dans sa force, ne pr&ant 
aucune attention aux airs de superiority que pren- 
nent vis-k-vis de lui les gens du monde, le marin 
se borne k estiraer beaucoup ce qu'il fait, son mo- 
deste metier. Toujours en face de Dieu, en face des 
elements, il recoit de lui, des vastes horizons que 
sans cesse son ceil interroge ou caresse, une vie en 



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— 163 — 

apparence monotone, insignifiante, en r&lite variee, 
pleine demotions. 

A peine avons-nous pass£ l'lquateur, que l'alise 
force et la mer grossit; pendant les premiers jours, 
sa direction est SSE, il va en augmentant; nous 
sommes obliges de prendre^des ris dans les huniers, 
dans la grande voile, et m6me de serrer celle-ci, 
car le temps est en outre k grains et pluvieux. On 
ne se croirait jamais dans les beaux parages, tant 
nous sommes secouds de main de maftre et mouil- 
Ms comme des canards. Mais le 14 juillet le vent 
se modfcre, passe k l'ESE, par 9° S, et 24° 0;nous 
larguons les ris et bordons les perroquets,les caca- 
tois, et meme nous gr&ns une bonnette de hune, 
babord devant;on se sfcche enfin, on respire k l'aise. 
Nous profitons de ce que le soleil et la lune se 
montrent ensemble au-dessusde l'horizon pour faire 
des observations de leur distance, par lesquelles 
nous ddduisons des longitudes qui concordent assez 
exactement avec celles calculus d'aprfcs nos chro- 
nomfctres. Les voici done de nouveau ces beaux 
jours des tropiques! Combien splendide est le ciel 
et caressante la mer! De temps en temps de petits 
nuages floconneux sillonnenflestementrespace;des 
bandes de poissons volants s'elfcvent de la crete des 
vagues; le lever, le coucher du soleil ont des splen- 
deurs incomparables, qui remplissent le coeur de 
parfums, d'ivresses. Cela dure ainsi jusqu'au di- 
manche 20 juillet. Ce jour-la, par beau temps en- 
core et belle mer, k deux heures et demie, filant de 
6 k 7 nceuds, nous apercevons terre devant; ce sont 
les Hots de Martin Vaz et Tile de la Trinity ; nous 



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— 164 — 

en passons plus prfcs qu'a notre voyage prudent ; 
h quatre ticures, les ilots : SSO, Tile : SO 1/4 0, ce 
qui donne 20° latitude Sud et 28° 36' longitude 
Ouest, h peu prfcs la meme position que celle qui 
r&ulte de nos calculs. Laissd porter, mis des bon- 
nettes; passd sous le vent de la Trinite, a trois 
lieues, dans la nuit. La vue de ces lies, situees h 
200 lieues de la c6te du Br&sil, nous rejouit Tame, 
apporte une heureuse diversion a nos habitudes, et 
forme, le soir, au coucher du soleil, un spectacle 
intdressant. 

La diversion est complete le lendemain matin; 
un changement dans le temps, devenu soudaine- 
ment pluvieux et a grains, nous force de diminuer 
de voiles, de prendre des ris; le batiment tangue 
beaucoup. 

Les vents alizes se modfcrent graduellement; le 
22 juillet, par 26° S et 31° 0, ils passent k l'Est, 
puis b l'ENE, et mSme au NE, le 25, par 31° S et 
et 28° 0. Ce jour-Ik, hdle le trois-mats bremois 
Patel, allant h Port Adelaide avec 300 emigrants; 
la brise faiblit; nous nous rapprochons du Patel; 
une conversation en rfcgle se fait entre lui et nous 
a l'aide 4c signaux; la mer est belle, nous enga- 
geons le capitaine h diner; il se rend h notre invi- 
tation et mfime sa femme a la gracieuset^ de Fac- 
compagner ; en passant avec nous quelques heures, 
le capitaine Laun et sa femme nous procurent une 
charmante distraction ; ils s'en aper^oivent et pa- 
raissent enchantds; ce sont des gens simples, ai- 
mables, qui gagnent k 6tre vus de prfcs, dont nous 



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— 165 — 

sommes heureux de faire la connaissance. Leur na- 
vire a bonne mine, parait bien tenu. Le capitaine 
Laun jouit d'un avantage exceptionnel, car trfcs peu 
de marins naviguent avec leur femme, ont pour 
compagne une personne capable de naviguer. Un 
peu avant le coucher du soleil, la brise s'&fcve, nos 
hotes s'empressent de retourner h bord. Pendant la 
nuit, la brise force, le temps devient pluvieux. Au 
jour, k grande distance, quelques navires en vue, 
dont sans doute le Patel fait partie. 

Beau temps, bonne brise, belle mer, le 27; le 
vent passe au NNE; nous courons ESE 1/2 E cor- 
rige, E 1/4 SE, par compas, car il n'y a ici que 
1/2 degr£ de variation NO. Les amures k babord, 
ayant toutes voiles de largue dehors, tout ce qu'il 
peut porter de toile, bonnette basse, de hune et de 
perroquet devant, de grand hunier, grande voile et 
meme voile de fortune dtablie sur la vergue barrde, 
le Macassar file ses huit noeuds, rien de plus. Notre 
navire n'est done pas un fin voilier, mais ce n'est 
pas non plus un mauvais marcheur, e'est un mar- 
cheur ordinaire; comme il est trfcs large, que son 
greement est bien tenu, quand le vent force, il 
montre une grande stability et peut porter de la 
toile plus longtemps que d'autres; dans ces cir- 
constances nous devangons la plupart des bati- 
ments; par faible brise, nous avons une vitesse 
moyenne, etant g&idralement battus par les petits 
navires et battant les grands. 

L'espfcce de lutte qui s'etablit entre des navires 
courant de mfeme, est parfois interessante au point 
de passionner, quand il vente grand frais surtout, 



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— 166 — 

qu'on torche de toile, c'est-k-dire quand on force 
de voile afin de se devancer, en faisant valoir 
le plus possible les qualites du batiment, la har- 
diesse et Thabiletd de ceux qui le montent. Alors 
tout vibre k bord, il y a surexcitation ; la mature 
craque, la mer dtferle, le gre'ement gemit, les 
cloisons s'Ebranlent, et le corps du navire qui 
bondit sans cesse de bonds contenus, semble Elec- 
trise comme s'il s'agissait, pour l'&juipage, de le 
lancer vers un abordage. Parfois, battus un jour, 
dans de certaines circonstances, nous battons le 
lenderaain, quand ces circonstances ont change. Les 
vents et les flots sont changeants, dit le proverbe. 
Nul plus que le marin n'est sourais k l'imprevu, 
habitue k lutter avec lui, k profiter des avantages 
du moment. Continuellement , il se sent sous la 
main de Dieu, il sent sa dgpendance; aussi en est-il 
peu dont le sentiment religieux, si Eteint qu'il ait 
etd, ne se reveille un jour; seulement, ayant ob- 
serve les cultes des diffdrents peuples, il les respecte 
tous sans Eprouver le besoin de pratiquer. Les cultes 
sont pour lui un hommage rendu k cette puissance, 
k cette intelligence infinies desquelles il s'occupe 
sans cesse, souvent sans le vouloir et le savoir, qui 
le p&ifctrent d'un sentiment profond dont il ne se 
rend pas bien compte parce qu'il est obscur, d'un 
sentiment capable, en se d^veloppant, d'engendrer 
tous les genres de courage, d'heroisme. 

Maintenant qu'il possfcde certaines notions de na- 
vigation, qu'il est familiarise avec les habitudes du 
bord, M. Nagelraaekers se passionne plus que nous 
encore quand le Macassar rivalise de Vitesse avec 



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— 167 — 

quelque navire, comme cela arrive de temps en 
temps, quoique k grande distance gendralement. 
Lorsqu'on voit le matin une voile k l'horizon, der- 
rifcre nous, c'est un batiment qui nous gagne; de- 
vant, c'est un bktiment que nous gagnons. Ordinai- 
rement la marche est k peu de chose prfcs la 
meme, il faut toute une jounce, vingt-quatre heu- 
res pour gagner en vitesse un navire 5 l'horizon, 
de manifcre k parcourir Pespace de 5 k 6 lieues 
environ qui forme la distance de separation, k le 
rejoindre; il arrive m6me que plusieurs jours sont 
necessaires k cet effet,et que sur le point d'atteindre 
ce r&ultat, le vent venant k changer en intensite et 
en direction, et Tagitation de la mer variant de 
m6me, le battu devienne battant, perde de vue der- 
rifcre lui son adversaire. Quoiqu'il en soit, ces sortes 
de luttes offrent plus que de Tinteret, elles sont 
pour tous un stimulant; alors le timonier, Tofficier, 
le matelot sont remplis d'ardeur, chacun accomplit 
son service judicieusement. 

Dans la nuit du 28 au 29 juillet, par un temps 
pluvieux et bonne brise, le vent, qui dtait du NO, 
favorable, saute tout a coup pendant la nuit au SE, 
devient contraire. Comme il ne force pas, nous 
n'avons pas d'avaries. Les sautes de vent subites 
sont d&astreuses parfois, quand la mer est grosse 
et le navire surcharge de voiles. Dans ce cas, la 
mature se brise, l'eau embarque par rarrifcre, de- 
fence le tableau, le batiment est en danger. Parmi 
les accidents qui, en plein ocean, sont capables 
d'occasionner le naufrage, la perte corps et biens, 



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— 168 — 

celui-ci doit fitre particulifcrement mentionne. Ceux 
provenant de voie d'eau, d'incendie, d'abordage, de 
bancs et roches ne sont pas plus redoutes. Si ano- 
dine qu'elle soit par elle-meme, quand la saute de 
vent est imprevue, et se produit dans le voisinage 
de c6tes, de roches, de bancs, de navires, lorsqu'on 
est dejk dans une situation difficile, elle aggrave 
beaucoup cette situation. (Test dans un tel moment 
que le capitaine doit montrer son courage, trouver, 
dans son sang-froid, son experience, les moyens 
de parer au danger, par une manoeuvre habile, 
commands avec precision, avec dnergie, qu'il 
s'agisse de venir immddiatement au mouillage, 
d'orienter, de diminuer la voilure, ou bien de for- 
cer de voiles pour se relever. Officiers et matelots 
alors sont saisis d'une ardeur extreme pour ac- 
complir ses ordres. La surexcitation est encore un 
dcueil. L'oflicier s'en mdfie, et la rdprime au besoin 
chez le matelot. Le flegme britannique ou hollan- 
dais, h d^faut de ('inspiration heureuse, spontandc 
qui distingue le caractfcre grec, est desirable pour 
apprecier sainement une situation pdrilleuse surgis- 
sant instantanement. 

Le vent du SE ne tient pas, bientot le calme 
survient, puis une brise de l'ouest s'dlfcve et fait 
cesser la pluie. Le 30 juillet : Latitude : 34° S; 
longitude, 16° 0. Nous sommes tout-k-fait dans la 
region des vents g&a^raux de l'ouest qui, h cette 
^poque de l'annde, en hiver, sont fr&juemment 
charges de temp&es. Ces vents favorables doivent 
nous porter sur le meme paralfclle de 34 k 35 de- 
gr& S & peu prfcs, jusqu'au mdridien du detroit de 



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— 169*— 

la Sonde, nous faire parcourir d'un trait environ 
1800 lieues. En prevision des coups de vent dont 
sans doute nous serons gratifies pendant tout ce 
temps, on soulage le navire qu'une haute mature 
fatigue dans de pareils moments, en degr&mt les 
perroquets, devant et derrifcre, le clin-foc, et en 
calant leurs mats qui sont places sur le pont, en 
drome; l'arrimage est verifie; les charpentiers cal- 
fatent les coutures des serre-bauquifcres. Le 31 juil- 
let, il vente grand frais du SO, la mer est grosse ; 
quoique courant vent largue, nous sommes obliges 
de prendre des ris dans les huniers, le ris des 
basses voiles; le navire fatigue beaucoup. Le vent 
mollit le l er aout, pour forcer de nouveau le 2, et 
sauter du ONO au OSO pendant la nuit.Calmele3, 
dans la journde; h la suite d'une brume, forte brise 
du NE ralliant peu h peu le NO et passant au ONO, 
le 5, par beau temps et belle brise. Dans ces pa- 
rages, il est bien rare que la mer soil belle ; une 
longue houle de la partie de Touest subsiste ordi- 
nairement pendant les acalmies. Grand frais de 
vent, le 6 ; temp&e avec rafales, eclairs partout, 
grains violents, grele, pluie et trfcs grosse mer,le 7. 
Sous la misaine, son ris pris ; le petit hunier au 
bas ris; et le grand hunier, trois ris pris. Nous 
filons de 8 k 9 noeuds, trois lieues k Theure. Le 8, 
m6me temps, seulement le vent passe au OSO et 
au SO. Le navire fatigue considdrablement et fait 
beaucoup d'eau; pompe souvent, et, entr'autres, de 
2 h 4 heures continuellement, pour franchir la 
pompe. Ce jour-lk, notre latitude est de 38° S, et 
notre longitude, de 17° Est, nous doublons le cap 

is 



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— 170 — 

de Bonne-Esperance & grande distance, h environ 
3 degr&s, 60 lieues. La temp£te continue avec une 
lfcgfcre intermittence, jusqu'au 11, ou elle force en- 
core; nous fuyons devant le temps, sous la misaine 
et le grand hunier seuleraent, avec tous leurs ris 
pris, le vent dtant ONO. 

Pendant ces jours de danse ddsordonnde, la re- 
gularity de la vie du bord est moins atteinte que ne 
serait tent£ de le supposer celui qui est Stranger a 
la vie du bord. Le roulis est tel qu'on est moins 
fatigue a travailler qu'Ji ne rien faire; cependant la 
besogne n'est pas grande, on doit surtout veiller. 
Pour avoir du repos, il faut se mettre au lit et en- 
core, si bien qu'on s'y coince, on y est roule. Cha- 
cun s'occupe done k sa manifcre, malgrd les gigan- 
tesques oscillations du batiment; d'un autre cotd, le 
cuisinier, le maitre d'hotel et leurs aides ne nous 
raaltraitent pas trop; k table, oil M. Pasquini ne 
parait pas et pour cause, M. Nagelmaekers seul est 
maladroit; mais apr&s avoir quelquefois mal ar- 
range son voisin, il se corrige bientot. La prome- 
nade surle pont est toujours possible, avec des temps 
d'arret, des ecarts, des embard^es. Charme de par- 
venir encore h faire exactement des observations de 
la hauteur du soleil pour calculer la position du 
navire, je suis tentd de vouloir davantage; e'est 
pourquoi je m'exerce k refaire Impure la plus diffi- 
cile du cours de geom&rie descriptive a l'ecole mi- 
litaire, pour la perspective et les ombres, Tepure 
des arcades; j'ai la satisfaction de la reussir com- 
plement. 



"^ 



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— 171 — 

Le temps se modfcre; le vent passe au Nord puis 
au NE, le 12; gros temps du SE, le 14; calme, le 
15; forte brise du NE, le 16, le 17 ; belle brise va- 
riable du Nord au NNE, le 18, 19, 20, 21 ; nous 
guindons les mats de perroquet, de clin-foc, et r&a- 
blissons leurs voiles; le 22, le vent saute cap pour 
cap, au SSO, par un temps pluvieux. II revient a 
l'Est, au SE, le 23; nous dchangeons, vers midi, 
par signaux, notre longitude avec celle du trois- 
mats barque Gertrude, d'Amsterdam, allant a Ba- 
tavia et ayant 81 jours de mer, 8 jours de moins 
que nous; sa longitude est de 69° 5'; la notre : 
69° 9'. La brise d'Est persiste le 24, 25, 26, mais 
le temps s'embellit tout k fait ; elle passe au Nord, 
au NO, h. FOuest, les 27 et 28; le temps ldgfcre- 
ment brumeux, sMclaircit : k 6 heures 3/4 du matin 
du 28, nous apercevons terre, Tile d' Amsterdam, 
dont nous relevons la pointe Est dans le SO 3/4 
S p. c, h une douzaine de lieues de distance. Beau 
temps, jolie brise du NNO au Nord, et belle mer, 
du 28 aout au 2 septembre. Ce jour-lk, par 33° S. 
et 95° Est, le temps et le vent deviennent trfcs va- 
riables, nous sortons des vents d'ouest; ils restent 
variables jusqu'au 8 septembre oil , par 23° S et 
103° E, nous entrons dans l'aliz^ du SE, qui debute 
par nous forcer a prendre des ris; le temps se mo- 
dfere le 11, est superbe le 12; vers 11 heures du 
soir, nous apercevons File de Christmas; la nuit est 
splendide, les lignes de Tile se dessinent parfaite- 
ment sur le ciel etoile; k minuit, sa pointe Nord : 
NNE 1/2 E, sa pointe Sud : ENE 1/2 N; nous en 
sommes & une distance de 3 lieues. La brise force, 



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— 172 — 

le 12; pris trois ris dans les huniers. Mis en panne 
dans la nuit du 13 au 14, par temps couvert, forte 
brise d'ESE et belle mer. A 6 heures du matin, 
terre dans le NE; mis le cap au Nord, largue les 
ris. A midi, la pointe Sud-Est de Java (Java Head) : 
NO 3/4 N, la pointe Ouest de Tile de Clap dans 
FEst; nous entrons dans le d&roit de la Sonde. 

L^motion que j'eprouve en revoyant ce detroit 
est plus grande encore que celle que je ressentis 
h mon premier voyage. Mes sensations sont plus 
nettes maintenant; je ne suis plus frappd d'etonne- 
ment, je suis frappd d'admiration. Depuis quatre 
mois, nous avons aper^u trois fois terre, mais h 
grande distance, imparfaitement; il n'y avait Ik 
qu'une occasion d'exciter en nous le ddsir de revoir, 
de contempler cette nature lointaine, dans ses as- 
pects grandioses et mystdrieux. Les circonstances 
de la navigation ajoutent encore h ma surexcitation. 
Par une vitesse de 8 h 9 noeuds, alors que tout 
vibre sous la pression de la brise favorable, nous 
doublons le cap Java; en quelques minutes, nous 
nous trouvons soustraits h Taction de la longue 
houle de Tocean; cotoyant de prfcs les rives ver- 
doyantes, le Macassar s'avance, leste, joyeux, fr£- 
missant dans le Princess Channel, formd dans le 
d&roit de la Sonde, par Tile du Prince et la cote 
de Java ; la vegetation nous embaume de ses par- 
fums, les hautes raontagnes caressent nos regards; 
nos ames se dilatent, s'epanouissent; cependant il 
faut veiller, chacun est ifc son poste; la mature 
craque, le greement gemit; la drisse du grand foe 
se brise, le bout-dehors de clin-foc se casse; mais 



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— 173 — 

un navire bien commande profite toujours des avan- 
tages qu'il rencontre pour avancer, fut-ce au prix 
ou pour mieux dire au risque de quelques avaries ; 
les avaries que nous dprouvons sont peu impor- 
tantes; imm&liatement,on s'occupe de les reparer. 
Voici d£jk Tile de Crakatoa et son pic majes- 
tueux. Cependant, pour la nuit, nous prenons des 
precautions; les perroquets, basses-voiles, goelette, 
brigantine sont carguds et les huniers mis au bas 
ris. La brise tombe. Avant le jour, nous retablis- 
sons la voilure; k 3 heures, du 15, atteint la rade 
d'Anyer ou, par suite de calme, nous n'avons pas 
besoin de raettre en panne pour permettre aux em- 
barcations malaises de venir k bord nous vendre des 
vivres. Les vivres frais que nous nous procurons ne 
me procurent pas autant de satisfaction qu'k mon 
premier voyage, et cela se congoit : alors nous 
etions mal nourris, maintenant notre table, sans 
etre succulente, est presque toujours confortable. 

Nous avons dit que dans la mer de Java ou nous 
entrons le 16 septembre, la mousson est sfcche de 
mai a novembre et souffle du Sud-Est; qu'au con- 
traire, k cette epoque de Fannie et durant ces 
m6mes mois, la mousson est Sud-Ouest et humide, 
dans la mer de Chine. Pour nous rendre de la mer 
de Java a Syngapore oil nous allons d'abord, parce 
que Syngapore est un port franc ou les produits de 
notre cargaison peuvent plus facilement qu'ailleurs 
trouver un dcoulement, nous n'avons pas, comme 
le voyage precedent, k lutter contre un courant 
contraire. Cependant parfois la mousson du Sud- 

15* 



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— 174 — 

Est est faible, variable, k grains, charg^e d'orages, 
nous sommes forces de venir au mouillage. A raidi 
du 17, les Deux Frbres, dans le SSO 3/4 S, dis- 
tance : 4 lieues et demie. Mouilte par 10 brasses 
de fond, dans la nuit du 17 au 18; lev£ l'ancre a 
5 heures du matin. La nuit suivante, meme ma- 
noeuvre, &ant entre les lies Leal et Lepat. Pendant 
celle du 19 au 20, nous faisons le detroit de Gas- 
par, par une jolie brise d'Est et un temps orageux. 
All heures, le pic de Gaspar 1/4 SO, distance : 
8 milles. A minuit, ce mfime pic : SSO 1/2 0. Le 
21, eclairs, grains, pluie, saute de vent; nous pas- 
sons la ligne, et, en m£me temps, de la mousson de 
Java dans celle de Chine. Vers 9 heures du matin, 
du 22, des grains violents du vent et de dessous le 
vent avec pluie, nous forcent k mouiller par 

25 brasses de fond, jusqu'k une heure. Le pic de 
Tile Bintang SO 1/2 S, k grande distance, au cou- 
cherdu soleil. De 7 h. 15' k 1 h. 30', mouilld par 
28 brasses egalement, le 23 ; observe un courant 
de 1 1/2 mille portant au Nord; fait route pour le 
d&roit de Syngapore. Au coucher du soleil Saddle : 

5 18° 0; pointe Barbucit : S 85° 0. A Tancre, par 

26 brasses de fond dans la nuit du 23 au 24 ; cou- 
rant du SO, vitesse : 2 noeuds. Par une petite brise 
du ONO variable et in^gale, louvoye sous toutes 
voiles, passd au vent de Pedro Branca. Vers 

6 heures du soir, ayant la pointe Romania NO 1/4 
N, Pedro Branca Est, mouilld par 10 brasses de 
fond devant 45 brasses de chaine. Observe des 
marges rdgulifcres du NE et du SO, d'une force de 
2 k 2 1/2 nceuds. Evit<$ de flot k 5 heures du ma- 



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— 178 — 

tin. Appareille. Manoeuvre d'aprfes les passes et 
suivant une brise variable, pour atteindre la rade 
de Syngapore. Vers 3 heures, un grain venant de 
I'arri&re nous y porte. Serrd les perroquets, degree 
les cacatois, cargu^ les basses voiles, amen£ le6 
huniers. Relfcvements du mouillage : MM du pavil- 
ion du gouverneur ONO ; fie du Signal : S 1/2 ; 
8 brasses de fond. — 12 jours de voyage depuis 
notre entree dans le d&roit de la Sonde, 128 jours 
depuis notre depart d'Anvers. 

La satisfaction que j'dprouve en revoyant cette 
belle rade enserrde par de petites ties aux collines 
verdoyantes, oil se montrent des navires de toutes 
les nations et sillonn^e par de nombreuses embar- 
cations, artistement ddcoupees, n'est pas facile a 
dire. Syngapore n'a de grandiose que sa rade; la 
nature n'y presente aucun de ses aspects imposants ; 
mais son site est enchanteur, Fair y est d'une purete 
extraordinaire, et le climat, quoique chaud et sujet 
a de fr&juentes variations, des plus sain. Les varia- 
tions proviennent de grains assez frequents mais 
de peu de durde; ces grains sont de v^ritables coups 
de tbuet de vent ou de pluie qui rompent la mono- 
tonie des habitudes, donnent k la vie du charme, 
de la variete, reposent des ardeurs, des fatigues, et 
ajoutent k la beautd de la vegetation, a l'gclat du 
jour, k la soavet^ des nuits. Bien que la ville ait 
de Panimation, que sa population indigene, melange 
d'Indous et de Chinois, presente, dans ses quartiers 
respectifs, aux environs des temples et des pagodes, 
un coup d'oeil unique; que la promenade, au quar- 
Uer europfea, le long de la mer, avec ses grands 



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— 176 — 

arbres et ses voitures si lestement conduites par 
des coureurs ou cochers k pied soit fort altrayante ; 
que nous soyons d&ireux de revoir nos anciennes 
connaissances, M. Whampoo, le negotiant chinois, 
M. Dutronquoi, notre compatriote h6telier, cepen- 
dant la rade est si animee, si interessante par les 
nombreux departs et arrivages de navires, les visi- 
teurs et les marchands de toutes sortes qui viennent 
k bord vendre ou ^changer, que nous n'eprouvons 
pas le d&ir de descendre k terre imm&iiatement. 
Au mouillage se trouve la corvette fran^aise la Vic- 
torieuse, de la division des mers de Chine. Officiers 
de la marine militaire remplissant k bord d'un bati- 
ment marchand les fonctions d'officiers de com- 
merce, nous sommes peu disposes a nous lier avec 
P&at-major de ce navire. Mais Thomme propose et 
Dieu dispose. Cet &at-major qui nous connait dejk 
par les rapports que nous avons eus avec ceux de 
la Sabine et de la Sarcelle et avec la population de 
Syngapore, desire fraterniser avec nous. A peine 
debarques chez M. Dutronquoi avec quelques-uns 
de mes camarades, plusieurs aspirants viennent k 
nous ou plutot disent de nous des choses si flat- 
teuses en notre presence, que je me vois force de 
repondre k leur amabilitd. Le lendemain, M. de 
Mauduit, Taspirant le plus ancien, m^crit, au nom 
des siens, pour m'inviter k diner avec Tun de mes 
camarades, k bord de la corvette. 

La lettre de M. de Mauduit exprimait le regret 
de ne pouvoir nous inviter tous, k cause de l'exi- 
gu'itd du poste des elfcves de la Victorieuse. On n'a 



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— 177 — 

pas idee (Tune pareille exiguite. La table dressee et 
tout le monde assis, personne ne peut bouger. Le 
service se fait sans que le gargon penfetre dans Tin- 
tdrieur, et il se fait fort bien cependant. II y a de la 
vaisselle, de l'argenterie, du coup d'oeil; evidem- 
ment ces messieurs ont emprunt£ h la table du 
commandant et&celle des offlciers une partie de leur 
luxe, pour nous faire honneur. Mais il rfegne une 
chaleur d'enfer. Pour la combattre, nos botes nous 
engagent h nous mettre h Taise, et nous donnent 
Texemple; nous voici dans le simple appareil, en 
chemise, en pantalon, et cela sans manquer au de- 
corum, sans prendre un ton trivial, familier; nous 
agissons d'aprfes les circonstances; d'ailleurs Pes- 
prit remplace ce qui nous manque. Chez les Fran- 
gais de bonne compagnie seulement se rencontre a 
ce point Tart d'allier le sans-g6ne au savoir vivre. 
La plupart des 6\k\es sont des jeunes gens de 
famille noble ou riche; Tun d'eux, M. Lacave-La- 
plagne, est fils du ministre des finances. Si le diner 
a bonne mine, il s'en faut que les plats soient tous 
succulents. La viande est coriace endiable. Puis Fair 
manque, le seul hublot qui traverse la muraille du 
navire, est en ce moment tout h fait insuffisant. Ce 
n'est pas un repas,c'est un bain que nous prenons. 
Raison de plus pour rire, et nous ne laissons pas 
echapper foccasion. Le cafe est servi sur le pont, 
oil nous faisons la connaissance du second et des 
offlciers; avant d'y monter, nous avons sans hesiter 
accept^ Tinvitation faite par ces messieurs de chan- 
ger de linge, le ndtre dtant comme si nous sor- 
tions de l'eau.La Victorieuse est une corvette de 24, 



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— 178 — 

a batterie barbette, dont la batterie se trouve sur le 
pont, ce qui £gaie, anime notre reunion; tout en 
causant, nous examinons comment le service se fait 
et les diverses installations, armements. Le com- 
mandant, M. le capitaine de frigate Rigault de Ge- 
nouilly, n'est pas 5 bord pour le quart d'heure.Une 
chose me frappe dans Pdquipage : la diversity et 
Mrangetd du langage; il y a Ik des Bretons et des 
Proven^aux tout h fait incompr&iensibles. La cor- 
vette est admirablement tenue; il rfegne entre les 
matelots, les officiers et aspirants un ton cordial, 
aimable et cependant toujours convenable, toujours 
conforme aux exigences de la discipline, une har- 
monie qui fait plaisir & voir. Le matelot se sen- 
tant aim£, apprecte de ses chefs, en est heureux et 
fier, la gaite se montre en lui, une gaW contenue, 
qui donne de l'essor a son intelligence naturelle et 
stimule son d^vouement. Par la sociability qui le 
distingue entre tous, le caract&re fran^ais parvient 
a accorder, dans les relations les plus difficiles de 
la vie du bord, le sentiment de l'egalite k celui de 
la discipline. Ce r&ultat doit fitre attribue sans 
doutcaux traditions maritimes, aux obligations im- 
poses par le souvenir de glorieux d&astres, k la 
ndcessit^ de se faire chacun des concessions pour 
tenir haut le drapeau national en toute occasion, au 
sentiment du devoir. L'amour de la patrie est plus 
vivace quand on est loin d'elle; on lui sacrifle plus 
ais&nent; par cela m&ne il grandit en nous. 

Nos rapports avec l'etat-major de la Victorieuse 
sont en general moins officiels mais plus rationnels, 
plus conformes k notre mission commerciale, que 



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— 179 — 

ceux que nous avons eus ayec l'etat-major de la Sa- 
bine et de la Sarcelle, a notre voyage precedent. Le 
Macassar portait alors indument la damme couple, 
la flamme du navire de guerre, ce qui n'a plus lieu 
maintenant. Par suite de cet insigne, des rapports 
officiels peu reguliers s'etaient etablis, qui nous g6- 
naient mutuellement. Aujourd'hui, les commandants 
ne se rendent plus visite, ce qui ne nous empfiche 
pas de fraterniser avec nos camarades,les aspirants 
et officiers de la Victorieuse comme avec ceux de la 
Sabine et de la Sarcelle. Nous leur rendons poli- 
tesse pour politesse, et cela sans nous gener, car 
nous sommes installs a bord beaucoup mieux 
qu'eux. Leur presence parmi nous, apporte naturel- 
lement une trfcve dont nous sommes heureux, aux 
dissentiments qui k tout propos dclatent entre le 
commandant et le second. Le commandant de la 
corvette est presque toujours h terre, le notre 
aussi, nous en profitons pour fraterniser librement. 
Ce M. Rigault de Genouilly, qui plus tard devint 
amiral et fut longtemps ministre de la marine sous 
l'empire, etait alors un homme jeune encore, mince, 
elance, peu communicatif, de tournure aristocra- 
tique, bien vu et estimd de son equipage; tout en 
ayant l'air de ne pas s'occuper de son navire, il re- 
pr&entait dignement sa nation. Neanmoins, si bril- 
lamment que fut tenue la Victorieuse, le petit brick 
anglais YArlequin, de Tescadre blanche, qui vint 
mouiller sur rade quelques jours aprfes notre arri- 
v£e, nous etonna par ses fibres allures et sa gentil- 
lesse, son audace et sa dexterite. 



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— 180 — 

Le mardi 7 octobre 1845, k cinq heures du ma- 
tin, \e\6 Tancre, quitte la rade de Syngapore, par 
faible brise de terre, toutes voiles dehors, fait route 
pour Manille. Echange le salut du pavilion, avec la 
corvette fran^aise la Victorieuse. A midi, du 8, le 
pic de Barbucit : 0. 1/2 S, Pedro Branca : SSO, 
ce qui nous met par 104° 2' Longitude Est, et 1° 
25' Latitude Nord. A midi, du 9, la pointe Nord 
de Pulo Aor : OSO 1/2 0, et Pulo Domar : ENE 
1/2 N. — Nous voici dans la mer de Chine. Nous 
nous attendons k une mauvaise traversde, car nous 
sommes k Tepoque oil la mousson change, ou le 
temps et le vent sont trfcs variables, tantdt beaux, 
favorables, tantot contraires, mena^ants, souvent 
meles d'acalmies, et parfois charges de tempetes, 
voire meme d'ouragans, de typhons. Ces craintes ou 
plutot ces previsions se realisent; peu k peu nous 
eprouvons de tout cela. 

Par faible brise variable, le temps est beau le 9; 
charge et k grains, avec pluie, orage, le 10, le 11 ; 
revient au beau, le 12; et ainsi de suite. Le 13, 
matin, mouille Tancre a jet pour faire venir le na- 
vire au vent; le navire evite, leve Tancre; sondd : 
20 brasses, et observe un courant portant au Sud- 
Ouest. Nous avions pris notre point de depart, le 
10, a huit heures du matin, en relevant Brother : 
SE 1/2 S, et le pic de Middel Anambas : SSE 1/8 E; 
nous en prenons un nouveau k midi, du 15, ayant 
Pulo Condor et les ilots Battenat et Giovac en vue. 
A mesure que nous avancons, la navigation devient 
plus fatigante, et meme plus dangereuse, car, outre 
les grains, les coups de vent, il rfcgne des couranls 



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— 181 — 

difficiles a apprecier, le ciel reste parfois charge, 
pluvieux assez longtemps, il y a impossibility 
d'observer les astres. Le 21 septembre, par 13° 
et 117° E, forte brise du OSO au SSE, nous re- 
cevons un grain qui nous oblige de fuir vent 
arrifere pendant quelques instants, toutes voiles ser- 
rees ou cargu&s, puis de mettre les huniers au bas 
durant plusieurs heures. Le 22, calme, pendant ia 
journ^e; une jolie brise d'ouest s'&fcve le soir, et 
fraichit pendant la nuit. Par grand frais du NO, 
essayd d'attdrir, d'entrer dans la baie de Manille, le 
23, matin ; k ce moment, le temps se gate lout h 
fait, devient pluvieux, force jusqu'k la temp&e. Pour 
nous relever, nous sommes obliges de torcher de 
toile, de risquer la mature. Heureusement tout tient 
bon. Mais la mer augmente et la tempete aussi, les 
grains se succfcdent avec violence, il faut serrer les 
voiles. Sous le grand hunier seul, tous ses ris pris. 
Remplace la misaine d&hiree en la carguant, ce 
qui est un tour de force, par un pareil temps. A 
midi du 23, Latitude : 13° 46' N, Longitude : 
119° 46' E. Ddcid&nent notre position devient cri- 
tique. La temp&e nous jette sur terre, et le courant 
nous drosse sur des roches. Le vent souffle du NO 
1/4 0; son action, jointe a celle de la mer, nous 
occasionne 5 k 6 points de derive, nous porte de 
3 h 4 lieues dans le SSE environ, par quart. C'est 
diabolique. Voici la nuit, et le temps ne s'am&iore 
pas. A la lueur des Eclairs, on regarde sous le vent, 
si Ton ne voit pas encore les brisants. N'ayant pas 
pris des observations, ni reconnu terre, il nous est 
impossible de mesurer le courant, de savoir au juste 

46 



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— 182 — 

oil nous nous trouvons. Chacun comprend si bien 
la situation, meme les raatelots, que personne ne 
parle. On s'attend k tout. Le docteur, M. Van Til- 
borgh, s'enferme dans sa chambre; ayant souvent 
fait naufrage, il est considere comme une sorte d'oi- 
seau de mauvais augure par Fequipage, qui semble 
vouloir le jeter ;\ Teau pour se d^barrasser du mau- 
vais sort. En d'autres moments, cela serait risible^ 
ici, cette superstition nous attriste. Le comptable, 
M. Pasquini, est malade, tant le Macassar se de- 
mfcne; il est couch^ tout habilte et s'est attach^ sa 
comptabilit<5 k la ceinture, pour prouver qu'elle est 
en etat, le cas echeant. Comme chacun de nous, 
M. Nagelmaekers fait bonne contenance. Aprfcs etre 
rcste sur le pont h m^carquiller inutilement les 
yeux j usque vers dix heures, voyant que je m'enerve 
ainsi, que le temps ne fait pas mine de vouloir 
changer, et n'ayant du reste plus d'espoir que dans 
Finfluence du lever de la lune, sur le temps, lever 
qui doit avoir lieu vers minuit, je descends et me 
jette sur un des canapes du salon, oil je dors bien 
tranquillement. A minuit, Ton m^veille pour pren- 
dre part h un conseil reuni h Teffet de deliberer sur 
la question de savoir s'il convient de virer de bord. 
Je vote pour le virement, lequel est a peine execute 
que le vent change et le temps s'ameliore soudaine- 
ment; — nous sommes sauves! 

Par une pareille nuit, si le navire avait touche, 
c'eiit die fait de nous presque instantanement. 

Le vent passe au Sud-Ouest d'abord, rallie bien- 
tot le Sud, puis le Sud-Est. Pour nous relever, nous 
courons 17' NNO \ 0; ensuite nous faisons, en 



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— 183 — 

route : N 1/4 NE, 38'; a midi du 24, nous relevons 
la pointe N de Mindoro : E i S, le milieu de Tile 
des Chevres : N 1/2 E. De la nous concluons la 
position que nous avions h minuit : nous etions 
alors h 2 lieues des roches; si le changement dans 
le temps s'etait produit deux heures plus tard, le 
Macassar se serai t perdu corps et biens. 

Le danger est passe, mais cependant nous ne 
sommes pas encore au bout de nos peines. Le 25, 
la tempete recommence, nous voici de nouveau a 
la cape, forces de diminuer de toile jusqu'a nous 
irouver encore sous le grand hunier seul, avec tous 
ses ris pris. Le ventvarie du Sud au SSO; comme 
il ne bat plus en cote, nous sommes k raise; d'ail- 
leurs nous nous trouvons assez loin de terre. Le 
temps reste a grains, le 26, mais les rafales ont 
moins de force. A six heures du soir, terre en vue, 
File de Lu^on ; releve Tilot du cap Capones : NE 
1/2 E, et le mont Marivelles : E. 1/4 SE. Trfcs beau 
temps, jolie brise du SE, houle du SO. Faible brise 
variable du SE au NE, le 27 et le 28. A midi, du 
28, Latitude : 14° 14' N; Longitude : 120° 12' E; 
la pointe Nord de Tile de Corigidor : ENE i N, et 
Tile de la Fortune : SE 1/4 E. Courant contraire. 
Louvoye, presque calme, le 29; vers huit heures 
du soir, mouille a l'entree de la baie de Manille. 
Courant de 1 noeud portant au SO. Leve Tancre le 
lendemain matin, a sept heures. Appareille, le 31, 
a cinq heures du matin, et mouille en rade de Ma- 
nille par 5 brasses de fond egalement, vers huit 
heures. 



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— 184 — 

Sur rade se trouve la Sabine, notre ancienne 
connaissance. Avant m6me que le Macassar soit a 
I'ancre, le canot-major de la corvette quitte le bord, 
un des officiers vient nous adresser les felicitations 
et compliments du commandant, M. le capitaine de 
vaisseau Gudrin, auxquels notre commandant s'em- 
presse de r^pondre en faisant lui-meme une visite 
a bord de la Sabine. Depuis notre dernier voyage, 
que de clioses nous avons a nous dire, nos cama- 
rades francais et nous ! Nous sommes pour eux en 
quelque sorte des echos de la vie en Europe, des 
souvenirs. lis nous apprennent Pexpedition contre 
les pirates des iles Soloo k laquelle la mort de Tun 
d'eux, du comte de Meynard, enseigne de vaisseau, 
officier distingue et camarade charmant, assassine 
par ces sauvages dans une visite qu'il fit k Tune de 
leurs iles, vient de donner lieu. Pour accompli r 
cette expedition, une partie des Equipages de la 
Sabine et de VAlcmhxe furent employes dans des 
baleaux qui donnferent la chasse aux pirates, pen- 
dant que les deux corvettes d&ruisaient plusieurs 
de leurs Itablissements. 

Ge n'est pas non plus sans satisfaction, cela va 
sans dire, que nous revoyons cette bonne ville de 
Manille avec ses faubourgs populeux et sa popula- 
tion pittoresque, aux moeurs simples et douces, au 
commerce sur et facile; cette baie immense, la plus 
grande de toutes celles qui sont vraiment fermdes, 
abrit<5es; nos passagers du voyage precedent, 
M. Lanoy, le consul g&idral beige, et sa famille. 
La vie du marin est remplie demotions k la fois 
vives, profondes, et de natures diverses, opposees; 



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— 188 — 

de hauls et de bas par lesquels l'homrae se forme 
tout particulifcrement pour la pens^e et pour Tac- 
tion. 

Les instructions donnees cette fois par l'arma- 
teur, pour le chargement, ne nous permettent pas 
d'obtenir facilement une cargaison de retour. Notre 
s^jour h Manille se prolonge pendant prfcs de deux 
mois. La Sabine quitte avant nous. Le terme de sa 
croisifere de cinq ans dans les mers de Chine, est 
prfcs d'expirer. Quelques-uns de nos offlciers as- 
sistant h son bord k Tappareillage, manoeuvre faite 
avec ordre, avec aisance, dont nous apprdcions 
la beautd, el qui nous sert en quelque sorte de 
lecon en nous rappelant notre veritable mdtier. 

Les offlciers fran^ais ont eu l'amabilitd de nous 
introduire dans quelques families bourgeoises, ou 
ils laissent d'excellents souvenirs; aprfcs leur de- 
part nous y sommes recus cordialement, non qu'on 
se mette en frais pour nous, ce n'est pas rhabitude 
pour personne, mais par la confiance et ramitte 
qu'on nous t&noigne, ce qui vaut mieux. Dans Tune 
d'elles, de sang tegfcrement mele, oil nous allons 
souvent passer la soiree, deux jeunes filles gra- 
cieuses, Tune svelte, fiancee, Blasa; l'autre, mi- 
gnonne, potelde, Dolorfcs, nous chantent naivement 
des airs du pays, en s'accompagnant de la guitare 
ou du piano. Par contre, nous leur apprenons la 
polka, qui en ce moment fait partout fureur. La 
le^on donnee en presence des parents, est du plus 
grand sans-gene. Ces jeunes personnes sont en cos- 
tume indien, trfcs l^ger. En Europe, cela paraitrait 
inconvenant; ici, personne n'y voit du mal. & Honni 

16* 



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— 186 — 

soit qui mal y pense. » Par nous la polka est intro- 
duite a Manille, dans cette intdressante societe. Un 
jour, le commandant, embarrass^ de repondre a 
toutes les politesses qu'il recoit, invite en riant ces 
dames et leurs families a venir danser a bord du 
Macassar. Son invitation est acceptee avec empres- 
sement. Le jour est iixi. Un gentleman americain 
de nos amis et des leurs se charge de fournir les 
musiciens, l'orchestre. Nous faisons quelques ap- 
pr&s tout en croyant jusqu'au dernier moment a 
une plaisanterie. Ce n'est pas du tout une plaisan- 
terie, en r&tlitd il s'agit de donner un souper et un 
bal a plus de cinquante personnes sans nous 
compter. 

Tout contribue h nous faire croire que la fete 
projetee n'aura pas lieu, le ton dont les invitations 
ont etd faites, ses proportions, et puis le mauvais 
temps. Fixee au dimanche, pendant la journee du 
samedi, une queue de typhon se dechaine sur la 
baie; la foudre tombe sur un navire auquel elle en- 
lfcve le grand mat de hune; les communications avec 
la terre se trouvent interrompues. Dans cette tour- 
mente le Macassar tient bon sur une seule ancre, 
mais dont la chaine est presque entifcrement filee; 
lamerdeferle a bord comme en plein ocean; le temps 
se calme durant la nuit. Au jour, chaque navire re- 
pare ses avaries,ses desordres; la rade reprend peu 
a peu sa physionomie accoutumee; toutefois la houle 
persiste, les navires roulent a qui mieux mieux; 
malgre que la journee soit calme, le roulis ne dis- 
continue pas ; on ne peut done guere supposer que 



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— 187 — 

ces dames s'exposeront aux atteintes du mal de mer 
pour venir danser k bord; oui, mais cependant, « ce 
que femme veut... » 

M. Van Schoubroeck, notre chef de gamelle, et le 
commandant, notre chef de table, prennent quel- 
ques precautions culinaires et font certains apprets : 
le pont, entre le grand mat et la dunette, est de- 
blaye; les caronades sont portees vers Tavant; aux 
tentes bien tendues sont suspendus des lustres for- 
mds de faisceaux de bai'onnettes ; k l'aide de nos 
armes, de nos pavilions, nous faisons des tro- 
phees; dans notre salon, la table est dress^e pour 
un souper de vingt-cinq couverts. Ces mesures 
prises, nous attendons l^venement de pied ferme. 
Un peu aprfcs le coucher du soleil, fatigues de re- 
garder k travers nos longues vues chaque embarca- 
tion sortant de la rivifere pour y d&ouvrir notre 
monde, nous voyons tout k coup ddboucher une 
embarcation oil nous comptons un assez grand 
nombre de personnes, mais ce sont des hommes; 
elle est suivie k quelque distance de une, de deux, 
de trois, de quatre, de cinq, de six, de sept autres 
oil les dames sont en majority. Ddcidement ce sont 
bien la nos gens et beaucoup plus nombreux que 
nous le supposions, il s'agit de completer les appr&s 
au plus tot. Une chose nous embarrasse, Tembar- 
quement,surtout pour les dames. Le Macassar con- 
tinue k rouler de manifcre a noyer a chaque coup 
une bonne partie de Fescalier, dont Tusage est dan- 
gereux pour qui n'a pas le pied mar in. Vite un car- 
tahu est frappe au bout de la grande vergue, k 
Textr&nite duquel se trouve fixe un fauteuil soi- 



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— 188 — 

gneusementsuspendu, qu'on ramfcne a bord par un 
autre cartahu. Cette installation ddjk prete au mo- 
ment oil la petite flottille arrive le long du bord, 
loin d'effrayer ces dames, excite leur gaite.Chacune 
d'elles s'assied hardiment dans le fauteuil, est his- 
s& main sur main au coup de sifflet du maitre 
d'dquipage, k une assez grande hauteur, puis par- 
court une autre trajectoire qui nous l'amfene k bord 
ou nous nous empressons de lui presenter nos horn- 
mages. Les messieurs viennent aprfcs, par le m£me 
chemin. Ce petit incident et ceux du souper, op£r£ 
en deux fois et oil chaque offlcier est oblige de faire 
en quelque sorte Foffice de gar^on, mettent chacun 
en belle humeur. Le gentleman americain, notre 
ami, qui s'est charge de la musique, a bien fait les 
choses; un petit orchestre, pas mauvais du tout, 
compose de sept musiciens,et place sur la dunette, 
contribue k notre entrain; le pont est dclaire jus- 
qu'au gaillard d'avant; les danseurs pour la valse, 
la polka, le galop, en font usage dans toute son 
Vendue; Equipage, en blanc, est rangd, assis sur 
les bastingages, le gaillard ; la f$te marche k mer- 
veille et si bien que les effets du roulis ne sont 
funestes pour personne.Le plus grand succ£s,Blasa 
et Dolorts,ces deux charmantes soeurs, Tobtiennent 
incontestablement. Cependant, au milieu de la joie, 
Dolores laisse parfois ^chapper de sinistres pressen- 
timents, que semblent d&nentir sa beaute fraiche et 
robuste, son air de bonheur et de sante; elle nous dit 
que la fifcvre Fatteint de temps en temps, et Penlfcvera 
prochainement. Nous nous r&rions, mais tielas! ses 
pressentiments ne doivent que trop t6t se realiser ! 



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— 189 — 

C'est un grand avantage, pour un voyageur, 
d'apprendre et de parler les langues avec facilite; 
cet avantage, je ne le possfcde pas ; la langue espa- 
gnole, usitee ici, je la comprends peu et la parle 
moins encore; noes camarades m'aident parfois a 
me tirer d'embarras; ils ont des jouissances que je 
n'ai pas; par contre, j'observe davantage. 

Malgr^ sa fiertd naturelle, TEspagnol aisement se 
rapproche des peuples soumis a sa domination, en 
adoptant des moeurs qu'il fait siennes et en attachant 
peu d'importance a la difference de races. Dans ses 
colonies, les alliances sont nombreuses et la fusion 
intime, la population presente une unit£ singulifcre, 
qui fait sa force. De \k I'&onnante stability du gou- 
vernement des Philippines, stabilite que n'ont pu 
alterer les dchos de revokes gigantesques dans les 
contrees voisines, en Chine et au Japon. Quoique 
par son affaissement, I'Espagne eut considdrable- 
ment perdu dc son prestige en Europe et meme dans 
ses possession, les colonies espagnolesde rAmdrique 
fussent certainement restees comme les Philippines 
fiddles a la mfcre-patrie, sans Tinfluence des Etats- 
Unis. Chose bizarre, le citoyen rdpublicain des 
Etats-Unis n'a pas, comme le citoyen royaliste espa- 
gnol, la souplesse ndcessaire pour s'assimiler une 
race ddchue en s'alliant avec elle; il semble avoir 
h6rit6 des instincts conqudrants, perdus par ce der- 
nier k la suite de sdvfcres lecons. Les indigenes de 
I'Amerique, les Peaux-rouges, sont presque entife- 
rement disparus, exterminds. Au contraire, les peu- 
ples que, dans ses possessions, I'Espagne n a pas 
soumis, ont &e laissds en liberie. Elle s'est con- 



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— 190 — * 

tentee de leur montrer sa force, de les obliger a la 
respecter. Mieux vaut douceur que violence. Dans 
le .rel&vement des races inferieures, TEspagne brille 
plus que toute autre nation. Loin d'infirmer cette 
veritd, Emancipation de ses colonies atteste que la 
fusion y fut complete, y permit la naissance d'un 
sentiment national qui, sans ['excitation occasionnee 
par les Etats-Unis, eut grandi lentement, pacifi- 
quement, de mani&re a rayonner sur les indigenes 
et h les amener progressivement h la civilisation . 
Par contre, il faut bien le reconnaitre, le senti- 
ment de dignite qui distingue la race anglo-saxonne 
produisit Emancipation des Etats-Unis, et les raa- 
gnifiques r&ultats de cette emancipation, une vie 
dlevee dans toutes lesautres contrees de l'Amdrique. 
Mais ce qui convient au Sud ne convient pas au 
Nord, telle forme de gouvernement sied k une popu- 
lation et non k une autre ; les luttes et les dissen- 
sions qui rfegnent entre les rdpubliques de PAme- 
rique centrale, de TAmerique du Sud et dans 
Tinterieur de ces Etats, font penser avec raison que 
leurs peuples eussent gagne en ne brisant pas en- 
tierement avec la mfere-patrie, en imitant Texemple 
de la population du Canada. 

Peu de jours apr&s la f£te de notre bord, k une 
fete d'une des princi pales paroisses du faubourg de 
Binondo, plusieurs de nos officiers recoivent un ac- 
cueil chaleureux, et sont etonnds de la profusion de 
raffraichissements qu'on leur offre,car ces habitants 
ont une sobriete dont ils s'ecartent rarement. S'ils 
sont sobres, en revanche ils jouent avec passion. 
Beaucoup ainsi perdent leur fortune. Une de leurs 



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— 494 — 

manures de jouer consiste en paris engages dans 
des combats de coqs. Chaque tagale a son coq, qu'il 
aime k la folie; pas une des embarcations qui vien- 
nentlelong du bord, m6me les chalands, qui n'ait 
son coq. Un simple coup d'oeil suffit k ces gens pour 
reconnoitre si un coq est courageux; k l'inspection 
des ecailles des pattes, ils savent en outre s'il est 
apte au combat; il est apte si les rangs interieurs 
des dcailles se composent d'une seule ^caille, ou 
bien de trois, et d'autant plus apte qu'il y a de 
rangs formes dans ces conditions. M. Nagelmaekers 
qui est presque toujours k terre, oil il habite I'hdtel 
Blanco, se passionne pour ces combats comme un 
veritable tagale. Un jour il revient a bord installer 
quelques-uns de ces guerriers qu'il a achetes et veut 
rapporter.L'un est grand, superbe, courageux, mais 
d'aprfcs la forme de ses ecailles, il n'est pas apte au 
combat, c'est-k-dire, sans doute, qu'il manie mal 
ses ^perons, dont les coups portent k faux; les 
autres sont plus petits; 1'un, bien marqud, perditsa 
queue a la bataille, ce qui ne 1'empeche pas de re- 
commencer k se battre, de tenir tete au grand; un 
autre, chetif, malade, est sup^rieurement ecaille. 
« Voilk le roi ! » s'ecrie en l'examinant le douanier 
du bord, tagale pur sang, « je vous le guerirai ! » En 
effet, parses soins, une huitaine de jours aprfcs, le 
coq est gu^ri. II n'a jamais pris part au combat et 
cependant ses camarades reconnaissent si bien sa 
superiority qu'ils refusent de lutter avec lui. N&tn- 
moins, encourage par les avantages qu'il vient de 
remporter sur d'autres, le grand coq se hasarde a 
accepter le combat ; sa vigueur est telle qu'il se tire 



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— 192 — 

assez bien d'affaire. Mais on arme de pointes d'acier 
les eperons des lutteurs. II ne recule pas. Apr£s 
une passe ou deux, le roi lui porte un coup dont il 
meurt presque sur-le-champ. Gette mort nous im- 
pressionne, M. Nagelmaekers particulifcrement. Les 
combats arm& sont proscrits. 

Aprfcs nous avoir int^ressds sou vent par leurs 
exploits durant notre traversee de Manille h Batavia 
et k Sourabaya, les coqs sont vendus par leur pro- 
pri&aire, dans cette dernifere locality avec bene- 
fice. 

La m&intelligence qui existe entre le comman- 
dant et le second finit par produire un dclat extre- 
mement regrettable, une provocation en duel de la 
part du second, k laquelle le commandant rdpond 
en suspendant cet officier de ses fonctions. Cette 
resolution lui est probableraent inspire par ce qui 
se passe h bord de la Sabine, oil le commandant 
Guerin, pour un cas analogue k celui-ci, suspendit 
r^cemment de ses fonctions le premier officier. Mais 
h bord de la corvette fran^aise, le commandant se 
tient dans son appartement, il a sa table k lui et 
fraye peu avec les officiers. A notre bord au con- 
traire, M. Swartz fait table et se tient constamment 
avec nous; il s'impose par sa conversation, de sorte 
que la position de M. Baillieu devient penible, dif- 
ficile, et lui enlfcve peu h peu sa liberty d'esprit. 
Ayant d^jk mentionn^ Tattitude de chaque officier 
et de M. Nagelmaekers, dans le conflit, je n'ajou- 
terai rien de plus h ce sujet; je ne redoute pas 
d'exprimer la vdrite, mais je crains de formule? 



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— 193 — 

des jugements; quand on n'est pas obligd de juger, 
il convient d'etre reserve; en outre, plusieurs de 
mes caraarades de voyage existent encore et il ne 
peut s'agir ici de poursuivre le redressement d'un 
tort, par consequent rien ne me force de m'expli- 
quer davantage; si par suite de ces managements, 
mon rdcit manque dlntdrSt, j'espfcre que le lecteur 
me tiendra compte de difficult^ insurmontables en 
se montrant indulgent. 

Avant de quitter Manille, j'accomplis une petite 
formality importante. D'aprfcs la loi, pour etre 
Beige, je suis force de declarer mon intention de 
le vouloir, dans Fannee qui suit ma majorite. Or, 
dans quelques jours, le 14 decembrej'aurai 22 ans; 
je me mets done en r&gle : M. le consul general 
Lanoy re^oit ma declaration et m'en donne acte en 
date du 7 ddcembre 1845. 

Le jour de la Noel, le Macassar quitte Manille k 
5 h. 1/2 du soir. M. Michel, qui remplit les fonc- 
tions de second, prend le quart de 12 k 4 heures; 
M. Van Schoubroeck, celui de 4 k 8 heures ; moi, 
celui de 8 k 12 ; le commandant veille quand il y a 
lieu, surtous les quarts. Un peu avant minuit, tout 
h coup nous touchons, sans dprouver une forte se- 
cousse. Ceci se passe sur mon quart, par une nuit 
obscure et une jolie brise du Sud-Est, toutes voiles 
dehors, le commandant etant sur le gaillard d'avant 
et moi sur la dunette, d'oii je fais exdeuter les ordres 
qu'il me donne, soit pour la manoeuvre, soit pour la 
route k suivre. Toucher est un accident grave. Heu- 
reusement, le temps est beau. Voici ce que dit le 
journal du bord : 

n 



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— 194 — 

« A 11 h. 45', courant au SO 1/4 S, pour sorlir 
de la baie par la passe Nord, touche sur deux 
brasses de fond de vase, sous les grands porte-hau- 
bans, h tribord; cargud et serrd toutes les voiles, 
mis la yole k Teau pour sonder tout autour du na- 
vire; tire plusieurs coups de canon pour faire venir 
une chaloupe de la marine espagnole, afln d'elonger 
une ancre. Releve du lieu ou nous touchons, la 
pointe NO de Corrdgidor : SSO 1/2 0, et la pointe 
Cancave : SO, p. c. Nous avions perdu de vue le 
feu de Maniile dans i'ENE J E p. c, h 9 h. 15'. Mis 
la drdme sur le pont, debarque le grand canot et la 
chaloupe, montd tous les grelins sur le pont, et pare 
deux ancres pour porter au large. La chaloupe et 
le grand canot font tellement d'eau qu'il est impos- 
sible de s'en servir sans y installer une ceinture de 
barils de galfcre (1). Fait une garniture de barils de 
galore k la chaloupe. Elonge une ancre a jet par la 
hanche du babord, sur 7 brasses de fond. Empeneld 
une autre ancre, vird au cabestan, raidi le grelin. 
A 8 heures, une felouque de guerre vient k bord 
pour nous porter secours. Elonge h 1'aide de la fe- 
louque, l'ancre de bossoir de babord par la hanche 
de babord et raidi le cable au cabestan. Raidi de 
temps en temps les cables de Tancre de bossoir et 
de Tancre k jet. La marde monte et le navire ne 
fait pas d'eau. 

« Brise fraiche du Nord-Est. Vers 2 heures, force 



(1) A cause de l^tat de sdcheresse oil ils ont 616 laiss£s, 
leurs coutures se sont ouvcrtes. 



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— 195 — 

sur les grelins et mis le navire k flot. Levd les deux 
ancres h jet, h l'aide de la felouque. Evitd sur l'ancre 
de bossoir, etc. » 

Nous appareillons vers 4 heures, le vendredi 
26 d&embre. 

Le Macassar ayant touchE, doit etre visits dans 
le port prochain, pour que, le cas ech&mt, c'est-k- 
dire s'il survient des avaries au navire, a la cargai- 
son, les compagnies auxquelles il est assure soient 
tenues de participer aux frais, aux pertes. Pour le 
visiter, il faut le decharger, puis l'abattre en carfcne 
ou le mettre sur un patent slip, en chantier. C'est 
ce que nous ferons k Java ou nous devons aller 
pour completer notre cargaison. 

Le fait d'avoir touche provient de ce que nous 
etions trop prfes de terre. II n'est pas facile d'evaluer 
les distances, h vue d'oeil, pendant la nuit. Sans le 
differend entre M. Swartz et M. Baillieu, probable- 
ment cet accident ne serait pas arrive, le comman- 
dant n'eut pas 6te seul devant pour faire cette Eva- 
luation , on aurait eu recours k la sonde pour 
s'eclairer. M. Swartz insiste pour que j'Ecrive dans 
le journal du bord que Ton y a eu recours ; j'hdsite 
d'abord, puis je cfcde; finalement, pour avoir la 
conscience en paix, je biffe ce que j'ai Ecrit. En 
m'accusant plus tard d'avoir voulu lui nuire ainsi, 
par d^faut de complaisance, le commandant me- 
connut mon caractfcre; jamais pareille pensde ne 
me vint k Tesprit; si j'avais cru pouvoir inscrire 
que Ton avait sondd, sans manquer k mon devoir 
d'honnSte homme, je l'aurais fait volontiers ; mais 
pour le tirer d'embarras j'aurais du mentir; mentir 



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— 196 — 

dans les choses graves, d'int&ets,'me semble une 
mauvaise action. 

A sept heures du soir, la pointe Monga dans le 
Nord; pris notre point de depart : 14° 22' Nord, 
119° 31 r Est. Beau temps, bonne brise du NE va- 
riable. A onze heures du matin, le lendemain 
27 ddcembre, perdu terre de vue. Mer houleuse, la 
brise fraichit et rallie le Nord, puis revient au NNE, 
le 28; en moyenne nous filons 7 noeuds et demi, 
nous faisons un demi-degrd, 10 lieues par quart. 
Le2, un jeune homme, le mousse Van den Abeele, 
atteint depuis quelque temps d'une fifcvre typhoide, 
expire. Point k midi : Latitude: 4° 41 f ; Longitude : 
180° 30'. A dix heures du soir, mis en panne sous 
le perroquet de fouge pour sonder : 55 brasses ; k 
quatre heures: 48 brasses; la brise mollit,le temps 
est leg&rement brumeux. A 6 heures 45' du matin 
du 3, Flat Island en vue dans le SSE 1/2 E, k 
11 milles de distance. — Aprfcs la prifcre et cdr£- 
monie d'usage, laissd tomber k la mer la ddpouille 
de Van den Abeele, k midi. — La brise force, le 
temps devient pluvieux; k 4 heures, West Island : 
ENE 3/4 N. Le 4, a midi, Withe Rock : Nord et 
Pulo Yaring : NNO 1/2 0. Dans Taprfcs-diner, par 
temps couvert, k grains, et belle brise du NNO, les 
iles de la Division, du Saint-Esprit et de Sainte- 
Barbe en vue. Nous passons la ligne. Aprfcs avoir 
t/aversd la mer de Chine, nous faisons route pour 
le detroit de Gaspar. 

Le temps reste k grains , couvert , et les vents 
au NNO, variables. A 4 heures du soir, du 5, en tra- 



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— 197 — 

vers de Tile Gaspar. Vers 7 heures lS',mouilldpar 
28 brasses de fond, devant 66 brasses de chafne, 
ayant la pointe NE de Pulo Leat : E 1/4 SE, et la 
pointe SO : SSE 1/2 E; courant de 2 1/4 noeuds, 
portant au Sud. A 8 heures du matin du 6, appa- 
reille par jolie brise du ONO. Grains, pluie, brise 
d'Ouest variable. Vers 7 heures du matin du 7, 
Noord-Wachter, dans le OSO, distance : 9'. A midi, 
Zuid-Wachter : SSO i S, distance : 4 1/2 milles. 
M6me temps. Mouille par 21 brasses de fond devant 
45 brasses de chaine vers 6 heures du soir, ayant 
Hie d'Edam : SE 1/4 E; Daphora : OSO 3/4 S; 
Hoom : S 3/4 E ; le courant porte k l'Est. 

Vers 6 heures du matin, du 8 Janvier, appareilld 
sous les huniers, perroquets et basses voiles par 
une petite brise qui, peu a peu, se fait du NO, et 
mouill£ h 10 heures en rade de Batavia, par 9 bras- 
ses de fond et 40 brasses de chaine. 

Gette traversee de Manille h Batavia s'est operee 
facilement. La mousson sfeche du Nord-Est, de la 
mer de Chine, et celle humide de 1'Ouest, de la 
mer de Java, nous ont permis de Taccomplir en 
moins de 15 jours. A Batavia, oil nous sommes 
cordialement accueillis par nos compatriotes qui y 
sont etablis et dont nous avons fait la connaissance 
le voyage prudent, on s'enquiert immediatement 
du moyen de visiter le Macassar. A cet effet, il de- 
vrait aller a Onrust, Tune des petites iles de la rade, 
ou se trouvent des chantiers, locality malsaine, dont 
la mortality est grande en tous temps. Les chantiers 
se trouvent occupes; attendre notre tour de repa- 
rer nous occasionnerait un assez long retard; d'ail- 

47* 



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— 198 — 

leurs nous ne pouvons completer notre cargaison a 
Batavia. Ces raisons decident le depart du navire 
pour Sourabaya, le port le plus important de Java 
aprfes Batavia, qui se trouve presque a l'autre extre- 
mite de Tile. Pour y aller, nous longerons la cote, 
ayant vent favorable, souvent en vue de terre ; la 
distance h parcourir est de 7 degres environ, 140 
lieues; elle sera rapidement franchie si nous ne 
rencontrons pas de calmes, la seule contrari&e a 
craindre sous ce ciel clement. 

Appareilld le 18 Janvier a 4 heures du matin, par 
faible brise de terre. Passe entre les iles de Leyde 
et d'Enkuyzen. Vers 10 heures 1/2, la brise de mer 
se fait; orient^ la voilure en consequence; h midi, 
Leyde : SO, la pointe de Crawaus : E 1/4 NE. A 
6 heures du soir, la pointe Carawang : S 1/2 0, 
h grande distance. Le 19, k 5 heures 1/2 du 
soir, le mont Chiribon dans le Sud; Indra- 
maya : OSO 1/2 S; 16 brasses, fond de sable. 
Laissd porter. Le 20, & midi : Latitude : 6° 13' 
Sud; Longitude : 108° 43' Est. A 6 heures du 
soir, le mont Gheribon : SO 1/2 S, et le mont 
Tagal : S 1/2 E. Trfcs faibles brises de la partie de 
TOuest, avec calme, pluie, orages et grains, par 
intervalles. Les 21 et 22, en vue des montagnes 
de Samarang et du groupe d'iles dont Carimon 
Java et Mandaliko sont les plus exterieures; les 
hautes montagnes de Samarang, splendides et dont 
les contours se dessinent majestueusement au le- 
ver et au coucher du soleil, deviennent invisibles, 
sont cachees par Teclat du jour, entre ces deux 
moments, comme du reste tous les monts Aleves 



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— 199 — 

vus ainsi k grande distance, dans ces regions tro- 
picales. Le 22, h midi : CarimonJava: NO 1/2 0; 
Mandaliko : NE 1/4 N. Toujours de faibles brises, 
du calme et de petits grains. A 6 heures du soir 
du 23, la pointe Stockee : OSO, ct la pointe Boed- 
jel> de Java : 1/2 N. Mouille le 24, a 11 heures 
15' du soir, par 10 brasses de fond devant 25 de 
chafne. A 5 heures du matin apparent, fait route 
pour Tentree du detroit de Soerabaya. Mouille a 
8 heures 15', par 4 1/2 brasses; releve le pavilion 
de la pointe Pankee dans le SO. Vers 10 heures, 
embarque le pilote. 11 nous fait placer les caro- 
nades, tout le poids disponible sous le gaillard 
d'avant afin d^galiser le tirant d'eau, de mettre le 
navire sur le nez.Level'ancre a 1 heure,et mouille 
h 7 heures 45'. Le lendemain lundi 26 Janvier, ap- 
pareille sous toutes voiles k 5 heures du matin; 
mouille en rade Soerabaya a 6 heures 45', par 
10 brasses de fond. 

Forme par Tile de Madura au Nord, et Tile de 
Java, au Sud, le detroit de Sourabaya qui, en rade 
oil nous sommes,n'a pas une lieue de large, est d'un 
aspect riant mais peu grandiose, les montagnes de 
Madura sont peu levees, et la c6te de Java, trfes 
basse. La rade est excellente. Une petite rivifcre a 
courant rapide, qu'il faut remonter d'une demi-lieue 
pour arriver a la ville, presente son embouchure en 
face de notre mouillage, k une distance de 20 mi- 
nutes environ; cette embouchure est le point le plus 
vivant du paysage, auquel de grands navires a 
Tancre, d'autres abattus en carfcne le long de pon- 
tons, des embarcations de toutes sortes circulant 



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— 200 — 

entre ces navires ou allant a terre, en revenant, 
donnent le principal cachet. 

Par le Macassar, le pavilion beige se montre 
pour la premifcre fois en rade de Soerabaya. Cette 
vue nous vaut, chaque dimanche, la visite de com- 
patriotes dtablis dans cette ville, et qui, h bord oil 
ils sont bien recus, manifested une joie enfantine. 
Pour eux, nous representons la patrie. Plusieurs sont 
exalts. « Combien. disent-ils, nous avons souffert, 
nous avons luttd, pour soutenir l'honneur national, 
dont ce pavilion beige que nous voyons pour la pre- 
miere fois est l'embleme, et prouver qu'il y a en 
nous autre chose que de simples muiters, des re- 
voltes, comme on nous appelle. » La plupart de ces 
messieurs se trouvaient, en 1830, k Java, au ser- 
vice, n'ayant pas 1'occasion de se repatrier. Les 
Beiges etaient alors si nombreux dans la colonie 
que Ton craignit un mouvement. Parmi les Hollan- 
dais eux-m$mes, beaucoup condamnaient l'obstina- 
tion du roi Guillaume k vouloir op^rer de force, en 
imposant 1'unite de iangage et de religion, la fusion 
des deux nationality, approuvaient en quelque sorte 
notre revolution. Pour bien juger les dvdnements, il 
faut les juger de haut, n'y prendre aucune part tout 
en s'y incessant, et pour cela, les voir de loin. 

Sur rade se trouve le navire de guerre station- 
naire le Vliegendevisch, qui nous adresse gracieu- 
sement des oflfres de service, h propos de l'operation 
du carenage dont nous nous occupons. Des rela- 
tions amicales s'&ablissent entre ses officiers et 
nous. Ils nous invitent a diner k bord de leur bati- 



^ 



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— 201 — 

ment. A celui que nous leur rendons, les t&es 
s'fchauffent, nous fraternisons outre mesure. Deux 
jeunes enseignes de vaisseau surtout, M. De Ruyter, 
descendant du celfcbre arairal, H. Ariens, dont le 
pfcre est contre-amiral aide de camp" du roi, qui 
traitent Guillaume I er de vieux fou, de vieille b&e, 
boivent h l'union de nos deux nations, en nous de- 
mandant de leur chanter la BrabanQonne, dont ils 
entonnent avec nous le refrain. Mais c'est h peine 
si nous nous rappelons les paroles de Fair national, 
tant A6]h elles semblent peu appropriees k nos sen- 
timents. Personne, parmi nous, ne garde rancune 
a la maison d'Orange, si illustre, ni d'animosite 
contre les Hollandais, nos frfcres. Ces messieurs ne 
Tignorent pas, voilk pourquoi ils sont furieux contre 
l'auteur de la separation. Le patriotisme qui les 
anime s'exprime &rangement, mais c'est du patrio- 
tisme, nous ne nous y trompons pas. La reunion 
des deux peuples avait fait esp^rer pour leur pays 
une nouvelle kre de grandeur. C'est la perte de leurs 
illusions et 1'estime qu'ils portent en quelque sorte 
a leurs proches parents qui produit cette explosion 
dont nous sommes touches. — Le souvenir de cette 
scfene ^mouvante reste aujourd'hui parmi mes meil- 
leurs, ineffagable. Je trouve en lui les nobles aspi- 
rations de la jeunesse, k une ^poque oil le matdria- 
lisrae n'avait pas encore produit la s&heresse, et 
dans une carrifcre ou les traditions de l'honneur 
sont suivies particulifcrement. Avec l'age, la sdr£- 
nitd arrive, la pens^e murit; je pense aujourd'hui 
qu'en s^parant deux peuples frtres, Dieu voulut 
permettre au plus jeune de s'&nanciper, d'avoir sa 



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— 202 — 

vie propre, et enjoindre a tous deux de rester mo- 
destes et dignes. 

Le Macassar est place le long du ponton sur le- 
quel il doit s'abattre en carfene. Avant de subir cette 
operation, il est d^charge; tous les objets de son 
inventaire passent a bord du ponton, oil equipage 
et officiers s'installent de leur mieux. A I'aide de 
forts palans frappes aux mats et au ponton, le 
navire est couclie en quelque sorte sur celui-ci, il 
presente a nu sa car&ne, ses oeuvres vives, d'un bord 
et ensuite de l'autre. Visits ainsi a l'ext&ieur et k 
I'intdrieur, on constate que l'&houage ne lui a occa- 
sionne aucun mal; mais en enlevant son cuivre 
devant, une ouverture sufflsante pour constituer une 
voie d'eau considerable est decouverte sous ce cui- 
vre, dans la rablure de Tetrave, qui s'est agrandie 
demesurcment; nous etions done sans le savoir 
menaces d'un grand danger. Cette ouverture est 
fermee par le renouvellement des bordages adja- 
cents, et 1'avant renforce k I'aide de porques (I). 
Quelques autres bordages sont aussi renouvelles. 
Puis on fait le calfatage; sur les bordages, on place 
l'enduit; sur l'enduit, des feuilles de feutre, et sur 
ces feuilles, le cuivre nouveau. L'activite la plus 
grande est deploy^e. Cependant le dimanche, on ne 
travaille pas ; alors le Macassar est redressd. Un 
dimanche qu'il se trouve ainsi le long du ponton, 



(1) Elle provenait de ce que le tuyau de pompe exterieur 
suivait la rablure, ce qui nous fait deplacer ce luyau, que 
nous fixons sur 1'e'trave merae. 



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— 203 — 

un grain violent se d&jhaine sur la rade ; tout-k- 
coup le Macassar brise ses liens, s'eloigne du pon- 
ton, vient h l'appel de ses ancres, en travers du vent 
et se couche sur l'eau au point de nous montrer sa 
quille, de nous faire craindre qu'il va sombrer; 
.personne heureusement ne se trouve k bord; nous 
ne pouvons qu'attendre, le coeur serre, sans agir, 
Tissue de l'evenement... Le grain passe, notre beau 
navire se redresse; nous respirons joyeusement! 

Grace a MM. Ruyter, Ariens, au docteur et autres 
officiers du Vliegendevisch, nous avons toute espece 
de renseignements sur Soerabaya, qui nous permet- 
tent d'y louer, h un prix peu ^leve, pour deux niois, 
une jolie petite maison entouree d'un jardinet, ou 
chacun descend h tour de role, quand il n'est pas 
de service, et dont MM. Nagelmaekers, Baillieu, 
ainsi que le comptable et le docteur sont les hotes 
permanents. Le mobilier naturellement laisse a de- 
sirer, mais la maison est proprette; des Malais que 
nous avons pris pour domestiques Tentretiennent 
fort bien, et la cuisine qu'ils nous font nous plait in- 
flniment. Leurs plats de predilection sont le poisson 
et le poulet au riz, ce dernier prepare au karry. Le 
riz est par eux si bien cuit que chaque grain n'ad- 
hfere pas a 1'autre, se detache, et les condiments, 
si bien appropries au climat, qu'ils excitent en 
meme temps Tapp&it et facilitent la digestion. 

Une embarcation malaise, louee pour Tusage du 
batiment, fait regulifcrement plusieurs fois par jour 
le trajet entre la ville et le bord ; dans la rivifcre, en 
remontant, elleest trainee h Taide d'une amarre. Un 
jour que nous aillions ainsi en ville, il arriva un 



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— 204 — 

accident dont le souvenir rafraichit ma m&noire 
et me force de Sparer un oubli. Je n'ai pas men- 
tionne parmimes camarades de voyage, M. Delcour, 
aspirant de l e < classe, sorti recemment de Yicole 
militaire, qui accomplit son premier voyage; mon 
oubli provient sans doute de ce que, novice encore, 
M. Delcour a pris peu de part au travail et aux 
d&nfeles du bord, que j'ai surtout en vue de retracer 
ici. Dans cette embarcation, M. Delcour m'accom- 
pagnait. La rivifcre elait encombree de prauws 
months par des Chinois, et remorques comme nous. 
Plusieurs s'avancaient de front. Au moment o& 
nous allions les devancer, eux etant contre le quai, 
et nous au milieu de la rivifere, par un fort courant, 
je dis k M. Delcourt : « Si ce Malais qui gouverne 
n'est pas habile, il va se hater, mettre le canot en 
travers du courant, en le faisant trop vite revenir 
le long du quai, et nous chavirerons, attention; 
cependant pour lui laisser son sang froid, je ne lui 
ferai pas d'observation, d'ailleurs il ne me compren- 
drait pas. » A peine avais-je exprim^ ces reflexions 
que 1'accident arrive; en un instant nous chavirons, 
moi h lanage, M. Delcour s'accrochant kmesjambes; 
heureusement je saisis l'amarre d'un des prauws, 
k Taide de laquelle j'accroche son bord ; les Chinois 
me prennent aux poignets ; pendant quelques in- 
stants, ils me tiennent ainsi suspendu comme une 
ancre, sans me haler k eux, ce que voyant, par un 
effort du bras droit, je me degage et j'empoigne 
le bord ou j'arrive trainant mon compagnon. Nous 
en sommes quittes k bon marchd. 



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— 20S — 

Un grand nombre de Chinois sont &ablis k Soe- 
rabaya, h Batavia et sur toutes les places impor- 
tantes de la Malaisie. Dans chacune d'elles, ils 
forment un quartier k part, qui possfede la physio- 
nomie de leur pays, on leur laisse leurs habitudes, 
Ton ne s'occupe d'eux que lorsqu'on en a besoin. 
Actifs, industrieux, ils vivent de peu et s'astreignent 
aisdment aux conditions qui leur sont imposes. Par 
Tapretd au gain et l'ardeur pour le travail qui les 
distinguent, ils arrivent k la richesse sinon h la 
consideration. Ils acquirent ainsi a Java, k diverses 
epoques, une position tellement pr^pond^rante que, 
pour r&ablir l'lquilibre, pour les contenir, les gou- 
verneurs de Tile furent obliges de les frapper de 
taxes exorbitantes , dquivalentes & une veritable 
spoliatiation. Aptes k tous les metiers, surtout au 
negoce, s'ils se montrent trompeurs, ce n'est jamais 
ouvertement. On peut se fier a eux, mais il convient 
de bien specifier le march^, la transaction, d'en 
ddbattre soigneusement les conditions, de marchan- 
der surtout, car s'ils tiennent parole, avant de s'en- 
gager, ils emploient tous les moyens pour obtenir 
un gain exag&r£. En achetant, dans leurs magasins, 
au quart du prix demand^ d'abord, souvent encore 
Ton est trompd. L'aviditd leur fait raanquer de di- 
gnity et justifie jusqu'k un certain point les mesures 
extraordinaires dont ils furent victimes et sont en- 
core menaces. 

Soerabaya, la place militaire la plus importante 
des Hollandais dans l'lnde, possMe de belles routes 
qui la mettent en communication facile avec Soera- 
karta et Jojokarta, les deux centres de populations 

48 



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— 206 — 

indigenes les plus considerables de Java, oil les 
descendants des families rtgnantes ont leur resi- 
dence et gouvernent leurs peuples, conform&nent 
aux trails conclus avec les conqu&rants. L'organi- 
sation coloniale, d'une grande sagesse, permet aux 
indigenes de conserver leurs moeurs, de sentir aussi 
peu que possible le joug du reste paternel auquel 
ils sont soumis. Plusieurs occasions se pr&entferent 
pour nous de visiter l'intlrieur de rile, d'aller pas- 
ser quelques jours k Jojokarta, k Soerakarta. Mais 
les exigences du service et les d^penses que, malgrd 
la large hospitality en usage, Ton est ainsi oblige 
de faire, nous emp6ch&rent d'en profiter. Excellente 
pour se dlbarrasser des prdjug^s, pour ouvrir de 
nouveaux horizons, la vie de marin est peu propice 
pour initier complement aux beautds de la nature, 
des monuments, aux coutumes, k la physionomie 
des pays lointains ; on trouve par elle simplement 
les occasions d'acquerir un aper^u, des renseigne- 
ments pr&ieux. Cependant dans les longues croi- 
sifcres de navires de guerre, les ofliciers possldant 
quelque fortune parviennent ais&nent k visiter Tin- 
t^rieur de contr&s qu'il ne m'a jamais 6t6 donn£ 
d'explorer. 

Examine avec soin, le Macassar est en g&i£ral 
trouve en bon &at. Sa membrure, son vaigrage et 
ses bordages sont reconnus sains. N&mmoins Ton 
constate qu'il n'est pas tout k fait assez relie, que 
son bordage extdrieur, sous eau, est d'un dchantillon 
un peu faible. Le carnage achev£, le reerabarque- 
ment des objets de l'inventaire et de la cargaison 
se fait avec une grande cdlerit^. Le complement de 



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— 207 — 

celle-ci est embarque de raeme. La hate est telle que 
le commandant ne nous permet plus de descendre a 
terre. Nous protestons contre cet abus d*autorit& 
M. Van Schoubroeck reproche k M. Swartz d'&re 
plus tyran encore que M. Van den Broeck, notre 
commandant du dernier voyage. M. Swartz riposte 
en nous faisant remarquer qu'etant aspirants seule- 
ment, nous n'avons pas k rdclamer des avantages 
qui n'appartiennent qu'aux enseignes de vaisseau. 
J'interviens alors et dis : « Nous remplissons & bord 
les fonctions d'enseigne de vaisseau; si vous ne nous 
traitez que comme aspirants, nous ne les rempli- 
rons plus, vous ne pouvez plus compter sur nous.» 
H. Michel ne dit mot. S'apercevant qu'il est alte trop 
loin, puisque, depuis la suspension du second, il n'a 
plus que des aspirants pour raider, M. Swartz re- 
vient h lui-mfime : « Messieurs, dit-il, je compte 
sur vous; l'armateur, par suite du retard, eprouve 
de fortes pertes; arrangez-vous ensemble de manifcre 
k ce que le travail se fasse bien et le plus rapidement 
possible; k terre, ou je suis, je veille aux int^ts 
du bord et ne puis 6tre partout h la fois. » Moi : 
« Commandant, ce que l'armateur dprouve de gain 
ou de perte ne nous regarde pas; nous n'avons qu'k 
remplir notre devoir consciencieusement. » Nous 
profitames peu de cette petite victoire reraport& sur 
notre chef. Pour que la besogne fiU accomplie 
comme elle devait l'etre, nous filmes tous, depuis 
ce moment jusqu'k notre depart, presque continuel- 
lement tenus k bord par les besoins du service. 



yGoogk 



— 208 — 

Le mercredi 18 mars 1845, k 8 heures du ma- 
tin, appareilld sous toutes voiles par une brise du SO, 
quitte la rade de Soerabaya,le Macassar ayant plein 
chargement; fait route pour FEurope en passant par 
le detroit de Bali, situd entre File de ce nom et la 
c6te Est de Java, et renommd k cause de ses fortes 
marges, de ses tourbillons. Mouilte pour le calme 
pendant la nuit. Le lendemain matin, k 5 heures, 
\e\6 Fancre. A midi, du 19, Krabbe eiland : ESE; 
distance : 4' 1/2. En general, le long de ces cotes, 
nous ^prouvons de petites brises de la partie de 
FOuest, semdes de calmes, de grains, parfois d'ora- 
ges. A midi, du 20 : Ringat : ESE 1/2 E; Sedano 
SSO 1/4 S. Mis en panne; pendant la nuit, pris des 
ris par un temps orageux et pluvieux. A midi du 21, 
le cap Sedano : NO 1/4 0. Embarqud le pilote k N 
4 h. 1/2; couru des bordees devant la passe de Bali, 
pour attendre le reversement de la maree; mais ce 
n'est que le lendemain matin vers 10 heures, que, 
la marde etant favorable et le vent du NO, nous 
donnons dans la passe. — A Fancre devant Baya- 
wangi, par 10 brasses de fond. Fait 6 barriques 
d'eau douce. — Le lendemain 23, appareille k 
10 heures du matin, par belle brise du NNO. A 
6 heures d^i soir, pris notre point de depart, par 
divers relfcvements : Longitude : 114° 46' Est; La- 
titude: 8° 49' Sud. Rentre les ancres et les chaines. 
Nous voici dans FOc&m. 

Loin de rencontrer imm^diatement Faliz^ du Sud- 
Est, comme cela devrait etre, nous naviguons par 
des vents variables, de la partie de FOuest, jusque 
par 13° S et 110° E, ou nous nous trouvons le 



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— 209 — 

30 mars seulement, 5 midi. Ces vents variables 
sont charges de grains, de pluies et mfime de tem- 
pStes; le 28, noussommes forces de prendre la cape, 
par un gros temps de OSO. Dans une de ces rafales, 
un magnifique cacatois k hupe rouge, que j'avais 
achetd a Manille, pour 4 piastres, est enlevd du 
pont par le vent et jetd h la mer au loin, avec sa 
planche et le baton auquel il se trouve attach^ ; en 
un instant, il disparait.Parmi les animaux que nous 
rapportons dans chacun de nos voyages, beaucoup, 
par diverses causes accidentelles, nous sont ainsi 
enleves en route, pendant les longues traversees. Le 
plus intdressant de ceux que nous rapportons cette 
fois,est une jeune et jolie panthfcre dont M.Fraiser, 
negotiant, notre correspondant h Soerabaya, nous 
prie de faire cadeau de sa part au Jardin Zoologique 
d'Anvers. Sa cage est placde sur le pont, k tribord, 
contre le bord. Les matelots lui donnent le nom de 
Jan. Au bout de quelque temps, Jan s'apprivoise si 
bien que le mousse Gros-Jean, qui le soigne, finit 
par entrer dans sa cage et jouer avec lui comme 
avec un chat. Mais le ddbarquement, k Anvers, le 
rendra instantandment de nouveau sauvage; j'acquis 
moi-m6me la preuve de ce fait au Jardin Zoolo- 
gique, oil Jan, a qui je rendis visite et tendis la 
main peu de jours aprfes notre arrivde, s^langa sur 
moi comme sur une proie. 

L'alizd, qui varie de FEst au Sud, nous conduit 
jusque par 31° S et 40 e E, oil nous arrivons h midi 
du 29 avril. Pendant plus d'un mois nous avons 
couru OSO, dans la mSme direction. A partir 
du 30 avril, les vents deviennent variables; nean- 

18* 



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— 210 — 

moins ils restent de la partie de PEst jusqu'au 
6 mai; durant ce temps, nous faisons encore bonne 
route, mais parfois nous recevons de forts grains, 
la brise est carabin& et la mer trfes grosse. C'est 
ainsi que le dimanche 3 mai, un coup de mer em- 
barque par la hanche de tribord, nous jette un demi- 
pied d*eau dans le grand salon. Toutes les precau- 
tions de mauvais temps sont prises d'ailleurs. 
Depuis plus d'un mois nous n'avons rien vu, ni 
terre, ni navires; maintenant nous apercevons de 
temps en temps des b&timents; c'est que nous ap- 
prochons de la colonie du cap de Bottne-Esp^rance. 
Le 6 mai matig, vers 9 heures, apercu terre dans 
le N 1/4 NO, k grande distance; plusieurs navires 
en vue. Le 7, sonde : 48 brasses. Echange notre 
longitude, par signaux, avec le trois-mats anglais 
Ben-Nevis, venant de Colombo (Ceylan) et allant a 
Londres. Temple de l'Ouest au Nord-Ouest, les 7 
et 8. A 8 heures du matin/ du 10, aper<?u le Cap 
des Aiguilles, dans le NNO 1/2 N. Toujours tr&s 
forte brise ou temp&e de la partie de l'ouest, jus- 
qu'au samedi 17 mai. Ce jour-lJi, k midi, releve la 
montagne de la Table dans le NE 1/2 E,& 14 lieues 
environ de distance. 

Le jeudi 21 mai, par beau temps, mer houleuse 
et bonne brise duNNO,un trois-mats francais nous 
fait des signaux pour nous apprendre qu'il a une 
voie d'eau et nous demander de naviguer de con- 
serve jusqu'k Tile de Sainte-Heifene, ce & quoi nous 
consentons immddiatement. C'est le Globe, de Bor- 
deaux, capitai ne Brignolles, venant de Calcutta et 
ayant 71 jours de mer. — Le vent force de la partie 



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— ill — 

de l'Ouest; temp&e avec de violentes rafales. A la 
cape sous le grand hunier au bas ris et l'artimon. 
La nuit, nous hissons des feux pour ne pas perdre 
le Globe de vue. Mais souvent nous ne voyons plus 
les siens. Au jour, on se rapproche Tun de 1'autre. 
A midi, les deux navires font Ffchange de leur 
longitude. Cependant la temp&e reprend de plus 
belle, avec de Idgferes intermittences ; nous ne 
sommes pas sans inquietude sur le sort de notre 
compagnon. Le dimanche 24 mai, le temps s'aml- 
liore, la brise passe au SO, et la mer, qui dtait 
trfcs grosse, se transfonne en une forte houle, la- 
quelle tombe peu k peu. Mis, le surlendemain, un 
canot h l'eau; le docteur s'y embarque pour alter 
visiter les malades du Globe. 

De retour h bord, le docteur nous apprend que 
le capitaine Brignolle, h qui il vient de donner des 
soins, est atteint d'apoplexie. Beau temps, jolie brise 
du SSE et belle raer, jusqu'au jeudi 3 juin oil, vers 
11 1/2 heures du soir, nous apercevons Hie de 
Sainte-Httene dans le NO 1/4 0. Mis en panne en 
brassant contre le perroquet de fougue et le grand 
hunier. Laisser porter, k 4 heures 50'. Mouilte en 
rade de Jamstown vers 8 heures du matin, par 30 
brasses de fond et 60 brasses de chatne. Le Globe 
mouille en mfime temps que nous. 

Nous n'avons que quelques heures k passer h 
Sainte-Hflfcne, le temps de renouveller notre provi- 
sion d'eau et d'acheter des vivres frais, qui, par 
parenth&se, sont fort chers, mais ces quelques heu- 
res, nous les employons bien. D'abord nous allons 



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— 212 — 

visiter le Globe, dont les officiers nous adressent 
force remerciments pour le service que nous leur 
avons rendu. Ce batiment n'a pas de voie d'eau pro- 
prement dite; seulement comme il est neuf, a son 
premier voyage, et fortement charge, le mauvais 
temps l'a fait travailler; dans ce travail, les coutures 
se sont ouvertes; il faut qu'il soit visits, calf ate. 
Nous remarquons dans ses installations, de petits 
perfectionnements qui nous frappent, pour la facility 
de la manoeuvre et pour la cuisine, entr'autres un 
appareil distillatoire; mais l'eau douce obtenue 
ainsi de l'eau de mer n'est jamais, quoiqu'on fasse, 
assez oxigdnde pour etre digestive; k peine peut- 
elle servir pour faire la cuisine. 

Du Globe, nous allons h terre, chez M. Salomon, 
le fournisseur des navires, Anglais trfes riche, qui 
possMe une bonne partie des propri&ds de Tile, ou 
il habite depuis longtemps. Aprfcs avoir cause nou- 
velles, lu lesjournaux d'Europe, nous nousddcidons, 
plusieurs de mes camarades et moi, k aller revoir 
le tombeau et la maison de l'empereur. La journde 
est superbe; sur les hauteurs on respire un air frais 
et pur; le chemin est accidente et bordd d'aloes, de 
cactus en fleurs; d'ailleurs nos jambes ont besoin de 
se degourdir, Jamstown n'ofTre aucune ressource, 
une bonne course est pour nous la meilleure des 
diversions aux habitudes de la vie du bord. Nous 
voici done en route respirant h pleins poumons, 
courant de ci et de li, admirant cette nature sau- 
vage, volcanique, la riante verdure sederobant dans 
les plis du terrain, la petite ville presqu'Ji nos pieds, 
les navires en rade et, au loin, Toc&m, les vagues 



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— 213 — 

qui Taniment; plus loin encore, l'immense horison. 
Voila le tombeau, avecses saules; k cote, l'habita- 
tion de la dame qui le garde et qui connut l'empe- 
reur. Plus haut, celles des gendraux, ses aides-de- 
camp, de son entourage; la sienne, si modeste, si 
peu comfortable, maintenant vide, ddlaissee, mais 
intacte et par consequent interessante, avec ses 
murs peints en vert, ses planchers grossiers, le tout 
couvert descriptions, cTimprdcations, respectees 
cependant par les Anglais, auxquelles elles s'adres- 
sent g&ieralement. 

Trois fois je visitai ces lieux c&fcbres, et chaque 
fois, malgremon peu de sympathie pour le bonapar- 
tisme, je fus saisi de radlancolie, pris d'une grande 
pitid par les souvenirs, les sentiments qui s'y ratta- 
chent. On peut aimer Tindependance , la libertd, 
dans 1'ordre moral et intellectuel commedans l'ordre 
materiel, tenir par dessus tout k conserver entifcre 
son individuality sa personnalite et n&mmoins avoir 
le culte du g&iie, de la beaute intellectuelle, le res- 
pect des morts. Napoleon premier consul, produit 
de la revolution, la rtfpandit partout, fut la plus 
grande figure contemporaine; en reniantson origine, 
il trahit ses devoirs et tomba ; sa memoire doit Stre 
respectee; six anndes de tortures morales, d'expia- 
tion Tont absout. Napoleon k son ddbut repr&enta 
la droiture, la sevdrite; Cesar ne les reprdsenta que 
vers sa fin. Napoleon s'&eva pour avoir exprime en 
lui, dans ses actes, les idees dlev&s de son dpoque; 
il succomba pour avoir \io\6 la liberty, le respect 
des nationnalitds. Cesar fut invincible en se redres- 
sant; afin de fonder Tempice, de prolonger la vie de 



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— 214 — 

Rome, il se ddvoua, respecta la loi en respectant 
des hommes qu'il pouvait ^eraser, et s'offrit aux 
coups des assassins. 

Le soir m&ne, k 7 heures, le\6 l'ancre, quitte la 
rade de Jarastown. Beau temps, jolie brise du 
SSE k l'ESE, belle mer. Le mercredi, iO juin, 
aper^u l'tlede TAscension, hi heures du soir; perdu 
cette He de vue le lendemain, vers 9 heures da 
matin. Passl dans l'h&nisphfere Nord, dans la ma- 
ting du 15 juin. Point h midi du 16 : Latitude : 
2° 42' Nord; Longitude: 21° 23' Ouest; ici, le 
beau temps et l'alize qui rlgnferent depuis Sainte- 
H&fene cessent, nous entrons dans la zone qui se- 
pare les deux vents alizls. 

Le lundi, 22 juin, nous entrons dans l'alize du 
Nord-Est, par 9° Latitude Nord et 23° Longitude 
Ouest, temps pluvieux et h grains, jolie brise du 
NNE au NE et belle mer. Dans ces parages, nous 
rencontrons beaucoup de navires; la plupart courent 
k contre-bord, quelques-uns font mfime route que 
nous ; parmi ceux-ci, Fun d'eux possfcde une marche 
identique & la nitre; e'est un trois-mats barque 
norw^gien, le Bayard, dont nous faisons la con- 
naissance par signaux, le 24 juin, qui vient de Cal- 
cutta et va k Hambourg. Que la brise faiblisse ou 
qu'elle force, comme cela a lieu les 28, 29 et 
30 juin, oil nous sommes forces de prendre des ris, 
le Bayard est toujours en vue, devant, par le tra- 
vers ou derrifere nous. Le 7 juillet, par faible brise 
du NNE et belle mer, le capitaine Michelson, du 
Bayard, vient dfner & bord, k notre invitation. Le 



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— 218 — 

11, par 34° N et 41° 0, notre compagnon est en- 
core prfes de nous, sous le vent; mais aprfes ce jour, 
l'aliz<$ nous quitte, les vents deviennent variables, 
nous le perdons de vue. 

Dans ces vents alizds, il faut qu'il vente grand 
frais pour que l'on se decide h diminuer la voilure; 
souvent pendant plusieurs jours de suite, le vent 
force k certaines heures et diminue h d'autres. Un 
soir, je me decide k serrer le petit perroquet et la 
perruche. Le lendemain, le commandant me fait 
observer que l'officier qui me succfede les a r&ablis. 
Le lendemain soir, le vent force de nouveau comme 
la veille, sur mon quart. Sensible k l'observation 
du commandant, je ne diminue pas la voilure. La 
mature craque, tout tremble k bord; je tiens bon; 
personne ne peut dormir. Le commandant saute de 
son lit et me prie de faire cesser cette danse macabre 
en serrant les perroquets. Depuis lors, il ne me fit 
plus d'observations. 

Suspendu de ses fonctions, le second, M. Bail- 
lieu, mfene une vie miserable. II s'imagine que cba- 
cun lui donne tort dans son diffgrend avec le com- 
mandant, lui en veut. JTayant pas d'occupations, il 
s'isole, devient sombre, taciturne; il me fait pitte. 
Depuis plusieurs jours, il donne des signes Ividents 
d^garement, par suite de cette id& fixe que tous 
nos faits et gestes sont accomplis en vue de lui 
nuire, de le blesser. Pour pouvoir 6tre k raise, res- 
pirer, se promener, il fait ordinairement avec moi 
le quart de nuit. Je ne cesse pas de le protlger 
conlre ceux que ses insanity font rire, qui le tour- 
mentent. A table, un jour, je rappelle ainsi le com- 



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— 216 — 

mandant lui-memearordredevanttous,en m'ecriant 
que je proteste avec indignation contre sa conduite, 
ne pouvant pas, ajoutai-je, resister au devoir que 
m'impose Thumanite. Le commandant palit, chacun 
garde le silence. Nul ne s'occupe plus de M. Bail- 
lieu. Au retour, quand une enquete fut dress^e pour 
examiner la conduite du commandant, je ne fus pas 
pourtant son principal accusateur. Plus r&ervd que 
d'autres offlciers, je n'affirmai pas que cette conduite 
avait uniquement occasionn^ la folie du malheu- 
reux second. 

Le 18 juillet, par 41° N et 35° 0, nous entrons 
dans les vents generaux de l'Ouest. Forte brise du 
NO, qui faiblit et passe au SO, le 26. Ge jour Ih, 
hele le trois-mats bremois Martha; ce navire a 
perdu terre de vue pendant la nuit; hisse le pavilion 
pour le brick franQais Saturne, de Fecamp. Le len- 
demain, 27, sonde 45 brasses, fond de sable gris. 
Un peu avant minuit, apergu le feu du Start dans 
le N 1/4 NE. 

La brise mollit, devient contraire, passe au Sud- 
Est, variable. Louvoye. A minuit du 28, les feux de 
Portland : EiN; forte rosee. Vers midi du 29, 
embarque un pilote anglais, de Cowes, qui nous 
apporte des journaux que nous devorons, et nous 
donne de precieuses indications pour louvoyer effi- 
cacement, nous approcher de terre de tres prfcs ou 
gagner le large, quand il le faut. Couru ainsi 
diverses routes depuis le feu des Owers, le village 
de Gherchell, Britghton, jusqu'a Beachy-Head. Le 
vent passe a 1'Est en forgant; parfois nous sommes 
obliges de serrer les perroquets. 



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— 217 — 

Vers midi du 31, &ant prfes de Beachy-Head, 
embarqud le pilote beige, d£barqu<He pilote anglais, 
et continue k louvoyer tantot prfcs de la c6te et 
tantot au large, suivant |a maree. A 7 heures du 
soir, du 31, tout prfcs de la ville du Hastings; k 
minuit, le feu de Dungeness : NE 1/4 E. Brume 
dpaisse; mis en panne, k 2 heures 1/2. Le temps 
s'eclaircit; fait servir k 5 heures, par forte brise de 
l'ENE. Tout prfes du chateau de Douvres k midi, 
du l er aout. Orage dans l'Est. Calme. Vent d'Ouest. 
Dans I'Escaut, le 2 soir. A Anvers, le 3 aout 1846. 

Quelques jours aprfes Tarriv^e du Macassar k An- 
vers, T&juipage et l'etat-majorddbarqufcrent, furent 
places k bord de canonnifcres, en attendant 1'em- 
barquement pour un nouveau voyage aux Indes, 
perspective peu agrdable. A la repartition du pour 
cent du fret alloud aux offlciers, en vertu des rfcgle- 
ments, il y eut une petite difficult : le commandant 
remit le montent de ce pour cent tout entier a M. Mi- 
chel. Nous nous r&riames. M. Van Schoubroeck 
s'emporta. Prenant imm&liatement la plume, j'ecri- 
vis offlciellement k M. Lahure, notre chef, quelques 
mots que le commandant lui transmit. Deux jours 
aprfcs, justice nous etait rendue, chacun toucha sa 
part de 1'iridemnitd. 

Ces voyages consdeutifs aux Indes, ou nous rem- 
plissons les fonctions d'officiers de la marine mar- 
chande sans en avoir les avantages, le laisser-aller 
entre nous, puisque nous restons soumis k la disci- 
pline militaire, nous portent au ddcouragement. 
Notre ideal, celui cree par nos Etudes, nos aspira- 

19 



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— 218 — 

lions, est de nous elever autrement : en nous ren- 
dant utiles au pays par I'etablissement et l'extension 
de relations commerciales avec les contrees loin- 
taines, obtenus par l'etude # de ces contrees, des con- 
ditions dans lesquclles les essais k ce sujet devraient 
Stre tenths. La Belgique comprend la n^cessite de 
ddvelopper par de semblables relations sa prospe- 
rity, mais son ignorance des difficult^ k vaincre 
pour rdussir, la ldgferetd avec laquelle les homines 
qui la gouvernent la lancent dans des tentatives td- 
mdraires, discrdditent notre petit corps, ddtruisent 
Tesprit d'entreprise. Sans qu'on nous ait consults 
ou tenu compte de notre avis, on nous rend respon- 
sables d'expeditions desastreuses, que nous condam- 
nons.En ce moment, notre tentative k Santo-Thomas 
pdriclite, produit force clameurs, et nos voyages aux 
Indes, dans lesquels nous plains k Taventure les 
produits de notre industrie qui nous sont confies, 
nerdpondent pas k l'attente,ajoutent k l'effet de cette 
deception. Qu'attendre, pour chacun de nous, d'un 
pareil &at de choses? Evidemment rien de bon. 

Devenu plus calme, plus sdrieux, et tout k fait 
notre camarade, notre ami, M.Nagelmaekers, notre 
passager, comprend parfaitement la position que 
nous creent les intrigues de quelques faiseurs et le 
defaut de connaissances spdciales,de connaissances 
maritmes du public. Aussi cherche-t-il k procurer 
une autre carrifere k plusieurs d'entre nous, k M. Mi- 
chel et k moi particulifcrement. II espfcre, dit-il, nous 
faire obtenir par sa famille, consideree et influente 
k Ltege,un emploi dans l'industrie qui nous permet- 
tra de nous frayer une voie plus tranquille, moins 



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— 219 — 

d&evante. Ses efforts dchouent. Peu de temps apr&s 
notre ddbarquement, je passe par Lidge pour me 
rendre k Huy, dans ma famille; Ik il m'apprend que, 
quoiqu'il soit au mieux avec les siens, qu'il etonne 
par sa conduite devenue exemplaire grace k nos 
amicales remontrances, il ne parvient pas k aboutir 
k notre sujet, sans pourtant renoncer pour cela a 
Tespoir de nous tirer un jour de notre impasse, de 
notre situation. 

Comme j'&ais k Huy, f6td par chacun, inopine- 
ment Ton me rappelle pour tdmoigner dans une 
enquete dressde sur la conduite du commandant. 
Immediatement je prends le bateau k vapeur. Force 
de coucher k Ltege, j'en pars le lendemain, par le 
premier train, pour Anvers. A peine parli, je me 
mets a lire avec un vif intenH, dans VIndtpendancc, 
les details du procfcs Deridder. Tout k coup nous 
voici plongds dans Fobscuritd, nous traversons un 
tunnel ; je m'apercois que j'ai pris le train d'Alle- 
magne ! Le petit retard qui resulte de cet incident 
me permet de visiter Chaudfontaine, oil je descends 
pour attendre le train d'Anvers; j'en suis tout heu- 
reux; quoique j'aie vu ddjk beaucoup de contrees, de 
beaux aspects, ceux de notre charmant pays de 
Li^ge ne m'en paraissent que plus ravissants. 

Ainsi que je Pai dit dejk, ma deposition ne fut 
pas dcrasante pour le commandant. N'&ant pas in- 
terrogd sur ce point, je m'abstins de mentionner la 
protestation que je lui avais adressde en mer. Sans 
me rendre bien compte de l'attitude que je devais 
prendre, pour 6tre consciencieux, je fus amend k 
le menager; aujourd'hui je suis heureux d'avoir 



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agi ainsi, car par nos depositions, M. Swartz pou- 
vait 6tre profond^ment atteint. Malgre ses ddfauts, 
c'Aait un loyal et honnete officier, un modfele d'acti- 
vite, de franchise. Son animosity contre M. Bailieu 
provenait d'une cerlaine tegfergte qui eut 6t6 con- 
tenue, rdprimde, si son entourage s'etait montr£ 
prudent, rdservd, avait eu davantage le sentiment 
de la situation. 



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QAUTRltiME P ARTIE. 



De mon service k bord de la canonniere, oil je 
fus embarqu^ alors pendant trois mois environ, je 
ne me rappelle absolument rien sinon qu'un jour 
Fun des sous-officiers se r^volta, refusa d'ob&r de 
la manifcre la plus scandaleuse et que le second, 
l'enseigne de vaisseau De Bauche, montra k cette 
occasion beaucoup d'^nergie; tirant son sabre, il fit 
imm&liatement, sous ses yeux, mettre ce sous-offi- 
cier aux fers, puis il dressa son rapport. 

Etant alle k Bruxelles passer quelques jours, je fis 
une visite k notre directeur general, M. Lahure. 
J'en re<?us force compliments, pour les rapports 
qu'il avait re<?us sur mon compte, mais en mfrne 
temps il m'apprit que le Macassar etait en charge 
pour rinde,et mon nouvel embarquement k ce bord 
pour un troisifcme voyage aux Indes,sous les ordres 
de M. le lieutenant de vaisseau Hoed, avec lequel 
j'avais accompli le premier. Cette nouvelle me con- 
traria, mais je ne me permis pas de faire d'obser- 
vation ; seulement j'objectai que le Macassar avait 
besoin d'etre relie, comme il avait 6t6 constat^ a 
Soerabaya, que je croyais imprudent de Tenvoyer 
dans Flnde sans renforcer sa membrure. M. Lahure 

19* 



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— 222 — 

me dit de m'ouvrir a ce sujet avec mon comman- 
dant, ce que je fis, mais H. Hoed De tint pas compte 
de mes avertissements; il ne le pouvait gufcres, il 
est vrai, car ddjk le lest en sable avait ete place h 
bord quand nous y embarquimes, le 23 noverabre 
1846; il eut fallu, pour tenir compte de ma de- 
mande, enlever tout ce lest, visiter le navire, veri- 
fier mes assertions. M. Hoed se contenta d'adresser 
des reserves par dcrit, au directeur g&teral. L'ar- 
mateur, M. Donnet, donna un diner auquel j'assistai 
ainsi que tous les autres officiers, et Ton passa outre 
a mes observations. On verra par la suite combien 
pourtant elles &aient fondees, qu'on eut bien fait de 
les prendre en consideration. 

L'&at-major du Macassar se compose de M. Hoed, 
lieutenant de vaisseau, commandant ;Tielmans,en- 
seigne de vaisseau, second ; Sinkel, Delcourt, aspi- 
rants de l re classe; Reiss, docteur; Wouvermans, 
dcrivain d'ad ministration. L^quipage tout compris 
s'&fcve k une cinquantaine d'horames, nombre un 
peu infdrieur k celui des voyages prdc&ients. Le 
13 d&embre, hate le batiment dans le premier bas- 
sin. Le 16, sorti du premier bassin, mouilld en rade 
d'Anvers. Lk, plusieurs de nos camarades viennent 
nous souhaiter un bon voyage. Nous passons en- 
semble si gaiment la soiree et il fait si glissant par 
suite de la gelde, que Tun d'eux, Bf . l'aspirant Oli- 
vier, en dlbarquant dans le canot, tombe dansTEs- 
caut. Heureusement M. Michel est descendu avant 
lui dans Tembarcation ; malgrd le courant et l'ob- 
scurite, il retire de l'eau M. Olivier, qui en est quitte 
pour un bain froid et quelques jours de fifevre. 



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— 223 — 

L'intensit^ du froid et la neige tombee sont si 
grandes qu'en peu de jours la rivifere se couvre de 
glaQons. Le 18 matin, par une brume dpaisse, nous 
sommes forces de rentrer le navire dans le bassin. 
Un leger d^gel survient, mais bient&t la gelee re- 
prend avec les vents d'Est. Le 23, avant le jour, 
sorti du bassin. En larguant le petit hunier, un jeune 
matelot glisse, tombe et expire. D£barqu£. (Test 
sous cette triste impression que nous commencons 
notre voyage. Ce jeune homme plein de force et de 
santd quelques minutes auparavant et trfcs aim£ 
pour son courage et sa dext^rite, est regrettd de 
tous; son nom m'echappe maintenant. Le m£me 
soir, mouilte en rade de Terneuse. Baromfctre trfcs 
bas. Le 24, k 6 heures du matin, appareille par 
forte brise du SE,pris la mer et ddbarqu^ te pilote 
vers 2 h. 1/2, ayant Blankenbergh dans le Sud. 

Traverse la Manche rapidement, en moins de 
deux jours, par des vents variables de la partie 
de l'Est, qui forcent pendant quelques heures au 
point de nous faire prendre deux ris dans les hu- 
niers. Le 26 decembre, k 4 heures de relevde, pris 
notre point de depart en relevant le feu du Stard 
dans le NE 1/4 N, distance 24', ce qui donne pour 
Latitude : 49° 50' N, et pour Longitude : 3° 49' 0. 
Le l er Janvier 1847, par grosse mer et une forte 
bourrasque de l'ESE, accompagnde de rafales et de 
grains violents, nous naviguons sous les huniers, 
3 ris pris, et les basses voiles, leurs ris pris, en 
avangant lestement. Le 4, mfime temps; cargud les 
basses voiles, araene les huniers sur le ton et laisse 



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— 224 — 

porter pour un grain violent dans lequel la vergue 
barr& se brise, prfcs du raccage. Le vent passe k 
1'ouest; mis h la cape; temptte. Grii une nouvelle 
vergue barr^e. Le temps s'embellit et le vent passe 
successivement de TO au SO, au Sud, au SE, k PEst. 
A midi du 11, par beau temps et jolie brise du Nord 
variable, relevd la poiute de Santa-Cruz de Tile de 
Madbre : E 1/4 NE, la pointe del Pargo : NE 1/2 N. 
La longitude que nous en d&luisons montre que les 
chronomfctres nous placent de 10', trois lieues trop 
k FEst. A midi du 12, la pointe Nord de Tile de 
Palma dans TESE 3/4 E. Nous voici ddjk dans les 
vents aliz&. Le 17, k midi, nous relevons la pointe 
Sud de Saint- Antonio, des lies du Cap Vert : ESEiS, 
et la pointe Nord : E 1/4 NE. 

DisonS quelques mots de la formation des vents 
aliz&. 

La terre tourne d'Occident en Orient. Son &hauf- 
fement, celui de son atmosphere, k P&juateur, at- 
tirent vers cette region un courant d'air froid des 
pdles et, vers les p61es, un courant supdrieur op- 
pose, venant de P&juateur. Le courant froid inte- 
rieur, a une vitesse de rotation moins grande que 
celle de la terre; de Ik des vents qui tiennent k la 
fois de la direction des p61es et celle de l'Est. Au 
contraire, k mesure qu'il s'&oigne de l'&juateur, le 
courant sup^rieur se trouve poss&ler une vitesse de 
rotation plus grande que celle des regions de la 
terre vers lesquelles il s'incline, ce courant en pro- 
duit un autre qui tient de la partie de l'ouest. Telle 
est Porigine des vents g^ndraux, les aliz^s du Nord- 
Est et du Sud-Est, prfcs de 1'lquateur, et les vents 



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— 225 — 

d'Ouest, dans les zones temples de Th&nisphfcre 
austral et boreal. 

Les calmes qui s^parent les deux aliz£s,nous les 
rencontrons ici le 23 et jours suivants,par4 et 3 de- 
gr& Nord; ils s'etendent peu; le 27, nous passons 
la Ligne; les vents du Sud-Est dans lesquels nous 
entrons A6]h ne tardent pas k fraichir. Ils fraichis- 
sent mfime telleraent que la sous-barbe de beaupr^ 
se casse, nous sommes forces de reduire la voilure 
consid^rablement, et cela au moment de les quitter, 
d'entrer dans les vents d'ouest. Les 11 et 12 fevrier, 
par une temp&e du Sud-Est, nous cap^yons sous 
le grand hunier au bas ris, la misaine, son ris pris, 
le petit foe et l'artimon,par 31° S et 25° O.Le 13, 
les vents rallient Pouest, en restant trfcs variables, 
mais en general favorables. Les 21 et 22, par temps 
couvert, bonne brise, toutes voiles et bonnettes de- 
hors, nous faisons plus de 200' par jour, 140 lieues 
en deux jours. Atteint le paralfclle de 42° de Lati- 
tude Sud, le l er mars, par 8° 38' Ouest. Le 27,par 
38° S et 78° 0, h minuit, Tile d 1 Amsterdam en vue. 
En vue File Christmas, le 15 avril. Dans le d&roit 
de la Sonde, le 17. A Batavia, le 20. 

Li, ddcharg^ les marchandises consignees pour 
Java; embarqu^ quelques marchandises pour Syn- 
gapore, ainsi que 40 tonneaux de lest; calfate les 
hauts du navire, visite son gr^ement; et le\6 l'ancre 
le 9 mai, pour nous rendre k Syngapore. 

Parfois le commandant me donne des ordres dont 
I'exlcution revient au second. Sans 6tre mal ensem- 
ble, MM. Hoed et Tielemans s'entendent peu cepen- 
dant. Etant au mieux avec tous deux et ddsirant £vi- 



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— 226 — 

ter cTempi&er sur les attributions de M. Tielmans, 
un jour, avant d'ex^cuter un ordre du commandant 
qui le concerne, je le prdviens de mon embarras. 
M. Tielmans se met k rire, me laisse carte blan- 
che, prendre sa place k l'occasion, car il reconnait 
que ni chez le commandant ni chez moi, il n'y a 
intention de Fhumilier, de le blesser. Je manage 
son amour-propre, cela lui suffit. M. Tielmans aime 
k prendre ses aises tout en remplissant sa tache, 
que la besogne s'accomplisse le plus facilement 
possible. Peu liant, mais sur, loyal, trfcs A6ciA6; 
capable mais peu expansif, et peu enclin k se 
distinguer dans un &at, une position qu'il considfere 
comme au-dessous de lui, M. Tielmans a la sim- 
plicity, la bonhommie d'un horame qui n'est ni 
faiseur ni ambitieux, il se distingue par le carac- 
tfcre. 

Marin excellent, experiments, M. Hoed est peu 
expansif aussi; il faut qu on le comprenne & demis- 
mots, qu'on aille au devant de ses d&irs, chose 
antipathique a H. Tielmans. Comme je tiens k ap- 
prendre les details du service de second et k m'oc- 
cuper, M. Hoed me trouve toujours dispose k entrer 
dans sps vues, k m'employer de toutes maniferes. 

Pas plus que M. Tielmans, je ne me fais illusion 
sur la carrifcre maritime en Belgique, mais &ant 
plus jeune que lui,ayantplus k apprendre, j'ai plus 
de feu, plus d'dlan. D'ailleurs j'ai me mon mdtier 
raalgre tout, parce qu'il y a en lui une grandeur 
qui me plait, mais je l'aime sans chercher k briller. 
Voila pourquoi, sans doute, je suis au mieux avec 
mes camarades, tout en me trouvant dans une si- 



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— 227 — 

tuation bien faite pour engendrer parmi nous une 
m6sintelligence semblable h celle du voyage pru- 
dent. 

Nous laissons k rhdpital militaire de Batavia, 
pour y suivre un traitement par l'^lectricitd, notre 
maitre d'dquipage, qui, le jour mSme de notre arri- 
vee en rade de Batavia, au moment de venir au 
mouillage, se trouva subitement paralyse de tout le 
c6te droit et de la langue, par suite d'un ^panche- 
ment au cerveau. Son service est confte au plus 
ancien contre-maitre de manoeuvre, homme capable 
^galement. La maladie du maitre occasionne le pre- 
mier vide dans notre Equipage; ces vides vont se 
succeder au point de rdduire Peffectif de 2/5 envi- 
ron ; k mesure qu'ils se produisent, il en r&ulte un 
surcroit de besogne pour chacun, le travail s'accom- 
plit moins lestement, plus difficilement, il faut se 
donner plus de peines. Dans les d&roits de Gaspar 
et de Riow que nous traversons pour nous rendre a 
Syngapore, ainsi que dans la mer de Java, la mous- 
son en ce moment souffle de TEst, mais la brise est 
trfcs variable, le temps seme d'accalmies, il faut 
mouiller souvent, manoeuvrer sans cesse. 

Nous avons dit quelques mots des vents alizes ; 
il convient d'expliquer de m&neles moussons, les- 
quelles ne sont que des modifications des alizds. 

Au Sud de la ligne sont les alizds du Sud-Est ; au 
Nord, les alizes du Nord-Est; entre eux, vers l'&jua- 
teur, une z6ne de calmes et de brises variables. 
Chacune des regions des alizes comprend environ 
25 degres de Latitude, et se trouve plus ou moins 



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— 228 — 

eloignee du pdle de son hemisphere suivant la sai- 
son. En g&ilral, elles suivent le mouvement du 
soleil ; ainsi, en 6i6, la region de l'alizd se rapproche 
du p61e; en hiver, elle se rapproche de P&juateur. 
Le rapprochement estordinairementde 4 k5 degr^s. 
Cependant dans l'h&nisphfcreNord, en&e, la region 
des alizds atteiut ordinairemcnt au-delk de 32° de 
Latitude, d^passe le parallfele de Madfcre. 

Les oscillations des regions des aliz&> et la direc- 
tion de ces aliz^s elle-meme subissent, dans les 
parties des mers tropicales qui baignent le continent 
asiatique, Finfluence que le voisinage des cotes 
exerce si particulifcrement sur les vents dans les 
pays chauds, une influence qui convertit les oscilla- 
tions en reversements ; la direction, en une sorte de 
parallfcle k la cote la plus pr&minente; et produit 
ainsi la pdriodicite, ce qu'on nomme les moussons. 

Le 12 mai, par relfevements du pic de Banca et 
de Poulo Lepa, Longitude : 106° 41'; Latitude 4° 8 f . 
Dans le d&roit de Gaspar, le 13 soir. Mouille h 
Fentrde du detroit de Riow, le 19 soir. Sorti de ce 
d&roit le 20, a 3 heures de relevde; mouille en 
rade de Syngapore, k 8 heures. 

Vers midi, dans ce detroit de Riow, ayant le 
Mont Gaor N i E, et Tile Bata, NE, aper^u de 
grandes erabarcations mont&s par des indigenes 
fuyant en for^ant sur leurs pagaies et poursuivies 
par des vapeurs de guerre hollandais. C'est une 
chasse en rfcgle k des pirates que nous voyons la. 
La piralcrie se montre parfois encore dans ces 
contrees. 

A Syngapore, d^barque les marchandises pour 
X. 



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— 229 — 

ce port; embarque du lest ainsi que quelques mar- 
chandises pour Anvers (etain, bois de sapan, ca- 
nelle, gingembre, etc.) Quittd Syngaporeledimanche 
6 juin 1847, vers 11 heures du matin, pour revenir 
k Batavia completer notre cargaison dc retour. 

Le mfime soir, h l'ancre, a l'entr^e du d&roit de 
Riouw. La brise est contraire, mais le courant nous 
permet d'entrer. Cependant, dans le detroit meme, 
il nous faut louvoyer continuellement, nous livrer h 
une navigation fatiguante et parfois dangereuse, car 
lors d'un de ces virements de bord, dans une passe 
trfcs etroite, le Macassar ayant refuse de virer, se 
trouva sur le point d'&houer. En allant k Synga- 
pore, nous avons traverse en un jour le d&roit de 
Riouw ; raaintenant, nous en employons douze ; ce 
n'est que le 18 juin que nous en sortons. 

Notre traversde est fatiguante et pfrilleuse. La 
mousson du SE, humide, variable, se trouve char- 
ge de grains parfois trfes violents, dans lesquels 
nos voiles se d&hirent, et de pluies qui nous d£ro- 
bent la vue de terre, des dangers, en m6me temps 
que des courants nous drossent sur eux. A 2 h. 1/2 
de relevee, nous avons File de Caspar dans l'Ouest, 
le 18 juin. Presque chaque jour, et mSme plusieurs 
fois par jour, nous sommes obliges de venir au 
mouillage par de grandes profondeurs, et quand 
nous nous trouvons k la voile, le vent est contraire, 
il faut louvoyer. Le 20, aprfes avoir mrouilld pen- 
dant quelques heures par 21 brasses de fond devant 
-50 de chaine, nous levons l'ancre dans l'aprfcs-dfner 
pour louvoyer entre Tile de Pulo Leat et Discorvery 



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— 230 — 

Rock; pour plus de suretd, nous envoyons sur ce 
rocher de corail situ^ entifcrement sous eau mais a 
peu de profondeur, un canot qui nous indique exac- 
tement sa position. Le 24, dans la matinee, le vent 
force en passant peu k peu h TOuest par le Nord; h 
midi : Latitude : 5° 12' S. Longitude : 107° 25' 0; 
temp&e du ONO, nous obligeant de capeyer sous le 
grand hunicr au bas ris, la misaine ris^e et le petit 
foe; dans la soiree, le vent diminue; les gros temps 
sont rares dans ces parages et ils durent peu. A midi 
du 26, Tile d'Edam dans le SO 1/4 S. Fait route 
entre les iles ext&ieures de la rade de Batavia. 
Mouilte sur cette rade vers trois heures de relevee, 
le 27, aprfes une traversde de 22 jours, bien longue, 
car la distance de Syngapore h Batavia n'est que de 
8 degrds, 160 lieues.En moyenne nous n'avons par- 
couru qu'un peu plus de 7 lieues par jour. 

A Batavia, ou nous s^journons jusqu'au diman- 
che, 11 juillet, sans parvenir k trouver une cargai- 
son de retour, ce qui nous force d'en chercher 
ailleurs, la reception que nous font nos compa- 
triotesdissipe bientot le souvenirdes ennuis denotre 
traversde. Chacun de nous a sa chambre chez Tun 
d'eux oil il descend quand le service le permet, une 
chambre confortable avec du linge, des costumes 
frais, un domestique malais spdcialement mis a 
notre disposition, qui se couche sur une natte, en 
travers de la porte, par terre, pendant la nuit, sui- 
vant Thabitude du pays, toujours pr6t h vous ap- 
porter k votre demande : cassi appi, cassi ahermi- 
num, du feu et de l'eau, deux choses d'un usage 
incessant, pour se d&alterer, se baigner, ou fumer 

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— 231 — 

le manille, jour et nuit. Rien de plus doux et de 
plus serviable que ces Malais, de plus agreable et 
de plus facile que leur langage simple et bref, dont 
les Strangers se servent entre eux sans distinc- 
tion de nationality, pour les affaires et la conver- 
sation. Le commandant reside k terre; il est log^ 
chez M. Huybrechts. M. Tielmans et moi, nous ne 
pouvons aller ensemble k terre, k cause du service, 
et nous n'y descendons pas chaque jour;quand nous 
y allons,c'est pour y passer quelques jours; M.Tiet- 
mans loge chez son ami, le capitaineTilmont; moi, 
chez M. Sayers. 

Quelles sont ravissantes ces journdes passes 
dans cette fie splendide, au milieu de nos chers 
compatriotes ! Le matin, avant le lever du soleil, 
aprfes s'etre reposd sur un lit bien ample garni d'un 
bon moustiquaire, chacun est debout pour respirer 
k pleins poumons un air caressant, embaum^, qui 
refrempe, par sa douce fraicheur. Le soleil levd, on 
prend son bain k 1'aise, k l'abri, dans une eau cou- 
rante, puis Ton flane, on ddjeune ldgfcrement, d'un 
petit pain et de cafe ou de th£, ensuite Ton s'ha- 
bille; jusqu'k ce moment l'espfece de costume em- 
ployd se compose d'un large calegon et d'une sorte 
de v&ement flottant appele cabail, tenant lieu de 
chemise et de robe de chambre, ouvert par devant. 
Habille, on se rend en voiture k Jacatra, ou se trou- 
vent les bureaux et les magasins, en suivant une 
belle all^e, le long du canal, au milieu d'une popu- 
lation pittoresque de pistons, ou les Chinois sont 
presque aussi nombreux que les indigenes, et des 
equipages des europdens, des Creoles et mdtis. Nous 



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— 232 — 

nous rdunissons vers midi dans Fun ou dans Pautre 
des etablissements tenus par les Beiges, suivant le 
hasard, les circonstances; alors on d^jeune. Le de- 
jeuner se compose surtout de poulets au riz apprfi- 
tes au karry, met excellent, en rapport avec le cli- 
mat et arrose de vins blancs, mousseux et ^utres ; 
de poissons et de quelques fruits, ananas, man- 
goustans, bananes, dedaign^s de nos amis, mais 
auxquels nous faisons honneur. Le repas fini, on 
aHume un cigare, on cause ou Ton s'occupe. Ceux 
qui font des affaires les font vite, disparaissent mo- 
mentandment des reunions; ils y reviennent de nou- 
veau vers quatre heures, quand se ferment les tokos, 
les magasins, les bureaux, cessent les affaires. Les 
negotiants et employes rentrent alors au quartier 
des villas, dans leur voiture, & Well te Vrede, oil 
ils ont leur habitation, qui tient h la fois de la ville 
et de la campagne. Ces habitations sont spacieuses, 
bien baties, mais leur luxe consiste seulement en 
quelques meubles confortables, on n'y voit ni tapis, 
ni tentures, ni draperies; le climat impose la sim- 
plicity. Arrives chez eux, ils prennent un bain, fla- 
nent, s'habillent; puis, vers lecoucher du soleil,se 
font conduire h Konings Plein, vaste plaine bordde 
de grands arbres, ocdan de verdure sillonne par les 
Equipages fashionables, les cavaliers elegants, le 
beau monde. On s'accoste,on cause. La nuit arrive. 
Sous la verandad des habitations, dont la con- 
struction tient des temples grecs, brille dans des 
globes epais, la lumifcre qui vous invite a rentrer. 
C'est le moment du diner, qui a lieu en plein air, 
dans un appartement ouvert de tous cdtes. II y a 

y 'V 

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— 233 — 

toujours deux ou trois couverts de plus qu'il n'en 
faut, pour les visiteurs du moment, qui s'attablent 
sans mfime qu'on les en prie. On prend le cafe de- 
vant, sous la vdrandad, en face de la rue, de Faille, 
dont le corps de logis est s^pare par une cour-jar- 
din bordde h ses deux cotes et a une certaine dis- 
tance par les batiments des gens du service, les 
cuisines, ^curies, etc. La soiree se passe de deux 
manures, dans des reunions particulifcres ou au 
theatre. On se reunit chez Tun ou chez l'autre pour 
causer, fumer, lire les journaux, en se balancant, 
&endus dans de bons fauteuils am^ricains, ou pour 
jouer au whist, k l'ecartd. Un jour l'affiche du 
theatre annonce la representation des Diamants de 
la Couronne, que j'ai vus k Anvers la veille de mon 
depart, par M. Couderc et M me Laborde. Curieux 
d'&ablir une comparaison, je me decide k y alter. 
Je trouve une salle superbe, circulaire, peu elev^e, 
ouverte de tous cotds, parfaitement a^rde par con- 
sequent et protdgde en cas de besoin, contre une 
ventilation trop grande, par des rideaux tout au- 
tour. L'orchestre et Tensemble de la troupe sont sa- 
tisfaisants, h peu prfes de la valeur de ceux d'Anvers; 
mais il n'y a ni un Couderc ni une Laborde. Trois 
florins de voiturc pour aller; trois florins de gants ; 
trois florins pour ma place et trois florins pour re- 
venir, en tout douze florins, sans compter les suites 
et les accessoires, auxquels m'entraine la connais- 
sance d'officiers hollandais,tel est le montant de ma 
soirde. Pour les colons, cette depense n'est qu'une 
bagatelle ; mais pour moi, simple aspirant, elle est 
&oorme et ne peut se r^p&er. 

— 20* 



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— 234 — 

A cinq heures du matin, du 11 juillet, appareille* 
de la rade de Batavia, fait voile pour Samarang. 
La distance est courte, de 4 degres, 80 lieues tout 
au plus, mais la mousson e"tant contraire, nous 
employons huit jours pour la parcourir, ce qui 
fait en moyenne 1/2 degrd, dix lieues par jour. 
Releve' la montagne de CWribon : S 3/4 E, le 14, 
a six heures du matin. Le 17, a huit heures, celte 
meme montagne : OSO 1/2 S, et le mont Taggal : 
S 1/4 SO. Mouille" en rade de Samarang, le 18, a 
six heures du soir, par 6 1/2 brasses de fond', a 
une assez grande distance de terre. De notre mouil- 
lage, nous apercevons a peine l'embouchure de la 
petite riviere qui traverse la ville. La vue de celle-ci 
nous est masquee par la vegetation, car la cdte est 
basse, les premieres maisons de Samarang sont k 
une dizaine de minutes de la mer, et le terrain sur 
lequel elle se trouve batie est presque sans pente 
Imme'diatement au-dela des dernieres maisons le 
sol s'eleve de toutes parts en presentant les aspects 
les plus majestueux. Plusieurs pics, quatre ou cinq 
anciens volcans eteints sans doute, encadrent le 
paysage de la rade vue du large, par des lignes im- 
posantes, rappelant celles du Vesuve. Le regard ne 
peut s'en detacher, on ne cesse de les admirer 

Se-jourae a Samarang jusqu'au jeudi, 5 aout. 
Charge environ 2,000 sacs de cafe et du rotting- 
debarqud le l'est, et rejette a l'arriere de la grande 
ecoutille ce qui nous reste, pour notre provision 
de la partie du charbon de notre cargaison d'aller' 
dont la plus grande quantite a &e placde a Batavia' 
A peine arrives, le plus jeune d'entre nous,' 



y Google 



— 238 — 

M. Wouvermans, dcrivain d'administration qui, k 
Batavia, par crainte du climat, s'etait manage beau- 
coup plus que nous dans les f&es que Ton nous 
donnait et que nous rendions, M. Wouvermans se 
trouve atteint du typhus; nous sommes obliges, pour 
luifaire donner tous les soins desirables, de le trans- 
porter k l'hopital militaire de Samarang oil, malgrd 
le confort et le traitement les plus efficaces, nous 
avons la douleur de le perdre au bout d'une huitaine 
de jours. Etat-major et Equipage presque au com- 
plet assistent k son enterrement. Notre tristesse nous 
attire des sympathies. Les offlciers hollandais de la 
garnison, et parmi eux le colonel Devicq surtout, 
offlcier beige restd k Java aprfcs la revolution, nous 
adressent mille amabilites. M. Van den Enden, le 
propri&aire du magnifique hotel « Java » oil nous 
descendons, se met particulifcrement en frais pour 
moi. II m'emmfene k sa jolie maison de campagne, 
situee dans les montagnes, k plus de 2,000 pieds 
d'dlevation, sur un superbe plateau d'une splendide 
fertilite, oil je respire pendant deux jours un air 
frais et pur qui me retrempe. Lk j'admire la popu- 
lation javanaise, qui n'est pas comme celle des 
ports alterde par le contact des blancs ; non seule- 
mentcetle population est plus belle, plus vigoureuse, 
mais encore plus douce, plus sociable. Cette vue, 
l'aspect de la nature grandiose, la vivacity de Fair, 
lafraicheur des nuits, me procurent des impressions, 
un bien-6tre, dont le souvenir dejk lointain pour- 
tant, me remplit encore de satisfaction en ce mo- 
ment. 
M. Van den Enden avait ete officier d'infanterie. 



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II donna sa demission pourfaire valoirles propri&ds 
de la jeune veuve qu*il ^pousa et dont Th6tel fait 
partie. Cette construction, batie avec un luxe ex- 
treme par un negotiant qui se ruina ainsi, ne pou- 
vant pas Gtre louee k un prix raisonnable, M. Van 
den Ende se d&ida k Fhabiter, k l'approprier pour 
un hdtel, qu'il tient lui-m6me, afin de lui donner 
de la reputation, d'augmenter la valeur de sa pro- 
pria. La salle k manger est haute comme la nef 
(Tune ^glise, et les bains, en marbre blanc, ou passe 
une eau limpide, courante, sont du plus beau luxe. 
Le prix de Th6tel pour nourriture et logement est, 
comme partout dans Tile, de 5 florins par jour. J'ai 
devant moi la note de mes d^penses. Pour cinq 
jours, vins et voitures compris, il m'a et6 compte 
37 florins seulemenl, ct cela d'aprfcs les prix exacts. 
Les gracieusetes dont chacun de nous est l'objet, 
sont la bienvenue qu*en general, k Java, Ton se plait 
k prodiguer k Peurop&n qui, par son Education, sa 
valeur apporte une diversion heureuse, des connate- 
sances, un agrement nouveaux, rappelle des souve- 
venirs, des pays aimds. M.Van den Ende ayant 6t6 
en garnison dans plusieurs grandes villes de la 
Belgique, se plait k causer avec nous de notre pays. 

II est d'habitude, k Samarang, de laisser venir 
des femmes malaises a bord des navires en rade. 
Cette coutume donnant lieu k des ventes d'effets, k 
un commencement de d&ordre dans notre Equipage, 
le commandant nous ordonna de ne plus la tourer. 
De Ik un germe de revolte. Pour completer notre 
Equipage, nous avions embarque k Anvers, au der- 



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— 237 — 

nier moment, pour la duree du voyage, quelques 
matelots etrangers. Ces matelots indisciplines pr£- 
tendaient ne pas etre astreints comme les autres 
aux lois militaires, ce qui etait faux, car la lecture 
de ces lois leur avait ete faite avant et pour la si- 
gnature de leur engagement. Lorsque quelqu'un des 
notres &ait puni par des coups de corde, comme 
c'&ait l'usage alors,rancien code hollandais auquel 
nous etions soumis n'ayant pas encore ete modi fie, 
silencieusement ils excitaient leurs corapagnons et 
pretendaient qu'on n'oserait pas les punir de cette 
facon. Ces excitations produisaient un mauvais 
esprit, que j'etais particuliferement desireux de voir 
disparaltre. L'ordre donn£ par le commandant me 
fournit Toccasion de couper court au mal; je la sai- 
sisau bond. 

J'&ais charge ce jour-Ik des fonctions de second; 
M. Tielraans se trouvait a terre avec le comman- 
dant; M. Delcourt etait de garde; moi, sur mon lit, 
souffrant de la fifcvre; la besogne venait de finir et 
n'avait pas &e rude, la cargaison n'arrivant pas. 
J'entends des voix s'elever. M. Delcourt reproche 
aux matelots Strangers de vouloir enfreindre les or- 
dres formellement donnes par le commandant, leur 
ordonne de se taire, de se tenir k leur quartier, h 
Fa van t du grand mat. Ils resistent et mfime j'en- 
tends des vociferations. Je bondis, m'approche et 
tranquillement dis a M.Delcour de me laisser faire. 
Alors m'adressant aux mutins, je les menace de les 
punir. Ils reculent k peine en maugr&mt; Tun d'eux 
ne bouge pas, il me ddfie. Je prends un anspect, 
une barre de cabestan, et lui en assfene un coup, 



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— 238 — 

maladroitement, car du coup je me d^mets le pouce 
et ne lui fais aucun mal. Tous reculent alors. Vio- 
lent parce qu'il le faut mais plus calme encore que 
violent, j'appelle h moi les sous-officiers, je place 
les r^voltfe sur un rang, leur fais face k courte dis- 
tance et, k force d'&iergie, les emp^che de bouger 
par mon regard, jusqu'k ce que Tun aprfes l'autre, 
ils aient recu une douzaine de coups de garcettes. 
Cette petite execution accomplie, tout rentre dans 
Tordre k Pinstant. 

Cependant le lendemain, k son arrive h bord, le 
commandant recoit des rdvoltds une plainte par 
Sent, avant m£me que j'aie eu le temps de lui faire 
mon rapport. Aprfcs avoir pris connaissance des 
faits, il me donne entiferement raison. Ce n'etait pas 
assez, il devait les punir pour leur plainte. Sa fai- 
blesse m'expose h des rancunes. Ces matelots Stran- 
gers n'osent pas me chercher noise, mais quand je 
commande, ils mettent maintenant de la mauvaise 
volontS dans l'execution de la manoeuvre. Aussitot 
que je m'en apercois, je les rassemble, et, devant 
l'equipage, je les traite de propres k rien, de fai- 
neants, ajoutant que je me passerai bien d'eux et me 
servirai, pour remplir leur tache, des matelots de 
2 e et de 3 e classes, qui tous Beiges, jeunes et de- 
vours, montrent du zfcle en chaque chose. Ainsi dit, 
ainsi fait, j'oppose les uns aux autres,et m'en trouve 
bien. A la fin du voyage, mes ennemis repentants 
reconnaissent leurs torts, ils s'empressent au ser- 
vice. J'oublie leur conduite, nous sommes les meil- 
leurs amis du monde. A Tarriv^e h Anvers, libdres 
aussitdt, je les rencontre le soir dans un etablisse- 



yGoogk 



— 239 — 

merit public, dont ils sortent, oil j'entre. Sans hd- 
siter, ils se rangent et me saluent respectueusement, 
ce dont je suis aussi fierque d'une victoire. 

Le 5 aout 1847, appareille de la rade de Sama- 
rangue k 7 1/2 heures du soir; fait route pour 
Batavia ou nous devons completer notre cargaison ; 
mis toutes voiles et bonnettes dehors; jolie brise 
d'ESE variable et belle mer. 

Par suite du ddcfcs de notre officier d'administra- 
tion, le plus jeune aspirant, M. Delcourt, est charge 
de la comptabilit^; moi, je reste charge des calculs 
de navigation et d'une besogne qui devient p^nible 
k cause de la perte de notre cuisinier et de notre 
maitre d'h6tel, cnlevds tous deux par le typhus, la 
besogne de chef de gamelle. Pour remplacer le 
cuisinier, nous choisissons un matelot italien, qui 
nous fait du macaroni k toute espfcce de sauces, 
et un peu trop tout au macaroni. Ce diable de 
typhus semble habiter le bord , ou il s'efforce de 
jeter le spleen. Nous le combattons de notre mieux, 
en dominant nos apprehensions, les impressions que 
nous occasionnent nos pertcs, ainsi que par une 
extreme propretd, en soignant la nourriture, et en 
montrant k l'equipage par notre gaite Pexemple du 
courage moral. Heureusement la meilleure entente 
continue krdgner entre nous, je parviens kmaintenir 
la bonne harmonie entre le commandant et le second 
avec lesquels je suis toujours au mieux , Tinsou- 
ciance naturelle du marin reprend le dessus, nos 
hommes ne se laissent pas aller au ddcouragement. 

Trois jours nous suffisentpour arriver k Batavia. 



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— 240 — 

L&, nous embarquons du cafd, du riz, du rotting, 
de la canelle, des objets du Japon. Le navire qui, 
chaque annde, rapporte une cargaison de ces objets 
vient de debarquer sa cargaison. Chacun s'em- 
presse de faire ses achats dans le magasin qui la 
eontient, ou le beau monde afflue. L'aspect de ce 
magasin est v&itablemcnt dblouissant. 

Pour faire diversion h notre tritesse, nos amis de 
Batavia redoublent leurs amabilit^s. Les fStes sue- 
cedent aux ffites , il faut une santd de fer pour y 
resister. Plusieurs d'entre eux finiront par s'en 
trouver mal, comme nous Papprimes plus tard; 
Tun ira h Syngapore, l'autre h Tile de France r&a- 
blir leur sante. Nous autres, nous supportons ces 
exefcs k raerveille, parce que le climat ne nous a 
pas encore enlev^ nos forces et que nous sommes 
jeunes. Cette conduite nous fait une singulifcre repu- 
tation, k laquelle nous ne visons nullement. Nous 
devenons presque un objet de terreur pour les 
femmes de nos amis. A un diner que nous donnons 
h bord, un diraanche, les tetes sMchauffent, et les 
matelots mis en belle humeur-dgalement, par des 
largesses de nos hotes, temoignent de leur recon^ 
naissance en les portant en triomphe, en les 
rudoyant. Fraterniser avec le peuple a ses incon- 
v^nients. 

En voici d'un autre genre. Dans un diner, entre 
hommes, chez M. Parker, negotiant am&icain, 
notre fournisseur, homme solide, nature g^ndreuse, 
nons d^passons la mesure. Aprfcs le diner, l'ani- 
mation est telle que la dame de la maison et sa 
nifcee sont appel&s pour partager notre joie. On 



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— 241 — 

nous fait chanter, ce dont nous nous acquittons, 
Dieu sait comme. La crainte que les manures de 
quelques-uns ne blessent ces dames me fait, par un 
effort, retrouver mon sangfroid. Je suis aide h main- 
tenir les formes exquises par le capitaine Tilmont, 
qui nous arrive du bal du gouverneur, dont il nous 
donne des nouvelles. Mais aprfcs cet effort, quand 
les dames sont parties, il s'opfcre en moi une sorte 
de detente, le sommeil me gagne. Le capitaine Til- 
mont me prend avec lui dans sa voiture, m'offre 
Fhospitalitd. En route, je ne sais comment, le 
cocher manque de nous verser. Le lendemain, au 
milieu du jour, je m'eveille frais et dispos, mais 
tout etonne de me trouver dans une chambre que je 
ne connais pas; j'appelle pour savoir oil je suis. Le 
capitaine entre en riant. Je comprends et me rap- 
pele alors tout ce qui s'est passe. Un bon bain et 
me voilk de nouveau sur pied. Le menage du 
capitaine m'interesse. A Batavia, presque tous les 
officiers ont leur petit menage, femme, enfants, leur 
maison particuliere, dans un meme quartier. Celui 
de M. Tilmont est a Konings-Plein, on ne peut 
mieux situd. 

Peu d'&rangers visitent Batavia sans aller jus- 
qu'a Buitenzorg, locality oil se trouve le chateau 
du gouverneur general, situde h 10 lieues de Bata- 
via, a une certaine elevation, et renommee h cause 
de son air pur, de sa fraicheur bienfaisante. Je n'eus 
pas 1'occasion d'y alier. Par contre, il me fut donne 
de visiter plusieurs lois une autre curiosite des en- 
virons nommee Master Cornells; c'est une sorte de 



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— 242 — 

foire, de caravanserail interessant, oil Ton se rend 
de Batavia, le soir, par une route charmantc, toute 
parfumde;la distance qui est environ de deux lieues, 
se parcourt rapidement, en voiture a quatre che- 
vaux. On y voit un peu de tout, surtout des moeurs 
relachdes; les Europeens s'y melent aux Malais; 
ceux-ci, plus nombreux, se livrent surtout au jeu, 
en fumant, assis par terre sur des nattes, pendant 
qu'autour d'eux, des bayaderes ou almdes dansent 
au son d'une musique qui certes ne manque pas de 
cachet. Le coup d'oeil en vaut bien la peine, mais au 
bout d'une heure, on en a assez. J'entendis parler 
toutes les langues dans cette foule, voire merae le 
wallon, par de joyeux compatriotes, des ouvriers 
armuriers liegeois. 

Un jour, M. Sayers, chez qui j'habite a Molen- 
vliet, qui tenait ci-devant Thotel de Provence et 
maintenant possfede, h Jacatra, dans la vieille ville, 
un toko ou magasin composd de toutes sortes d'ob- 
jets et de tissus europeens, me dit : « Venez avec 
moi, je vais vous faire une surprise »; j'accepte; 
nous allons au quartier chinois, oil se trouve une 
population d'environ 30,000 ames, entiferement 
adonnde a la petite industrie, aux metiers. Aprfes y 
avoir Band quelque temps, nous enlrons dans un 
restaurant, oil nous dejeunons. Ge que nous man- 
geons, je nc sais, mais on nous sert une demi- 
douzaine de petits plats h la fois et j'avoue que cette 
cuisine aux nids d'hirondelles ne me met nullement 
en appetit; je n'y fais pas honneur; cependant je 
suis charmd d'avoir fait sa connaissance et trfcs 
oblige a M. Sayers. 



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— 243 — 

Rien de plus doux, avons-nous dit, que la popu- 
lation malaise, parmi laquelle se trouvent encore 
quelques esclaves. La plupart de ces esclaves sont au 
service personnel de blancs et traites par eux avec 
beaucoup d'egards, de bienveillance. A ce propos, 
il convient de rendre ici hommage aux Hollandais: 
ils entendent a merveille la* colonisation. Par la 
loyaute, la surety I'intelligence de leur administra- 
tion, en progressant continuellement, ils sont par- 
venus a s'attacher les peuples qu'ils dominent, a 
faire oublier l'odieux de la conquete. Laissant a ces 
peuples leurs moeurs, leurs chefs, leur religion, ils 
les emploient selon leur gout, librement, car aujour- 
d'hui l'esclavage est aboli dans leurs colonies, qui 
jouissent en outre d'une libertd commerciale pres- 
que complete. A Java, les Malais sont agriculteurs 
ou pgcheurs; dans les villes, ils forment la classe 
des portefaix, des domestiques. Fidfcles et soumis 
lorsqu'on est bon et juste avec eux, ils deviennent 
feroces quand on les maltraite. Tous portent un 
chrisse ou poignard dont ils font usage, — tres ra- 
rement. Notre luxe ne les tente pas, ils sont sans 
ambition. Ayant peu de besoins, ils vivent de peu, 
sobrement. Comme ils se sentent inf&ieurs aux 
blancs pour la civilisation, ils se plient aisdment h 
leur condition, mais en exigeant qu'on les respecte, 
sinon ouvertement,du moins d'une manifere latente. 
En realite, ils se trouvent respectes et aimes de 
leurs maitres; leurs rapports ensemble oil la fran- 
chise s'allie h une certaine dose de familiarity, sont 
des plus faciles, font plaisir a voir. 

Un spectacle aussi qui fait plaisir h voir, c'est 



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— 244 — 

Farrivee en rade de Batavia de la petite flottille de 
prau\vs,de bateaux-pficheurs apportant chaquejour 
la maree, qu'ils vont prendre loin au large, en pleine 
mer. Partis la nuit, par la brise de terre, ils arri- 
vent vers midi, avec la brise de mer, en traversant 
la rade quaud elle a toute sa force, rapides, freniis- 
sants, bondissants sous leur belle voile blanche 
toute deploy^e. Cette voile enorme a la forme d'un 
triangle; le sommet de Tangle le plus grand est fixe 
au fond de Fembarcation; le cote oppose horizontal, 
se balance en se dessinant sur Fazur du ciel, comme 
Fenvergure des grands oiseaux de FOcean. Souvent 
le prauvv est surcharge; pour faire contre-poids a la 
pression du vent, les hommes se tiennent alors en 
dehors de Fembarcation, au vent, h une assez grande 
distance, sur des barabous places a cet eflfet el fixes 
au bord. 

Les dquipages des batiments au mouillageenrade 
de Batavia ordinairement font, le dimanche, des pro : 
menades en embarcation, visitent les divers navires. 
Quand ces visites se multiplent, se prolongent, sou- 
vent les hommes s'enivrent, il y a desordre. (Test 
pourquoi il nous est command^ de ne plus recevoir, 
aprfcs le coucher du soleil, ces botes inconnus de 
tous les pays. De garde, un dimanche, et me pro- 
menant sur la dunette, peu aprfcs le coucher du 
soleil , que le pavilion vient d'etre amene, je vois 
s'approcher du bord un canot rempli de mate- 
lots en goguette. Curieux de savoir comment nos 
gens exdcuteront les ordres donnes, je ne fais pas 
mine de voir ce canot. II accoste; les marins mon- 



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— 245 — 

tent a bord; j'entends discuter; la consigne est 
forcee. Je continue ma promenade sans avoir Fair 
d'y prendre garde. Peu aprfcs, des voix s'elfcvent, on 
s'anime, on se dispute. L'equipage hollandais prend 
un ton intolerable, inconvenant. II crie et traite les 
notres de Brabanders, de muitters, de revolts. 
Irritds, mes hommes se tournent vers moi, m'intcr- 
rogent du regard ; quelques-uns s'approchent de la 
dunette, le maitre <f Iquipage en tete, attendant mes 
ordres. Je garde mon attitude. Le tapage augmente. 
Le maitre alors se decide h me demander ce qu'il 
doit faire. Je lui rdponds : « Si vous aviez fait votre 
devoir, nous ne serions pas maintenant insultes 
chez nous. Faudra-t-il done que je jette moi-meme 
ces gens-li a l'eau? » A peine ai-je dit, que mes 
hommes s'elancent, le maitre en t6te, jettent k l'eau 
plusieurs des mutins, s'elancent aprfcs eux, les sau- 
vent; aprfcs quoile canot s'eloigne silencieux. Parmi 
les plus endiables pour accomplir ce petit coup de 
main, se trouvent preciseraent quelques-uns des 
matelots Strangers que je punis h Samarang. 

La rade de Batavia ne presente pas les aspects 
grandioses qu'offre celle de Samarang, mais elle est 
plus vaste, plus animee. La cdte est basse; au lever 
et au coucher du soleil seulement, et encore, pas 
toujours, les montagnes de Fint^rieur montrent leurs 
lignes gracieuses, leurs tons splendides. Quant a la 
vue du large, de la mer, elle se trouve masqudc par 
une quantity de petites iles verdoyantes, la plupart 
inhabit&s; Onrust est la plus import-ante de ces 
iles. Dans la rade de Batavia, pendant le jour, la 
brise de mer chasse le mauvais air; mais le soir, 

21* 



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— 246 — 

celle de terre apporte parfois des miasmes, une 
veritable puanteur; pour en combattre les premieres 
impressions, on fume, on s'enferme; puis com me 
Thomme s'habitue h tout, peu a peu Ton s'y fait. La 
rade est pleine de requins, le soir on s'arause a en 
attraper, ce qui se fait facilement, ainsi que nous 
l'avons dit ddjk. 

Parvenus nonsans peine a completer notre cargai- 
son, nous faisons lesderniers preparatifs de depart, 
en embarquant des vivres frais, des fruits, quelques 
moutons et volailles, et aussi quelques boites de 
conserves, que nous achetons pour remplacer le 
vide fait, d'une bien etrange manifcre, dans cette 
partie de nos provisions, 

Le veille de notre depart de Batavia pour Synga- 
pore, un raatelot su&lois, le nommd Kirsch, man- 
que k l'appel du soir. On le cherche vainement a 
bord. Nous pensons qu'il a deserte pendant la jour- 
nde en se glissant, par Tun des sabords de chasse 
de l'entrepont, dans une des embarcations venues 
de terre. Immediateraent on le porte deserteur, son 
signalement est adresse aux autorites militaires et 
maritimes de Batavia. Nous partons; on n'y pense 
plus. Huit jours aprfcs, manquant de vivres frais, 
au moment d'arriver h Syngapore, je me decide a 
faire servir quelques vivres conserves en boites, qui 
sont placees dans le Pic, derriere, au-dessous de 
notre ancien poste d'aspirants, lequel est sdpare de 
Tentrepont par une cloison k tringles, fermde soi- 
gneusement k Taide d'un cadenas. Je me rends 
moi-meme dans le Pic, avec le maitre d'hdtel. Le 
cadenas de la cloison est intact; celui qui ferme le 



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— 247 — 

caillebotis du Pic Test egalement. Cependant en 
mettant le pied sur l'escalier du Pic, une odeur 
dtrange, infecte me saisit. Nous descendons. Un 
homme est ici, dis-je. — Wie is daer? — Pour toute 
reponse, mon Kirsch apparait tremblant et plus 
ddgoutant encore que tremblant, car depuis liuit 
jours il ne s'est pas lave, il n'a pas change, raais il 
s'est bourre de nos vivres, en veux-tu, en voilk, de 
tout ce que nous avons de mieux. Ce sont precise- 
ment ces vivres-lk que, maintenant, nous sorames 
obliges de remplacer, a prix dlevds. Kirsch avoua 
que sur le point de deserter, il avait 6t6 surpris, et 
s'etait refugte dans le Pic, oil il avait du se laisser 
enferraer. Le commandant se montra faible en le 
punissant de quelques jours de fers seulement. II 
en resulta que les matelots etrangers s'imaginfcrent 
qu'on n'osait pas les frapper comme les autres et 
que je fus oblige, a Samarang, afin de leur prouver 
leur erreur, d'avoir une affaire avec eux. Ce n'est pas 
tout; cette faiblesse contribua sans doute k faire 
passer la desertion pour un acte ordinaire, h faire 
quitter le bord k quatorze de nos gens, comme 
nous le verrons bientot. Le commandant a un terri- 
ble defaut : il est trop bon. 

La plupart de nos amis de Batavia viennent nous 
serrer la main h bord, au moment du depart. Quel- 
ques-uns ont plac£ des expeditions sur notre na- 
vire, M. Sayers entre autres; je ne lui ai cependant 
pas laiss£ ignorer mon peu de confiance dans Mat 
du Macassar, mais il se moque de moi, de mes 
apprehensions. — Mai lui en prit de nepas m'avoir 
6cout£ quand je lui disais que le Macassar n'avait 



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— 248 — 

pas ete assez bien repare pour offrir la securile 
voulue, car si nous n'avons pas could bas en reve- 
nant, peu s'en est fallu, et, je ne sais comment, Tun 
de ses colis s'dgara, ne fut plus retrouve. 

Quitte la rade de Batavia le 9 septembre 1846, 
k 5 heures du matin ; fait route pour TEurope. 
Mouilld le soir, vers 7 1/2 heures, par 10 brasses 
de fond. Apparent le lendemain matin, k 5 1/2 
heures. Vers 2 heures, passd entre Dwars-in-de- 
Weg et Java. Au coucher du soleil, le pic de Kra- 
katoa dans l'ouest. A 6 heures du soir, du 11, la 
pointe Java-Head dans TE 1/4 SE; nous entrons 
dans l'ocdan. 

La mer est houleuse, le Macassar fait, le 12, 
15 pouces d'eau par quart (4 heures). 

Le lendemain, 17 pouces. 

Le surlendemain, 14, il fait 18 pouces. 

Le 15, 19 pouces. 

Du 16 au 21, de 18 h 20 pouces d'eau deux fois 
par quart. 

Et du 22 septembre au 3 octobre, oil nous rela- 
chons h Port-Louis, de Tile Maurice, Ton pompe 
continuellement, le navire faisant de 17 h 21 pou- 
ces d'eau par demie-heure. 

En glnlral, pendant ce trajet, le temps reste 
beau. Parfois cependant le vent augmente, la mer 
grossit. Afin d'empScher le batiment de fatiguer, 
nous avons soin de ne jamais forcer de voile. En 
forgant, il ferait plus d'eau encore. Le 22, nous 
prenons des ris dans les huniers, que nous larguons 
le lendemain. On n'est pas sans inquietude, mais il 



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— 249 — 

n'y a pas d'anxi&e. La flxite de Falize nous permet 
d'atleindre Maurice avant peu; dans ces parages, 
les tempetes sont excessivement rares; il est vrai 
qu'elle degen&rent aisemcnt en ouragans. Le 
l cr octobre, en courant pour plus de surete sur le 
parallfcle de Tile Maurice, nous passons, vers 8 lieu- 
res, au vent de File Rodrigue. 

A 5 1/2 tieures, du 3, aper^u Maurice. Gouverne 
pour passer entre le Coin-de-Mire et File Gabrielle. 
Toutes voiles et bonnettes dehors. Vers midi, le 
pilolc vient a bord. Peu aprfcs, mouille en rade de 
Port-Louis, par 8 brasses de fond. Levd l'ancre 
ensuite et liald le navire dans le port, ou il est anere 
par 2 ancres de bossoir devant et 1 ancre de bos- 
soir derriere, sur 40 brasses de chaque chaine. 
Une chaloupe et son Equipage venus de terre, nous 
aident dans ces di verses operations. Le 7, nous 
commenQons le ddbarquement de la cargaison. Et 
nous entrons dans une sorte de bassin appele le 
Trou-Fanfaron, le 16, oil nous amarrons le Ma- 
cassar le long d'un ponton. Continue k dechargcr. 
Puis place successivement h bord du ponton notre 
mature superieure, son greement et en general 
prcsque tous les objets de Tinventaire. Du 22 au 
25, montd le navire sur le Patent-Slip, et tenu en 
place. Depassd les mats de hune, levd les bas-mats. 
Changd 40 pieds de la carlingue; mis une contre- 
carlingue sur la carlingue rafraichie, en rempla- 
cement de la savate. Le pied du mat de misaine est 
trouve pourri ; on le rafraichit de 6 pouces ; et Ton 
place sur la carlingue, k cet endroit, un sabot de 
10 pieds de longueur. Huit pores sont fix^s dans la 



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- — 250 — 

cale, sur chaque bord, pour renforcer la carfcne. 
Renouvele quelques chevilles des courbes de la cale 
et de l'entrepont. Place dans celui-ci, de chaque 
bord, une courbe en boiset deux en fer, ainsi qn'une 
guirlande, a l'avant. Renforce la guibre. Fait la 
carfcne entifere du navire. La vergue de misaine etant 
craquee, confectionne a bord une vergue neuve. 
Fait diverses autres reparations moindres, telles 
que la mise de romaillets dans certains bordages. 
Les bas-mats etant replaces et leur greement raidi, 
le 12 novembre, on lance le navire, qui est amarre 
de nouveau le long du ponton, ou Ton continue a le 
grder, h le reparer, tout en r^embarquant les objets 
de Tinventaire et une partie de la cargaison. Sorti 
du Trou-Fanfaron, le 23, et mouilld dans le port, 
sur 3 ancres. Continue k charger et h parer le bati- 
ment pour prendre la mer. 

Notre voie d'eau provenait de ce que, comme je 
Tavais ddclar^ avant de partir, le Macassar, navire 
vieux ddja et ayant beaucoup fatigud, se trouvait en 
quelque sorte disloque, devait etre renforce dans 
toutes ses parties. 

Situfe par 55° de Longitude Est de Paris, 20° de 
Latitude Sud, presque h l'extremite du tropique, 
Tile Maurice ou tie de France, qui n'a gufcres plus 
de 35 lieues de tour, est un bijou merveilleux. 
Appelee Cerno par les Portugais qui la d^couvrirent 
en 1505, Maurice, par les Hollandais qui Foccu- 
perent de 1598 a 1712, elle fut nommde tie de 
France par, les Frangais qui s'en emparfcrent en 
1721. Devenue la possession des Anglais depuis 
1810, cette ile portede nouveau le nom de Maurice. 



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— 251 — 

Bemardin de Saint-Pierre chanta dignement sa 
beaute dans son celfcbre roman : Paul et Virginie, 
inspire par la perte du navire le Saint Giran et de 
deux de ses passagers. Mais il s'en faut que la des- 
cription du pofcte fasse connaitre Maurice. C'est 
plutot Tame de l'auteur qu'elle revfele, cette ame 
sensible, aimante, un peu sauvage, qui fut tour- 
mentde, malheureuse. Bernardin de Saint- Pierre 
ne fut compris que trfcs tard, que lorsqu'apr&s avoir 
beaucoup voyagd et beaucoup souffert, il chanta les 
harmonies de la nature, les beautds de la creation. 

Ayant a exprimer simplement nos impressions, 
nous ne le suivrons pas dans sa voie. A chacun sa 
tache. La notre est modeste. 

Notre impression premiere a I'aspect de Tile de 
France, est d'abord d'eprouver un veritable soula- 
gement pour avoir echappe au danger de sombrer 
par voie d'eau, une douce satisfaction. Avec quel 
amour ensuite nos regards caressent cette partie 
nord de Tile si bien cultivee, si riante et qui semble, 
par son peu d'etevation compart au reste du sol, 
s'etre abaissee pour s'allier avec tendresse au splen- 
dide oc&n! A la vue de ces vagues dont la blan- 
cheur relive le bleu d'azur de Timmense mer, de 
ces vagues bondissantes, image delavie universale, 
qui animent constamment et baignent capricieu- 
sement ces rivages enchanteurs, le coeur se dilate, 
Tame s'dpanouit, un sentiment solennel, religieux 
s'empare de l'6tre. Voilk ce que nous ressentons 
vivement, profonddment. 

Au centre de Tile se trouve un mont d'aspect 
imposant, appelele Piton, qui a plus de 2,000 pieds 



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— 252 — 

de hauteur; prcsque de partout, le sol s'£l6ve gra- 
duellement jusque vers ce centre. Cepcndant dans 
la partie Sud, h droite de Port-Louis, et ailleurs 
encore existent d'autres monts pittoresques, plus 
eleves. Le sommet de Tun deux appeld le Pieterbot, 
situe prfcs de cette ville, est d'une ascension difficile 
et mfime pdrilleuse, que peu osent entreprendre. 

Le pavilion beige &ant h peine connu h Maurice, 
a notre arrive nous reQiimes presque aussitdt la 
visile de compatriotes habitant cette fie, avec les- 
quels nous eumes des rapports agrdables et suivis. 
Parmi ces Beiges, Tabbe Mazui, 1'abM d'Eggremont, 
et un pharmacien, de Courtrai, etabli depuis long- 
temps h Port-Louis, mais dont j'ai oublid le nom, 
homme aimable, obligeant, nous firent surtout 
bon accueil. Excellent pr&Jicateur, l'abbd Mazui 
jouissait d'une grande influence, qu'il conserve 
encore actuellement, vingt-cinq ans aprfes, d'aprfcs 
les renseignements que nous donne de la localite, 
nn de nos amis, marin comme nous, qui l'habita 
longtemps. Aujourd'hui calculateur k PObservatoire 
de Bruxelles, M. Estourgies entretient avec des 
habitants de Maurice, une correspondance qui lui 
rappelle un monde depressions et de souvenirs 
auxquels il tient beaucoup et avec raison. 

Nous resumes d'autres visites qui nous furent 
aussi agreables, entre autres celles d'artistes connus 
ct aimes en Belgique : Victor, le comique du thea- 
tre du Pare, M ,,c Montassu, la premiere danseuse 
du theatre de la Monnaie. Victor se trouva souvent 
a bord avec nos amis, les abbds et leurs camarades. 



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— 253 — 

De cette rencontre il ne resulta aucun froissement 
pour personne. Chacun se montra accommodant et 
s'en trouva bien. 

A dtfaut de consul beige, le consul de France k 
Port-Louis se trouve charge de nos interets natio- 
naux. Nous avons peu de rapports avec lui. Nous en 
avons peu dgalement avec les offlciers de la frigate 
stationnaire anglaise, de 50 canons, le President, 
mouiltee k I'entrde du port. Par contre, nos rela- 
tions journalises de service avecM.Vigoureux, pro- 
prietaire du Patent-Slip, nous procurent un com- 
merce agrdable. Je me lie avec l'aine de ses fils, na- 
ture sympathique, sincere, qui m'initie aux moeurs 
du pays. Une chose me frappe d'abord, le contraste 
de la manifcre de vivre avec celle de Java. La vie, 
ici, n'est pas men & k grandes guides, fastueuse; 
toutes choses y sont pesfes, examinees de prfcs; la 
concurrence est plus grande, les richesses du sol 
moindres. Les rues du Port-Louis sont comme 
celles de nos villes, les maisons se touchent, sem- 
blent k l'etroit. Un certain air provincial se remar- 
que ^galement dans les conversations. Cependant au 
cercle ou M. Vigoureux me prdsente, je retrouve les 
allures de Java. Pendant que je joue au billiard, on 
ne cesse de me presenter toutes sortes de rafrai- 
chissements. Des plateaux charges circulent sans 
discontinuer. Chacun joue, k ce cercle; l'enjeu 
consiste ordinairement en consommations offertes k 
tous. 

Chef de gamelle, je fais moi-meme chaque jour 
le marchd, et pour cause. Le march£ de Port-Louis, 
a 6 heuresdu matin, est vdritablement eblouissant 

22 



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— 254 — 

par la richesse et la profusion de ses fleurs, de ses 
fruits et la socidte qui le frequente. On s'y rend en 
toilette; les dames s'y montrent comme nos ele- 
gantes le soir, tout armies. Les messieurs portent 
Thabit de drap, ce qu'on ne voit nulle part k Java; 
h la vdrite, h cette heure du jour, il y a de la frai- 
cheur, et le climat est moins ardent que celui de 
Java; je n'en suis pas moins etonne; mais comme 
le coup d'oeil en vaut la peine, je fais aussi volon- 
tiers des frais; avec Victor, je flane bras dessus, 
bras dessous, an milieu de ce beau monde, suivi 
de mes gens, tout en faisant mes petits achats. 
Heuresdelicieuses de ma jeunesse, trop tot envolees, 
il me semble respirer encore votre enivrement ! 

Pour nous feter, notre compatriote courtraisien 
organise une petite excursion; il s'agit d'aller visi- 
ter les tombeaux de Paul et Virginie. Partis de 
bonne heure, nous arrivons vers midi aux urnes des 
deux amants, personnages flctifs rendus vivants 
dans Fimagination de ses lecteurs, par le genie de 
Bernardin de Saint-Pierre. Si les mausotees n'ont 
rien de remarquable, le bois desPamplemousses oil, 
sous les grands arbres, Ton jouit d'une douce frai- 
cheur au moment de la plus grande chaleur du jour, 
est peuple d'arbres magnifiques. Cependant la vege- 
tation de Maurice n'egale pas en magnificence celle 
de Java. 

Ce qui distingue Maurice, c'est une reunion de 
beaules de tous genres, concentrees pour ainsi dire 
en un point. Dans cette petite tie se trouvent les 
pays de plaines, les pays maritimes, les pays de 
montagnes; la nature grande, sauvage, agreste, et la 



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— 255 — 

nature cultivee, ornee par la main de I'homme; deux 
ports, Port-Louis et le Grand-Port; et plusieurs 
rivieres, dont la principale est la Grande- Riviere 
Sud-Est. Quoique la culture de la canne a sucre y 
soit de beaucoup la plus importante, celle du cafe, 
du tabac, de toutes les cdreales r&issit admirable- 
ment. Les fruits d'Europe y viennent presque aussi 
bien que ceux de l'lnde et de Chine. Maurice, veri- 
tableinent, est un petit paradis terrestre. 

Port-Louis compte environ 45,000 habitants. La 
population entifcre de Tile s'elfcve k 220,000 ames, 
dont 32,000 Creoles d'origine franchise, 60,000 
noirs, 215,000 engages chinois, indiens ou noirs 
et quelques Anglais. Le franc-ais est la langue usi- 
tee. Le sentiment national met continuellement en 
opposition la population et Tadministration, qui est 
toute anglaise. II en resulte parfois des conflits. Je 
fus t&noin d'une scfene de ce genre au theatre, h une 
representation de la Fille du regiment, oil les cou- 
plets : Salut h la France! furent applaudis freneti- 
quement, d'une maniere provoquante pour les quel- 
ques spectateurs anglais, vers lesquels tous les yeux 
se fixfcrent en ce moment. Ceux-ci patientferent, puis 
ils prirent leur revanche. La representation ter- 
ming, le rideau baissd, les issues sont fermees. 
Alors le commandant de la fregate le President se 
lfcve et, de sa loge, dit flegmatiquement ces mots 
aux musiciens de l'orchestre : God save the Queen. 
Aussitot les Anglais applaudissent, les musiciens 
jouent Fair national anglais, chacun reste k sa place, 
silencieux, jusqu'a la fin du morceau. 



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— 256 — 

La mauvaise fortune nous poursuit toujours. De 
temps en temps le typhus reparait,sevit parmi nous. 
Dans notre travers^e de Batavia k Maurice, nous 
avons encore perdu plusicurs hommes. D'autre part, 
notre maitre d'equipage se trouve toujours dans le 
meme dtat, paralyse. Tous nos soins et ceux qu'il 
recut aux hopitaux de Batavia et de Samarang n'ont 
pas am^liore sensiblement sa position. Un nouveau 
coup nous frappe; en quelques jours, par un acci- 
dent terrible, notre second maitre nous est enleve. 

Fixe au Pate?it-Slip, sur lequel on le r^pare, le 
Macassar recoit chaque jour h son bord une foule 
d'ouvriers calfats, charpentiers, etc, qui, avec notre 
equipage, font un tintamarredu diable, abrutissant. 
Partout nous surveillons Touvrage, les reparations. 
Occupy sur la dunette, le second maitre se penche 
pour voir ce qui se fait en bas; k cet effet, il saisit 
machinalement le garan du palan d'un davier de 
canot, et tombe aussitot d'une hauteur de 30 pieds 
sur le sol, inanimd. II n'est pas mort pourtant. On 
le relfcve, sanglant, le visage m&onnaissable, le nez 
fendu. Avec de grandes precautions, il est trans- 
pose a l'hdpital de Port-Louis, situd de Fautre cote 
de la baie, h une grande distance, ou Ton nous 
donne quelque espoir de guerison. 

Peu de jours auparavant, nous avions lance nos 
invitations pour un diner a bord, par lequel nous de- 
sirous rdpondre aux nombreuses politesses dont nous 
sommes l'objet de la part de nos nouvelles connais- 
sances; cet espoir nous permet de ne pas reraettre 
la petite f6te, fixde au dimanche prochain. On me 
donne carte blanche pour bien faire les choses; 1'anri 



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— 257 — 

Tielmans mestimule;il faut,dit-il,queje me distin- 
gue. Je m'en tire k la satisfaction gendrale. Le 
dessert surtout me vaut force compliments. La 
table chargee de fruits de divers climats, d'Europe, 
de Tlnde, de Chine, offre un coup-d'oeil splendide. 
La depense en fruits est d'une centaine de francs, 
mais nul de mes camarades ne pense a me blamer. 
Ce n'est peut-6tre qu'k Maurice seulement qu'on 
peut ddployer cette esp&ce de luxe de table. Ce 
qui ajoute a notre entrain, c'est qu'ayant fait 
prendre la veille au soir des nouvelles de notre se- 
cond maitre, on nous en a donne d'excellentes.Tout 
a coup, au moment oil 1'efFusion est complete, la 
foudre tombe parmi nous, on nous apprend que 
notre maitre d'equipage vient de s'eteindre et qu'on 
va l'cnterrer immediatement! Silencieusement nous 
achevons notre repas, et nous decidons d'aller tous 
ensemble k l'enterrement. Mais notre dquipage se 
trouve presque entierement a terre, en conge, pour 
la journee. Tant bien que mal done, nous armons 
nos embarcations, et nous nous transportons, k la 
voile, au cimetiere,a Fentree du port. La ceremonie 
commence. L'abbe Mazui accompagne officiellement 
le corps du d&unt, ce qui n'est pas selon l'usage; 
mais en homme de coeur, en veritable patriote, ce 
cher abbe veut honorer ainsi le pavilion national, en 
ce moment en berne k notre bord. Aprfcs avoir dit la 
priere, l'abbe prononce un discours. Des larmes 
nous sautent aux yeux. 

Quelques jours aprts, par ses soins, un service 
funfebre est organise, une grande messe est chantee 
pour le repos de l'ame de ceux que nous avons 

22* 



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— 258 — 

perdus dans ce voyage et dont le nombre s'eleve 
ddjk k sept. Nous y assistons tous ainsi que nos 
compatriotes et nos connaissances. 

Notre recueillement nous fait gagner les sympa- 
thies g&i^rales, surtout celles des ecclesiastiques. 
Pour dissiper notre tristesse, k Fevech^ oil ils habi- 
tent, on se decide a se ddpartir de la rfegle, a nous 
inviter k diner. Etant de garde ce jour-la, je ne puis 
etre de la fete. Mais j'apprends que Ton a si bien 
traitd mes camarades, que pas un officier n'a pu 
r^pondre aux speachs dloquents portes en notre hon- 
neur. Presque humilid, je reproche k M. Delcourt 
surtout, d'avoir laisse amoindrir la reputation que 
nous avions conquise k Batavia et pour laquelle, 
comme moi, il avait vaillament participe. Quelques 
jours aprfcs, je suis invito k mon tour avec lo com- 
mandant. La table est v&itablement d'un grand 
luxe. Emoustille par la reception la plus cordiale et 
par des vins exquis, je me trouve en apparence dans 
les meilleures dispositions pour Sparer notre echec. 
Des toasts nous sont portes. Je r^ponds.Ma langue 
s'embarrasse, je bredouille. Me voilk vaincu. Com- 
ment? Je ne sais, mais e'en est fait de mon audace; 
je ne suis plus invulnerable. 

Un nouvel echec du meme genre, plus blessant 
encore pour mon sot amour propre, me fournit rex- 
plication de ce qui m'est arrive. Etant au cercle, en 
plein jour, vers trois heures, occup^ ajoueraubil- 
lard tout en causant avec vivacity, je me laisse 
aller k accepter force consommations sans prendre 
garde que je suis a jeun, altdrd par la grande cha- 
leur. La partie finie, je rallie mon canot, qui m'at- 



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— 259 — 

tend au quai, place du Gouvernement. Arrive sur 
cette place, en plein soleil, je ne sais ce qui me 
prend, mais il me semble que je ne marche pas 
droit. lrrit£, je fais de vains efforts. Ce qui m'hu- 
milie le plus, c'est que mes matelots sont la devant 
moi, qui me regardent marcher. Heureusement je 
me trompe, mes hommes dvidemment, c'est-k-dire 
a lire dans leurs yeux, dans leur contenance, ne se 
sontapergus de rien. 

Sous le ciel des tropiques pa rticul Bremen t, il faut 
avoir soin de se contenir, d'etre sobre de paroles et 
de gestes, quand on n'est pas sobre autrement. 

Quelques jours avant notre depart de Maurice, 
nous eumes une alerte. Le temps dtant devenu 
menacant et le vent imp&ueux, on nous fit, a l'ob- 
servatoire, le signal de prendre lcs premieres 
mesures pour faire face h un ouragan. En conse- 
quence, nous suivimes Fexemplc donnd h cet egard 
par la frigate stationnaire, le President. Cependant 
il n'y eut pas d'ouragan mais un mauvais temps 
qui dura deux jours ; nous en fumes quittes h bon 
marche. 

De l'ouragan h la tempSte, il y a k peu pr£s la 
meme difference en intensite de vent que de celle-ci 
k une forte brise. 

Les cyclones ou ouragans de Maurice et de Bour- 
don sont celfcbres par les ravages et les phenom&nes 
auxquels parfois ils donnfcrent lieu. 

II y a tout au plus une trentaine d'anndes que la 
loi qui r^git les ouragans a 6t6 decouverte, par le 
gdndral gouverneur des Bermudes. La connaissance 



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— 260 — 

de cette loi permet d'eviter cle grands desastres 
maritimes ; elle est done trfesimportante ; e'est pour- 
quoi nous inserons ici une petite note de M. Estour- 
gies sur cet objet, note tiree de l'ouvrage de M. Bri- 
det dont M. Estourgies fait en ce moment la tra- 
duction. 

« Les ouragans sont des tourbillons de plus ou 
moins grand diamfctre dans lesquels la violence du 
vent augmente de tous les points de la circonference 
jusqu'a une certaine distance du centre, oil regne 
un calme d'une etendue variable. 

« Ces tourbillons se meuvent suivant une direc- 
tion differente pour chaque hemisphere, mais a peu 
prfes constante dans chacun d'eux. 

« Dans l'hdmisphfcre sud, le mouvement de rota- 
tion se fait suivant le mouvement des aiguilles d'une 
montre; dans l'hemisphfcre nord, le mouvement est 
inverse. 

« Le tourbillon une fois forme, se met en mar- 
che avec une vitesse variable de 1 a 6 ou 8 milles a 
l'heure. Le centre se meut sur une parabole. Dans 
l'hemisphfcre nord, le foyer de cette parabole se 
trouve aux environs des Bermudes; le cyclone pro- 
venant des latitudes tropicales suit les cotes ameri- 
caines, contourne Bermude, pour aller se perdre 
dans TAtlantique. Dans la mer des Indes, il en est 
de m6me, le sommet de la parabole parcouruc 
contourne les ties Maurice, Bourbon et Rodri- 
gues. 

« Le vent est le plus violent prfcs du centre du 
cyclone. Lorsque ce centre passe sur un lieu ou sur 
un navire, Ton n'y ressent que deux vents diame- 



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— 261 — 

tralement opposes, separes par un intervalle de 
calme de plus ou moins de duree. 

« L'arrivee d'un cyclone est toujours annoncee 
par une forte depression barometrique, qui atteint 
son maximum au centre del'ouragan. L'aspect mena- 
gant du ciel, des eclairs, des nuages de couleur de 
sang qui se massent, pendant des sautes de vent 
accompagnees d'averses torrcntielles et sdparees par 
des calmes, sont les signes precurseurs d'un oura- 
gan. 

« La ligne parabolique divise le tourbillon en 
deux parties, Tune interne ou demi-cercle dange- 
reux, Tautre externe a la parabole et formaut la 
partie maniable du cyclone. 

« La difficult^ pour le marin reside dans la con- 
naissance de la position de son navire par rapport 
au centre du cyclone et de la marche du phenom≠ 
apres quoi, il trouvera immediatement ce qui lui 
reste a faire en appliquant h cette position, h de- 
terminer avec autant de certitude que possible, les 
regies prescrites par la loi des ouragans, loi tendant 
k faire dviter compl&tement le cyclone, a en sortir 
sain et sauf, ou bien a le supporter en faisant le 
moins d'avaries possibles et avec le plus de chances 
d'en sortir. 

« Cette rfcgle generale est trfes simple et peut se 
reduire h mettre k la cape babord amures, dans les 
cyclones de l'hemisp&re austral ; 

« A la cape tribord amures, dans l'hdmisph&re 
nord; 

« Cela, pour toutes les positions que le navire 
pourrait occuper par rapport au centre, excepte 



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— 262 — 

le cas oil il se Irouverait directement en avant du 
cyclone, sur la trajectoire du phdnomfene, ce qu'il 
connaitra facilement et auquel cas il faudra fuir 
vent arrifcre en lofant sur babord, dans FWmisptafcre 
sud, tandis que dans le nord, il faudra, apr&s la 
fuite vent arrtere, lofer sur tribord. » 

Par suite des ddcfes et des accidents survenus a 
bord, plusieurs de notre dquipage ont Pimagination 
frappde, s'imaginent qu'une espfcce de mauvais sort 
est jetd sur le Macassar, qu'ils cherchent h quitter. 
Comme en outre, les enr61ements a Maurice, pour 
les navires, se font h des prix eleves, inconnus en 
Belgique, il en r&ulteque quelques-unsdenos mate- 
lots d&ertent. Afin d'empecher les .suites de ce mau- 
vais exemple, les otficiers sont obliges de veiller, la 
nuit, de faire le quart de mer. Heureusement nos 
preparatifs de depart touchent a leur fin. Cepen- 
dant la desertion s'etend, quatorze hommes nous 
quittent. Si r&luit que soit notre Equipage, nous ne 
cherchons pas a remplacer ces deserteurs. Enfin le 
jour du depart arrive, nous appareillons, aprfcs avoir 
pris congd avec effusion de nos amis. Notre relache 
a 6t6 de 70 jours, pendant lesquels le Macassar 
subit, ainsi que je Pai indiqud, d'importantes repa- 
rations, s'&evant ensemble k la somme de 22,000 
piastres, 110,000 francs. Un passager s'embarque, 
M. Pierre De Caux, nagufcres professeur de litera- 
ture fran^aise au lyc^e de Tile Bourbon. II est loge 
dans Fentrepont; souvent nous l'invitons k diner. 
M. Delcourt Temploie h la comptabilite, dont il est 
charge depuis le A6cks de M. Wouvermans. La pre- 
sence de M. De Caux apporte une certaine diver- 



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— 263 — 

sion parmi nous. II aime a causer de Bourbon et 
nous de l'ententre. Phalansterien enrage, il cherche 
h nous convaincre. En l'ecoutant, nous sommes 
dbranles mais non convaincus. Pas moyen d'avoir 
lafoi. 

Quitt^ Maurice le 12 ddcembre 1847 vers 9 heu- 
res du matin, par beau temps et faible brise de 
terre. Le lendemain vers 8 heures du matin, pris 
notre point de depart siir divers relkvements des 
montagnes de Maurice. Le soir, 1'fie Bourbon dans 
le ONO 1/2 N. Le 21, les vents qui dtaient de la 
partic de l'Est jusqu'ici, passent a l'Ouest, en for- 
eant beaucoup; ils reviennent a l'Est, puis ils sau- 
tent h TOuest, en augmentant; nous masquons par- 
lout. Tempete, qui dure peu. Latitude : 34 c 24', 
Longitude : 31° 88'. Nous nous trouvons tout h fait 
dans la region des vents d'Ouest, a peu pr6s par 
la latitude du cap de Bonne-Esperance. La tempete 
recommence le 27, cesse le 28. Ce jour-la, aper^u 
terre; releve, a midi, Raven-Head : NNO, ce qui 
nous donne pour Longitude : 29° 50 f E, tandis 
que notre Longitude observee est de 29° 45'. Nou- 
velle tempete le 31, pendant la journee; le soir, le 
temps se modfcre. A midi du 6 Janvier, le cap des 
Aiguilles : N. 1/4 NE. Nous doublons le cap de 
Bonne-Esperance. Le beau temps s'etablit h partir 
du 7. Nous rentrons dans l'alize du Sud-Est. Vers 
5 1/2 heures du matin du 20, apercu dans TOuest, 
1'ile de Sainte-Hdlene. A 10 1/2 heures, mouille en 
rade de James-Town. Fait de Teau et des vivres. Le 
soir, a 7 1/2 heures, appareille pour l'Europe. 



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— 266 — 

dre un instant, il fait carguer et serrer cette voile. 
Pour hater la manoeuvre, je me porte devant, ou je 
stimule nos gens. Le commandant est prevenu. Six 
hommes et un quartier-maitre sont places k la barre 
du gouvernail et k ses palans. La voile est k peine 
serree, nos hommes ne sont pas encore descendus 
du gr&ment que soudain comme un coup de ton- 
nerre tombe k bord le terrible ouragan. La mer est 
aplatie par le vent, les vagues ne peuvent s'tflever, 
leurs crates sont enlev&s en se formant, voilk pour- 
quoi nous apercevions tantot k l'horizon une esp&ce 
de nuage blanc, dans lequel le Macassar se trouve 
maintenant; c'est le centre du tourbillon. Notre na- 
vire se d^m&ne etrangement, fait des embardees 
inqui&antes, il est presque impossible de le conte- 
nir. On ne peut se rendre de l'avant k l'arri&re 
qu'en s'accrochant au bord, en se halant main sur 
main. Pas moyen d'entendre qui nJest pas au vent de 
soi. La mature d'artimon, qui n'est pas appuyee par 
les bras de ses vergues, est effrayante k voir; k tout 
moment, on croit qu'elle va tomber. Tout k coup le 
Macassar vient au vent sur tribord et se couche. — 
« Hisse le foe! » crie le commandant. Les mate- 
lots se rdcrient, disent que le foe ne tiendra pas. Je 
leur rdponds par des coups de poing. Le foe est 
hisse, et il est emport^. Si peu qu'il ait tenu cepen- 
dant, sa resistance a suffi pour faire tourner le 
batiment, qui se relfcve. Nous \oi\k sauv& ! Mais le 
danger peut se representor, une embard^e peut de 
nouveau nous jeter en travers du vent. Heureuse- 
ment le mercure monte, reparait dans le baromfctre, 
Fespoir d'une prompte amelioration semble fonde. 



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— 267 — 

Effectivement quand, h 8 heures du soir, je prends 
le quart, succ&lant k M. Tielemans, il me semble 
que le vent a tellement diminu^ que nous sommes 
dans une accalmie. Je demande au commandant de 
pouvoir faire de la toile, etablir le grand hunier ou 
bien la misaine, avec leurs ris pris. Pour toute 
reponse, il me dit de faire jeter le loch, de mesurer 
la vitesse du navire. Sans un morceau de voile 
dehors, nous filons encore 10 1/2 noeuds, ce qui 
est notre plus grande vitesse! Ayant conserve un 
calme admirable pendant ce p^ril extreme, le com- 
mandant juge sainement, il a raison, et moi, je 
n'insiste pas. 

De l'ouragan, le vent passe k la temp&e, une tem- 
pete deTOuest auNord-Ouest, accompagn&de bour- 
rasques. Dans la journee du 27, nous &ablissons la 
misaine risee, et, lelendemain matin, le grand hunier 
au bas ris, courant en route 178 milles. Le vent 
diminue; augments la voilure. Mais, le lendemain, 
la temp&e recommence en ralliant le Sud. Mis k la 
cape; forcddediminuer la voilure jusqu'a nous trou- 
ver sous Tartimon seul avec son ris pris. Le navire 
fatigue considerablement et fait beaucoup d'eau. 
Heureusement, la reparation que le Macassar a 
subie, nous permet de lutter sans crainte contre les 
elements. Cependant nous ^prouvons quelques ava- 
ries sdrieuses. 

Aprfcs l'ouragan, la mer terrible jette k bord ce 
que Ton appelle en termes de marine de gros pa- 
quets d'eau. Nos bouteilles sont successivement 
enlevdes, le tableau est d^foncd. Tant bien que mal, 



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— 268 — 

nous fermons les ouvertures. Par un singulier 
hasard, jusqu'au 29, sur mon quart, je n'ai regu 
aucune lame. Fier de ma bonne fortune, je plaisante 
mes camarades moins heureux que moi ; ils doivent 
apprendre encore, leur dis-je en riant, comment on 
parvient k conjurer le mauvaissort. Mais, ce jour-la, 
je subis la loi commune et de la plus belle manifcre. 
Une lame enorme se Ifcve vers 1'arrifcre. J'admire 
d'avance comment notre navire va se lever sur elle. 
Mon espoir est de$u , la vague d^ferle h bord, je 
n'ai que le temps de saisir un hauban d'artimon 
pour ne pas 6tre enleve. La secousse que j'eprouve 
aux bras en tenant bon n'est pas peu de chose. La 
lame est si furieuse qu'elle me soulfcve et me passe 
sur le corps tenu horizontalement, dans la position 
de la nage. Nos embarcations, suspendues aux da- 
viers, pendent comme si elles allaient tomber a la 
mer, nous n'avons que le temps de les ressaisir. 
Une grande quantity d'eau est tombde dans la 
dunette par les vitres de capotin, toutes bris^es 
du c6te du vent. II y a deux pieds d'eau dans nos 
cabines. Le pont est inonde, plusieurs sabords sont 
ddfoncds. L'eau pdn^tre dans la cale par le cabes- 
tan. 

Nos malles et nos objets flottent dans le carrd ; 
peu d'entre nous ont encore du linge sec. On ne 
quitte pour ainsi dire plus ses bottes de mer. Le 
commandant, pendant tous ces jours ntfastes, est 
constamment k son poste, sur le pont. Les varia- 
tions du vent tantot nous obligent de mettre k la 
cape, sous la plus petite voilure, et tantot nous per- 
mettent de faire de la route, en fuyant devant le 



-> 



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— 269 — 

temps. Les aspects du ciels sont parfois des plus 
effrayants. Des eclairs dans toutes les parties de 
Thorizon semblent annoncer le retour de l'oura- 
gan, des sautes de vent imminentes, et de par- 
tout. Pendant plusieurs quarts, nouscourons grand 
largue, filant de 10 k 11 noeuds, appuyds et pous- 
ses par nos vergues seulement, que nous bras- 
sons comme si leurs voiles dtaient dtablies. Avec 
notre Equipage r&luit de plus d'un tiers, prendre 
des ris devient une tache trfcs rude, qui dure par- 
fois tout un quart et plus encore. Ce qui en est une 
autre, c'est de prendre des observations des astres, 
pour determiner notre position. II faut parfois k cet 
effet s'attacher au mat d'artimon. Cependant nous 
approchons de la Manche, il devient important de 
faire des observations. Le l er mars, par 49° 5' Lati- 
tude Nord et 7° 8' Longitude Ouest, nous sommes 
sur la limite des sondes, dans les parages ou Ton 
trouve fond; pour connaitre notre position, nous 
sondons; en filant 80 brasses de ligne, nous ne 
trouvons pas encore de fond. 



Les vents passent du NNO ou NNE, reviennent 
au Nord, le 4 mars, puis k l'Ouest, en faiblissant. 
Mais le calme ne dure pas. La brise s'&fcve du SO au 
SSO aprfcs une petite brume, et force bient6t. Vers 
2 heures, du 5, elle saute au Nord-Ouest, puis au 
Nord. Pris 3 ris dans les huniers, le ris de la grande 
voile et mis le cap en route. Trfcs forte brise ; le 
temps s^claircit. A 4 heures du'soir, du 6, apercu 
terre, le Start-Point, dansle NE 1/4 N. A 9 1/2 heu- 

23* 



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— 270 — 

res les feux de Portland, que nous relevons : 
N 1/2 0, k minuit. A 8 heures du matin, du 7, re- 
levd la pointe Est de 1'ile de Wight : NNO 1/2 N, et 
la pointe Sud : NO 1/2 N. Largu£ les ris du grand 
hunier. A 9 heures, embarqud le pilote beige Devos. 
Mis toutes voiles dehors. Brighton dans le Nord et 
Beachy-Head dans PEst, k midi. 

Par une bonne brise du Nord au Nord-Ouest, 
ayant une bonnette de hune dehors, nous avancons 
rapidement, bientot nous sommes hors de la Man- 
che. A 8 heures du soir, nous relevons le feu de 
Dungeness dans ITS 1/4 NE et la ville de Hastings 
dans le NNO. A 11 heures, les feux du South- 
Foreland sont en vue; k 4 heures du matin, du 
8, ces mSmes feux sont dans TOuest et ceux du 
Nore-Foreland dans le NNO. Mais la brise faiblit, 
nous sommes forces de mouiller k l'aide de notre 
ancre k jet, vers 8 1/2 heures. Une brise contraire, 
du Sud-Est a FENE, s'elfcve vers 10 heures; nous 
appareillons et nous louvoyons. Le soir, pris le ris 
de chasse des huniers. 

Le commandant qui pendant tous nos mauvais 
jours, pendant Fouragan et les temp&es avait con- 
serve une sdrenite exemplaire, perd patience, k ce 
dernier contre-temps. Jusqu'ici il avait admirable- 
ment tout support^, quoique en disant : « Pourvu 
qu'il ne nous arrive pas d'avoir encore k bourlin- 
guer en vue de nos feux, dans les bancs de Flandre! » 
Or, ce qu'il craignait tant survient. Nous voici obli T 
gds de louvoyer, de prendre des ris, ayant le feu de 
Dunkerke dans le Sud 1/4 SE! Aussi eclate-t-il en 
des esp&ces d'imprecations presque inintelligibles 



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— 271 — 

mais qui ne tardent pas a le soulager, a le calmer. 
Le fait de supporter vaillamment de grandes contra- 
ridtes et de perdre ensuite son sangfroid dans des 
contrariety peu importantes est un ph&iomfcne 
psychologique assez commun chez les hommes 
doues pour lutter extraordinairement, qui ddploient 
toutes leurs energies dans les choses saillantes et se 
trouvent aprfcs cela impuissants pour dominer les 
autres. La coupe etait pleine, il ne fallait pour ainsi 
dire plus qu'une seule goutte pour la faire debor- 
der.Le ddbordement auquel se livre le commandant 
semble incomprehensible pour la plupart, mais moi 
qui le trouve naturel, je sais qu'il ne durera pas, et 
n'en montre aucun &onnement, ce dont M. Hoed me 
sait gre. A peine a-t-il retrouve son sangfroid, que 
le vent change, aprfcs un moment d'accalmie. 

La brise se fait de l'Ouest. Orient^, largu6 les ris. 
A midi, la tour d'Ostende dans le SE 1/4 S, celle 
de Dunkerke : SO 1/4 0. Gouvern^ et manoeuvre 
suivant les indications du pilote. Mouilld le soir, 
vers 8 heures, en rade de Flessingue, par 6 brasses 
de fond, ayant le feu dans le NNE. 

Embarqud le pilote de rivifcre; le lendemain, 
remont^ l'Escaut, venu a l'ancre en rade du Doe 1 , 
oil un coup de vent du Sud-Ouest nous retient jus- 
qu'au 13. II est dcrit que nous devonsetre contraries 
jusqu'au dernier moment. — Le 13 mars 1848, 
mouille devant Anvers. 

Aussitot qu'il fut embarqud a bord, nous deman- 
dames au pilote Devos des nouvelles du pays. II 
nous repondit d'abord par la formule sacramentelle : 
« II n'y a rien de nouveau ; » mais bientot se repre- 



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A 



— 272 — 

nant, il nous apprit en termes assez obscurs les 
grands £v£nements du jour. Louis-Phillippe venait 
de quitter la France, la r^publique &ait proclamee 
k Paris, oil Lamartine dominait la situation. Natu- 
rellement, le contre-coup de ces evdnement se fai- 
sait vivement sentir en Belgique. Par un bonheur 
providentiel, notre pays s'&ait en quelque sorte 
pr^pard k supporter la secousse. L'union de toutes 
les forces vives de la nation en vue d'une reforme, 
cette union s'etait accomplie, les efforts des hommes 
de progrfcs avaient 6ti couronnds de succfcs juste 
assez k temps pour donner au pouvoir, en le re- 
trempant, la force n^cessaire afin de contenir le 
flot rdvolutionnaire. La sagesse et l'abndgation du 
roi n'avaient pas peu contribud non plus a realiser 
ce r&ultat important, au moment ou TEurope sem- 
Wait vouloir k chaque instant s'embraser. 

L'&notion que nous dprouvames k ces nouvelles, 
nous fit oublier instantandment tous nos ennuis 
passes. (Test k peine si, la nuit, nous pouvions 
dormir. Notre imagination se trouvait jetde par elles 
dans toutes sortes d'horizons. Notre passager sur- 
tout, M. De Caux, ne se contenait plus. D'embtee 
il devenait republicain et trouvait etonnant que nous 
ne changions pas comme lui d'opinion. Quelques 
jours apres, il avail de nouveau change de camp, ce 
qu'il m'apprit en m'ecrivant de Paris, des bureaux de 
YAvenir religieux, oil il se trouvait employe. Pour 
lui temoigner mon mdcontentement de sa versatility, 
je ne lui rdpondis pas. 

A mon arrivee k Anvers, mon cousin, M. Vierset- 
Godin, avec qui j'avais ete eleve chez ses parents, 



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— 273 — 

s'empressa d'accourir k bord et se montra si lieu- 
reux de me revoir que j'en fus touchd. 

Ici se termine la premiere phase de mou recit. 

La revolution de 1848 ayant partout fait naitre 
le ddsir de rdaliser le gouvernement k bon mar- 
ch£, Pexp^rience fut tentee en Belgique, la marine 
fut sacrifice. II en r&ulta qu'on n'accorda plus 
d'dqui pages pour la navigation vers les Indes. 
En outre, le brick de guerre le Due de Brabant fut 
d&arm£. On plaga les officiers en disponibilit^, 
les equipages furent licences. On ne conserva 
que quelques canonniferes, pour le service dc TEs- 
caut, la goelette de PEtat Louise-Marie, pour la" 
surveillance de la peche dans la mer du Nord, et 
les trois malles-poste qui, avec les malles-poste 
anglaises, assuraient le service des ddpSches entre 
Ostende et Douvres. M. Hoed fut appete au com- 
mandement de Tun de ces steamers, la Ville de 
Bruges. II me demanda pour son second. J'acceptai 
avec empressement, desirant ne pas rester inactif 
et apprendre la navigation k vapeur. La Ville de 
Bruges, qui venait de subir une reparation au chan- 
tier Cokerill, retournait k Ostende reprendre son 
service. Nous nous y embarqukmes. Le 20 avril 
1848, nous descendimes TEscaut et arrivames k 
Ostende, ou nous fumes places sous les ordres de 
M. Eyckolt, capitaine-lieutenant de vaisseau, chef 
supdrieur de la ligne. En mfone temps s'embar- 
quait a notre bord M. Sadoine, ingenieur du genie 
maritime, mon ancien camaradede l'dcole militaire, 
aujourd'hui directeur general des dtablissements 
Cokerill, pour exercer k Ostende ses fonctions. 



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— 274 — 

Notre connaissance renoude, M. Sadoine et moi, 
nous ^prouvames le besoin de nous Her Aroite- 
ment ; en arrivant a Ostende nous primes ensemble 
un meme appartement. 



FIN DU TOME PREMIER. 



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LA 



VIE D'UN MARIN 



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MA 



VIE DE MARIN, 



PAR 



EMILE SINKEL, 

Lieutenant de vaUseau pensionne, 
Chevalier de l'Ordre de Leopold et de Francois-Joieph d'Antriche. 




TOME SECOND. *»/ \ l& r 



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BRUXELLES, 

ALLIANCE TYP0GRAPH1QUE, M.-J. FOOT ET COMP*, 
Rue aux Choux, 37 



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Le premier volume de Ma vie de marin contient 
unedddicace au Roi. Nous sommes heureux d'annon- 
cer que Sa Majeste « a volontiers consenti & accepter 
la d&iicace » de notre publication, qui est a pp re- 
cipe dans les termes suivants par Monsieur le Mi- 
nistre des Affaires Etrangfcres : 

Bruxelles, le 26 novembre 1872. 

A Monsieur ftmile Sinkel, lieutenant de vaisseau 
pensionni. 

Monsieur, 

Vous avez eu la bont6 de me faire parvenir un 
exemplaire du premier volume de Vinttressante pu- 
blication que vous avez commence sous le titre : Ma 
vie de marin. 

Tai lu avec un vifintiret votre livre et je ne veux 
pas difttrer davantage de vous le dire. 

Vous avez eu, Monsieur, une heureuse pensie en 
racontant a la generation actuelle ce qu'a fait pour 
le diveloppement des relations dupays avec Yitran- 
ger la gdnfration h laquelle vous appartenez. Vous 
avez encore iti bun inspire en faisant revivre le 



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souvenir de quelques hommes intelligent*, actifs, 
animis d'un ardent patriotisme, qui ont cherchi, 
parfois au sacrifice de leur vie, a grandir au loin le 
prestige de notrejeune nationality. 

Je viens done, Monsieur, vous remercier et d'avoir 
publii votre livre et de me V avoir ofjert. Cest un 
chapitre plein de renseignements sur Vhistoire de 
notre marine militaire que tous les Beiges ont in- 
tiret a connattre et que beaucoup, comme moi, re- 
grettent d'avoir vu mourir. 

Recevez, Monsieur, Vassurance de ma considi- 
ration trte distinguee. 

Comte (TAspremont Lynden. 



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LA 

VIE DUN MARIN. 



PREMIERE PARTIE 

DU TOMB SECOND. 



L'id^e de faire participer maritimement la Belgi- 
que au service postal Itabli entre l'Angleterre et le 
continent, par Ostende et Douvres, &ait une con- 
sequence du d^velopperaent de notre vie nationale. 
Un int^t s^rieux pour notre pays s'attachait h la 
prosperity de cette ligne. Pour la faire rivaliser, en 
la maintenant constamment h la hauteur du progrfes, 
avec les lignes &ablies sur d'autres points, reliant 
^galement l'Angleterre au continent, il fallait qu'elle 
fut surveillde par nous ; cette surveillance exigeait 
la participation de notre marine k ce service, afin 
d'acquerir les elements capables de renseigner en 
connaissance de cause. Pour se procurer de tels 
elements , il &ait indispensable d'avoir quelques 
steamers montes par nos marins et employes con- 
jointement avec les malles anglaises. 

Ce fut une pens^e utile que celle de ne pas 

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2 — 

abandonner complement k des Grangers l'intd- 
ret national dont il s'agit, une pensde sugg^r^e par 
le ddsir de prouver notre vitality, de participer aux 
b^fices d'une entreprise fondde sur des rapports 
internationaux, de ne pas 6tre, pour ces rapports 
et cet int^rSt, k la merci d'une puissance, si amie 
qu'elle fut de la notre. Peu k peu les faits se char- 
girent de d&nontrer la sagesse de notre conduite. 
Sans 1'initiative du gouvernement, sans notre parti- 
cipation k la ligne dtablie entre Ostende et Douvres, 
cette voie incontestablement serait abandonn^e de- 
puis longtemps. 

Le gouvernement eut l'heureuse id^e de recourir 
k Tindustrie anglaise, pour se procurer notre pre- 
miere malle-poste. M. Guiette, Tun de nos ing£- 
nieurs maritimes, surveilla la construction de ce 
bktiment. Le Chemin de fer dtait un bon navire de 
mer, aussi rapide que les meilleurs de l'dpoque. Par 
lui, en 1846, fut commence notre participation au 
service postal entre Ostende et Douvres. Commando 
par M. le lieutenant de vaiseau Clays, il remplit 
vaillamment sa tache. Novice dans la navigation k 
vapeur, mais vieux loup de mer, d'une stature her- 
culdenne, imposante, M. Clays inspirait, chose 
essentielle, tout d'abord de la confiance. II avait 
pour maitre d'dquipage un ancien corsaire des 
guerres de la republique et de l'empire, vieux loup 
de mer ^galement; M. Glabeke dtait, au physique, 
un type de John Bull dans toute la force du terme, 
qui plaisait singuliferement aux passagers. 

Ce n'&ait pas facile d'inspirer de la confiance aux 
voyageurs anglais, habituds k cette navigation. Le 



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— 3 — 

choixdu personnel, heureusement, r^pondit M'exel- 
lence du navire. M. Clays eut successivement pour 
seconds, MM. Picard et Tielemans, des offlciers qui 
le secondment activement; dans M. Hoyaux, un 
mecanicien prfoieux, d'un zfele exemplaire; et pour 
Equipage, de vdritables matelots. 

M. Clays avait fait pendant plusieurs voyages la 
grande navigation h vapeur, h bord de la British- 
Queen, oil il se trouvait corame second tandis que 
M. le capitaine-lieutenant de vaisseau Eykholt, le 
premier chef sup^rieur de notre ligne entre Ostende 
et Douvres, commandait ce batiment. 

En chaque chose, pour commencer, on fait ordi- 
nairement ecole. Notre service ne fut pas, ne pouvait 
pas etre d'emblde k la hauteur du service anglais; 
cependant nous fimes bonne contenance; les cir- 
constances aidant, nous dissiparaes des preventions 
inevitables. On s'apercevait bien parfois que nous 
nations pas rorapus h cette espfcce de navigation, 
mais en mSme temps se montraient en nous les qua- 
lity solides du marin. 

Les hommes appetes k cr&r des entreprises 
importantes sont en g^ndral les plus capables. En 
ma quality d'ancien commandant de malle-poste, il 
convient que je rende ici hommage k MM. Lahure, 
Eykholt, Clays etGuiette, qui fondfcrent notre service 
postal avec TAngleterre. 

M. Guiette cependant fit une rude dcole. Chargd de 
construire en Belgique, au chantier Cokerill , deux 
malles-poste semblables au Chemin de fer, il se 
servit de plans dtfectueux ; les batiments qui en re- 
sultferent n'eurent pas les quality voulues. Quoique 



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bons navires de mer, la Ville d'Ostende et la 
Ville de Bruges ne'r^pondirent pas k l'attente, sous 
le rapport de la entente. lis commenefcrent k navi- 
guer un an environ aprfcs Inauguration de notre 
service par leur afn£. La Ville d'Ostende fut com- 
mands par M. le lieutenant de vaisseau Roose, 
ayant l'enseigne de vaisseau Gerard pour second ; 
la Ville de Bruges, par le lieutenant de vaisseau 
Hoed, dont j'&ais le second. Excellents marins tous 
deux, MM. Hoed et Roose ne tardfcrent pas k per- 
fectionner la voie trac&, les errements suivis par 
M. Clays. 

La distance qui sdpare Ostende et Douvres est 
d'environ 22 lieues. Dans les circonstances les plus 
avantageuses, par beau temps, belle mer et courant 
favorable, cette distance &ait franchie en 4 heures 
par le Chemin de fer, en 4 4/2 heures par nos autres 
bateaux, la Ville d'Ostende et la Ville de Bruges. 
Aujourd'hui, nos plus rapides malles-poste n'em- 
ploient gufcres moins de 3 1/2 heures pour faire ce 
trajet. Le progrfcs accompli en vingt-cinq ans ne 
serait done pas considerable s'il consistait sim- 
plement dans cette demi-heurede gain, d'autant 
plus que pour Pobtenir on fut forcd de construire 
des navires qui, compares au premiers, sont trfcs 
grands, trfcs dispendieux. Mais cette demi-heure doit 
fitre considdr^e comme un minimum; en moyenne, 
le gain est plus important; dans les mauvais temps 
et les courants contraires, e'est-k-dire dans les cir- 
constances les plus pdnibles, les plus difflciles, il 
s'&fcve jusqu'k dgaler presque la durde du trajet. 



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— 5 — 

Nos steamers maintenant accomplissent en 6 heures 
des traverses pour lesquelles il fallait auparavant 
de 10 a 12 heures; ils prdsentent aussi plus de 
comfort, principalement k cause des cabines dlevdes 
sur le pont. 

Mais Ik ne s'arr&ent pas les progrfcs rdalis^s 
depuis Torigine de notre service international. A 
Douvres, les bateaux parviennent aujourd'hui k 
accoster les quais de la nouvelle et magniflque jet^e, 
k tous moments de la maree et k peu prfes par tous 
les temps. Autrefois, il arrivait fr^quemment que, 
k cause du mauvais temps, du peu d^l^vation de la 
marde, le port de Douvres &ait inabordable ainsi 
que sa rade; Ton dtait oblige d'aller debarquer 
les malles et les passagers dans la rade des dunes, 
k Deal ou k Ramsgate, Margate, ce qui occasion- 
nait une grande perte de temps. Souvent aussi la 
malle-poste ftait forc^e d'aller en rade de Douvres 
attendre ses d^pSches, il n'y avait pas sufflsamment 
d'eau k l'heure de leur arrive, pour partir du port. 
Cette raise en rade, en beau temps, ne donnait lieu 
qu'k un l^ger retard et k quelques inconv&iicnts 
pour les passagers; mais quand le temps &ait ou 
devenail mauvais, la rade &ant impraticable, le 
navire se trouvait oblige d'attendre dans le port 
qu'il y eut assez d'eau pour partir ou de courir dans 
les dunes pour yrecevoir ses depfiches. Dans certains 
cas, les retards dquivalaient k la dur^e du trajet, 
le temps du voyage dtait double de celui des tra- 
verses . 

La moyenne des traversers, qui &ait de 6 1 /2 heures 
au moins, ne ddpassc guferes maintenant 4 1/2 heures; 



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— 7 — 

latitude de me ddgourdir ainsi. Un jour, pendant 
Y&tA de 1848, nous all&mes h Calais ensemble, h 
bord du Faon, charmant vapeur h hdlice, assister a 
Tinauguration du chemin de fer de Paris, et nous 
revinmes k Douvres avant Fheure de notre depart 
pour Ostende. Calais dtait en pleine effervercence. 
Sur la grande place on avait dresse d'immenses 
tables, ou leveau froid et la saladede rigueur etaient 
offerts aux gardes nationaux des autres villes. Dans 
les cafes, le soir, de violentes discussions s'dlevaient 
a propos des journees de mai et de juin ; les uns 
voulaient la mort de Louis Blanc, les autres le por- 
taient aux nues. Caussidifere aussi &ait chaudement 
discut^.Nul ne pensait h Napoleon. Cependant,nous 
avionseu nagu£res parminos passagers Lou is Blanc, 
qui se refugiait en Angleterre, et, peu de jours aprfes, 
Napoldon, qui revenait sur le continent. 



Pour celui qui est Stranger aux choses de la mer, 
il semble que la navigation entre Ostende et Dou- 
vres prdsente peu de difficulty. C'est, dit-on, tou- 
jours la raerae chose. En realitd, cette uniformity 
n'existe pas. 

Les conditions de navigation varient continuel- 
lement. 

C'est d'abord le navire qui change constamment. 

Sa machine ne reste pour ainsi dire jamais dans 
le mfrne dtat; les chaudiferes s'usent, s'encrassent. 
En outre, la distribution, les conduits de la vapeur, 
les frottements, les ^chauffements de certaines par- 
ties; I'eau d'alimentation, le tirage; les cotds faibles, 



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— 8 — 

les petites avaries auxquels il faut obvier; la quality 
de charbon, qui n'est pas toujours la mSme; et 
Timpossibilit^, par suite d'un service pr^cipit^, de 
donner imm&liatement tous les soins desirables 
pour rem&lier k certaines dtfectuositls, sont autant 
d'&dments variables qui d&erminent Mat du mo- 
teur, dont on doit tenir soigneusement compte pour 
apprtcier ce que Ton peut et doit faire suivant les 
circonstances. 

Les qualites du navire aussi sont changeantes. 
A la partie de la coque immergee s'attachent peu k 
peu des coquillages, des ordures, qui portent gra- 
duellement entrave h la marche, et qu'on ne peut 
enlever aussi souvent qu'on le voudrait. Le tirant 
d'eau non plus n'est pas toujours de m6me, il varie 
suivant l'approvisionnement de charbon, le degre 
de chargement. 

Le navire est un instrument compost de plusieurs 
parties sujettes h subir k chaque instant des modi- 
fications importantes, un instrument qu'il faut savoir 
manier avec art. 

Une vari&£ plus grande encore que celle-ci se 
rencontre dans les circonstances de la navigation : 
dans l'&at du ciel, de la mar&, de la mer. 

II s'agit de tenir compte, dans la route a suivre, 
non seulement de la force et de la direction du vent 
et du courant qui existent, mais de ceux qui existe- 
ront ou qui ont existd. 

L'intensit^ de la mar&, l'&at de la mer sont en 
raison du vent qui rfegne, qui a r^gnd nagufcres ou qui 
rfcgnera prochainement, cette intensity est un ele- 
ment qu'il convient de saisir avec precision pour 



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— 6 — 

de plus, les navires parvietinent toujours k accoster, 
k Douvres, et k parti r de Douvres a heure fixe, ce 
qui constitue un avantage non moins grand que le 
prudent. 

En somme, la durde des voyages rapides a peu 
diminu^, mais les longs voyages sont supprimes, la 
r^gularitd existe. — La rdgularit^ est la condition 
essentielle des lignes de navigation. 

Par suite de la rdgularitd acquise au moyen de 
toutes sortes de progrfcs, notre ligne accomplit 
actuellement, avec k peu prfcs un materiel et un 
personnel doubles seulement de ceux d'autrefois, 
quatre fois plus de traverses. 

Le bon temps, pour les officiers, etait celui oil je 
m'embarquai comme second k bord de la Ville de 
Bruges. S'il nous arrivait des pdriodes ou Ton dtait 
forc£ de mettre souvent en rade, de perdre beau- 
coup de temps, ou bien une succession de traver- 
ses d^mesurdment longues, en revanche nous 
avions, dans les intervalles du service, la belle sai- 
son, des moments de loisirs longs et rdpdt^s, dont 
nous jouissions k Douvres et k Ostende. On passait 
alors un jour entier k Douvres. Arrives dans la nuit, 
on ne repartait que la nuit suivante et quelquefois 
la deuxi&me nuit, ce qui nous permettait de faire 
des excursions, soit k Londres, soit en France. Plus 
d'une fois, en accostant le quai k Douvres avec notre 
Ville de Bruges, je profitai de ce qu'un steamer par- 
tait de ce port en ce moment pour passer kson bord, 
remonter la Tamise jusqu'k Londres et revenir juste 
k temps pour reprendre la mer avec notre batiment. 
Mon commandant me laissait obligeamment toute 



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— 9 — 

pouvoir se diriger, dviter de mer basse certains 
bancs, et parvenir k entrer au port en temps de 
brume, sans rien voir de la c6te ou des phares pen- 
dant le trajet. II y a Ik nne question depreciation 
de la situation m&forologique et aslronomique ou, 
tout en montrant beaucoup de sagacitd, le marin 
peut encore errer. 

Dans de pareils temps, il arrive fr&juemment que 
Ton est forcd de changer de route pour (Sviter des 
hatiments que Ton ne voit pas mais qui font des 
signaux d'alarme : tinter de la cloche, sonner de la 
trompe, battre du tambour, etc; puis, il faut ralen- 
tir la marche, pour sonder, atterir, tandis que le 
courant vous entraine toujours; a la fin, on se 
trouve parfois d&orientd ; si on ne r&ait pas, on 
entrerait quand m£me et tout droit au port; or, il 
n'est pas de marin qui ne soit oblige de t&tonner 
quand il fait brumeux, dpais, ou qu'il tombe de la 
neige; le plus habile ne peut repondre alors de la 
durde du voyage; on a vu d'excellents marins se 
tromper, ddpasscr le port, dprouver beaucoup de 
retard. En gdnfral ceux qui les jugent sdvfcrement, 
ne sont pas des gens du metier, initios aux dif- 
ficult&. 

Ce qu'il faut ddployer de courage moral, ^intel- 
ligence, d'dnergie, de prudence, dans bien des cas, 
ne peut se comprendre si Ton n'a pas soi-m£me 
commands. 

La premiere fois que je commandai, je fus effraye 
de la responsabilitd dont j'&ais charged Le temps 
etait beau pourtant, mais e'etait de nuit, par vent et 
courant contraires, il pouvait changer, devenir 



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— 10 — 

brumeux, mauvais; les mille et une circonstances 
qui surgissent aisdment dans la navigation se pre- 
sentment en foule k mon esprit; je ne fus pas 
k Faise de tout le voyage. Pour poss&ler Tassurance 
voulue, je dus en accomplir plusieurs, vaincre un 
certain nombre de difficultds. 

En ggngral, la route a suivre entre Ostende et 
Douvres, est la ligne directe, quand il y a suffisam- 
ment d'eau sur les bancs, lorsque la marde n'est 
pas basse; c'est de gagner le large, pour passer en 
dehors ou sur les parties profondes des bancs, 
quand la raar^e est basse et le temps mauvais; de 
longer la c6te d'Ostende k Gravelines, en dedans 
des bancs, pour 6tre abritd par eux, quand il vente 
fortement de la partie du Nord et qu'il fait jour. 



A notre arrive k Ostende se trouvait dans ce 
port notre brick de guerre : Due de Brabant, com- 
mandd par le capitaine-lieutenant de vaisseau Scho- 
keel. Cenavire, qui avait accompli plusieurs voyages, 
dans les mers du Sud, au Br&il, k la Plata, k Val- 
paraiso et dans la mer du Nord, pour prot^ger la 
pSche, &ait arm£ de 20 canonades de 30 et montd 
par 120 hommes. II offrait k peu prfes le maximum 
de forces, pour un navire, dont la Belgique peut 
avoir besoin. M. Schokeel, pendant ces voyages, 
s'dtait plus occupd de dresser l'tfquipage de manifere 
k repr&enter dignement la Belgique k T&ranger, 
de tenir et de manoeuvrer son b&timent comme un 
navire d'une grande marine qued'&udier la question 
des relations commerciales k cr&r avec l'&ranger. 



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— a - 

II avait commence par le plus presse. Ed effet, pour 
pouvoir traiter avec retranger, il faul tout d'abord 
inspirer le respect, donner ainsi de sa nation une 
idee avantageuse. Cette representation du pays par 
des navires de guerre est plus necessaire qu'on ne 
pense. II est vrai que depuis 1848, la rapidite des 
communications, par laquelle s'opfere la diffusion 
de la lumifcre, et le bon renom acquis par la Bel- 
gique, tant par suite de sa sagesse dans les crises 
politiques, de celle de son roi, dont la capacity per- 
sonnels attira grandement Tattention sur nous, que 
par son travail et celui de ses artistes, travail auquel 
nous avons apporte notre quote-part, malgre notre 
modeste position d'officiers d'une marine naissante, 
facilitent singulifcrement Touverture des marches 
Strangers k notre industrie. A repoque ou le Due 
de Brabant commenga ses voyages, la Belgique etait 
k peine connue au loin ; la meilleure manifcre de 
comprendre et de remplir sa mission, pour son com- 
mandant, e'tait d'attirer la consideration sur notre 
pays, par la bonne tenue du navire, tache difficile 
k accomplir, lorsqu'on ne poss&de que des elements 
incomplets, imparfaits. Un fait depeint la difficulte 
et le r^sultat obtenu. Pendant qu'k Anvers et dans 
nos grandes villes on prenait en pitie notre petite 
marine, le Due de Brabant etait fete et consider^ Ik 
oil il pouvait £tre apprecie, k Rio-Janeiro, Buenos- 
Ayres, Valparaiso, dans les contr&s maritimes. Mon- 
trer le pavilion national avec honneur, k Taide de 
coquilles de noix, pour me servir de Texpression de 
M. Coomans, faire beaucoup avec peu est un tour de 
force, denote un homme de valeur. Malgre la rudesse 



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— 12 — 

de ses manures, M. Schokeel obtint ce rdsultat. 
Mais il eut beau t'aire, le flot montant de la ddma- 
gogie, qui partout s'acharnait k abaisser les fonc- 
tionnaires, l'autorite, k rdaliser des Economies des- 
tructives des services publics, ainsi que les lazzis 
plus ou moins spirituels des partisans du laisser 
fa ire et du laisser passer absolu en matifcre com- 
merciale, denaturfcrent ses actes ; nos coquilles de 
noix furent trouvdes d'un luxe inutile, n'avoir d'au- 
tre raison d'etre que de rdpondre k des illusions et 
visdes extravagantes de la Coiir ; on les ddsarma ; 
les Equipages furent licencies, les officiers places en 
disponibilitd. La Louise-Marie seule resta armde et 
fut employee, sous les ordres de M. le lieutenant de 
vaisseau Van Haverbeke, k croiser pendant Y&6 dans 
la mer du Nord, pour nos pGcheurs, et en hiver, k 
visiter les rives malsaines du Rio-Nunez, sur la 
c6te d'Afrique, pour protdger l'dtablissement d'un 
comptoir que M. De Cock, de Gand, et quelques 
autres hommes d'initiative , industriels et nego- 
tiants, cherchfcrent k y fonder. 

Ce qu'il faut de temps, de patience, de courage, 
d'efforts de tous genres, d'intelligence pour former 
des Equipages de navires de guerre, un personnel 
apte k tout, capable de remplir sa mission en toutes 
circonstances, ne peut se ddcrire, se ddfinir. Le 
materiel, les batiments ne sont rien; l'esprit d'or- 
dre, de discipline, la sdvdritd sont tout. L'Angle- 
terre doit peut-6tre autant k Jervis, qui rdforma la 
flotte, qu'k Nelson, qui la fit briller. Avant tout 
pour order une marine et en gdndral pour rdus- 
sir dans les diverses entreprises, il faut des hom- 



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— *3 — 

mes; les navires se font vite, s'achfctent ais&nent; 
pour qui est apte k les faire valoir, les capitaux, le 
materiel se trouvent bientdt; mais une collectivity 
d'hommes capables k tous les degr& est une mer- 
veille rare, qui resulte du travail constant de gene- 
rations successives, favoris&s dans leur ddveloppe- 
ment par lehasard, ou plutdt par la providence. Au 
moment oil le brick Due de Brabant fut d&arml, 
la Belgique Itait sur le point d'avoir cette merveille. 
Un noyau composl d'officiers et de sous-officiers 
ayant servi dans la marine hollandaise, d'habiles 
officiers de la marine de commerce, d'aspirants in- 
straits, habitufe k une vie rude, prfits h tout, et 
plusieurs centaines de matelots dresses par ce noyau 
constituaient des laments precieux de succfes, non- 
seulement pour coopfrer k la defense nationale, 
mais pour ouvrir nos horizons, inspirer & la jeu- 
nesse le gofit des entreprises lointaines, servir de 
guide dans ces entreprises, ouvrir des ddboucMs 
directs par Immigration, Itendre notre instruction, 
assurer notre prosp&itl mat^rielle, notre avenir. 
Plus tard, au r&rmement du brick, en 4853, les 
efforts tenths pour crier une marine, pour recon- 
stituer ces gl&nents, n'aboutirent qu'5 une chose, & 
d&nontrer que nous ne poss&Kons plus la s^v^rit^ 
indispensable pour r&issir k former les germes 
d'une semblable creation. 

M. le capitaine-lieutcnant de vaisseau Schokeel 
repr&entait, inculquait k un haut degrl la si\6ril6. 
Hais il avait ses faiblesses. Tout homme omnipo- 
tent est portd au despotisme. Heureusement, il se 
trouvait contenu par sa rivals avec M. Lahure, 

s 



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— 14 — 

chef de la marine, a Bruxelles. M. Sadoine et moi, 
nous etions k peine de quelques jours k Ostende, 
que nous en eflmes la preuve. Appete k bord du 
Due de Brabant, pour y faire exdeuter certaines re- 
parations, cet ingdnieur du gdnie maritime se pr£- 
sente en costume bourgeois. De ce fait, il est mis 
aux arrets. II se r&rie, pretend qu'il n'est pas plus 
sous les ordres de M. Schokeel, commandant du 
brick, que sous ceux de M. Eykholt, chef des pa- 
quebots. Je le decide k recourir k M. Lahure, k 
demander un conseil de guerre, pour faire exami- 
ner, determiner ses attributions. On r^pond k sa 
demande en cassant ses arrets. 



Outre le service des ddpfiches sur Douvres, qui 
se faisait de nuit, nous accomplissions, pendant 
Y6t6 9 un certain nombre de voyages de jour, sur 
Ramsgate, d'oii nous ne revenions que le lendc- 
main, ce qui nous permettait de passer quelques 
heures agnkblement, au milieu du monde des bai- 
gneurs, qui y sont beaucoup plus nombreux qu'k 
Douvres. 

Plusieurs fois, dans des voyages extras, nous 
eumes la Reine k bord. 

La reine Louise ftait trfcs d^cid^e. 

Un matin qu'elle dtait arrivde de Bruxelles trop 
t6t pour pouvoir partir, qu'il fallait attendre une 
heure ou deux encore pour sortir du port, elle dit 
k haute voix de notre pont aux autorit^s civiles et 
militaires d'Ostende, qui restaient stationner sur le 
quai : « Messieurs, vous ne devez pas patir plus 



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— 15 - 

longtemps de ce qu'on ra'a forcde d'&re plus mati- 
nale qu'il ne fallait, je vous remercie, ne restez pas 
d'avantage, je vous prie. » 

Ces reproches piquants quoique indirects de la 
Reine, s'adressaient k M. Lahure, notre chef, pre- 
sent sur le pont. Sans se renseigner par le tfldgra- 
phe, sur Fdtat du port, les circonstances mdt&rolo- 
giques du moment, notre directeur avait calculi 
thdoriquement l'heure du depart et s'&ait complfcte- 
ment fourvoy^. 

Un autre jour, a Tarrivde de notre steamer, la 
Ville de Bruges, en rade de Douvres, comme il fal- 
lait attendre une demie-heure au moins pour pou- 
voir entrer au port,et que les autoritds de Douvres, 
qui dtaient venues saluer la Reine k bord, 1'enga- 
geaient k patienter, elle remarqua que le canot etait 
pr6t pour elle et s'y elan<?a presque aussitdt. 

La Reine dtait pleine de coeur; elle ne voulait 
pas faire languir ceux des siens qui l'attendaient au 
quai. 

Souvent elle allait les visiter en Angleterre. 

Je remplissais les fonctions de commandant de- 
puis quelque temps, M. Hoed remplissant celles de 
chef sup^rieur, en Tabsence de M. Eykholt qui se 
trouvait en traitement k Grammont, lorsqu'un beau 
matin, vers 5 heures, k l'arrivfe de notre batiment 
k Ostende, je trouve au quai M. Lahure, qui m'an- 
nonce ma nomination d'enseigne de vaisseau et en 
m6me temps que je dois repartir pour Douvres im- 
mediatement avec la Reine. 

Une autre fois que je commandais egalement en 
service ordinaire, le courrier m'avertit au moment 



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— 16 — 

du depart que le prince de Joioville, sa femme et 
leur suite sont au nombre des passagers. Je lui de- 
mandc si quelqueautorit^l'a chargd de me faire cette 
communication. II me rtpond que non. Nous par- 
tons. C'&ait peu aprts le coucher du soleil, par mer 
descendante, dans les jours les plus longs. Je donne 
la route, descends de la passerelle, vais m'assurer 
sans en avoir l'air que la cabine ou se trouve la 
princesse est bien en ordre, et remonte sur le pont 
ou le prince m'adresse la parole, pour me question- 
ner sur la route suivie, en gardant l'incognito. Je 
lui rdponds poliment comme k tout passager. Nous 
causons. II m'offre un cigare, que j'accepte et fal- 
lume au sien. Nous voilk lancds. Nous parlons voya- 
ges, de la marine francaise, des navires et des offi- 
ciers de cette marine que j'ai rencontrds aux Indes 
et que mon interlocuteur connatt Igalement. Notre 
conversation est si technique et si aniraee qu'k la 
fin je me vois en quelque sorte forcd de dire au 
prince : « Je vois, Monsieur, que vous avez beau- 
coup navigud, » et lui, de me rdpondre : « en effet, 
je suis du m&ier. » 

Le prince amena la conversation sur Faffaire de 
Rio-Nunez, qui venait d'avoir lieu et k laquelle la 
Louise-Marie avait pris une part brillante. II en 
connaissait les details beaucoup mieux que moi ; je 
fus heureux d'apprendre de lui combien P&at-major 
et Equipage de notre goelette s'&aient distingu<Ss, 
la bonne opinion que, par suite, la marine fran- 
caise avait concue de nous. 

Rappellons en deux mots cette affaire du Rio-Nunez, 
ou la Louise-Marie et un navire marcband beige, 



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— \1 — 

VEmtna, capitaine Witteveen, joignirent leuraction h 
celle denavires de guerre fran^ais, pour avoir raison 
de populations qui avaiea! pilld notre factorerie et la 
leur. La Louise-Marie tint la t&e de la colonne, et 
fut assaillie par un feu assez vif des deux rives. 
Elle y rdpondit vaillamment et lan^a sa compagnie 
de ddbarquement qui, avec celles des bitiments 
fran^ais, s'emparfcrent des points importants. L'un 
de ses offlciers, M. Dufour, re<?ut dans la t£te une 
balle, qu'il vomit quelques jours plus tara. La belle 
conduite du commandant Van Haverbeke lui valut 
des tdmoignages dclatants de satisfaction de la part 
des negotiants europ&ns et du gouvernement fran- 
cais. Cela n'empficha pas M. Coomans de continuer 
ses lazzis sur nos coquilles de noix. 

Un peu avant d'arriver h Douvres, le jour com- 
mencant h poindre, je montrai au prince, sur la 
plage, une ldgfcre ligne noire de roches qui soriaient 
de la mer, indication certaine qu'il n'y avait pas 
assez d'eau dans le port pour accoster le quai. J'es- 
pdrais bien toutefois pouvoir entrer quand m&ne, 
de mantere h dchouer mon navire momentandment 
au milieu du port, ce qui permettrait aux passagers 
de d^barquer facilement, et prfcs de la gare. 

En effet, ma manoeuvre s'ex&ute de tous points. 

Au moment ou les lamaneurs du port accostent 
le bord avec leurs embarcations pour prendre les 
d^peches, les bagages et les passagers, le d&ir de 
me conduire galamment me porte h offrir la pre- 
miere embarcation au prince et & sa suite exclusi- 
vement. Je m'avance done vers lui et, trahissant 
son incognito : « Monseigneur, lui dis-je, si vous 

2* 



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— 18 — 

d&irez un canot particulier pour ddbarquer, le pre- 
mier est k votre disposition. » Le prince se ddcouvre 
aussi, me remercie en riant, et ajoute qu'il accepte 
l'offre volontiers. Mais certain passager reclame, 
prdtend qu'il a le droit de debarquer aussit6t que 
lui. Je rdponds k cet entetd qu'il sera satisfait. Sur 
ce, il descend dans le canot. D'un signe, je de- 
mande aux lamaneurs de filer ce canot derrifcre jus- 
qu'aprfes le depart de celui oil le prince et sa suite 
s'embarquent. Ces hommes m'ob&ssent. Pendant 
cette scfcne, le recalcitrant, heureusement, est con- 
tenu par l'attitude des autres passagers. II ne dit 
mot. Le tout se passe pour le mieux. 



Parmi les passagers peu ordinaires, nous n'avions 
pas que des princes k bord, dans cette memorable 
annee 1848, la grande majorite etait composee de 
proscrits et de pauvres diables dont le ddniiment 
nous obligeait parfois de les secourir personnelle- 
raent. 

Au nombre des proscrits, se trouva Louis Blanc. 

II vint k bord accompagn^ par un colonel d'dtat- 
raajor, Polonais au service de la Belgique, qui, pour 
ce fait, fut disgracid. La peur souvent rend injuste, 
cruel. Ce colonel avait 6l6 Tobjet d'dgards particu- 
liers, k Paris, de la part de Louis Blanc, k la suite 
de circonstances completement dtrangfcres k la poli- 
tique, et se croyait tenu de lui montrer de la recon- 
naissance. Si je suis bien renseignd, Paccomplis- 
sement de ce devoir brisa sa carrifere. 

Louis Blanc garda k bord une attitude r&erv&. 



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— 19 — 

Je ne fis aucune tentative, voyant cette attitude, pour 
lui faire rompre son mutisme. Cependant j'eus l'oc- 
casion de mettre ma cabine et ce qu'il faut pour 
ecrire k sa disposition, de l'obliger. 

Petit de taille, les cheveux longs, la barbe toute 
rasee, l'aspect d'un enfant plutdt que d'un homme, 
la tete intelligente cependant et les yeux d'une 
grande douceur, trfes beaux, tel dtait I'&rivain qui, 
par son Histoire de dix ans, contribua plus que 
tout autre h miner le trdne de Louis-Philippe. A la 
cbute de celui-ci, ses publications sur l'organisation 
du travail le firent charger du soin d'occuper la 
classe ouvrifere de Paris ; il crda ainsi les ateliers 
nationaux et prepara les lugubres journdes de juin. 

Louis Blanc et Proudhon ont &e les grands d£- 
molisseurs de notre temps. Aujourd'hui Louis Blanc 
est devenu conciliant. Mais rien ne fait pressentir 
qu'il conserverait cet esprit de moderation, si son 
parti devenait triompbant. Malgre la hauteur de ses 
aspirations, il reste un homme dangereux. Les no- 
vateurs sont toujours dangereux quand la rdforme 
qu'ils poursuivent n'a pas pour objet la justice, de 
produire l'apaisement k l'aide de sacrifices rdcipro- 
ques obtenus par Implication rigoureuse d'un de- 
voir s^vfcre pour tous indistinctement, devoir qu'en- 
seigne seule la regeneration du sentiment religieux, 
le retour k la simplicity par la foi. 

Quel q ues jours aprfes, nous eumes le prince 
Louis Napoleon k bord. Un employ^ du South- 
Eastern railway nous en informa, vers minuit, au 
moment de quitter Douvres. M. Hoed et moi, nous 
attachions peu d'importance au personnage, que 



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— 20 — 

nous ne commissions guferes que par ses equipees 
de Boulogne et de Strasbourg, des actes de folie. 
A peine en mer, M. de Persigny, qui l'accompagnait, 
se coucbe sur un des bancs qui longent la chau- 
difere, sur le pont, oil il se fait amarrer pour ne pas 
tomber par le roulis. Le futur empereur, lui, se pro- 
mfene seul d'un air pensif, comme un marin. II 
vient h moi, me questionne sur l'heure de l'arrivle, 
le temps, la route, puis amfene la conversation sur 
la situation de notre pays, sur le pauperisme des 
Flandres, les crises alimentaires qui viennent de- 
voir lieu. A mon tour, je le sonde en lui parlant de 
Louis Blanc que nous venons de conduire en Angle- 
terre, et de la question sociale sou!ev& par les pu- 
blications de cet ecrivain. Le prince prend Tranche- 
ment la defense de Louis Blanc, dit qu'il n'&ait pas 
pr6t & mettre ses idees en pratique sur une vaste 
echelle, lorsque les ev^nements lemirenten demeure 
d'agir. Nous causons socialisme. La pifetre idee que 
j'avais de la capacite du pretendant s'dvanouit aux 
premiers mots d'un entretien qu'il conduit habile- 
ment, en l'interrompant de temps en temps pour le 
reprendre bientdt avec beaucoup de tact. 

Pendant ces interruptions, le prince continue sa 
promenade sur le pont. Je l'examine avec attention. 
II a l'air d'un viveur, ddji usd, peu distingud. Les 
jambes grSles et courtes semblent plier sous le poids 
du buste, qui est assez puissant. Son accent Stran- 
ger quoique trfes prononce est difficilement definis- 
sable. II a Fair d'un penseur, d'un rSveur, de pour- 
suivre quelque chateau en Espagne. La tete inclinee 
vers l'Spaule droite, semble plier sous le poids du 



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— n — 

travail qui s'opfere en elle. A de certains moments, 
les yeux ont une expression singulifere, oft l'intelli- 
gence brille, mais une intelligence qui inspire peu 
de confiance, peu de sympathie. 

Plus tard, je rdfldchis h cette conversation et 
pensai que Louis-Napoleon prit plaisir h la prolon- 
ger parce qu'il voyait ainsi se dissiper en moi les 
preventions sem&s chez tous par ses actes de folie; 
pour se relever, il saisissait avec empressement, 
sans doute, chaque occasion de faire preuve de ca- 
pacity. 

Nous retimes une autre fois k bord, dans une tra- 
verse de Douvres k Ostende. II venait d'etre nommd 
depute et se rendait probablement k l'Assembl& 
constituante. Cette fois, il se cacha, pour ainsi dire. 
Etendu sur un matelas-canapd, dans la chambre 
des passagers de l re classe, il ne bougea pas de 
toute la nuit. Arrives k Ostende, il fut si pressd de 
debarquer qu'il voulut malgrd le commandant mon- 
ter sur la passerelle, pour de Ik descendre k terre, 
l'escalier de ddbarquement ne se pla^ant pas assez 
tot k son gre. Mais le commandant tint bon. Le 
prince fut oblige de descendre, de patienter comme 
chacun. 

Si dans un recit trace longtemps aprfes coup, il 
est difficile de presenter les details avec une com- 
plete exactitude, on peut toujours, lorsqu'on est 
sincere, reproduire l'aspect, la physionomie des 
hommes et des choses ; cette fiddlitd suffit et nous 
croyons la poss&ler. 

Par suite de je ne sais plus quelle circonstance, 
M. Hoed dut quitter notre navire,la Ville de Bruges, 



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— 22 — 

pour prendre le commandement du Chemin de fei\ 
la plus rapide des trois malles-poste ; je demandai 
k le suivre, ce qui me fut accorde immediatement. 



Le d&armement du Due de Brabant et de nos 
canonniferes, qui eut lieu aussitot que les frayeurs 
occasionn&s par les evdnements de 1848 furent 
dissipdes, porta quelques-uns de mes camarades a 
accepter les offres qui leur etaient faites d'entrer 
dans la marine f&lerale allemande, en voiede for- 
mation alors et pour laquelle presque tous les Etats 
de l'Allemagne montraient de grandes sympathies. 
Faire partie d'une marine k l'abri des ldsineries rai- 
s&rables, des points de vue etroits, destructifs de 
toute condition d'ordre, de dignite, de valeur ; obte- 
nir immediatement un grade d'avancement, le com- 
mandement d'une corvette k vapeur, 1'objet de nos 
reves, de notre ideal,-voilk ce qui nous etait offert. 
Quelques-uns de nos officiers les plus distingu^s 
acceptfcrent ces propositions ; places en disponibi- 
lite par suppression d'emploi, Sis donnferent leur 
ddmission. En premiere ligne, je citerai M. Pougin, 
aujourd'hui planteur k Porto-Rico, qui fut le chef 
d'&at-major de Tamiral allemand; puis MM. Oscar 
etTh&nistocle Ducolombier, Tack, Tratsaert, Smith. 
M. Fix, de notre marine marchande, actuellement 
colonel au service des Etats-Unis, entra avec le 
grade d'enseigne, et mes camarades, tous enseignes 
comme moi, avec celui de lieutenant de vaisseau. 
Je fus sur le point de les suivre, de vaincre ma re- 
pugnance k servir Tetranger, d'dcouter les instances 



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— 23 — 

de M . Oscar Ducolombier, qui m'ecrivait, le 5 sep- 
tembre 1849, de ne pas perdre une minute ni 
M. Michel non plus. Mais M. Michel h&ita, son 
hesitation me retint. Plus tard, ce fut lui qui se 
decida et moi qui h&itai. Nous voulions quitter en- 
semble. N*y parvenant pas, nous resumes Tun et 
et Pautre, tout en reconnaissant la justesse du rai- 
sonnement de M. Ducolombier : « Si le gouverne- 
ment nous laisse partir, disait-il, c'est qu'il ne veut 
rien fa ire pour la marine; mieux vaut, dans ce cas, 
prendre du service, mfime en Russie, que de subir 
le sort qui nous attend en Belgique. » 

Nos camarades Brent bien de quitter, et nous, de 
rester. En effet, peu de temps apr&s sa formation, 
la marine fed^rale allemande fut licenctee, princi- 
palement k cause de Fantagonisme qui existait entre 
FAutriche et la Prusse, mais ses ofliciers furent tous 
pensionnds. D'un autre c6t^, le depart de ces mes- 
sieurs pour FAUemagne permit k plusieurs des ofli- 
ciers restants d'avoir de Favancement, de patienter. 
La vie dure h laquelle m'avaient habitu^ mes 
ann&s passdes k Y6co\e militaire et les privations, 
les fatigues, les ennuis de longs voyages, Brent que 
j'^prouvai une veritable satisfaction d'etre employ^ 
au service des malles-poste. A Ostende et h Douvres, 
tout me souriait, et la mer me donnait de temps en 
temps les secousses ndcessaires pour me retremper 
par une bonne diversion. M. Sadoine, plus habitud 
que moi au monde, m'avait lanc£, comme on dit, 
quand il se maria. Pendant la saison des bains, je 
faisais mille connaissances et trouvais mille agree- 
ments. C'est tout simple. A cette dpoque, le nombre 



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— 24 — 

des baigneurs n'etail pas aussi considerable qu'& 
present. Chacun savait qui j'&ais et prenait plaisir 
i me connaftre. Un grand canot achet^ en Angle- 
terre pour faire le service des d£p£ches et des pas- 
sages eh rade, et gr& par nous, m'avait rendu 
passionnd pour les courses en mer. Ne prenant or- 
dinairement que deux matelots avec moi, je ne pou- 
vais pas manier ce canot par calme, £ Taviron ; je 
ne m'en servais done que quand la brise &ait bonne, 
permettait de faire, h la voile, beaucoup de chemin. 
J'allais souvent seul en mer. Quand les Strangers 
formant le monde des bains s'aper^urent du plaisir 
que je prenais ainsi, plusieurs demand&rent de 
m'accompagner. Je fis de cette manifere la connais- 
sance d'une foule de personnes de positions sociales 
les plus diverses ; parfois se trouvaient ensemble k 
bord des gens de milieux les plus difflrents; loin 
d'en 6tre g£n&, offusquds, ils etaient g^neralement 
charm^s de Toccasion piquante qui leur permettait 
de se connaftre, sans se lier. M . Alphonse Perier, 
honorable negotiant, homme charmant, avait mes 
gouts. Nous nous liames ensemble intimement. 
J'avais en outre quelques bonnes relations par mi 
les Ostendais et les officiers de la garnison L'hiver 
aussi se passait agr&blement. 

La plupart de mes camarades de la marine au 
service des malles-poste Etaient mari&; j'&ais re?u 
chez eux presque familiferement. Non seulement ces 
dames de la marine, comme on les d&ignait, etaient 
toutes femmes du monde, mais encore comme elles 
appartenaient h des nationality diffe rentes, il y 
avait dans nos petites reunions absence complete de 



yGoogk 



— S5 — 

cet esprit banal qu'on observe assez souvent dans 
les petites locality, de cet exclusivisme &roit qui 
se remarque chez les personnes ayant peu vu, peu 
voyagd. 

Nous fttons le jour des Rois de 1850 chez 
M mc Picard. La f6ve m'&hoit, mais je pretends ne 
m'exdcuter, offrir le vin chaud de rigueur que si 
Ton consent & venir le prendre chez moi. Excises 
par mon d£fi, ces dames protestent qu'elles se ren- 
dront k mon invitation. Pour que les convenances 
soient observes, madame la baronne Le Cordier 
consent & faire les honneurs de la soiree. A cette 
Ipoque, j'etais bien logd, h c6t£ du palais, rue Lon- 
gue, chez M. Scorsery, oil j'occupais le rez-de- 
chaussee; je jpouvais recevoir presque une centaine 
de personnes. La f&e, car e'en est une, prend peu 
h peu des proportions que je n'avais pas prlvues. 
Le restaurateur Lantoine, un veritable artiste, se 
charge de fournir les rafratchissements h un prix 
raisonnable, et il s'en acquitte parfaitement. Le 
jeu, la musique, la danse, le tir d'une tombola 
organisee au profit des pauvres et qui rapporte plu- 
sieurs centaines de francs, ont ^moustille mes invi- 
tes. Parmi eux, outre M mci Eyckholdt, Sadoine, 
Van Schoubroeck, Picard et Le Cordier, de la ma- 
rine, on remarque rivalisant avec elles de jeunes et 
gracieuses femmes de la socidte ostendaise, jusqu'k 
de jolies miss chaperonn&s par M me Cass, la femme 
de l'agent anglais des malles-poste, et surtout quel- 
ques officiers de la Louise-Marie, les vainqueurs du 
Rio-Nunez. 

C'est ici le lieu de remercier toutes ces personnes 



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— 26 — 

d'Ostende ou habitant Ostende dont je recus tant 
d'amabilitds pendant les ann&s que je passai parmi 
elles et qui furent les plus belles de ma vie. Je sai- 
sis cette occasion avec empressement. 

Ce qui nous manquait k Ostende, la nature pit- 
toresque, agreste, la belle vdgdtation, nous le ren- 
contrions h Douvres, dont nous parcourions, nous 
admirions les environs avec une sorte d'aviditd. Ces 
circonstances oil je me trouvai et Favantage de 
pouvoir causer avec de grands personnages &aient 
favorables h mon d^veloppement. Aussi j'acquis 
bientdt une grande facility en toutes choses, que je 
perdis plus tardj, quand les circonstances chan- 
gfcrent. 



Parmi les personnages que nous etimes a bord, 
il faut placer en premiere ligne les membres de la 
famille d'Orl&ins et leur suite, composde de gens 
illustres ou distinguds. Au nombre de ces derniers, 
je citerai le docteur Gueneau de Hussy, qui non 
seulement accompagnait toujours la reine Araelie 
dans ses voyages, mais encore venait souvent en 
Belgique pour s'assurer par lui-m&ne de l'&at de 
santd de notre reine Louise, qui s'empirait graduel- 
lement. Quand elle fut vers sa fin, toute la famille 
d'Orlfons s'embarqua k notre bord, k Ramsgate, 
mais par suite d'une depfiche, la duchesse dut dd- 
barquer subitement. La reine Amelie nous adressa 
gravement, d'une voix ferme, quelques mots bien 
sentis. a En mettant le pied sur votre b&timent, 
dit-elle, il me semble que je me rapproche de mon 



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pays, que je suis presque sous le pavilion francais. » 
On dut attendre pour partir que la mar& eat monte 
suffisamment. La nuit survint. La route k suivre en 
quittant Rarasgate pour Ostende, par mer presque 
basse, n'est pas facile, dans l'obscuritd ; il faut pas- 
ser entre des boudes trfes rapproch&s Tune de l'au- 
tre et marcher rapidement, afin de combattre Taction 
du courant, trfcs fort en cet endroit. Le commandant 
Hoed avait bien pris ses precautions, bien d&ermind 
d'avance ses points de repfcre sur les feux du port, 
pour pouvoir donner dans la passe et gouverner 
habilement. Cependant nous nous heurtons cootre 
une des bouees mais sans eprouver aucun mat. 
Comprenant parfaitement la difficult^ de la manoeu- 
vre, sans avoir besoin de se renseigner k ce sujet, 
le prince de Joinville suit d'un ceil attentif tous les 
mouvements. Lorsque la boude frappe le bord, il 
descend imm&liatement dans le compartiment de la 
machine pour s'informer s'il n'y a pas d'avaries. 

Quelques jours aprfcs, la reine allant plus mal, 
la duchesse d'Orllans, dont le gouvernement fran- 
cais redoutait la presence en Belgique, put en fin 
venir la voir, 1'assister aussi dans ses derniers mo- 
ments. 

L'heure fatale sonnde, le 11 octobre 1880, la 
duchesse dut repartir pour TAngleterre le soirm£me. 
Elle s'embarqua k notre bord. Tous les princes 
d'Orleans et les grands seigneurs de leur suite l'ac- 
compagnaient. Quand elle prit congd d'eux, au mo- 
ment de quitter le port, elle leur adressa quelques 
paroles &oquentes, k voix haute, k cause sans doute 
de la surdite du prince de Joinville, paroles dont 



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^ 



— 28 — 

voici le sens : c Plus nous sommes frapp&, plus 
il nous faut serrer oos rangs. C'est maintenant au- 
tour de la reine, de notre mfere, que nous devons 
nous rallier, concentrer nos forces. » 

Mais la reine Am&ie n'avait besoin de l'aide de 
personne pour supporter le nouveau coup qui la 
frappait. Puisant dans ses sentiments religieux la 
force d'&me n&essaire pour consoler les siens, le 
lendemain du d&fes, elle alia avec eux k l'eglise 
s'incliner devant la volontd du Tout-Puissant. 

La duchesse d'Orldans dtait une femme remar- 
quable, une femme d'esprit et de coeur; n&nmoins 
il lui arrivait de commettre de petites maladresses, 
bien naturelles d'ailleurs, la hauteur oil elle se trou- 
vait plac^e l'empgchant de pouvoir juger les hom- 
ines et les choses de prfes. Dans un voyage special 
que nous flmes pour la mener en Angleterre, £ peine 
sortis d'Ostende, peu aprfes le coucher du soleil, le 
commandant dtant sur la passerelle et moi surveil- 
lant le gouvernail, — nous suivions les passes de 
l'intfrieur des bancs jusque pass£ Dunkerke, afin 
d'avoir la mer belle, — la duchesse m'interrogea; 
presque h brule-pourpoint, elle me demanda de lui 
conter mes voyages. Hon embarras fut grand. Je 
balbutiai et lui dis en peu de mots oil j'avais 6t6. Ce 
n'etait pas Ik, certes, la reponse quelle attendait. 
Entourde de gens d'esprit, de causeurs aimables, 
habitues de lui composer une sorte de cour, elle 
s'&ait imaginee que je leur ressemblais. S'aperce- 
vant de sa mlprise, que je m'occupais s^rieusement 
de ma besogne, elle me demanda un peu plus tard, 
lorsque nous ftimes en pleine mer, de vouloir bien 



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— 29 — 

dooner quelques indications sur cette besogne, sur 
les circonstances de navigation oil nous nous trou- 
vions, les feux de la cdte, les constellations du ciel, 
k ses enfants, le comte de Paris et le due de Char- 
tres. Plac£ sur mon terrain, je fis de mon mieux. 
« Remerciez monsieur Fofficier,* dit-elle aux princes 
en quittant le bord.Tous deux s'avancferent alorset 
me serrfcrent la main. 

Ces voyages nombreux que nous fimes pour la 
famille d'Orllans, produisirent un bien, ils dissi- 
pferent les preventions du roi h notre £gard. Quand 
la reine Louise allait en Angleterre, e'etait toujours 
par navire beige ; le roi au contraire employait des 
steamers anglais. La grande confiance que nous in- 
spirames au prince de Joinville, ramena probable- 
ment le roi k d'autres sentiments. II prit plaisir k 
naviguer avec nous, et, pendant la saison des bains, 
h faire des promenades en mer sur nos malles- 
poste, moins par agr&nent personnel peut-gtre que 
pour aguerrir ses enfants, et nous temoigner des 
sympathies. Le roi dans ces promenades se tenait 
devant, et montrait un certain laisser-aller qu'il 
n'avait pas dans d'autres circonstances, quand il 
faisait le trajet entre la Belgique et l'Angleterre. La 
princesse Charlotte courait autour de lui, T^gayait; 
e'etait une charmante enfant. Nos princes dejk 
^taient r^servds avec leur pfere, mais ils jouaient 
avec leur sceur trts plaisamment. 



Une seule famille de Bruxelles, celle de M. Deby, 
bourgmestre de Laeken, dans laquelle j'dtais ac- 

3* 



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— 30 — 

cueilli avec affabilitd, me fit faire la connais- 
sance de presque toute la colonie allemande et an- 
glaise des bains d'Ostende. Un jour, k la demande 
de M me Deby, j'organisai une partie en mer. II y 
avait k bord une trentaine de dames et de messieurs 
que je ne connaissais pas. lis furent enchants et 
me donnfcrent un diner. Par eux, je fus lance peu k 
peu, au point que pour rdpondre k des invitations 
aussi nombreuses que r&t&des, j'aurais du aller 
passer un an ou deux en Allemagne, k Berlin, 
Vienne, Munich, dans ces families riches autant 
qu'aimables, parmi lesquelles je citerai les Gom- 
perz, Todesco, Lichsterstein et d'Eichtal. 

Jeune, gracieuse,charmante, la comtesse de Lich- 
sterstein cependant dtait souffrante, elle se faisait 
trainer dans une petite voiture. C'&ait en 4848. 
J'avais trop de causes de distractions pour lui pra- 
ter une attention particulifcre. L'annde suivante, elle 
revient aux bains. Je la reconnais k sa petite voi- 
ture et m'empresse de m'informer de sa santd, de 
celle des siens. Ma question lui arrache des larmes; 
elle m'apprend que deux de ses frfcres qui l'accom- 
pagnaient Tannde precddente sont morts du cholera. 
Je suis tout interdit et touch£ profond&nent. En peu 
de temps chacun se sent comme moi attird vers 
cette femme distinguee, M me de Lichsterstein de- 
vient le centre ^attraction commun, c'est k qui fera 
partie du cercle qui toujours se forme autour 
d'elle et pour lequel madame Todesco, sa soeur, 
a mille provenances, dans l'intdrfit de sa chfcrc 
malade. 

Au milieu de tons ces gens riches a millions, je 



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— 31 — 

n'etais nullement ggnl; j'etais trop affair^ pour pou- 
voir rester longtemps dans une mime soci&i. Pen- 
dant une seule journie je me trouvais ordinairement 
jete dans une sdriede cerclesdiffirents; cela m'occu- 
pait au point de ne pas trouver le temps, en sortant 
de chez moi k huit heures du matin, de rentrer le 
soir pour changer de vitements. Par M. Sadoine, je 
fis la connaissance de M. Couderc et d'artistes qui, 
pour leur agrement, nous accompagnferent plusieurs 
fois dans nos voyages en Angleterre. Par M. Geor- 
ges Cabel, avec qui j'avais 6t6 Y\6 pendant qu'il itait 
ilfcve du Conservatoire et moi de l'icole militaire, 
je fis celle de sa femme dont le talent itait alors 
dans tout son eclat, et des autres artistes du theatre 
Lyrique, qui revenaient d'une campagne h Londres. 
D'autre part, M. Stas, mon ancien professeur k l'icole 
militaire, m'introduisit dans son milieu k lui, forme 
d'hommes remarquables appartenant aux spheres 
officielles et au monde savant. Parmi ces cilib rites 
deux personnages me frappfcrent surtout, le glnlral 
TOlivier et le chimiste Liebig. Tout d'abord, aucune 
ressemblance ne se prdsentait dans leurs physiono- 
mies, mais en y regardant de prfcs, on apercevait 
dans leurs traits le mime caractfere, la simplicity, 
le signe de la superiority. 

En 1848, je fis mon premier voyage k Londres, 
oil la malle-poste, le Chemin de fer, itait alors en 
reparation. Je partis singulifcrement. J'accompagnais 
k la station de Douvres, avec mon commandant, 
M. Sadoine et le commandant Roose qui allaient 
ensemble passer k Londres quelques jours, k l'invi- 
tation de MM. Clays et Picard, officiers du navire en 



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— 32 — 

reparation. Tout a coup one exclamation m'fchappe : 
c Que vous ttes heureux d'aller voir Londres ! — 
Rien ne t'emptehe de venir avec nous, adresse-toi 
k ton commandant. — Commandant.... — Allez 
seulement, j'arrangerai cette affaire avec le chef su- 
plrieur. » Me voilk parti pour la grande cit£, sans 
linge et sans argent. 

Les occasions d'y retourner se multiplifcrent bien- 
t6t, au point de m'entrafner dans des dipenses qui 
me causfcrent beaucoup de gfine. 

Je souffris cruellement plus tard de cette l^gfcrete 
mais j'acquis par elle des notions prtcieuses du 
monde, et commensal k me former dans l'&ude de 
Tart, des merveilles des diverses civilisations. 

La facility et la hardiesse naissent du succfcs, et 
le succfes arrive presque toujours par l'effet du ha- 
sard, ou si Ton veut,providentiellement,au moment 
ou on s*y attend le moins. 

La facility avec laquelle je faisais mon service, 
j'accomplissais dans ce service des tours de force, 
itait extraordinaire. II en Aait de mSme de la ma- 
nure dont j'entrais en rapport avec toute espfcce de 
sommitds. Partout j'&ais k 1'aise, apprfote. 

Par temps de brume, dpais, et dernifcre eau, far- 
rivais avec mon navire k Ostende k toute vapeur, 
faisant 34 tours de roue, je passais ainsi le Stroom- 
bank, qui se rdvdlait en me refusant en quelque 
sorte de passer, j'entrais dans le port quand mSme, 
en perdant k peine quelques minutes pour attdrir. 

Un jour, je sortis du port de Douvres, en partant 
du quai le plus proche de la station, sans employer 
larres, au risque de me casser le nez. 



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— 33 — 

Je dois rendre cette justice k mon commandant, 
M. Hoed, que, sans recourir k de pareilles audaces, 
il innovait continuellement et contribua beaucoup k 
me former par ses bons exemples. 

Certains avertissements me rendirent ensuite 
prudent sans m'enlever de ma hardiesse. Plus tard, 
quand je pris le commandement du Rubis, au lieu 
divertissements, j'dprouvai une suite de petits ac- 
cidents dans lesquels se montrait Ividemment la 
main de la fatality, accidents qui m'enlevferent k la 
longue mon initiative et parfois mon habiletl. 

Dans un voyage oil je commandais en l'absence 
de H. Hoed, les vents qui depuis cinq k six seraaines 
avaient souffle de la partie de l'Ouest, sautent su- 
bitement k l'Est, le soir, vers 9 heures. Aussit6t les 
naviresr#ugi& en radedes Dunes lfcvent l'ancre tous 
k la fois, ce qui m'oblige, vers minuit, de traverser 
leur flottille k rangs serr&. Aprfcs avoir recommandd 
k H. Baptiste Hoyaux, le mecanicien, de conservcr 
toujours bien la machine maniable, de ne pas forcer, 
je me decide k passer entre deux feux de navires 
qui paraissent plus distants Tun de l'autre que les 
autres feux. Au moment oil je donne dans l'espace 
qui les separe, un feu se montre au milieu de l'inter- 
valle ; j'abats sur tribord et cherche un autre espace 
pour passer. Hais Ik aussi j'lprouve la mfrne mesa- 
venture. J'abats encore. Me voici courant presque 
avec la flottille, vers le Sud-Ouest. Tout k coup un 
grand trois-m&ts qui louvoyait et qui n'avait pas de 
feux, (k cette Ipoque, les feux fixes k bord n'itaient 
pas encore de rigueur, en usage) me prend par le 
travers. Tous mes hommes, de crier : « Arr&ez ! » 



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— 34 — 

et moi, de tonner : aNon, n'arr&e pas! » M. Hoyaux, 
heureusement , ne bouge pas, nous devan<?ons le 
trois-mats, dont le bout-dehors et la martingale de 
beauprd passent si prfcs des hommes de notre gou- 
vernail, qu'ils sont forces de baisser la t6te. — Quand 
une demi-heure aprfcs, je descendis de la passerelle, 
je trouvai notre maitre d'&juipage, M. Glabeke, ce 
vieux loup de mer, tout tremblant encore demotion. 
A cette epoque, la jetee qui abrite aujourd'hui le 
port de Douvres n'existait pas, Tenure par mauvais 
temps &ait difficile et meme dangereuse. Nous 
fumes un jour t&noins, M. Hoed et moi, d'un grave 
accident qui arriva & Tune des malles-poste anglai- 
ses, le Vivid. Ce navire, nouvellement construit, 
avait des qualites, des formes, une rapidity qui en 
faisaient un objet d'admi ration generale. Commands 
par le capitaine Smithed, habile et hardi marin, il 
accomplissait des traverses beaucoup plus courtes 
que les n&tres. Cette fois, en moins de 6 heures, il 
revenait d'Ostende, par un mauvais temps du Sud- 
Ouest, contre raarde. La mer &ait grosse; l'eau 
fortement baissee, permettait k peine au navire de 
gouvemer entre les jetees. Neanraoins on hissa le 
signal d'entrer. Ce fut une faute. A ce signal, le 
capitaine Smithed remplit vaillamment son devoir. 
Le Vivid s'approche en manoeuvrant d'une manure 
irr^prochable. Au moment de donner dedans, il 
recoit une lame sur sa hanche de babord, vient au 
vent par une embardde dnorme, se lfcve, s'dlance sur 
le m&le ou nous sommes et dont tout le monde fuit 
en desordre; il abat cependant, mais le courant et 
le vent le drossent, le jettent sur l'autre mole avec 



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— 35 — 

fracas. L'arbre des roues est brisd. Le Vivid est 
ddsempard. II derive en mer. Un remorqueur vient 
le prendre pour le conduire dans la rade des Dunes, 
ou il va debarquer sa malle et ses passagers. 

Cet accident ne fit pas le moindre tort k la repu- 
tation du capitaine Smithed. Les Anglais ont le rare 
mdrite de rendre bommage au courage malheureux. 



Pour bien connaftre son pays, il faut en avoir vu 
d'autres et de prfcs, avoir sdjournd k l'etranger. Ce 
n'est que par la comparison qu'on parvient k se 
faire une idee exacte des hommes et des cboses au 
milieu desquels se passe la vie. -Jusqu'ici j'avais 
trop peu sdjournd k l'&ranger pour pouvoir (kablir 
cescomparaisons profitables.Hes voyages nombreux 
et rdguliersen Angleterre, les relations que j'ynouai 
avec quelques families, avec celle de M. Ellis, beau- 
frfcre de M m( ? Deby, entre autres, et les frequents 
conges que j'allai passer k Londres m'initifcrent peu 
k peu aux moeurs et aux usages si diffgrents des 
ndtres de la vie anglaise. La satisfaction que j'en 
dprouvai etait bien naturelle. Comment un marin 
ne s'^prendrait-il pas d'un peuple dpris lui-ra6me 
de la marine, k horizons vastes, etendant chaque 
jour davantage sa sphere d'action, ses relations 
commerciales, par cette industrie maritime, la prin- 
cipale cause de sa grandeur? Les peu pies appelds 
par leur situation topographique k lutter contre les 
elements, avec rOcean, le peuple anglais et le 
peuple hollandais, se distinguent par le caractfcre. 
Ce n'est pas seulement la perfection dans les choses 



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— 36 — 

de notre metier que nous admirions en Angleterre; 
la beaute du pays, si pittoresque, d'une v^g&ation 
si Elegante ; le confort qui se remarque, m6me dans 
la maison de l'ouvrier ; les progrfcs realises en agri- 
culture, dans la grande culture; une certaine Hi- 
vation dans les manifcres et l'objectif de chacun, 
r&ultat de rimmensite du champ (Taction de l'acti- 
vitd nationale,surtout Fabsence de vulgarity, de tri- 
viality, voilk ce qui nous captivait, nous s&iuisait. 
Certes, d'autres peuples, plus humbles, sont par 
cela m£me plus susceptibles de grandeur, mais il 
n'en est pas qui aient plus de cachet, de distinction 
que le peuple anglais. En 1848, quand je commencai 
de naviguer sur nos paquebots, il existait une cer- 
taine morgue vis-Ji-vis des Strangers, qui avait quel- 
que chose de blessant; la Belgique etait alors pres- 
que inconnue encore du public anglais; on nous 
prenait g^neralement pour des Frangais ; souvent 
nous resumes ainsi des injures plus ou moins dd- 
guisees, qui n'etaient pas h notre adresse. Cette 
malveillance ne tarda pas k disparaitre. Par sa po- 
litique habile, la poursuite de l'alliance anglaise, 
Louis-NapoWon, le prince-president, conquit toutes 
les sympathies, les sympathies des hommes d'Etat 
d'abord, eel les de la nation ensuite. Jamais on ne 
vit dans ce pays plus d'expansion, de sentiments 
genereux, de bienveillance calme et touchante en- 
vers les Frangais et tous les Strangers indistincte- 
ment, qu*J» l^poque de la premiere exposition uni- 
versale, en 1851, un peu avant le coup d'Etat. Au 
mois de juillet oil j'y passai quinze jours, Londres 
rayonnait d'animation, de bonheur, d'&Iat. C'&ait 



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- 37 - 

tin veritable Ipanouissement. Quel luxe, quel 6hn 
et quel ordre! Par Facte du 2 ddcembre, la France 
baissa visiblement dans Pestime de l'Angleterre. Le 
parjure excita autant d'indignation Outre-Hanche 
que cbez nous. Cependant, k cause sans doute de 
riuter£t national, le peuple anglais fit taire ses im- 
pressions ; mais il ne fallut rien moins que la guerre 
de Crimde pour lui permettre d'apprdcier de nou- 
veau la nation fran?aise. 

Rdvoltd comme tant d'autres par Taboraination 
dont Louis-Napoleon s'etait rendu coupable, je con- 
tribuai autant que possible k le fldtrir, en introdui- 
sant clandestinement en Angleterre, pour de Ik 6tre 
exp&lids en France, un grand nombre d'exem- 
plaires du fameux Bulletin fraticais, publication de 
MM. d'Haussonville et A. Thomas dont j'avais fait 
la connaissance k bord par l'entreraise de M. Tar- 
dieuet qui,poursuivis plustard pourd^lit de presse, 
k Bruxelles, furent acquittds, k notre honneur. 

Le service des malles-poste contribua k faire 
naftre Taffection plus s^rieuse qu'on ne croit, 
dont le peuple anglais donna au ndtre de nombreu- 
ses marques dans ces dernifcres annees. Modeste et 
difficile au ddbut, ce service, pendant plus de vingt- 
cinq ans, progressa continuellement, au point 
d'etonner aujourd'hui, de nous valoir Testime de 
tous ces nombreux voyageurs qui eurent l'occasion 
de l'apprecler. A Douvres, quoique bien vus de la 
population, nous eumes longtemps k subir de petits 
froissements d'amour-propre de la part des employes 
du port qui toujours avantageaient leurs nationaux 
k notre detriment et meme nous temoignaient par- 

4 



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- 38 — 

fois, de manifcres diverses et detournees, un certain 
d&lain. Ce dddain s'affaiblit graduellement, parti- 
culifcrement & partir du jour oil le roi Leopold I er 
fit exclusivement usage de nos navires pour ses 
voyages. Actuellement, il n'existe plus; seulement 
les employes des administrations anglaises conser- 
ved l'hafcilude d'accorder le pas h leurs marins sur 
les n6tres, k l'occasion, ce qui est du reste assez 
naturel. Entre la ligne anglaise de Calais et la 
n&tre d'Ostende, il y a toujours rivalitd, mais cette 
rivalit^ n'empScbe pas de nous rendre justice. 



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deuxi£me partie 



Le brick Due de Brabant, qui avait ete desarme 
en 1848, subit une reparation h Bruges en 1853, 
pour pouvoir reprendre la raer. Au mois d'aout de 
cette annee, il arrive a Qstende ou je suis chargd 
de mettre en place son gr&ment. La premiere fois 
qu'on placa, en 1846, ses bunes enormes, il y eut 
un accident qui occasionna la mort d'un homrae. 
Je prends des precautions particulifcres pour effec- 
tuer la meme operation, en suivant exactement les 
prescriptions de Costd, l'auteur francais le plus 
estime dans cette partie. Pour les prendre, je suis 
oblige de mettre k la raison le sous-officier qui 
m'est adjoint, et qui s'est trompe dans ses disposi- 
tions. 

M. le capitaine- lieutenant de raisseau Petit, 
chargd du commandement, s'erabarque le premier 
aprfes moi. Peu aprfcs, les officiers d&ignds pour 
l'&at-major s'embarquent successivement. Puis Y6- 
qiiipage est form£ ; il se compose d'environ 90 hom- 
ines, nombre inferieur de 20 au chiffre voulu. Le 
Due de Brabant, qui portait auparavant 20 caro- 
nades de 30, est arm£ maintenant de quelques ca- 
nons-obusiers de 30 et de pifcees de 12, trop longues, 



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— 40 — 

dont la manoeuvre se trouve entrav^e par les em- 
barcations du pont. Construit sur les plans du 
brick fran^ais le Cygne, qui servait de type dans la 
marine de ce pays, notre navire possfcde les qualitds 
de son module, il est fln voillier, malgre son appa- 
rence un peu epaisse. Sa haute mature a bonne 
mine, seulement les proportions de son gntement 
n'etant pas tout k fait reglementaires, il parait quel- 
que peu etriqu^, h l'oeil exerc^ du marin. 

LMtat-major comprerid, outre le commandant, 
M. Petit : MM. Roose, lieutenant de vaisseau de 
l er classe, l er officier; Perlau, lieutenant de vais- 
seau de 2 e classe; Sinkel, Van Schoubroek, ensei- 
gnes de vaisseau; Durant, chirurgien-major ; De 
Forchaux, aide-major; Wolter, officier ^adminis- 
tration; Masui, aspirant de l re classe, et Hardi, 
dcrivain-comptablc. 

Les officiers combattants ont le pas sur les autres. 
MM. Roose, Perlau, Van Schoubroek et moi, nous 
avons nos chambres dans lecarre ou salon commun. 
MM. WoHer, Durant et De Forchaux ont les leurs 
dans l'entrepont, logement de 1'equipage oil se trou- 
vent aussi cases, dans le poste, MM. Masui et Hardi, 
qui font table a part. Le commandant a sa table 
k lui; son logement se compose de deux pifeces; il 
est s^pard du carrd par Pescalier de 1'arrifcre, qui 
nous est commun. 

Ce pas que nous avons sur nos camarades du 
carrd, est justifte par l'activitd de nos fonctions. 
MM. Perlau, Van Schoubroek et moi, dans le port 
ou en rade, nous sommes de garde un jour sur trois, 
ct, les deux autres, employes & toutes sortes de ser- 



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— 41 — 

vices ; en mer, outre nos functions particuliferes, 
chacun comraande sur le pont pendant 8 heures sur 
24. M. Perlau est charge de I'artillerie, de l'arme- 
ment; moi, du gr&ment, de la voilure, des vivres, 
des signaux; M. Van Schoubroek des calculs et des 
observations, t&che dans laquelle il se trouve aid£ 
parM. Masui. Quant au l er officier, M. Roose, sa 
responsabilitd vis-k-vis du commandant s'&end k 
tout; sa besogne est incessante; il s'occupe de tout, 
sans enlever k aucun de nous ses attributions. 

Un soir, pendant ma garde, je re^ois l'ordre de 
remettre mon service k un autre officier et de ra'em- 
barquer, pour un voyage en Angleterre, k bord de 
la malle-poste le Rubis, commands par M. Michel, 
k qui je dois pour cette fois servir de second. On 
m'avertit de prendre avec moi ma grande tenue. Le 
Rubis arrive k Pinstant de Douvres, ramenant le roi, 
le due et la duchesse, il doit repartir iramedia- 
teraent avec ces derniers. Je n'y comprends rien. 
Tout s'explique bientot. Aprfes avoir reconduit le 
roi en Belgique, le due et la duchesse ddsirent aller 
visiter Portsmouth, la flotte de Spithead, achever en 
quelque sorte leur voyage de noce. 

Nous partons. 

M. Michercomraande pendant le premier quart, 
et moi pendant le second. La nuit est superbe; seu- 
lement, au petit jour, le temps devient Idgfcrement 
brumeux. 

Vers 3 heures, alors que tout est bien tranquille 
k bord et que j'observe notre marche d'aprfcs les feux 
de la c6te, je vois apparaitre au capotin de Tarrifere 
le due, qui semble chercher quelqu'nn avec hesita- 



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— 42 — 

tion. Je m'approche. — M. Sinkel, je cherchequel- 
qu'un qui puisse m'aidcr? — Je suis h vos ordres,* 
Monseigneur. — Voici ce dont il s'agit : la duchesse 
ddsire descendre de son hamac, qu'il faut decrooher. 
— Des gens de garde, je crois 6tre le plus propre 
h cet effet. — Descendez done, je vous prie, je vais 
vous presenter. 

La presentation faite, la duchesse se met a rire, 
el nous, k Touvrage. Le hamac est decroch^, puis 
il est depose avec son prdcieux contenu sur le 
canape. 

Un peu avant de traverser la flotte anglaise, de 
donner entre tous ses grands vaisseaux, M. Michel 
&ant sur la passerelle, en casquette et paletot court, 
sa longue vue sous le bras, costume de nuit, et moi 
au gouvernail, je vois madame la duchesse prendre 
un album et croquer le commandant en quelques 
traits. 

Nous passons sous le nez des vaisseaux, notre 
chemin^e atteignant h peine h la hauteur du bout- 
dehors de leurs beaupres, pavilion en tele de mat et 
salues par la flotte et les forts. Aussitot mouilld 
dans le port, l'amiral Cochrane et les auLoritls vien- 
vent h bord. Le due et la duchesse debarquent, 
mais notre chef, M. Lahure, nous apprend que le 
Rubis passera deux jours a Porsmouth, pendant 
lesquels nous aurons 1'honneur de visiter les dtablis- 
sements maritimes avec eux. 

A midi reception, h l'amirautd, oil nous sommes 
invites. M. Lahure oublie de nous presenter a l'ami- 
ral et h sa femme. Je decide M. Sadoine d'en faire 
la remarque au due, prfcs duquel il se trouve place. 



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— 43 — 

« M. Van de Weyer, dit le due, veuillez presenter 
ces messieurs, dont je vous dirai moi-mfirae les 
noms. » M. Van de Weyor, notre ministre h Lon- 
dres, renseignd chaque fois par le prince royal, 
lorsqu'il s'agit de nous nommer, fait successivement 
les presentations. 

Nous parcourons la ville. Ce que nous admirons 
le plus, ce sont les mateloLs de la flotte, que nous 
rencontrons flanant dans les rues. Avec de tels hom- 
ines, rien n'est impossible; ils font comprendre les 
audaces de Nelson. Nous visitons un modeste club 
des Mecaniciens, qui est vraiment fort bien tenu. 
Puis nous allons aux chantiers de guerre. Dans une 
cale sfcche, j'apercois un brick k peu prfcs semblable 
au notre. La curiosity me fait devancer mes cama- 
rades. Je descends rapidement les marches, qui sont 
hautes et larges. L'une d'elles est dtroite. Je m'en 
aper^ois trop tard, la manque et d^gringole. Heu- 
reusement, j'ai pris ma course en face de la planche 
qui conduit k bord. Je m'y accroche, me relfcve 
meurtri, mais sans qu'il y paraisse, faisant bonne 
contenance; ma tenue mfime est rest& intacte; 
alls' well I Rappeld h Tordre par cette chute, cetaver- 
tissement, j'attends mon chef, M. Lahure et mes 
camarades, dont j'emboite exactement le pas. Nous 
visitons aussi ce mSme jour, la frigate russe Aurora, 
en reparation, qui plus tard pendant la guerre de 
Crimde eutune Qdyssde extraordinaire, forcde qu'elle 
fut de fuir partout, puis cfp se rtfugier dans le fleqye 
Amour, oil elle se permit. 

Le lendemain, fait partie de la suite de Leurs 
Altesses Royales dpns leiir visite k la flotte. JSmbar- 



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— 44 — 

qu^ k bord du Fairy, le charmant yacht de la reine 
d'Angleterre, qui accoste le Due de Wellington, de 
131 canons, et le Saint-Jean d'Acre, de 101, vais- 
seaux k h&ice que nous visitons en detail. Parcouru 
les dtablissements, arsenaux, etc. 

Le soir, assists au rout tenu k Pamiraut^, aprfcs 
un diner ou M. Lahure seul d'entre nous est invite. 
M. Michel &ant retenu k bord par la fatigue, M. Sa- 
doine et moi , nous arrivons seuls et trouvons les 
salons encore deserts. Bient6t un fr61ement de robes 
se fait entendre. Faisant trSve k nos plaisanteries, 
nous nous mettons en garde. Laduchesseentresuivie 
des dames. Elle vient k nous, voit notre embarras, et 
nous en tire en nous adressant k chacun quelques 
mots sur notre excursion de la journde. Sur ce, les 
dames s'empressent de causer avec nous, en fran- 
Cais; nous sommes enchantes. La reception, qui a 
lieu ensuite, est des plus brillante. Nous y retrou- 
vons le commandant du Saint-Jean d'Acre, les offi- 
ciers russes et d'autres personnes avec lesquelles 
nous causons agr^ablement. 

Une chose me frappa dans ce voyage, la parfaite 
aisance et les grandes manures de nos deux jeunes 
epoux en face du high life, des merveilles de la 
puissance anglaise. 



Mon embarquement k bord du Due de Brabant 
devait me causer une foule de tribulations. « Le 
rdarmement de ce brick prouvera que nous n'avons 
plus de marine, » m'avait dit un jour M. le capi- 
taine-Iieutenant de vaisseau Eyckholt, chef sup&ieur 



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— 45 — 

des malles-poste. Je ne tardai pas a comprendre la 
portde de ces paroles. Ce r&rmement, accompli 
dans les conditions ou Ton nous pla<?ait, &ait en 
effet de nature k ne produire aucun bon r&ultat. 
Les elements essentiels nous faisaient defaut; Equi- 
page, matelots et sous-officiers dtaient k former ou 
k reformer. Pour pouvoir accoraplir cette t&chc, 
nous aurions du avoir une demi-douzaine d'aspi- 
rants remplis d'ardeur, de bonne volontE, servant 
d'interm&liaires entre l'&juipage et nous, se pliant 
et se pr&ant k tout, comrae nous &ions autrefois; 
il aurait fallu d&sarmer la goelette Louise-Marie, 
employer son personnel k completer le n&tre. Celui- 
ci dressE par plusieurs voyages, eut servi ensuite a 
composer un personnel pour la goelette, pour les 
deux batiments. Cette manifcre de procdder aurait 
permis d'arriveriun r&sultat satisfaisant. En chaque 
cbose, la question de r&issite revient k une question 
d'ordre. C'est ce que ne comprit pas M. Labure, 
notre chef, qui, k Bruxelles ou il habitait, ne voyait 
pas les choses d'assez prfcs pour tenir suffisamment 
compte des difficult^, comme M. Eyckholt. Le 
rfeglement qu'il nous donna etait inexdcutable. De 
\k un manque d'organisation deplorable, et pour 
ceux d'entre nous qui prenaient leur mdtier k coeur, 
de continuels ennuis. En face de rimpossibilit£ de 
faire un service s&rieux, contre laquelle nous lut- 
tions tous tant bien que mal, il devait se produire 
n^cessairement parmi nous des tiraillements; plu- 
sieurs manquaient de zfele, s'entendaient mal avec 
ceux qui, comme M. Van Schoubroeck et moi, en 
Itaient remplis, eprouvaient du mecontentement. 



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— 46 — 

Le commandant s'apercut-il de ce mecontentemcnt, 
je ne sais, mais il prit plaisir en quelque sorte h 
amoindrir les attributions de M. Van Schoubroeck 
et les miennes, h nous traiter tous deux comme des 
aspirants. II semblait oublier quelles responsabi- 
liteis avaient pesd sur nous, dans nos voyages aux 
Indes, au service des malles-poste, k bord des 
cannonnifcres, et que toujours nous nous en &ions 
raontres dignes. Le fait est, qu'au fond, il commit 
une faute en acceptant le commandement du Due 
de Brabant dans de mauvaises condition; que, for- 
cement, malgre nous, en chaque chose, nous bla- 
mions sa conduite, en maugreant contre ces con- 
ditions, contre la manifere dont le service se faisait 
h bord. Nous avions des exigences de service, 
de discipline, ^organisation qu'il n'avait pas, ni 
H. Roose ni M. Perlau non plus. Je dois avouer 
que ces exigences, resultat d'une comprehension 
elevee de Phonneur du pavilion, de notre mission, 
n'etaient pas tout a fait raisonnables, vu les circon- 
stances, mais il &ait encore moins comprehensible 
de se montrer satisfait d'un pareil etat de choses, en 
ne r&gissant pas dnergiquement contre lui. Quoi 
qu'il en soit, M. Petit convenait plus que tout autre 
pour essayer de remplir la tache ingrate qui nous 
(ftait impost, et qui ne pouvait pas aboutir. S'il 
manquait parfois d'esprit de suite dans sa conduite, 
s'il &ait blessant par ses manifcres, Feffacement oil 
il nous tenait, ses qualites de coeur faisaient oublier 
lesfautesqui surgissaient de lalegfereteavec laquelle 
il avait accepte son commandement et de sa crainte 
outree de la responsabilite qui lui incombait. 



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— 47 — 

Afin sans doute de nous aider autant que possible 
dans cette pdnible entreprise de reconstituer une 
marine qu'un esprit mesquin d'economie avail 
d&organisde cinq ans auparavant, notre ministre, 
M. Henri de Brouckfcre vint, avec M. Lahure, notre 
directeur, passer Tinspection du navire et de Equi- 
page, laveille de notre depart, le H decembre 1853. 

Pour son premier voyage et pendant que la 
Louise-Marie retourne h la cdte d'Afrique, le Due 
de Brabant doit allerk Santo-Thomas de Guatemala, 
afin d'pbtenir du gouveroement de cette contrite une 
prolongation du terme du contrat passe entre lui et 
la sQci&4 de colonisation, des droits de nos proprte- 
taires de terrains qui n'ont pas encore pirs posses- 
sion de leurs biens, execute ies. clauses &ablies, 
afin aussi de s'enqudrir de la situation oil se trou- 
vent les colons qui y restent encore et de les repa- 
trier, s'U y a lieu. Le. navire a pour six mois de 
provisions. 

Le lendemain 12, vers 11 heures du matin, par 
beau temps, forte getee et faible brise du Sud-Sud- 
Est, nous quittons le port d'Ostende, remorqu^s par 
la malle-poste Topaze.. Trois quarts d'heure aprfes, 
nos amarres de remorque se brisent; mis toutes 
voiles et une bonnette de hune dehors. Reconnu 
Calais vers 7 heures. La brise frafchit. Passl au 
vent des bancs, le Vaerne et le Ridge. Pris des ris 
dans les huniers. Tenu de prfes la cdte de France. 
A 3 heures, du 13, relev^ les Casquets Sud, dis- 
tance 8 minutes, prfes de 3 lieues. Le soir, le vent 
passe Jtl'Est; pendant la nuit, au NE; et, le 14, au 
Nord. Mer dure, barom&re bas. 



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- 48 - 

Le navire est stable mais un peu raide ; il marche 
bien; nous esp^rons qu'il marchera mieux encore 
lorsqu'il aura un peu fatigu^, qu'il sera ainsi plus 

La moitid de l'dquipage a le raal de raer! Notre 
raaitre d'hdtel aussi est raalade. Le service se fait 
difficilement, aussi bien celui de notre table que 
celui du batiment. 



Le vent passe au NNO, le 14, en for^ant. Temps 
a grains. Sous les huniers au bas ris , la grande 
voile, son ris pris, la rnisaine et le petit foe. Le 
navire roule beaucoup mais se comporte bien. Nous 
sommes rudement secouds et pas mal mouillds. 
Impossible de diner a table; chacun mange dans 
un coin ou plutdt en se coincant comme il peut. On 
n'a pas le temps de penser aux regrets du depart. 
Nous filons un train du diable. Tous les navires que 
nous rencontrons, nous les battons. Impossible de 
lire ou d'ecrire tant le b&timent se d&nfcne. Fatigud, 
on se jette sur son lit. L'eau de mer qui balaye le 
pont pdnfctre par le trou aux chaines ; l'entre-pont 
est toujours mouilte. 

Le 15, le temps s'am&iore ; le 16, il est presque 
calme. Nous avons fait pas mal de route d^ja ; aussi 
fait-il moinsfroid. Longitude : 12°23' Ouest; Lati- 
tude : 43°S0' Nord. 

Admird la belle teinte bleue de l'Oc&m. 

Longue houle du Nord-Ouest. 

Rayon de soleil qui nous Ipanouit. 

Chacun semble revivre. 



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— 49 - 

L'air pur arrive enfin dans nos chambres; la toi- 
lette du navire et la toilette personnels sont faites 
avec soin. — La propretd est une si bonne chose! 

A 1'occasion de Fanniversaire du roi, nous don- 
nons h diner au commandant, c'est jour de fete. 

Hais le baromfetre baisse, le temps se gate; k 
midi du lendemain 17, nous avons une temple du 
SSO sur les bras, nous sommes h la cape. Le com- 
mandant dine encore avec nous, mais sur le plan- 
cber, pas k table cette ibis; il nous offre le cham- 
pagne. Bientdt les vents donnent, passent au NO, 
au Nord ; grosse raer, fort roulis. 

Le lendemain 18, beau temps, grand frais. Sous 
les huniers et la grande voile, un ris pris. Le bati- 
ment file constamment 10 noeuds et au delh, le pont 
est toujours mouilld par les embruns des lames. Ce 
jour, malgr^ le roulis, din^ avec le commandant, 
trfes gaiment. M. Petit est en train. II me raconte 
une foule d'anecdotes amusantes sur la marine fran- 
caise, anglaise et parle de Jervis et de Nelson avec 
amour. Je suis touchd. 

Des grains, de la pluie, du vent et de la fatigue, 
voilk notre lot des 19 et 20 ddcembre. Fait du pain ; 
il est detestable, faute de levain. Un poisson volant 
se jette h bord ; il a Thonneur d'&re servi h la table 
du commandant. Le chef se distingue, la danse du 
navire ne FempSche pas de reussir tous ses plats. 
II est vrai qu'il se trouve stimule par M. Wolter, 
notre chef de gamelle, qui rdunit toutes les qualites 
de son emploi, car il poss&de h un haut degre 
Fesprit d'ordre et Tart de Brillat-Savarin. 

Le Due de Brabant se ddmfene comme un pos- 



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— so — 

s&te, et non sans raison, puisque nous sommes 
forces pendant quelques heures de r&Juire la voi- 
lure k la misaine et au grand hunier, tous ses ris 
pris. Cette danse se prolonge, l'equipage est tr&s 
fatigu^. Notre poSle chavire ; nous le mettons dans 
la cale; il ne nous a servi qu'une fois, le jour de 
notre depart. Les chaises aussi sont incommodes; 
h tout instant elles sont renvers&s ; hier, pendant 
que nous dinions sur le plancher, j'en ai recu une 
sur la t&e, qui m'a produit une belle bosse dont on 
a beaucoup ri. Le carrd, les chambres, sont malpro- 
pres et nous ne le sommes gu&res moins. Et puis, 
pas d'air, il sent mauvais, tout est humide. Quelle 
existence po&ique ! 

Pour retracer ce voyage, mes notes abondent, je 
ne dois faire aucun effort de mdmoire, et n'ai pour 
ainsi dire qu'k copier mon journal de bord textuel- 
lement. Ainsi je trouve : 

« Mercredi, 21 d&embre. Le temps s'am&iore, 
les grains diminuent de force, il reste une forte 
brise et une grosse houle du Nord. — Ddciddment, 
c'est le meilleur moment de la journde que celui ou 
je me trouve seul sur mon quart de nuit, par un 
magnifique clair de lune, une belle mer bien bleue 
avec des vagues bien blanches ; de temps en temps 
un grain, pour animer la sc≠ et entre les grains, 
le loisir de r6ver! Mon imagination, ma pensde tra- 
vaillent, travaillent au point que je ne ni'apergois 
pas de la fatigue. » 

A mon dernier voyage aux Indes, je rendais 
compte des dvdnements du bord en une seule ligne 
par jour. Maintenant je suis (Tune loquacitd sans 



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— 81 — 

fin. D'ou vient ce changeraent? De ce que le bien- 
6tre m'a amolli. J'dprouve le besoin d'exprimer mes 
impressions, je ne me contiens pas. (Test une fai- 
blesse. Je sens plus vivement qu'autrefois et je 
souffre beaucoup, il est vrai. Mais parmi mes caroa- 
rades il en est peut-6tre qui souffrent autant que 
moi sans eprouver ce besoin. Je ne suis pas seul 
amoindri, seul m^content. M. Roose depuis dix ans 
etait habitud de commander; aujourcThui, il se 
trouve dgalement en sous-ordre; sa manifcre de 
voir sur le service ne s'accorde pas toujours avec 
celle du commandant ; il se peut qu'il fasse bonne 
mine h mauvais jeu en se montrant satisfait. Halgrd 
ces rtflxions, mon estime particulifcre pour son carac- 
tfcre honn&e et loyal, je suis en opposition de vues et 
par suite en lutte avec lui. Tandis que j'dcris et 
m'epanche avec M. Wolter, mon ami, ce qui ne me 
suffit m£me pas, M. Roose ne s'ouvre a personne, il 
montre plus de force que moi. Pour faire diversion 
aux ennuis du bord, je me laisse aller k caresser 
toutes sortes d'illusions, (Inspirations, de souvenirs, 
de chimfcres, h m'enerver pour fuir le pr&ent qui 
cependant a ses moments de charme, k en juger 
par les impressions que je retrace : « Je ne peux 
me lasser d'admirer l'oc&n. Que c'est beau et grand ! 
Et puis, c'est comme une vieille connaissance avec 
laquelle on est au mieux, qu'on n'a pas vue depuis 
longtemps! » 

L'aspect de Pocdan difffcre de celui de la Manche, 
de la mer du Nord et en gdn^ral de toutes les mers 
intdrieures. La teinte de ses ondes, d'un bleu fonc£, 
forme un contraste plus grand qu'ailleurs avec la 



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— 52 — 

blancheur de la cr&e des vagues; les lames, la 
houle y ont une etendue plus grande. En sa pre- 
sence, on se sent en face de l'infini , de la majeste 
divine. 

La vie du bord ne plait certainement pas plus k 
M. Perlau qu'k M. Roose et k moi. Mais M. Perlau 
accepte philosophiquement la situation, tandis que 
je ne puis m'habituer h voir les cboses marcher de 
travers. M. Perlau aime ses aises ; je ne trouve les 
miennes que quand tout est en ordre, marcbe avec 
ordre, regulifcrement. Sous ce rapport je suis diffi- 
cile. Je voudrais que notre batimcnt futtenu et 
manoeuvre comme tout brick d'une grande marine 
et ne me dissiraule cependant pas quels efforts il 
faudrait rdaliser pour y parvenir ; ces efforts ne 
m'effrayent pas; je commence la ntforme par moi- 
meme, en piochant ce que j'ai oublte k bord des 
raalles-poste, Partillerie et m&ne la navigation. 
Pour piocher ainsi, j'ai d'ailleurs un autre motif : 
je dois me preparer pour passer au retour du voyage 
Texamen de lieutenant de vaisseau. M. Van Schou- 
brouck se prepare comme moi. En revoyant ensem- 
ble ces matures, nous sommes port& k comparer 
sans cesse ce que nous avons sous les yeux, ce qui 
est, avec ce qui devrait 6tre, notre bile augmente 
continuellement. 



Le temps ddciddment se fixe au beau. Le 22, 
Latitude : 27°47'; Longitude : 20°14'. Nous voici, 
en moins de dix jours, au delk de Tiniriffe. Vers 
8 heures du matin, nous ddpassons un trois-mats 



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— 83 — 

barque anglais comme s'il &ait k Tancre, mais 
quelques heures aprfcs, nous sommes k notre tour 
battus de la meme manifcre par un navire k h&ice, 
que nous supposons 6tre la malle-poste des Antilles, 
partie de Soupthamton, le 15. Le thermomfctre 
marque k Fair libre 20°, et 22° dans l'eau. Les vents 
qui ont rdgnd jusqu'ici teuaient du Nord, ce qui 
nous fait supposer qu'ils sont Nord-Est en Belgique, 
ou l'hiver doit etre rigoureux. La justesse de cette 
supposition se trouvera v^riftee k notre retour ; l'hi- 
ver de 1853 fut marque par de fortes geldes, k 
partir du jour de notre depart. 

Chose singulifcre, que j'observe pour la premiere 
fois, personne parmi nous ne souhaite d'arriver tot 
k destination. Santo-Thomas nous est connu; son 
sejour n'est pas bien gai. Nous nous trouvons dans 
les beaux cliraats, cela nous suffit. Chacun supprime 
les lourds v&ements de laine, et respire k pleins 
poumons un air caressant; nous ne desirons pas 
que le batiment marche rapidement. (Test sans 
doute pour cela qu'il continue d'aller grand train. 
Par temps presque calme, il file encore 6 noeuds, 
2 lieues k l'heure. 

Observe, le 24, une sdrie de distances de la lune 
au soleil ; la longitude que nous en d^duisons s'ac- 
corde avec celle des chronomfetres k 20 minutes 
prfes, moins de 7 lieues. Latitude : 25°; Longi- 
tude : 22°. 

L'&ude, k laquelle je me suis remis sdrieusement, 
me procure une veritable jouissance. — La tempe- 
rature de Teau est trouvde la mfime que celle de 
l'air, de 22 k 23 degres centigrades. — Ge soir, 



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— 84 — 

coucher de soleil et temps splendides! Tandis que 
notre pays souffre des rigueurs de l'hiver, nous 
sommes dans les regions privileges, sous un ciel 
bleu, parunetemperaturedouce, agrdable,non sujette 
h de brusques changements. Hier, la soiree &ait 
ravissante. Quelles brillantes etoiles et quel magni- 
fique ocdan! Lh, l'infini, des mystfcres imp&i&rables 
pour la science humaine; ici, la grande image de 
la vie, Timage des agitations, des mouvements de 
Tame. Le contraste de la majesty divine avec la 
petitesse des details du service, h bord, me cause 
souvent de Tirritation. Si encore j'avais la liberal 
Mais plier son intelligence et sa volonte conform^- 
ment k Intelligence et h la volonte d'autrui, se 
courber, s'humilier quand on sent en soi gronder 
sans cesse, et se developper malgrd tout, le besoin 
d'inddpendance dans la pensde et dans Taction, 
constitue une sorte de supplice. 

Melange de joies et de souffrances, la vie est d'au- 
tant plus active que ses elements, la joic et la 
souffrance, sont plus vivaces. 

Pour certaines natures, la vie peut fitre aussi 
intense k bord que partout ailleurs. 

Le 25 d&embre, jour de mon anniversaire, 
j'dcris dans mon journal : 

« Aujourd'hui, j'ai 30 ans, j'entre dans la 
deuxifcme pdriode de la vie, celle de la decadence ! 
Le corps et intelligence semblent en effet avoir 
acquis h mon age leur apogee : je ne puis plus que 
ddcliner. Loin de m'en attristei', je suis avec indiffe- 
rence la loi commune. Si en tenant compte des 
exigences de l'age et des nteessitls de position, la 



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— 85 — 

seconde partie de mon existence, quelle que soil sa 
durde, peut £tre semee d'autant de bons et de mau- 
vais jours que la premifere, je ne serai pas k plain- 
dre; a cela se bornent toutes mes aspirations. En 
conservant la sante et les relations d'amitte que j'ai 
heureusement contractus, ces aspirations, proba- 
blement, seraient en grande partie realises; n'ayant 
pas d'ambition, je ne vise pas k avoir de Tavance- 
ment; pourvu que ma dignitd personnelle ne soit 
pas atteinte du lot qui m'est ^chu dans ma carrifcre, 
je sens que je serai tpujours content. » 

La fete de Christmas donne lieu k quelque rela- 
chement. Plusieurs matelots sont mis aux fers. 

Le lendemain, 26, passd dans le tropique. Chose 
rare dans ces parages, le vent souffle de l'Ouest; 
temps superbe; temperature variant peu, de 2 k 
3 degrds seulement, de 22° k 25°. Le baptGme n'a 
pas lieu, soit par manque de vieux metelots ou par 
insouciance de la part de Equipage, de qui Tim- 
pulsion devrait partir. Premiere apparition sur 
notre table de la viande sal&. Fait honneur k cette 
vieille connaissance, qui du reste joue un role acces- 
soire, car nos provisions en boites de conserves, et 
nos volailles, pores, etc., sont'nombreux et en par- 
fait etat. A chacun de nos repas, nous avons, 
comme hors d'oeuvre seulement, d'excellentes sardi- 
nes et de delicieux jambon d'Ardenne; il nous reste 
encore des legumes frais ; par ces premieres cha- 
leurs, la biere et le fruit, les pommes nous plaisent 
sourtout. 

Nous prenons, le 27, presque tous la precaution 
de nous nettoyer l'interieur, pour affronter le tropi- 



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— 86 — 

que, une bonne precaution; dans les beaux jours, 
g^n^ralement Ton fatigue peu et Ton mange trop. 
Nos mddecins, MM. Durant et de Forchaux, met- 
tent avec complaisance les ressources de la phar- 
macie k notre disposition, exercent leur talent avec 
grace, se livrent k toutes sortes d'essais qui font 
fureur. 

Fait pour la premiere fois Texercice du canon, 
avec une seule pifcce. L'equipage est tout k former. 
On semble me demander de m'occuper des calculs 
de la navigation. Bien que cette partie du service 
ne soit pas dans mes attributions, je me prtte volon- 
tiers au d&ir du commandant, d'autant plus que 
M. Van Schoubrouck k qui cette t&che incombe ne 
s'offusque pas de mon intervention. 

De deux en deux heures, nous prenons des obser- 
vations m&dorologiques sur T&at de l'airet de Teau, 
k Faide du baromfctre, du densimfetre et du ther- 
momfetre. 

A table, on parle souvent de Tavenir du corps; 
chacun est ddcouragd; « on forme le projet d'adres- 
ser k notre retour une petition aux Chambres pour 
demander de statuer sur la question. On parle 
beaucoup, mais... on ne fera rien. » 



Voici Temploi de mon temps k bord : je me Ifcve 
k 7 heures, d^jeune, prends le quart k 8 heures 
jusqu'k midi, oil je descends pour faire les calculs 
du jour, puis me raets a I'&ude jusqu'au diner, k 
3 heures. On cause, on fume ensuite. De 6 k8,j*dtu- 
die encore, pendant que le commandant el d'autres 



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— 57 — 

officiers font leur partie de whist, dans le carrd. Je 
prends le quart de nuit de 8 hen res k minuit et me 
couche aprfes, vers minuit et demi. 

Par suite de ce que Ton a vidd plusieurs caisses 
k eau vers Favant, que le navire est ddlid par la 
fatigue qu'il a dprouvde, et qu'il porte maintenant 
sa grande brigantine, sa marche est devenue tout k 
fait supdrieure. 

Le dimanche, l er Janvier 1854, le temps a pour 
la premifere fois v^ritablement Faspect qui caractd- 
rise la region des vents alizds ; la puretd du ciel est 
rehaussde par de petits nuages floconneux, legers, 
k la marche rapide ; la belle teinte bleue de l'oclan, 
si dclatantc, se trouve dmailldc de blanc, par de 
jolies vagues caressantes dont les crfites se brisent 
amoureusement dans les formes les plus varices, et 
le bruit, le mouvement procurent un charrae qui 
cause k la longue une sorte d'enivreraent; de temps 
en temps de leur sein s'dchappent des nudes de pois- 
sons volants qui partent droit comme une flfeche pour 
replonger de m&ne. La chaleur est assez grande, 
le thermomfctre marque k Fair 24°, 80 et dans Feau 
24°, 20, mais nous sommes abritds par la tente de 
Farrifcre. La propretd du navire aussi fait plaisir 
k voir, elle tient de la coquetterie. Sous Failure 
commode de grand largue , couvert de voiles , de 
bonnettes brillantes au soleil, qui projettent sur le 
pont des masses d'ombres et de lumifcres, de la fral- 
cheur et du mouvement, la vie, notre brick s'elance 
joyeusement, traverse, fend les dots avec aisance, 
en se balancant, sans secousse, avec une sorte d'as- 
surance semblable k Faplomb de celui qui court au 



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— 88 — 

succfes, que le succfcs appelle, i qui tout sourit. 

« A 9 heures, Mat-major pr&ente ses compli- 
ments et ses felicitations au commandant — petite 
tenue habit, Epaulettes, pantalon et gilet blancs, 
sabre et casquette. — Un peu aprfes vient le tour de 
r&juipage; tenue : chemise et pantalon blancs, 
chapeau. » 

MalgrE que trois d'entrc nous dfnent avec le com- 
mandant, notre diner ne manque pas de gaitd; nous 
avons les aspirants h notre table. Je porte un toast 
aux amis absents, qui est accueilli avec tranport; 
naturellement, chacun pense en ce moment a ceux 
qu'il aime, ainsi qu'Ji cette patrie aux prises avec 
les frimas, dont l'iraage, pour former contraste 
avec la beauts du jour, n'en est pas moins vivante 
en nos coeurs. Le coin du feu, en famille, au milieu 
d'amis, est plein cTepanchements, a aussi ses 
charmes. 

Pendant que nous fraternisons entre nous, l'dqui- 
page s'amuse k sa manifcre ; les uns chantent, les 
autres jouent aux cartes, font des armes, dansent; 
quelques matelots content des anecdotes, des his- 
toids de mer, et sont Ecoutds comme des oracles 
par de jeunes novices. 

Le point k midi determine notre position : Lati- 
tude : i8°,46'; Longitude : 39°,4'. Nous sommes 
au beau milieu de l'oc&n, a plus de 500 lieues de 
toute terre. 

Le lendemain, changement complet; forte brise 
de l'ENE, grosse mer; notre brig, si fringant la 
veille, se d&nfene maintenant de la belle manifere; 
il travaille et fatigue beaucoup. « Grand rouleur, 



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- 80 •-. 

grand marcheur, » dit le proverbe; le roulis est si 
fort que Ton est obligd de relever les parties basses 
des sabords, ce qui n'einpSche pas d'einbarquer des 
dclaboussures. Un de ces paquets d'eau nous sur- 
prend pendant que nos claire-voies et nos hublots 
sont rest& ouverts; tout est mouilld ou humide en 
bas, jusqu'h nos literies, nos effets. II faut tout fer- 
mer. Au milieu d'un air chaud, corrompu, on dine 
comme on peut, la Facultd dine chez moi, les autres 
chez eux; le docteur Durant se distingue par sa 
bonne humeur. La tenue est singulifere aujourd'hui : 
pantalon blanc et bottes de mer ! 

Nous pensons que si le lest &ait place uniform^- 
raent dans la cale, en garniture, le long des parois, 
le batiment se comporterait et marcherait micux. — 
Raidi le gr&ment. — Vent arrifcre sous les huniers, 
la misaine et le foe seulement. — Orage. — Mis h 
Feau la chaine du paratonnerre. 

Le mardi 3 Janvier, mfime temps. 

Par moments, pour donner de l'air en bas, nous 
enlevons le capotin, mais bientot nous sommes 
arrosds, il faut le replacer. Si les hiloires du pan- 
neau etaient plus elevdes, il pour rait rester ouvert. 
A bord, les plus petits details ont une importance 
extreme. L'air cbaud et corrompu oil nous vivons 
est capable d'engendrer des maladies. 

Par des coups de roulis, les dcoutes de misaine 
et de perroquets se brisent, ainsi que les itagues de 
drisses de hune; la table du commandant chavire. 

« Si j'dtais maitre, je ferais d^vier quelque peu 
de la route, afin d'appuyer le navire par sa voilure 
et d^viter ainsi ces avaries, ces dtfsagr&nents. » 



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— 6d - 

Nous faisons des essais de tous genres pour nous 
abriter. Les caisses k eau vides sont remplies pour 
que le batiment ne soit plus aussi volage. — 
Le commandant et le second se melent de tout, 
nous ennuyent, notre position est amoindrie; ce 
qu'ils font un jour, ils le defont le lendemain, et 
montrent une prudence outrde ; nous sommes ddcou- 
ragds. — A Tinspection de 9 heures, du 5, deux 
hommes trouv^s malpropres, sont punis des barres 
de perroquet jusqu'h 8 heures du soir, sans pouvoir 
en descendre pour manger. 

La chaleur commence a incommoder, je quitte 
ma flanelle. Le thermomfetre marque 27 et 28 de- 
grds. 

Observd les 4, 5 et 6 des series de distances de 
la lune au soleil qui nous placcnt deun demi-degrd, 
10 lieuesplus k TOuestque les chronomfctres. 

Nous f&ons le jour des Rois en dtnant tous 
ensemble. Le commandant a la fSve, est roi. Son 
champagne est chaud d^ja. En revanche le ciel est 
&oile, le temps am^lior^, la soiree magnifique. 



Point k midi du 7 Janvier : Latitude : 17°25' N; 
Longitude : 58°32' 0. Trfcs beau temps, belle brise 
d'ENE, legers grains. La variation de Paiguille 
aimantee, Ouest encore avant-hier, &ait nulle hier; 
aujourd'hui, elle est de 2 h 3 degrds Est. 

< Pour savoir ce qu'est la vie de marin, il faut 
avoir navigu^. Assurdment, e'est bizarre de voir, 
sur ce vaste oclan, une coquille de noix habitue par 
quclques personnes, lesquelles forment entre elles 



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- to - 

tin monde ayant ses grands et ses petits, les maftres 
et les esclaves, une image de la soci&<5, une sorte 
de specimen de la civilisation. En face de l'immen- 
sitd, cela parait mesquin, mais en y r^fldchissant, 
cette organisation victee comme toutes les institu- 
tions par les dtfaillances de notre nature, atteste & 
la fois le gdnie de l'homme et ses cdt^s faibles, est 
remplie d'enseignements. » 

« II y a chez le marin quelque chose de peu 
naturel ou plutdt de peu ordinaire. Pour consentir 
h s'imposer des privations de toutes sortes, k sup- 
porter les luttes et les ennuis de notre metier, il faut 
que l'homme so it poussd par un d&ir de se distin- 
guer en sacriflant plus qu'on ne fait g^ndralement 
pour atteindre ce but, ou s'il n'a pas d'ambition, 
que le besoin de grandes Amotions, de vari&£, Pat- 
trait de Finconnu, du myst^rieux, des a ventures, 
Famour de la nature, des splendeurs de la creation 
et aussi probablement un certain sentiment de Fin- 
fini cherchant sa satisfaction, a se ddfinir, k se fixer, 
Fengagent dans la voie ingrate oil nous sommes 
enferr& et dont nous ne pouvons plus sortir main- 
tenant qu'en descendant F&helle sociale, qu'au prix 
de notre dignitd. » 

Le soir, diminu^ la voilure pour faire terre. Vent 
arrifcre, sous ses deux huniers sur le ton, palanquins 
pesds, le Due de Brabant file encore 6 1/2 noeuds. 
Fait de la toile, h 5 heures du matin. Terre en vue, 
vers 7 heures (la Desirade). 

Une s^rie d'observations et de calculs de la dis- 
tance de la lune au soleil nous avaicnt donnd ces 
jours derniers une Longitude de 40' environ, 

6 



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— 62 — 

13 lieues, plus h TOuest que celle indiquee par les 
chronomfctres ; la moyenne de ces deux sortes de 
Longitudes coincide exactement avec la Longitude 
obtenue par des relfcvements pris sur les iles, la 
Guadeloupe, Antigua et Montserra. 

En 27 jours demer, dont 25 jours sans voir terre, 
nous voici aux Antilles ; c'est un court voyage. Nous 
eussions pu le faire en moins de temps encore, car 
nous n'avons pas toujours portd toute la voilure 
possible. A midi, nous nous trouvons juste entre la 
Guadeloupe et Antigua. 

A mon premier voyage, en 1843, la vue de ces 
iles m'impressionna grandement. II n'en est plus de 
m6me aujourd'hui. Cependant le soir, nous passons 
tout prfcs de Montserra, de la petite ville de Ply- 
mouth, devant laquelle nous voyons h l'ancre une 
goelette anglaise de l'escadre blanche. L'ile n'est 
qu'une montagne au milieu de l'Ocfon, son sommet 
se perd dans les nuages. L'aspect en est imposant; 
nous en sommes frappds. 

La temperature de la mer reste h peu prfcs con- 
stante, de 27 k 28 degrds ; celle de Fair augmente, 
le thermomfctre dtf passe parfois 28°. On porte les 
v&ements les plus lagers et Ton a encore trop chaud, 
mais la chaleur est saine, elle n'est pas etouffante. 
Chaque soir, mon quart fini, avant de me coucher, 
je fais remplir d'eau la bailie, grande cuve servant de 
reservoir pour le lavage du pont, ou je prends un 
bain dtSlicieux. 

Le batiment continue k marcher rapidement et h 
rouler fortement; le pont reste coostamment mouille; 
depuis notre depart, il n'a pas 6ii complement sec 



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— 63 — 

plus de deux a trois jours. — Nous prenons en 
degout la viande de pore, bien qu'elle soit fraiche. 
D6)h nous en sommes & rechercher les rafraichis- 
sants. MM. de Forcbaux et Durant nous traitent k 
Feau gazeuse. lis ont beaueoup de succfes. 

A 4 heures apres midi, du 11 Janvier, nous rele- 
vons dans le Nord, a 4 lieues, Alto Veila, petit ilot 
situe pr£s de la pointe Sud de File Saint-Domin- 
gue. — Deux navires en vue, Fun devant, Fautre 
derrifere. — Nous les battons. — Des marsouins, 
le long du bord. — La cbaleur augmente. Avant nos 
repas* nous rafraicbissons le vin et la btere, en pla- 
cant les bouteilles dans des sacs mouiltes que nous 
suspendons pres des ralingues de fond des voiles, 
dans un courant d'air. 

Le 12 Janvier, un moisaprfcs notre depart, notre 
point k midi marque : Latitude : 17°6'; Longi- 
tude : 75°4'. Le thermomfctre atteint 31°. II n'y a 
qu'un mois que nous sommes partis! Le temps 
parait long, peut-etre a cause de la grande distance 
parcourue. 

Le 13, passd au Sud de la Jamaique, entre cette 
ile et le banc qui la longe, juste au milieu du chenal, 
mais trop loin de terre pour pouvoir prendre des 
relfevements, &udier la cote. A 2 heures du matin, 
les vigies des barres du perroquet signalent la terre. 
A 4 heures, en travers de Portland. Navigud jusqu'h 
midi en vue de terre, k grande distance. On dis- 
tingue des montagnes trfcs dlev^es, d'un aspect 
magnifique. Cette vue nous inspire le regret de ne 
pouvoir visiter Tile, en faire le tour, la voir de prfcs. 

Fait Fexercice du canon. Les voiliers confection- 



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— 64 — 

nent des voiles pour les embarcations. — Depuis 
plusieurs jours, notre chef de gamelle, M. Wolter, 
ne nous fait plus servir que des aliments lagers, ce 
dont cbacun le fdlicite et Ie remercie. — La chaleur 
ne m'empeche pas de continuer d'&udier; ce n'est 
pas peu de chose d'&udicr ainsi ; si tegfcrement vfru 
que je sois et bien que le genre de travail dont je 
m'occupe ne demande pas une grande tension d'es- 
prit, je suis en nage continuellement. II faut bien 
Sparer le temps perdu. 

L'aspect du ciel change, le temps se couvre, 
devient pluvieux et a grains. Le dimanche 13 Jan- 
vier, par 16°17' N, et 84°16' 0, la density de Peau 
tombe k 1025, de 1027 qu'elle dtait auparavant. 
Cette chute provient probablement des affluents des 
grands fleuves qui se jettent dans la mer des 
Caraibes, au Sud a peu prfcs du point oil nous nous 
trouvons. L'eau &ant moins salde, est moins dense. 
Constate un courant d'environ 18' en 24 heures, 
portant au NO. 

Deux petits oiseaux, espfcces de bengalis, viennent 
se refugier k bord. On leur accorde Phospitalite. lis 
volent et sautillent d'un cordage, (Tune voile a 
l'autre. C'est plaisir k voir. 



Nous voici prfcs de terre, la brise d'Est n'est 
plus aussi reguli&re, le temps se fait k grains. Dimi- 
m\6 la voilure pendant la nuit. Sous ces deux huniers 
sur le ton et brasses en ralingue, le navire file en- 
core 5 noeuds. A 7 heures du matin, terre en vue 
(Bonaca). A midi, le pic de Pile Ratan : Sud, dis- 



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— 65 — 

tance 3 lieues. Echangd les couleurs avec une goe- 
lette espagnole. 

Le mardi 17 Janvier, beau temps, calme. A 
7 heures du matin, en travers A'Omoa et des Keys. 

— Enlev£ les paillets, garnitures , dessaisi les 
canons, etc. — Le densimfctre ne marque plus que 
1023. Le therraomfctre marque 30°. Vers midi seule- 
ment, s'ilhve la brise de raer. Nous avan^ons rapi- 
dement. Une embarcation h la voile et une petite 
goelette cherchent h nous accoster, sans doute pour 
nous fournir un pilote ; notre vitesse les en empfiche, 
nous nous passons de pilote. A 3 heures, nous sora- 
mes en travers du cap des Trois Pointes. Longeant 
le banc, nous gouvernons k peu prfcs vers Pentrde 
du Rio Dulce, que Ton distingue assez diflScilement. 

— Arrive, vers la brune, en rade de Santo-Tho- 
mas; raouille k uue assez grande distance de terre, 
par 4 brasses de fond. La manoeuvre de carguer h 
la fois les huniers et les perroquets ne marche 
pas trfcs bien; Equipage est loin encore d'etre 
formd. 

Le soir, vers 7 heures et demie, une pirogue 
arrive h bord, renferraant quelques colons, pauvres 
diables qui viennent nous faire visite et se recora- 
mander. Les nouvelles qu'ils nous donnent de la 
colonie sont tristes. 11 ne s'y fait aucune espfece 
d'affaires, il n'y a pas la moindre prospdritd, cepen- 
dant tout le monde se porte bien. Aprfcs avoir 
s^journd pendant trois jours k Santo-Thomas, notre 
charge d'affaires, M. de Behr, Pa quittd, il y a une 
quinzaine de jours, pour se rendre par Izabaal k la 
ville de Guatemala. 



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— 66 — 

11 parait que notre traversee (37 jours) est la 
plus courte connue. 

Je ne me souvenais pas beaucoup de Taspect du 
port et de la c6te. Les montagnes sont charges de 
nuages, la cdte a une teinte sombre, lugubre, attris- 
tante. Le soir, le ciel s'eclaircit, il fait calme plat. 
Le batiment est si tranquille, le silence si complet 
que nous en sommes impressionnes ; c'est k peine si 
Ton ose parler haut, tant le son de la voix parait 
discordant. La pirogue qui vient d'accoster le bord, 
nous Tavons entendue quitter terre, & plus d'une 
demi-lieue. 

Le lendemain, h 6 heures du matin, nous som- 
mes tous debout. Temps d&icieux, air pur, douce 
fraicheur. Debarrass&s des nuages, les montagnes 
nous montrcnt leurs cr&es nues et finement ddcou- 
pees sur l'azur du ciel. Le port est magnifique; pour 
le marin, c'est un objet de continuelle admiration. 
Grand , sur, co m mode, i 1 ferai t certainement sur d'au- 
tres c6tes, la fortune du pays. La v^g&ation semble 
Tenvahir, les arbres poussent jusque dans Teau. La 
verdure est belle mais sa teinte est foncde, d'une 
nuance particulifere aux pays cbauds. En somme, 
nous serions enchants de passer ici quelques 
semaines; malheureusement il s'agit, dit-on, d'y 
sojourner quatre mois; cette idee nous donne le 
spleen. 

Le mercredi 18, je prends la garde. Grande 
besogne. Mis & l'eau toutes les embarcations, in- 
stall leurs voilures. A 10 heures, k l'arrivde de la 
brise de mer, appareille sous le petit hunier et le 
grand foe; mouille plus prfes de terre. Salue lepavil- 



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— 67 — 

Ion guatemallen de 21 coups de canon; — le salut 
se fait tr&s bien mais lentement, deux coups par 
minute — celui qui nous est rendu s'entend a 
peine. Nous eprouvons quelques difficult^ k nous 
procurer des vivres frais. Pour acheter des oeufs, 
du fruit et du lait, ii faut aller soi-mSme de ma i son 
en maison. Les habitants vivent si facileracrit, la 
terre leur donne tout ce qu'il faut avec tant d'abon- 
dance qu'ils ne daignent pas s'enrichir, spdculer. 

Le lendemain, cald les mkts de perroquet, ren- 
ivi le bout-dehors de grand foe. Une corvee k faire 
de Peau dans la petite rivifcre Nord-Ouest. Install^ 
les tentes. 

Le surlendemain , Fequipage lave ses hamacs, 
ses couvertures, son linge ; on d^barque les pores, 
les volailles, les lapins, etc. Je vais k terre pour la 
premiere fois, dans la poste aux choux. Le docteur 
De Forchaux avec qui je descends me prlsente dans 
quelques maisons oil il a, dans de prdeddents 
voyages, donnd des soins. La verdure me fait grand 
plaisir. J'^prouve aussi k me promener sur la terre 
ferme une veritable satisfaction, k ce point que je 
me mets k courir, k sauter des fosses pour me de- 
gourdir les jambes. Deux heures aprfcs, je rentre a 
bord. 

Samedi, 21, sur ma garde, briquage des ponts, 
nettoyage g^ndral du batiment k Hntdrieur et k 
1'exterieur. L'&juipage r^pare ses effets. La brise 
de mer est faible. Quelques grains de pluie pendant 
la nuit. 

Le dimanche, 22, Equipage descend k terre, une 
petite partie (un plat) exceptee. Le commandant 



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— 68 — 

donne k dejeuner aux autorites guatemaliennes de 
Santo-Thomas, gens moitte blancs, moitie indiens. 
Aprfes le diner, nous allons k terre aussi, mais Ik, 
au lieu de nous promener, nous nous voyons forces 
de nous occuper de nos horames qui tous k peu pr&s 
sont ivres, ies uns dtendus dans les rues, les fos- 
ses, les autres arr&ds par la police. Quoique, k 
notre voix, ils se montrent dociles, et se rembar- 
quent, la corvee qu'ils nous donnent est des plus 
penible. 



Quand je quittai Santo-Thomas, k mon premier 
voyage, le nombre des colons s'&evait au plus k 
une cinquantaine, dont une partie seulement avaient 
des habitations, petites maisonnettes en planches 
ck et Ik &ablies sans ordre au milieu d'une vegeta- 
tion envahissante; l'autre partie logeaient encore k 
bord du ThSodore, qui les avait amends. Mainte- 
nant, sans avoir tout k faitl'aspect d'une ville, Santo- 
Thomas possfede quelques maisons bien baties ; les 
plus grandes servent de magasins; en gdndral elles 
n'ont pas dotage. Les rues sont larges, non pav&s, 
mais aligndes, tiroes au cordeau, et parallfeles ou 
se coupant k angles droits. Elles s'etendent k gau- 
che, jusqu'au Rio Seco, au ravin dessfohd, au fond 
et k droite, jusqu'aux collines voisines. La colline 
du fond, sur laquelle, pour cause de salubrity, la 
ville devrait 6tre bktie, reste toujours bois&. Somme 
toute, le plus fort est fait, le d^frichement, les pre- 
mieres installations; unecompagnie puissante pour- 
rait mener aujourd'hui l'entreprise k bonne fin. 



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— 69 — 

Nous avons dit en quoi cette entreprise devrait 
consister : h etablir un comptoir, un point com- 
mercial relid par un bout de route de quelques 
lieues a la riviere Montagua, par laquelle ce comp- 
toir communiquerait directement avec la ville de 
Guatemala memc. Malheureusement les mecomptes 
eprouves par suite de notre inexperience en pareille 
matifereetlepeud'initiativedu Beige en general, pour 
des operations de ce genre, ne nous permettent pas 
de tirer parti de ce qui existe actuellement ; c'est 
vraiment dommage. 

Le lundi 23 Janvier, le temps devient pluvieux ; 
une pluie abondante, avec d'assez forts grains, 
tombe jusqu'k midi; le soir, elle reprend de plus 
belle; ce temps persiste jusqu'au lundi, 30. II ne 
nous empGche pas de travailler. — Guinde les 
mats de perroquet h flfcche et le bout- dehors de 
grand foe. Devergue les voiles. Gratte, galipots et 
peint la mature. Raidi et goudronne le greement. 
Refait Tarrimage des vivres dans la cale. Une cor- 
vee employee h faire de l'eau. Aere les effets d'habil- 
lement. — Nous recevons des lettres du pays. Le 
courrier qui les apporte d'Izabaal, manque de se 
noyer. On nous pr^vient, le 26, qu'une petite goe- 
lette mouiltee en rade partira le lendemain matin 
pour Belize et se chargera de nos lettres. J'ecris k 
Tami Sadoine. 

La temperature qui pendant les beaux jours se 
maintient entre 22 et 32 degres environ, tombe et 
varie, dans ces jours pluvieux, entre 20 et 26 degres. 
Quoiquel'abaissement ne soit pas considerable, nous 
prenons des precautions, requipage revet ses che- 



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— 70 — 

mises de laine bleue, et nous, nos habits de drap, 
nos uniformcs. Nous n'en payons pas moins notre 
tribut au climat, que je m'efforce de ddcrire par ces 
details. Dans la nuit du 25 au 26, commence l'in- 
vasion du mal ; 5 ou 6 homines tombent malades, 
ont des vomissements, coliques, diarhee et fi&vre ; 
Tindisposition se declare instantandment ; elle gagne 
peu k peu presque tout Equipage et Mat-major ; 
ordinairement, on se trouve pris ainsi pendant un 
jour ou deux; mon tour arrive le 4 tevrier, par une 
sorte de coup de vent du NO; le 6, je suis sur 
pied ; excepte le commandant, qui est installe au 
consulat, et le second, M. Roose, tous les offlciers 
y ont d6]h pass£, quoique les pluies ne soient pas 
continuelles. 

De temps en temps je descends k terre, pour faire 
une promenade au Rio Seco, avec Fun ou I'autre 
de mes camarades, ordinairement avec M. Wolter, 
avec M. Van Schoubroeck, quelquefois avec M. Lin- 
che, colon anglais dont M. Van Schoubroeck a fait 
particuliferement la connaissance. Nous n'avons 
guferes d'autres distractions que ces promenades. A 
la vdrit£, elles ont bien leur prix; que ne donnerait- 
on pas pour en faire de pareilles chez nous? Quelle* 
v^gdtation, quelle luxuriante nature ! — Le mardi, 
24, nous avons k notre table trois invites, M. Lin- 
che, un colon flamand dont j'ignore le nom et le 
jeune Aguet. Le commandant regoit a la sienne le 
lendemain, M. De Lafaille, d'Anvers, qui fait, sur 
une assez grande eehelie, la coupe des bois, un 
commerce trfcs productif, et ce m6me M. Aguet, 
son employ^, nature des plus sympathique et des 



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— 71 - 

plus int^ressante , dnergique, sensible, que la vie 
des bois a rendu sauvage. M. Aguet est aussi a 
l'aise en mer ou il se plait k parcourir de grandes 
distances seul, dans sa pirogue, que dans la forfit, 
oil isole de tout, au milieu d'animaux, d'hdtes la 
plupart incommodes ou malfaisants, il habite ordi- 
nairement. Quelques he u res passes ensemble sufli- 
sent pour nous Her d'amitte. En echange de je ne 
sais plus quel objet, il me fait cadeau de son cou- 
tcau de chasse, dont la gaine porte sa devise ecrite 
en espagnol : « Qui me cherche me trouve. » 

Beau temps, sans pluie, du 30 Janvier au 4 (6- 
vrier. Peint le batiraent, Tinterieur en blanc, Tex- 
t^rieur en noir, la batterie excepts. Pluie, avec 
forte brise du NO les 4, 5 et 6. Temps sec, les 7 
et 8 ; orage, le 9. Envergu^ les voiles, fait les exer- 
cices. Installe les parades de garde. Le commandant 
nous annonce notre depart prochain pour Truxillo 
et Omoa. R^gle les chronomfctres par des hauteurs 
correspondantes et des angles horaires. — D£vor& 
par les moustiques, nous sommes forces de coucher 
sur le pont; le soir arrive, on n'ose pas avoir de la 
lumifcre de crainte de les attirer; chacun fume son 
cigare dans Tobscurit^. Les cigares fabriquds ici 
ne sont pas tous bons mais dans le nombre il s'en 
trouve d'excellents; en gdn^ral ils sont mal confec- 
tionnes et se fument difficilement; leur arum deli- 
cieux, ldgfcremcnt sauvage plait autant que celui du 
meilleur Havane. 

Pendant la nuit du 9 au 10, une petite goelette 
h Fancre devant Santo-Thomas, et appartenant k 
M. Emons, Tun des colons, est enlev^e pendant la 



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'— 72 — 

nuit par des flibustiers, sans que nos hommes de 
garde aient pu constater le moindre indice capable 
de leur donner quelque soupcon. 

Nos caisses k eau &ant remplies, nous embar- 
quons les chaloupes. — Dans un exercice de voiles, 
le matelot Wouters largue le palan du chapeau de 
petit hunier et tombesur la tente dugaillard d'avant, 
qui tient bon ; il rebondit et en est quitte pour la 
peur. 

La brise du Nord qui rtfgnait depuis deux jours, 
cesse, le 11; appareilld le soir vers 7 heures. A 
minuit, entre la pointe Palma et la pointe Pichilico; 
clair de lune superbe; navigud sous toutes voiles; 
vers trois beures du matin, mouille en travers du 
Rio Dulce. Lev£ l'ancre k 5 heures ; louvoy^; calme; 
mouilld k 9 heures; le\6 l'ancre k 10 heures. A 
midi, relev^ le village de Levingston : S 3/4 E ; le 
cap des Trois pointes : NE 1/2 E; les Seven Hill : 
NNO 3/4 0. V\v6 de bord toutes les heures. — J'ai 
de nouveau un peu de fifcvre. — A 9 heures du 
matin du 13, mouilld devant Omoa par 7 brasses 
de fond devant 35 brasses de chaine. Salu£ le pavil- 
ion de Honduras de 21 coups de canon. Dans le 
port se trouve, k l'ancre, une goelette amdricaine, 
taillee admirablement ; son aspect tient k la fois de 
celui du yacht et du n^grier. — Le pilote indien 
Gouang, qui nous a conduit, s'est bien tire d'affaire; 
il y a lieu de le recommander. 

Le lendemain 14, je descends k terre oh, accom- 
pagnd de M. Masui, je relive la rade et la crique, 
espfcce de petit port naturel dans lequel se trouve 
la goelette americaine, que nous visitons en pas- 



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— 73 — 

sant. Construite d'aprfcs le plan et par Ping&rieur de 
Y America, ses ti rants d'eau sont de 3 1/2 et 9 1/2 
pieds. Nous allons dans le fort pour prendre des 
relfevements; tout y est ddlabrd, en ruine. Les son- 
dages et relfcvements effectues, je visite la bourgade, 
qui a un certain air d'aisance, et ou, pour la pre- 
miere fois, je mange une esp&ce de lezard, pas du 
tout mauvais. Les femmes d'Omoa sont jolies et gra- 
cieuses. Tout a coup le canon retentit, me rappelle 
h bord. Aussitdt arrives, appareille. Nous n'allons 
pas k Truxillo, nous revenons h Santo-Thomas. 
D&appointement g&i^ral. — Les renseignements 
pris h Omoa nous ont permis de constater que la 
nouvelle d'un debarquement de 500 Americains, 
sur la cote, &ait erronde; notre mission avait pour 
objet de verifier ce fait. 



Partis le mercredi 15, d'Omoa, vers 1 heure de 
relevfe, par une jolie brise du Nord-Est, ayant 
toutes voiles et bonnettes dehors, nous naviguons 
le soir par un beau clair de lune et nous mouillons 
vers 10 heures, vis-k-vis du Rio Dulce, distance 
4 milles, par 9 brasses de fond. A 4 heures du 
matin, M. Masui se rend au village de Levingstone, 
dans la gigue de tribord, pour faire parvenir h notre 
charge d'affaires, M. de Behr, des lettres du com- 
mandant. 

Dans la matinee du 16, le matelot Govaert, 
malade depuis une huitaine de jours, meurt dans 
un accfcs de fifcvre pernicieuse. — Aussitot la gigue 
rentrtfe h bord, levd l'ancre vers 12 heures 3/4, mis 

7 



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— 74 — 

h la voile; jolie brise de mer; mouille en rade de 
Santo-Thomas a 5 heures, par 3 3/4 brasses de 
fond. — Immediatement aprfcs, deposd le dgfunt 
dans un cercueil construit par le charpentier ; place 
le cercueil, recouvert d'un pavilion, dans le you- 
you; mis le pavilion en berne. En m6me temps, 
fait ranger l'equipage, les matelots sur le pont, les 
offlciers sur la dunette; l'&rivain d'administration 
lit a haute voix la prifere des morts. Un factionnaire, 
plac6 sur la dunette, veille le you-you pendant la 
nuit. 

Le lendemain vendredi, par une pluie battante et 
temps calme, « j'erapoigne la corvee d'aller enterrer 
le premier d'entre nous qui laisse ici ses os — et 
d'un. » 

A la t6te d'un d&achement compose de 4 hommes 
armds, un tambour et un caporal, de 2 sous- 
offlciers, de 3 matelots de l er classe, 3 de 2 e classe, 
3 de 3 e , et 3 mousses, je me rends h terre pour 
enterrer le mort. Au ddbarcadfcre, une civifere est 
apportee par le fossoyeur; forme le cortege et mis 
en marche; une trentaine de colons nous accom- 
pagnent. Entrds dans l'eglise, ou des prices sont 
rdcit&s par le sacristain. Arrives au cimetifcre, 
M. Hardi, 1'dcrivain du bord, lit de nouveau la 
prifcre des morts, puis on procfcde k Tenterrement. 
Chacun jette sa pelletde de terre. Tout est dit. — La 
pluie tombe par torrents. 

Les indispositions continuent leur train, dans 
T&juipage et parmi nous. M. Van Schoubrocck 
gagne une forte fifcvre. 

Decidement, dans ce pays, la vie manque degaite; 



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— 75 — 

II pleut toujours; 

Pas moyen de descend re h terre; 

Les vivres sont m&liocres, la viande dure, pres- 
que immangeable, et les prix 6\e\6s. 

Qui se porte bien est mangd par les moustiques, 
a les bras et jambes couverts de morsures, de sang, 
malgre que, pour eviter autant que possible ces 
maudits insectes, on se prive de lumifcre, le soir, 
Ton prenne toute espfece de precautions. Etouffer 
de chaleur ou grelotter de fifevre, plus les ennuis du 
service du bord, voilk ce qui nous attend encore 
pendant prfcs de trois mois. 

Saraedi 18, m6me temps pluvieux. — Vente des 
effets du matelet Govaert, parmi Equipage. 

Dimanche, beau temps, belle brise de mer; 
inspection par le commandant. L'equipage visite la 
baie, k la voile, dans les embarcations. 

Le lundi matin, par un temps splendide, nous 
quittons le bord k 6 heures, pour faire, avec le 
commandant, une partie a cheval dans rinterieur du 
pays. Notre cavalcade se compose d'une douzaine de 
personnes, quelques colons compris. Aprfcs avoir 
suivi une picadure detestable, qui serait imprati- 
cable sans la vigueur et le courage de nos chevaux, 
nous arrivons sur les bords du Rio-Francisco, oil nous 
d^jeunons.Dans cette ravissante journee, Tame enfin 
se dilate. La vue de ces arbres dont quelques-uns 
droits comme une flfcche, d'une beauts merveilleuse, 
appartiennent aux essences les plus estimdes ; cette 
atmosphere imprdgnde des parfums les plus exquis ; 
la vie luxuriante d'une nature grandiose, animde 
par un monde aile aux formes et aux dimensions les 



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— 76 — 

plus varices, depuis l'insecte imperceptible, silen- 
cieux, jusqu'aux bruyants et superbes aras, monde 
dont le charmant oiseau-mouche et Ies grands papil- 
loos semblent les moyens termes; les sites pitto- 
resques, sauvages que nous parcourons &nerveilles; 
cette succession d'&onnements fait naitre en nous 
les impressions les plus diverses, des impressions 
h la fois rapides, d&icieuses, et solennelles, dura- 
bles, qui nous retrempent et nous font oublier bien 
vite les ennuis de toutes sortes de la vie ordinaire, 
dans ce climat, sur ce sol prodigieux. 

Le soir, en rentrant k bord, je recois une longue 
et affectueuse lettre de l'ami Sadoine. 

Mardi, 21, beau temps, pas de pluie. Exercice du 
fusil; peint les embarcations; fait del'eau. Pour la 
premiere fois, mangd du veau marin; trouvd tr&s 
bon ; il diff&re peu du veau ordinaire. 

Le 22, pas de pluie; il serable que nous entrons 
dans la bonne saison. Exerc^ les matelots de 
3 e classe k la manoeuvre des embarcations. Tra- 
vailld au plan de la rade d'Omoa. Nous nous deci- 
dons h installer une table et de la lumifcrc sur le 
pont, pendant la soiree. 

Beau temps, le 23. Exercice des voiles. Assist^, 
chez Linche, k une petite stance de magnetisme, 
avec le docteur de Forchaux. 

Temps sec, le 24, forte rosde pendant la nuit. 
Exercice du canon. Le docteur de Forchaux s'em- 
barque h bord d'une petite goelette envoyete d'Omoa, 
pour le prendre, par un des malades auxquels il 
avait donnd des soins pendant notre sdjour dans ce 
port. 



yGoogk 



— 77 — 

Samedi 25, toujours beau temps, forte ros^e qui 
fait descendre le thermomfclre jusqu'k 20°; lavage 
des hamacs et nettoyage general du batiment. 

Le lendemain, temps sec, le thermomfetre atteint 
31°. Nons futons le carnaval a notre diner. Le cham- 
pagne nous donne une bonne inspiration. Nous 
chargeons MM. Wolter et Van Schoubroeck de faire 
confectionner des croix en bois de fer, pour 6tre pla- 
cees sur la tombe de Palmaert, offlcier d'adminis- 
tration ddcedd ici k bord de la Louise-Marie, et sur 
celle du matelot que nous avons perdu. 

Beau temps, bonne brise de mer, le lundi, 27. 
Envoyd l'&juipage laver h terre ses literies et ses 
couvertures. Le maitre d'&juipage et le maitre char- 
pentier aux arrets, un quartier maitre aux fers, le 
premier, pour conduite inconvenante, les deux 
autres, pour retard de permission. 

Le 28, temps pluvieux, bonne brise de mer. 
Exercice du canon h feu, sans boulet. Aucune etou- 
pille ne rate. Mangd du perroquet et des pommes 
de rose; le perroquet est coriace, immangeable. 

Pluie, le l er mars. Exercices du canon et du 
fusil. 

Grains, le 2. Exercices du canon, du fusil et des 
voiles. Nous envoyons, chaque nuit, h la pfiche, une 
embarcation montde par quelques hommes et un 
sous-offlcier. La nuit dernifcre, le maftre armurier 
qui la commandait, au lieu de se livrer h la pSche, 
alia passer la nuit k terre avec ses gens. Pour 
ce, il est degrade. Le maitre voilier, lui, est sus- 
pcndu de ces fonctions pour inconduite. Avec une 
maistrance aussi pitoyable, il est dtonnant que nous 



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— 78 — 

parvenions encore k maintenir Fordre, la discipline 
par nous. 

Beau temps, le vendrcdi 3. Fait la thdorie aux 
canonniers. A6v6 les effets d'habillement. tine corvee 
k Teau et au sable. Exercice des voiles. 

Forte pluie, le 4. Don Pillon, un des notables du 
pays, arrive en rade avec sa goelette. Le lendemain, 
il dine a bord, avec le commandant. Meme temps. 

La pluie continue le lundi et le mardi. Exercices. 
Rdpondu par 21 coups de canon au salut d'une 
goelette anglaise ayant pavilion beige au grand mat, 
pavilion guatemalien au mat de misaine, a bord de 
laquelle se trouve le gouverneur d'Izabaal. 



Le mercredi 8 mars, beau temps, jolie brise de 
mer. Thermomfctre : de 20° a 30°. Le gouverneur 
d'Izabaal nous fait visite, accompagnd de sa femme 
etde l'administrateur guatemalien de Santo-Thomas. 
Son depart du bord est salue de 7 coups de canon. 
Exercice du fusil k feu. 

Un peu de brume, sans pluie, le 9. La garnison 
de Santo-Thomas s'embarque k bord d'une goelette, 
quitte, dit-on, pour le fort San-Philippe, en empor- 
tant, malgre les reclamations des habitants, une des 
deux pieces d'artillcrie de la colonic Toutes sortes 
de bruits circulent parmi les colons k Toccasion 
de ce depart; le plus accrddit^ explique le fait par 
la crainte qu'dprouveraient les soldats guatemaliens 
d'etre surpris par ceux de Honduras. Quelques-uns 
d'entre eux s'imaginent qu'on arme k Izabaal des 
goelettes, k bord desquelles ces soldats seront 



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— 79 — 

embarquds pour venir nous attaquer. lis nous font 
rire. Notre confiance les rassure. — Le gouverneur 
d'Izabaal s'embarque h bord de son navire. R^pondu 
coup pour coup au salut que nous fait celui-ci en 
partant. 

En general, l'ardeur du climat paralyse l'activite 
intellectuelle au lieu de l'exciter. Parfois, comme 
ici, elle enflamme les imaginations, au point de 
d&ruirc la confiance, d'alt^rer la s^curit^, d'exercer 
une influence f&cheuse sur le raouvement des af- 
faires. Le rapport, en date du 10 mai 1850, du 
consul Cloquet, commissaire du roi & Santo-Tbo- 
mas, se termine par quelques reflexions judicieuses 
h ce sujet : 

« Nous devons declarer que rien ne serait plus 
propre h inspirer de la s&uritd tant aux colons 
qu'aux capitalistes, que la presence d'un batiment 
de KEtat, la vue du pavilion national. La confiance 
est la base de toute entreprise lointaine, et Tid^e 
d'une protection immediate double l^nergie en tran- 
quillisant les esprits. 

« Nulle part on n'abandonne des entreprises 
commerciales semblables k elles-memes. II ne faut, 
pour porter en peu de temps Santo-Thomas au 
degrd de prosperity qui lui est reserve, que Ten- 
tourer de garantie et de s^curite. » 

II est certain que si elle avait poss&te une marine 
bien organist, jouissant de la consideration publi- 
que, et par suite exer^ant l'influence voulue, la 
Belgique serait parvenue k se cr^er k Santo-Thomas 
un comptoir important. Bien des fautes eussent ete 
6vit6es ainsi, et Ton aurait pu obvier h la plupart 



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— 80 — 

des m^comptes de manifcre h en amoindrir consi- 
derablement les effets. II n'&ait pas besoin de faire 
de grands frais, d'avoir de grands navires. Un 
budget de deux millions, une douzaine de petits 
batiments eussent suffl pour fonder ce comptoir, et 
en meme temps pour faire reussir nos essais, k 
Sainte-Catherine, du Br&il, au Rio-Nunez, pour 
montrer avec honneur notre pavilion sur toutes les 
mers, assurer la defense nationale, completer cette 
defense, donner h nos agents dans les pays lointains 
Paide, le prestige convenables, et fournir k Indus- 
trie privde les hommes, les notions qui lui font dd- 
faut et par lesquels des relations commerciales, 
des debouches pr^cieux peuvent etre dtablis dans 
les diverses contr&s transoc&iniques. Malheureu- 
sement une nation jeune, qui se gouverne elle- 
mfime, ne voit pas clair immddiatement dans ses 
destinies. Presses de jouir des bdn^fices de notre 
situation, de l'exploitation de nos richesses natu- 
relles, des bienfaits de la liberty commerciale, nous 
pratiquamcs d'une manure absolue la doctrine com- 
mode du laisser faire et du laisser passer, sans 
prendre garde que Tabsence de relations commer- 
ciales ext^rieures nous imposait la prudence, l'obli- 
gation de faire momentan^ment des sacrifices afin 
de nous les procurer. On ne produit bien et k bon 
marchd qu'k condition deproduirebeaucoup, d'avoir 
beaucoup de ddbouch&. La question de rdussite 
revient h une question de d^bouchds. Les d^bou- 
ch& lointains sont les plus assures. En Europe, 
chaque nation tend de plus en plus h se passer de 
l'&ranger, pour les diffdrents produits. 



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— 81 — 

Beau temps, le 10. Placd dans la cale un bloc de 
maoni d'environ 2,000 kil. Travailld h Farrimage 
des vivres. Une goelette espagnole vient mouiller 
en rade. Pendant la nuit, fort vent d'Ouest, pluie. 

Temps pluvieux, forte brise d'Ouest avec grains, 
le samedi 11. Nettoyage gdndral du bailment. Ther- 
momfctre : de 20° h 24°,S0. 

Dimanche, 12, inspection, lecture des lois mili- 
tates k Fdquipage; fait des promotions parmi les 
matelots. 

Le 13, beau temps ainsi que la veille, belle brise 
de mer, et pluie pendant la nuit. Embarqud la 
chaloupe; fait de Teau avec le grand canot. — 
Le matin, de trfcs bonne heure, nous remontons 
le Rio-Seco h cheval. Le commandant et la plu- 
part des officiers font partie de cette charmante 
promenade. Quelques-uns ont leur fusil, d'autres 
ont un sabre, un pistolet; moi, je n'ai rien. J'ai 
pensd que je serais ddjh assez occupd k admirer la 
splendide nature, h conduire ma bete et je ne me 
suis pas trompd. Petits mais vigoureux, les chevaux 
de Santo-Thomas sont h moitid sauvages. lis pais- 
sent en liberte autour des habitations. On leur jette 
le lacet au moment oil Ton en a besoin. Ce n'est 
pas peu de chose pour eux de trottiner dans le lit 
de ce torrent d&sechd qui presque partout se trouve 
couvert de galets arrondisayant en moyenne la gros- 
seur d'un oeuf de poule. lis vont pourtant si bien 
que c'est plaisir h voir. Le Seco porte bien son nom; 
nous le remontons k une assez grande distance 
et c'est & peine si nous appercevons un filet d'eau. 
Notre tapage empfiche probablement le gibier de se 



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— 82 — 

montrer; mes camarades en sont pour leurs frais. 
Comme je les plaisante k ce sujet, M. Perlau, tou- 
jours original, tout k coup m'allonge un coup de 
sabre qui siffle a mes oreilles et abat prfcs de moi 
une magnifique liane, qu'il avait en vue de se pro- 
curer de cette facon. Son espifcglerie un peu forte 
me fait hausser les tfpaules. Vers midi, nous d^jeu- 
nons. L'entrain est superbe. Evidemment, les ma- 
gnificences que nous admirons et Taction du soleil 
sont pour beaucoup dans notre excitation, car nous 
n'avons gufcres pris chacun plus de deux doigts de 
vin. Heure delicicieuse, que vous m'etes presente, 
combien par vous je vis, je me trouve de nouveau 
transpose en ce moment par la pens^e sur cette terre 
incomparable dont l'aspectseul paya Colomb de tant 
de terribles ^preuves ! — Le retour k la colonie se 
fait lestement. Une demi-heureavant d'arriver, nous 
faisons une sorte de steeplechase, chacun stimule 
sa bete, c'est k qui arrivera le premier. Je laisse 
aller la mienne absolument comme elle veut. Mon 
cheval a du sang, il part comme une fleche. Les 
efforts de mes camarades pour me depasser me font 
rire aux larmes, je n'ai plus de force et manque de 
tomber k chaque instant. Cela va si loin que par- 
fois ma position est k quelque 45° au-dessus de 
Thorizon, j'ai les mouvements d'un homme ivre. 
Quoique le rire me donne mal au ventre, je ne perds 
pourtant pas la t&e; abandonnant bride et ^triers, 
je me tiens k la crinifcre, pr6t k tout. Mais mon 
cheval est admirable, sa course rdgulifcrc au possi- 
ble me fait triompher quand meme. Dejk je suis 
arrive et je ne vois pas encore M. Perlau! 



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_ 83 — 

Le soir, nous recevons par la goelette du colon 
Emonce, qui revient de Belize, des journaux d'Eu- 
rope du mois de fevrier (1884). On y parte beau- 
coup, avec mdcontentement mais h mots couverts, 
de la conduite du prince Albert et mgme de notre 
roi, dans les affaires d'Orient. — L'opinion publi- 
que est une cancanifere, incapable de saisir les 
grands aspects de la v6v'\l6. 



Lelendemain, mardi, 14, forte brise de mer, 
beau temps, pluie pendant la nuit. Thermomfctre : 
22°,50 k 29°. Exercices du fusil et des voiles. Nous 
avons h diner MM. Esmenjaud, Aguet, Linch et les 
aspirants. Arrive k Santo-Thomas en 1843, avec la 
premiere expedition, M. Esmenjaud nous donne des 
details intdressants sur les pdrip&ies de notre colo- 
nie. 

Voici en quelques mots 1'historique de notre essai 
de colonisation : 

Le capitaine Philippot est charge de ('administra- 
tion pendant 5 mois, de mai k octobre 1843, k la 
suite de la mort du directeur Simons, arrive pen- 
dant la travers^e. Le R. P. Walle preside ensuite, 
jusqu'en mars 1844, le conseil colonial, formd de 
MM. le docteur Fleussu et Ping&iieur Delwarde, 
auquel le consul, M. Cloquet assiste ordinairement. 
Le major Guillaumot prend alors la direction durant 
prfcs de huit mois. Sous son administration, le cbif- 
fre de la population arrive h son maximum : 767, 
en juillet. Mais bientot une sorte d'^piddmie sdvit 
fortement. Le cbiffre des ddcfcs qui pour plus d'un 



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— u- 

an ne s*&ait 6lev6 qu'i 7, pendant ces huit mois 
atteint le chiffre 100. Ce chiffre diminue peu dans 
la pdriode de l'administration de M. Dorn; pour 
cinq mois, il est de 88. L'etat sanitaire s'ameliore 
sous celle de M. Bulow. Dans un laps de sept mois, 
on ne compte plus que 31 d&fcs; il est vrai que la 
population europ&nne n'est plus en novembre 1845, 
que de 258; celle flottante, caraities et autres, 
monte & 83. 

Epid&nie, disons-nous, pour employer le terme 
de M. Blondel Van Cuelebroek, le charge d'affaires, 
commissaire extraordinaire du gouvernement, qui 
dressa l'enqufite sur la situation des colons d^posde 
h la Chambre des representants dans la stance du 
10 juin 1846. 

Le terme est impropre, c'est empoisonnement 
qu'il faut dire. 

Qu'on en juge par la deposition suivante du doc- 
teur Fleussu dans cette enqu&e : 

« Je ne m'&onne que d'une chose, c'est qu'avec 
autant dements destructeurs amends par la negli- 
gence, le ddfaut de soins, Tindiffdrence qui ont 
constamment rdgne, le mauvais choix des colons, 
Tencombrement, la malpropretd, 1'usage forcd des 
farineux, des salaisons, des liqueurs falsifies, les 
imprudences, les excfes de table et des spiritueux si 
longtemps prolong^, je m'&onne, dis-je, que la 
mortality n'ait pas 6t6 beaucoup plus forte. » 

M. Fleussu ajoute : 

« Avec une administration sage et prdvoyante, 
comme on en rencontre dans les colonies dtablies 
par les gouverncments, nous eussions eu bien peu 



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— 8S - 

de ddcfes & enr^gistrer; les chagrins, les vexations, 
les m&omptes et ies pertes que chaque colon a 
^prouvds, n'auraient pas exists, par consequent les 
maladies morales qui prdcddaient etaccompagnaient 
toujours les maladies physiques ne les auraient pas 
conduits au tombeau. » 

La deposition du doctcur Durant n'est pas moins 
explicite. 

Enrevenant sur l'influencedes affections morales, 
le docteur Fleussu cite un fait curieux : « Pendant 
ces derniers mois (A'iti 1845), un navire beige de 
la marine royale est arrivd, les colons ont vu que 
le pays ne les abandonne pas, que le gouvernement 
veille sur leur avenir, et c'est h cette pensde plus 
qu'k toute autre chose que j'atlribue Tabsence pres- 
que complete de morts et de maladies. » 

Notre essai de colonisation a ete mal conduit. 

II a 616 mal conduit parce que la Belgique n'a pas 
de marine, ne possfcde pas ce moyen d'action indis- 
pensable non seulement pour la reussite de parcilles 
entreprises, mais de toutes les entreprises lointai- 
nes. II faut une marine militaire dans un Etat ou le 
goAt de Immigration n'est pas innd, afin de se pro- 
curer les elements par lesquels se cr&nt les rela- 
tions commerciales avec les pays d'outre-mer, les 
debouches directs, se fondent des lignes de naviga- 
tion nationales, de r&rtiser soi-m6me les benefices 
d'une situation privildgi&. 

Mercredi, 15 mars, forte brise de mer. Branle- 
bas de combat, exercice h feu. L'aprfcs-dfner, exer- 
cice des voiles. Pluie pendant la nuit. 

Dans la matinee du 16, 45 hommcs commandos 

8 



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— 86 — 

par tin enseigne et un aspirant et accompagn^s d'un 
medecin vont s'exercer au tir du fusil h la cible, k 
terre. Pluie pendant la nuit. 

Pas de pluie, le 17. Exercice des voiles. Tra- 
vailld dans la soute aux poudres, fait de l'eau, du 
bitord, des tresses, etc. Thermomfctre : de 22° 3/4 
i28° 3/4. 

Samedi 18, lavd la peinture h l'eau douce, net- 
toyage gdn^ral, astiqud les pieces. Pas de pluie. 

Le dimanche 19, Equipage visile la baie, dans 
les embarcations, h la voile ; puis on installe un tir 
h la cible au fusil, sur l'eau ; ceux des matelots qui 
atteignent la cible recoiyent une bouteille de vin. 
— Regu une bonne lettre de l'ami Sadoine, qui 
m'apprend la mort du savant et regrets M. de 
Hemptinne, dont je fis la connaissance par M. Stas, 
la reprise du service anglais des malles-poste de 
Don v res h Ostende, par une compagnie particulifcre, 
l'arrivde du prince Napoldon k Bruxelles, etc. — 
Pluie la nuit. 

Le 20, dans la journee, beau temps, et pluie 
dans la nuit. Pendant que nos plus illustres artistes 
sont employes k peindre le batiment h l'int&ieur, 
l'&juipage est envoys dans le Rio-Escobas, oil il 
lave son linge. 

Les 21, 22, 23, 24, et 25, beau temps, sans 
pluie, except^ dans la nuit du 22 au 23. Le tber- 
momfctre atteint 32° 1/2. Exercices de toutes sortes. 
Grattdet galipote la mature, goudronne le greement. 
Sorti les voiles de leur soute et adr& Fait la tbforie 
aux canonniers, etc. La garnison de Santo-Thomas 
est de retour. 



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— 87 — 

Di man che 26, Idgfere brume. Aprfes Inspection, 
quelques bommes sont envoy^s a terre en permis- 
sion. L'aprfes-diner, un certain nombre vont a la 
voile dans le grand canot, en promenade ; une cin- 
quantaine prennent part h un tir k la cible au pis- 
to let. La cible est fix^e au mat du you-you, emboss^ 
par le travers du navire; les prix consistent en une 
demi-bouteille de vin. Pendant ce temps, les offi- 
ciers se rendent avec MM. Arnbill et Landseer, 
dans la plantation de ce dernier, au faubourg de 
YEspdrance, oil ils placent sur la tombe de Pal- 
maert la croix qui lui est destinee. 

Pas de pluie, chaleur ^touffante du 27 au l er avril. 
Exercices divers. Fait la thlorie du matelotage et 
du canonnage aux jeunes matelots. Ceux de 2 e et 
de 3 e classc passent des examens. \6t\66 les inven- 
taires du maltre d'&juipage, du voilier, du char- 
pentier, calfat, forgeron, armurier. Quelques 
hommes envoyls au consulat pour y travailler 
reviennent ivres h bord et sont mis aux fers. Net- 
toye le cuivre du batiment & l'aide de branches de 
palmier. Fait du sable et de l'eau. Des lettres de 
Guatemala annoncent le depart pour FEurope de 
M. de Behr, notre charge d'affaires, qui se rend 
directement k Belize pour y prendre la malle-poste. 
Le consul, M. Cloquet, reviendra avec nous. — 
Dtni pour la premiere fois a terre, chez M. Linche, 
avec MM. Esmenjaud, Van Schoubroeck et de For- 
chaux. 

Le samedi l er avril, le temps change, violent 
orage avec pluie. Nettoyage gfo&al du b&timent. 
L'dquipage r^pare ses effcts. D^ barque la grande 



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— 88 - 

chaudifcre pour la r&tamer. Coup de vent du NNO, 
le lendemain. Eclairs, pluie. 3 hommes occupds 
a ouvrir des huftres dans notre pirogue, sont jetds 
a la mer par une lame qui la fait chavirer. — Les 
huitres sont petites, pas mauvaises ; on les recueille 
aux racines des paletuviers. — Pluie continuelle, 
le lundi 3. Le thermomfctre descend k 22°. Nous 
retrouvons, avec la temperature de notre pays, 
l^nergie, la vigueur. Les moustiques disparaissent, 
on peut tenir de la lumifcre le soir, dormir en paix, 
quelle jouissance! 



Le temps reste pluvieux jusqu'au 7 avril. Ce jour- 
la, il s'eclaircit, le thermomfctre remonte h 31°. 
Diner au consulat, donn£ par M. Esmenjaud. Le 
lendemain, partent nos lettres pour l'Europe ; j'ecris 
a ma famille et h quelques amis. J'adresse aussi 
une lettre au commandant, pour demander de pas- 
ser Fexamen de lieutenant devaisseau, au retour. 
L'etude m'a retrempd, me voilk de nouveau au cou- 
rant de toutes les parties du service. 

Le dimancbe, 9 avril, anniversaire du due de 
Brabant, pavois^ lebatiment, t\v6 19 coups de canon; 
parade et A6&\6 en armes. A midi, bord^ la haie, 
les hommes sur les vergues, rdp&d trois fois le cri : 
« Vive le Roi ! » Grand ddjeuner donnd sur le pont, 
par le commandant, k tout Fetal-major et h quel- 
ques colons, MM. Esmenjaud, Arnbill, etc. Le 
gibier est ddlicieux, le hoko particulifcrement. Pas 
de pluie; thermomfctre : 33°. 

Lundi, le consul gdndral Cloquet et le consul 



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— 89 — 

Birmez, arrives de Guatemala, font visite k bord. 
Le lendemain, quelques cod testations s'&fevent k 
propos de la fourniture de viande pour l'&juipage, 
la garnison de Guatemala prenant l'habitudede nous 
enlever les meilleurs morceaux. Nos hommes sont 
comme enragds. J*ai grand' peine i emp^cher le 
quartier-maltre de service d'aller s'eraparer de la 
caserne, avec les six hommes qu'il commande. Ce 
quartier-maitre est une nature de feu, capable d'un 
pareil acte, de d&armer d'un coup de main le poste 
de la caserne et de s'en rendre maitre. Je ne puis 
m'emp&ber de rire et en m6me temps de l'admirer. 
L'alcade Arnbill cherche h excuser le proc&ld, dans 
une lettre que le commandant refuse de recevoir. 

— Un d&achement en armes, sous les ordres d'un 
enseigne, va prendre au consulat les archives de 
la compagnie de colonisation; erabarqu^cespapiers. 

— Le beau temps se maintient; le thermomfctre 
monte jifsqu'i 35°. II change, le 16, jour de Paques. 
Aprfcs avoir Ami avec nous, MM. Cloquet, Birmez et 
Coch^-Momens se voient obliges de coucher k bord, 
k cause d'un violent orage et d'une pluie diluvienne. 

Le 17, le gouverneur d'Izabaal, arriv^ pour l'af- 
faire Arnbill, arrange cette affaire. 

Le temps reste pluvieux; thermomfctre : de 19° 
k 30°. 

Par le courricr d'Europe, nous recevons des nu- 
m^ros du Moniteur beige jusqu'au 15 mars. 

Du 18 au 27, beau temps, pas de pluie. 

Adieux du consul Birmez, qui retourne k Guate- 
mala. 

Embarqutf plusieurs tonneaux de lest en pierres 

8* 



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— 90 — 

et placd dans la soute aux vivres du commandant. 

Des series d'observations de la distance de la 
lune au soleil nous marquent une longitude qui dif- 
ffcre d'environ 12 minutes de celle des cartes. 

Un jeune homme de 20 ans, le matelot Van der 
Linden, malade depuis trois jours seulement, meurt 
dans un accfes de fifcvre pernicieuse. Cette fi&vre, 
qui n'a Fair de rien du tout, vous enlfcve un homme 
pour ainsi dire par surprise. Le defunt est enterrd 
le dimanche 23, conform&nent aux rfcglements, 
suivant les honneurs prescrits. Plusieurs matelots 
sont aussi malades, dont un, gravement. Moi-raeme 
je suis empoignd. Cela me prend pendant que du 
pont, je dessine la vue de Santo-Thomas. Quatre 
grains d'&n&ique me produisent un effet diabolique, 
qui me remet sur pied. Nos docteurs montrent beau- 
coup de ddvouement pour leurs malades. Pendant 
que je suis cloud, mes camarades font ensemble 
une partie k la cascade de..., mais ils reviennent 
disenchants. M. Masui part pour la propria de 
M. de Lafaille. 

Le 27, violent orage, pluie torrentielle, thermo- 
mfctre : 38°. Commence les prdparatifs de depart. 
Enfin ! Le consul general Cloquet vient s'installer 
h bord, dans la dunette. Les indispositions conti- 
nued de plus belle. Orage et pluie chaque jour, 
jusqu'au dimanche 30, oil nous levons 1'ancre, vers 

8 heures de relevde. Couru sous toutes voiles, par 
beau temps et joli clair de lune, jusqu'en travers de 
Sainte-Marie; mouilld par 6 brasses de fond, vers 

9 heures, au moment oil les vents passent k 1'Ouest 
avec pluie. 



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— 91 — 

Branlebas k 3 beures du matin, apparent; le 
temps reste pluvieux; cependant Ton peut prendre 
dea relfcvements, dans les dclaircies. A midi, les 
Zapodillas NNE, la pointe d'Omoa E 1/2 S, en tra- 
vers de Tembouchure du Rio-Montagua ; le pilote 
Gouang ddbarque. Tout le monde est heureux de 
se trouver en mer. Hier soir, il y avait bal k la colo- 
nie ; les passagers excepts, aucun de nous n'dprouvc 
de regret de ne pas y avoir assiste. Les passagers 
sont, outre M. Cloquet, MM. Cochd-Momens et Ber- 
tholin, negotiants; Vassau et Birefeld, jeunes gens, 
Tun de 17, Tautre de 10 ans; et Potter, notre four- 
nisseur de Santo-Tbomas. 

Mardi 2 et mercredi 3, toujours temps pluvieux; 
louvoyd continuellement , en vue de terre; l'£qui- " 
page est dreint^. Le soleil se trouvant h peu prfcs 
au zenith h midi, nous dprouvons quelque difliculte 
pour obteoir la bauteur mlridienne. 

Beau temps, belle brise d'Est, le 4. \ir6 de bord 
a 7 1/2 beures du matin, tout contre File de Rattan. 
Le batiment manoeuvre h merveille. La longitude 
des chronomfctres s'accorde parfaitement avec celle 
des relfcvements. L'appetit et la santd nous revien- 
nent; nous respirons avec ddlices Fair pur de la 
mer; il reste pourtant encore huit malades dans 
Pdquipage. 

Le 8, nous faisons enfin bonne route. — NNE. 
— Un ris dans les buniers. Courant portant k 
I'Ouest, de 40' en 17 beures. Le lendemain, le cou- 
rant augmente, est de 1 noeud par beure. Gouverne 
ONO pour passer h grande distance du cap Antonio 
(extr&mtg Sud-Ouest de Cuba). Calculi des latitu- 



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— 92 — 

des par des observations de l'&oile polaire et du 
passage au mdridien de Spica (dpi de la Vierge). 
Le ciel est splendide, nous apercevons k la fois la 
Polaire et la Croix du Sud, toutes les plus belles 
constellations. Le dimanche 7 mai, par le plus beau 
temps du raonde, apercu dans la matinee Tile de 
Cuba, du Sud au SE, k grande distance. A minuit, 
le feu de la Havanne SSE 3/4 E. La brise faiblit. 

Presque calrae dans la matinee du lundi, passde 
en face de la Havanne. La mer est ici d'un bleu 
pale superbe, et aussi pure, aussi limpide que 
Fonde k la nuance indigo foncd, de Foc&tn. Courant 
de 3/4 dc noeud portant au SO. La brise se lfcve du 
Nord dans Faprfcs-dfner. Navires en vue. 

Mardi, 9, en vue du feu de Dobble heades Shot 
Kays. Density de Feau : 1026. Trouvd les correc- 
tions donndes pour les hauteurs d'&oiles, par le 
Norie frangais, trop fortes; la latitude mdridienne 
de la lune est exacte. Le soir, le vent force. Pris 
un ris dans les huniers. Jusqu'k present, le cou- 
rant du canal de Bahama ne s'est pas fait sentir. 
Mais le lendemain, 10, nous observons un courant 
de 2 1/2 noeuds portant au Nord. La terre sur 
laquelle se trouve le feu de Gun-House, que nous 
avons en vue, est trfcs basse, elle ne se voit gufcres 
k plus de deux lieues. Ciel nuageux, toujours bonne 
brise d'Est. Pris un ris dans la brigantine. Le bkti- 
ment file facileraent ses 11 noeuds, aussi ddpassons- 
nous tous les navires que nous rencontrons. A 
minuit, du 11, sorti du canal de Bahama, enlrd 
dans l'ocfon, le cap au N 1/4 NE d'abord, puis au 
NE. Nous avons 6t6 drossds par le courant de 35' 



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— 93 — 

en 24 heures, un peu raoins que ne l'indiquenl les 
cartes et les instructions nautiques. Les vents don- 
nent mais le tangage nous emp6che de mettre des 
bonnettes. Echange nos couleurs avec un grand 
steamer a aubes, americain, qui se dirige vers le 
canal. 



Vendredi 12 mai, temps couvcrt, bonne brise de 
FESE. Oblige, k cause de la houle, de ne pas forcer 
de voiles. La mature, quoique nous fassions, a 
beaucoup de jeu, surtout les m&ts de perroquet. Le 
beauprd travaille et oscille aussi; cependant les 
arcs-boutants installs pour donner de l'empature 
aux haubans, nous permettent de tenir le foe dehors. 

Le lendemain, la raer change d'aspect; de bien 
foncd qu'elle &ait hier, elle passe au bleu clair ; 
nous rencontrons de grandes etendues de raisins du 
tropique; ces indices marquent que nous nous 
trouvons dans le grand courant, le Gulf stream, 
lequel, ce jour, nous porte dans l'Est d'environ 
20 f en 24 heures. Observd, le 14, des anomalies 
dans les temperatures de Tair et de l'eau qui, k 
minuit, sont plus flev&s qu'k 8 heures, ce qui 
nous fail supposer que nous naviguons a la limite 
du courant, dont nous sortons de temps en temps; 
Tune et Tautre temperatures sont k peu prfes de 24 k 
28 degr&. 

Point k midi du 15 : Latitude : 34°30'; Longi- 
tude : 70°49'. 

Le 16, le thermomfctre descend a 20°. D£jk Ton 
est obligd d'endosser un paletot; cependant nous 



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— 94 — 

sommes loin encore d'avoir alteint la latitude dc 
notre pays. 

Temps couvert av6c grains et pluie, le 17; les 
vents rallient FOuest en forcant. Fil3 plusieurs fois 
12 noeuds. La distance parcourue depuis hier est 
de pres de 3 degres, 90 lieues. Gros temps du SSE, 
le soir. Mis h la cape sous le grand hunier au bas 
ris, Fartimon et le petit foe. Une goelette-yacht en 
vue, enpeyant sous sa voile de goelette. 

Les vents rallient FEst en diminuant, le 18, et 
le temps s^claircit. Dans le jour, quantity de grands 
cachalots; la nuit, forte odeurde marais, due pro- 
bablement aux plantes marines qu'entraine le cou- 
rant. Densite de Feau : 1027. 

Toujours vent contraire, le 19. Des changements 
brusques et frequents dans la temperature de Fair 
et de Feau semblent indiquer que nous nous trou- 
vons dans le voisinage de glaces. Latitude : 40°29 r ; 
Longitude : 58°17'. Courant de 88' dans le 
NE 1/2 E. 

Ici, un feuillet de mon journal manque, mais le 
point a midi du jeudi 25 mai, jour dc FAscension : 
Latitude : 40°19'; Longitude: 52°47', compart au 
prfoddent, indique que nous avons dprouvd des 
contrarietes dans cet intervalle. Ce jour-lk, aprte 
36 heures d'un calme plat, le soir, la brise sMlfcve, 
devient indgale, variable; elle nous fait masquer 
deux fois. 

Temps orageux, le 26. Vers 3 heures de relevde, 
une trombe sous le vent, qui se dirige dans le vent, 
vers nous, nous force de laisser porter. Cette co- 
lonne d'eau capable d'inonderuneville s'avance avec 



yGoogk 



- 93 - 

une rapidity effrayante. Nous parvenons k Tdviter. 
On attribue la formation des trombcs k la com* 
binaison de plusieurs forces agissant dans certains 
sens k un moment donnd, k des tourbillons de vent 
suscitds par des phdnomfcnes ^lectriques k Taction 
desquels s'ajoutent ceux de l'attraction. La cause 
est Ik sans doute, mais comment agit cette cause 
pour produire un semblable effet?... 

La brise se Gxe k TEst, le 27 ; trfes beau temps, 
et sec au point que j'en ai les Ifcvres gercdes. Le 
ciel clair, parsemd de pet its nuages floconneux, se 
couvre parfois subitemeut d'une l^gfere brume qui 
disparait de m6me. 

Continue de louYoyer, le dimanche 28; Latitude: 
40°14'; Longitude : 50°20'. Heureusement, le Gulf 
stream nous fait avancer, aujourd'hui, de 43', bier, 
de 37 f . Dans Taprfcs-df ner, la brise mollit en ralliant 
le Sud. Un peu aprfcs 6 heures, par un soleil bril- 
lant, nous apercevons de ldgers brouillards s'^lever 
Ck et Ik sur Teau; cependant la mer unie comme de 
Thuile, permet k la faible brise de gonfler nos voiles 
hautes, ce qui nous fait filer encore au moins 
5 noeuds; tout k coup un trois-mkls que nous avions 
en vue depuis quelques heures s'allonge, nous 
montre des perroquets d'une hauteur prodigieuse, 
puis ces memes voiles s'aplatissant, diminuant de 
hauteur ; lui-raerae peu k peu disparait tout k fait 
pour reparaftre bientdt; — c'est vraiment fantas- 
tique — ces apparences dtranges coincident avec un 
abaissement instantane de 5 degr& dans la tempe- 
rature de Fair et de l'eau et avec une diminution de 
1 millifeme dans la densite de la mer; elles annon- 



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— 96 _ 

cent h n'en pas douter Fapproche de glaces. Malgr£ 
le danger qu'elle prdsente, nous d&irons voir la~ 
banquise. Quels effets prestigieux de m&dorologie 
ne doit-elle pas offrir? 

Lundi 29 mai, trfcs beau temps, jolie brise du 
S 1/4 SE, belle raer. Eprouvd une douce sensation, 
celle de voir enfin filer le batiment en bonne route, 
aprfcs avoir 6t6 contrarte par les vents pendant une 
quinzaine de jours. II est temps que nous arrivions, 
le combustible commence h nous faire defaut, nous 
n'en avons plus que pour une quinzaine de jours. 
On est forcd de changer les heures des repas, de 
renoncer k faire du pain et c'est grand dommage, 
le pain ftait d&icieux. La brise augmente. 

Le lendemain, forte brise du Sud, oblige de 
prendre des ris. De 8 k 9 heures, la mer change 
subitement de teinte, a la couleur verte de la 
Manche : nous passons probablement sur un haut 
fond.Depuis plusieurs jours, une foule de baleines, 
de cachalots et de marsouins jouent autourde nous. 
— En mesurant le charbon, on s'est aper^u que 
nous en avons pour quelques jours de plus que 
nous ne pensions. En revanche, un courant nous a 
drossds de 58' dans le NO depuis hier. Pluie conti- 
nuelle. 

M6me temps, avec grains, grosse mer, le 31. 
Le navire fatigue. Pris le 3 me ris des huniers et le 
ris de la grande voile. Le batiment se ddmfene trop 
pour nous permettre de travailler, mais comme il 
fait beaucoup de route, Ton est content. Les tem- 
peratures de Fair et de Teau sont h peu prfcs les 
memes, toutes deux de 18 h 20 degrds. 



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- ST - 

La brise tombe, le lendemain, l er juin. Mer hou- 
leuse; la houle vient de divers points. Fortcourant : 
NNO 3/8 N, distance : 100 f . Le 2, le courant n'est 
plus que de 15'. Observe pendant ces deux jours 
des series de distances de la lune au soleil, dont 
les longitudes s'accordent avec celles des chrono- 
mfctres. 

Grosse houle de PEst qui nous empfiche d'avancer, 
beau temps, le samedi 3 juin. La brise se fait de 
nouveau du Sud. Latitude : 48°38'; Longitude : 
31°19'. 



Le 4 juin, jour de la Pentec6te, beau temps, 
belle brise du Sud, grosse houle de l*Est. Un ris 
dans les huniers. Inspection; lecture des lois mili- 
taires kl'&juipage. Density del'eau : 1,0285. 

La brise tombe, le 8, soir. 

Elle s'&fevede l'ENE, le lendemain. 

Devient variable, le 7. 

Mollit, le 8. Mis en panne, pourenvoyer prendre 
quelques sacs de charbon h bord d'une goelette an- 
glaise, qui vient de la Manche, oil les vents dTSst 
rfcgnent depuis une huitaine de jours. Selon le ca- 
pital ne de ce navire, Rdvel, Odessa et une autre 
place seraicnt torn We s entre les mains des allies. 
Temperature : de 11° k 43°. Par suite du froid, du 
changement de climat, 5 ou 6 hommes ont la 
fifevre. 

Depuis plusieurs jours, le temps est couvcrt, 
nous ne parvenons plus k prendre la hauteur m&i- 
dienne du soleil. En revanche, nous observons celle 

9 



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— m - 

de la lune, des hauteurs de Fetoile polaire, qui nous 
permettent de determiner la latitude. Le 9, Longi- 
tude : 13°16'; Latitude, d'aprfcs la lune : 49°32'. 
Dans la nuit, les vents passent au Nord. 

Us sont du Nord-Ouest, le lendemain, 10 juin. 
Temps clair, jolie brise, toutes voiles et bonnettes 
dehors. A midi, sonde : 80 brasses. La brise force. 
Pour la premiere fois, nous rencontrons un navire 
qui nous tient; c'est un brick comme le notre; h la 
nuit, nous nous trouvons tous deux dans la meme 
position relative qu'a midi. 

Dimanche 11, forte brise du OSO. A 1 1/2 heure 
du matin, apercu, de la vergue de hune, le feu 
tournant de Sainte-Agnfcs. A 61/2 heures, les tours 
de Ldzard: NE 1/2 Est; distance: 8'. Constatdune 
ldgfcre erreur dans les chronomfctres, qui nous pla- 
cent de 10', 3 lieues environ trop h TEst. Nous 
filons continuellement de 10 k 11 noeuds et battons 
de beaucoup tous les navires. Echangd le salut du 
pavilion avec line corvette anglaise h h&ice. Malgre 
que le temps reste couvert, nous apercevons dis- 
tinctement tous les feux de la cote. A 10 heures, le 
feu (fixe) de Sainte-Catherine de Tile deWhigt, dans 
le Nord. Nous allons un train du diable. 

Les vents passent au SSO, le 12. A 7 1/2 heures 
du matin, cargue les basses voiles et les perroquets, 
mis en panne sous le petit hunier, un ris pris, pour 
emharquer un pilote beige, du cutter n° 7. Passd 
prfcs de Douvres , montrd notre pavilion. A 
H heures, relev^ dans le Nord, le bateau feu Sud 
du Goodwind-Sand. — Contre toute attente, nous 
avons traversd la Manche en 26 heures, presque 



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— 99 — 

trop lestement, en passant toutefois assez prfcs de la 
cote anglaise pour reconnaitrc chaque cap et chaque 
feu. — Le soir, k l'ancre, devant Flessingue. Le 
lendemain, 13 juin 1854, mouilte en rade d'An- 
vers, vers 2 heures de relevtfe, vis-k-vis de notre 
petit chantier, prfcs de la Louise-Marie. 

Nous voici en quelque sorte inopinement de re- 
tour chez nous, oil, chose dtrange, je me trouve, a 
Anvers, ddpaysd, hors de mes habitudes, de mon 
milieu. 

A. Ostende, ou j'habitai pendant pr£s de six ans, 
de k 1848 1854, j'etais connu de chacun, chez 
moi, maitre dans mon service, quoique sous les 
ordres de M. Hoed, k bord du Diamant; maitre, 
parcequ'avec mon chef, je savais toujours ce que je 
pouvais et devais faire et que souvent il me laissait 
voyager seul, commander. 

Ici, c'est bicn different. 

De garde tous les trois jours, ainsi que mes ca- 
marades, MM. Perlau et Van Schoubroeck, non 
seulement ce jour-lk je passe ma journde k bord, a 
m'occup.er de la tenue du navire et de l'equipage, k 
faire des exercices, mais les autres jours, je suis 
tenu d'y rester jusqu'aprfcs midi, comme les autres 
officiers. Le commandant nous oblige meme d'y 
avoir notre table. Nous dejeunons k 8 heures, nous 
dinons k 2 heures; on n'est libre que vers 3 ou 
4 heures. M. Petit commande la station; la pre- 
sence de la Louise-Marie, placee sous ses ordres, 
excite sans doute son zfcle. Le notre n'est pas grand. 
II serait tout autre si le pays voulait d'une marine. 
Mais a la mani&re dont nous sommes traites, aux 



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— 400 — 

l&ineries qui s'observent dans les choses essen- 
tielles, l'armement, l'dducation de Equipage, qu'on 
n'exerce pas au tir, qui reste incomplet, pour la 
conduite duquel nous devrions avoir une demi- 
douzaine d'aspirants, a une foule de details signifi- 
catifs, nous acquerons bientot la certitude que le 
r&rmement du Due de Brabant ne constitue pas 
un essai sdrieux, et que si la cour veut d'une ma- 
rine, Je ministfcre n'en veut pas, n'ose pas en vou- 
loir par crainte de se depopulariser. 

Par un arr6te pris durant notre voyage, la posi- 
tion des officiers de marine sortis de l'ecole mili- 
taire est assimilee a celle des officiers de l'armee de 
la m6me origine, jesuis exempt de passer Pexamen 
de- lieutenant de vaisseau,ayant satisfait kl'examen 
pratique par celui d'enseigne de vaisseau. Cela me 
debarrasse d'une corvde. 

Immediateraent a notre arrive, mon excellent 
ami, M. Stas, s'empresse d'accourir k bord; par 
lui, je me lie avec un officier du plus grand merite, 
le capitaine du genie Brialmont ; dans la familledu 
general Brialmont et chez son gendre, M. Mols- 
Brialmont, je suis parfaitement accueilli. De plus, 
je retrouve parmi les officiers de la garnison d'ex- 
cellents camarades, entre autres le capitaine du 
gdnie Ablay, avec lequel autrefois j'avais k Anvers 
les meilleurs rapports. La plupart de ces messieurs 
sont occupes a construire une seriedefortins autour 
de la ville, fortins devenus n&essaires par le ddve- 
loppement des batisses en dehors des fortifications, 
pour conserver k celles-ci leur efficacitd. Souvent 
je vais les voir sur leurs travaux et me trouve par 



yGoogk 



— 101 — 

eux mis au courant de la « question d'Anvers, » 
qui commence k surgir. 

Une question qui nous int^ressedavantage encore, 
c'est celle de la marine, que tous, nous voudrions 
voir resoudre d^finitivement. Les petits journaux 
parfois s'en occupent ou plutdt ils s'occupent de 
notre chef, du g^ndral Lahure, pour s'en moquer, 
ce qui ne nous deplait pas; nous esp^rons vague- 
ment qu'ainsilesChambres seront amen&s h poser, 
a notre sujet, le fameux to be or not to be, qui ddci- 
dera de notre carrifcre. M. Masui, qui possfcde un 
veritable talent de dessinateur, nous montre une de 
ses pochades reproduite par un journal satirique. 
Notre general est reprdsent^ Irainant, k l'aide d'un 
bout de corde, sur un canal, deux petits bateaux 
pavoises. Nous en rions d'abord, puis nous r^fld- 
chissons et pensons que nous pouvons faire mieux. 
M. Roose propose de demander qu'il soit statu^ sur 
la situation de la marine, par une sorte de petition 
signde de tous les officiers et adress^e k M. La- 
hure, avec prifcre de la signer ^galement et de la 
transmettre au Ministre. Sa proposition est accepts. 
Une reunion a lieu chez M.Wolter, h laquelle assis- 
tent aussi quelques camarades de la Louise-Marie. 
On me charge de r&liger la supplique, dont la re- 
daction est adoptee h l'unanimitd. Mais quand il 
s'agit de la signer, les plus jeunes apposent leur 
signature avec empressement, quelques-uns des 
autres hdsitent, les chefs refusent; e'en est fait, 
notre beau mouvement avorte. Furieux, je montre 
la petition au capitaine Brialmont, lequel la trouve 
anodine, me dit de ne pas me d&ourager, et m'en- 



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— 102 — 

gage d'agir autrement, par des publications, sur 
l'opinion. II s'offre de faire paraitre une brochure 
sur la question de la marine, de demontrer la ne- 
cessity de cette institution pour la defense d'Anvers, 
si je lui fournis une note ddmontrant son utilite au 
point de vue commercial, des intdrets materiels. 
Je lui fournis cette note. II fait sa brochure. Au 
moment oil elle va paraftre, nous recevons l'ordre 
de nous preparer pour un nouveau voyage. Avant de 
partir, je me ddcide d'aller moi-meme informer 
M. Lahure de ce qui se passe : que les officiers sont 
m&ontents, veulent une decision, ont cherchd a 
s'entendre, mais en vain, pour prier le ministre 
d'agir en ce sens auprfcs des Chambres et lui an- 
noncer 1'apparition prochaine de la brochure de 
M.Brialmont. II me repond qu'il connait mieux que 
nous les dispositions des Chambres k notre dgard, 
que nous n'aboutirons pas. Une . discussion vive 
s'engage alors ; je pretends qu'il ne se prfoccupe 
pas assez de l'opinion, des moyens de la captiver, 
de reussir. Comme toujours dans ces sortes de cas, 
nous finissons par garder chacun notre manifcre de 
voir. Je dois rendre k M. Lahure cette justice qu'il 
me permit de m'dchauffer, a cause du mobile, de 
l'intdrGt gdndral qui m'inspirait. 11 me montra ainsi 
un mdrite que j'ai rarement rencontre depuis. 



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TROISlfiME PARTIE. 



Le 12 decembre 1884, par une bonne brise du 
Nord-Ouest et pluie continuelle, le Due de Brabant 
quitte la rade d'Anvers, remorqud par le bateau k 
vapeur Princesse Charlotte; ce bateau nous conduit 
jusqu'en rade deHoedejenskerke,oii nous mouillons. 
Appareille le lenderaain matin, vers 9 heures; beau 
temps, jolie brise du SO; louvoyd jusqu'en rade de 
Terneuze oil nous jetons Tancre. 

Les vents contraires nous retiennent ici pendant 
prfcs d'un mois. 

L'&at-major du navire est le mfime que celui du 
voyage precedent, k peu deceptions prfcs. M. Van 
Schoubroeck est remplactS par M. Mestriaux, en- 
seigne de vaisseau dgalement. Le docteur de For- 
chaux ddbarque, nous n'avons plus qu'un m&lecin 
h bord, M. Uurant. Je suis charge des chronomfc- 
tres, des calculs et des observations. 

L'objet de notre voyage est d'assurer, de faire 
respecter, au Rio-Nunez (c6te occidentale d'Afri- 
que), les relations commerciales dtablies par quel- 
ques-uns de nos negotiants; de visiter la cote 
orientate de l'Amerique du Sud, aQn surtout de 
nous enquerir de la position oil se trouvent ceux 
de nos compatriotes qui tentferent d'etablir h Sainte- 



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— 104 — 

Catherine, du Bresil, un centre d 'emigration, et des 
causes de leur insuccfcs. 

La cabine du docteur de Forchaux se trouve 
occup^e par deux jeunes passagers fils, Tun Sayo 
Salifou, du chef des Nalous, et Fautre, Carimon, 
du frfcre de ce chef. Nous les reconduisons dans 
leur pays, au Rio-Nunez. Le premier, age de 9 ans, 
a la douceur et la grace de la jeunesse, Fautre est 
un peu sauvage. Tous deux sont intdressants, intel- 
ligents; eleves en Belgique, dans un de nos etablis- 
sements destruction, ils parlent le fran^ais et 
m£me Tanglais assez couramment. 

Pendant la moitie de ce temps passe en rade de 
Terneuze, il vente tempete de la partie de l'Oucst; 
nous restons parfois plusieurs jours sans pouvoir 
communiquer avec terre. Une fois ou deux par se- 
maine, on descend k terre, pour faire une prome- 
nade k la campagne. L'equipage est occupe aux 
divers exercices, et aux approvisionnements, pour 
le renouvellement de l'eau, du charbon. Le 24, nous 
recevons d'Anvers, par un bateau pilote, un sup- 
plement de un mois de vivres, et, en mdme temps, 
l^preuve de la brochure du capitaine Brialmont, 
dont mes camarades sont enchants. Le service de 
la poste laisse k d&irer. Le Pricwrseur nous par- 
vient plusieurs jours seulement aprfes sa publica- 
tion, les lettres nous arrivent irrtgulifcrement. J'en 
recois une, le 30, bien triste, oil Tami Sadoine 
m'annonce la mort de sa petite Louise, Tune de 
ses filles jumelles. Le l er Janvier, en rdponse k 
nos felicitations, le commandant nous dit qu'il 
sspfere avec nous voir enfin prendre cette ann^e une 



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— 105 — 

decision sur la situation de la marine, qui n'est pas 
tolerable. Nous ne recevons pas d'autre visite que 
celle de M. De Boninge, inspecteur du pilotage beige 
k Flessingue. Le 7, je vais avec M. Masui, k bord 
de YIndia, navire de M. Elsen, d'Anvers, mouilld 
prfes de nous, dont nous connaissons le capitaine et 
le second, MM. Leunink el Nicaise. Dans la soiree 
du 9, le vent saute au Nord-Est. 

Appareilte le lendemain, mercredi, k 8 4/2 heures 
du matin. En travers de Flessingne, k 11 heures. 
Bientdt nous devan^ons tous les navires partis avant 
nous. Toutes voiles et bonnettes dehors. Le feu de 
Dunkerke dans le Sud, k minuit. Les vents ralliant 
le Sud, tenu la cote de France. 

Le 41, matin, nous trouvant prfcs de Calais, le 
temps devient tout k coup brumeux. Mouille vers 
6 heures, par 7 brasses de fond. On entend dis- 
tinctement tinter la cloche de la jette du port. La 
malle-poste anglaise Queen of the French nous h&e 
en passant. Nous allons mouiller plus loin de terre, 
par faible brise d'Est et meme temps brumeux. 
Demande k des lamaneurs de Calais qui nous ac- 
costent, de venir prendre notre pilote aussitdt que le 
temps sMclaircira. Tird le canon et fait un tinta- 
marre continuel, a l'aide du clairon, de la cloche et 
du tambour, pour repondre aux coups de sifflet des 
navires k vapeur qui passent prfes de nous et que 
nous ne voyons pas. Le soir, vers 40 1/2 heures, 
la brume se dissipe. Ddbarqud le pilote h 11 heures 
et apparent. Jolie brise du SE. Tous les feux des 
deux c6tes en vue. Gouvernd pour passer entrc le 
Ridge et le Vaerne. 



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— 106 — 

Petite brise d'Est, le 12. Passd pres de Beachy- 
Head, & midi ; vu le feu de Sainte-Catherine pen- 
dant la nuit. Le lendemain, pris notre point de 
depart sur la tour du Start Pointe. 

Forte brise du SSE, deux ris dans les huniers, le 
dimanche 14. 

Apercu le lundi, vers midi, au vent de nous, un 
batiment d&nate, n'ayant plus que son mat de mi- 
saine et paraissant abandonnd. Un brick se trouvant 
en panne prfcs de lui, pass^ outre. 

Madfcre en vue, le samedi 20. A midi, le milieu 
de Tile dans le SE 1/4 E, distance : 5 lieues. La 
brise tombe. Depuis 4 k 5 jours, nous sommes 
environndsdenavires que nous ddpassons tous; en 
ce moment, nous en comptons 24. 

Le vent passe au Sud-Ouest et le temps se gate, 
le lendemain. Eclairs dans l'Ouest, 3 ris dans les 
huniers, 1 ris dans la grande voile et tous les ris 
dans la brigantine. Un moment surcharge par un 
grain violent, le batiment prend une forte bande, 
montre peu de stability. Les grands bricks tels que 
le n6tre, sont appelds des noyades dans la marine 
fran^aise; ils demandent & 6tre mantes avec pre- 
caution. 

Ce temps ne dure pas; le lendemain, nous avons 
toutes voiles et bonnettes dehors, et nous jouissons 
dejk d'une douce temperature : 18° environ. Soiree 
magnifique. 

Le 24, k la hauteur des ties Tdndriffe et Palma, 
dont nous passons a 22 lieues, par un temps qui 
n'est pas asez clair pour permettre de voir ces iles. 

Mercredi 24, les temperatures de Fair et de l'eau 



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— 107 - 

sont toutes deux de 20 degr&. Latitude : 27°; 
Longitude : 19°. — Un matelot nomm£ Delnot a 
contracte la mauvaise habitude de maltraiter ses 
camarades, d'abuser de sa force. Le commandant le 
surprend en flagrant delit, s'indigne et lui admi- 
nistre lui-m<5me une bonne correction. II se sert h 
cet effet du bras de misaine, en guise de bout de 
corde. Ce petit trait de moeurs suffit pour faire 
comprendre combien la discipline du bord difffcre 
de celle de Tarm^e, le c6td pittoresque de notre 
physionomie. Le marin se voit parfois oblige de 
sortir de la rfcgle, d'ob&r k des circonstances plus 
fortes que les previsions legates, de suivre son 
inspiration, k ses risques et perils. Ici, la mollesse 
de notre maistrance revolte le commandant, qui lui 
montre son devoir en remplissant sa tache. Nos 
hommes sont de brayes gens ; quand Tun d'eux re- 
Coit une legon, ils ne s'enquifcrent pas si cette legon 
est rdgulifcre, il leur suffit qu'elle soit m6vMe pour 
qu'ils y applaudissent en quelque sorte tacitement. 
Le coupable est ainsi contenu, port£ h se reformer. 
Jamais je n'en rencontrai gardant rancune. II existe 
du reste entre les officiers et les matelots une cer- 
taine fraternite, une affection reciproque, des liens 
r&ls, basfo sur une communaut^ d'dpreuves, que 
les s^vdritfe brutales auxquelles les chefs sont forces 
d'avoir recours ne parviennent pas h briser. J'ai 
mSme remarqu^ que les hommes que j'avais souvent 
punis ne m'etaient pas les moins attaches. II faut 
etre juste toujours et se montrer peind lorsqu'on est 
inflexible. Les fautes que nous commettons sont 
moins apparentes que celles du matelot, mais sou- 



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— 108 — 

vent elles sont plus graves et passent inapergues; 
nous ne valons pas mieux que lui. Si grossiers que 
soient ces hommes et malgrd les necessitds aux- 
quelles nous ob&ssons avec eux, ils comprennent 
admirablementles sentiments que nous leur portons. 
Leur devouement les rend supdrieurs aux gens qui 
s'offusquentde leurs manures. Meme dans FEscaut, 
chez nous, le service du bord est plus rigoureux, 
impose plus de privations, h Tofficier et an matelot, 
que le service de l'armde aux militaires ; il en rd- 
sulte que nous sommes trempes particulifcrement. 
En se pliant k de dures exigences, les dnergies se 
conservent, s'augmentent. La marine militaire est 
utile pour r&igir contre le relachenient. Une foule 
de faits, dans la dernifere guerre en France, attes- 
tenl cette vdritd. 



De temps en temps, Taspect du ciel pr&ente, 
dans les tropiques, au lever et au coucher du so- 
leil, des magnificences devant lesquelles nul ne 
reste insensible. Le coucher du soleil, du 25 Jan- 
vier, et le lever, du 27, sont de toute beautd. Le 26, 
nousentronsdansletropique. Temperature de Fair: 
20° seulement; celle de l'eau est aussi de 20°. 

Apercu terre dans le S 1/4 SO, le lundi 29, k 
8 heures du matin. Venu h Pancre en rade de Gorde 
vers 2 heures, aprfcs avoir couru quelques borddes 
pour atteindre le mouillage. Immediatement, un 
lieutenant de vaisseau arrive k bord, complimenter 
le commandant, de la part de M. de Mauleon, 
commandant de la frdgate : IMiopolis, qui se 



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— 109 — 

trouve en rade, ainsi qu'une corvette de charge : 
Buctphale, et Fancienne frigate de 60, la Vinus, 
laquelle sert main tenant de magasin de charbon. 
Aussit&t aprfcs avoir salu£ le pavilion fran^ais de 
21 coups de canon, — pavilion fran^ais au grand 
mat — et salu£ le commandant de la station de 
9 coups, — pavilion frangais au mat de misaine et 
petit bunier dtferte, — saluts auxquels la frigate 
rdpond coup pour coup et sur-le-champ, le com- 
mandant Petit fait sa visite h bord de YHiliopolis 
et au gouverneur particulier de Gor^e. 

Le lendemain, le commandant de Mauteon rend 
au ndtre sa visite, ainsi que le gouverneuf de Gorde 
(un lieutenant de vaisseau) ; M. de Mauteon est ac- 
compagnd d'un offlcier d'ordonnance et de son se- 
cretaire. — Pendant que MM. Petit et Roose sont 
& dtner chez notre consul, M. Bols, et que les autres 
officiers sont h terre, nous allons, MM. Wolter, 
Durant et moi, & bord de la frigate fran^aise, dont 
r&at-major nous recoit cordialemenl ; puis nous 
descendons h terre, oh nous visitons la citadelle, 
qui domine la ville, et assistons h une danse de 
nfegres, qui ne manque pas d'originalitd. Quand je 
~dis la ville, j'exagfcre; Gor& n'est qu'un rocher, la 
citadelle en occupe la plus grande partie; son 
Vendue n'dgale pas mSme celle d'une petite ville; 
cependant on y compte 6,000 habitants. La struc- 
ture de ce rocher, du c6t6 Nord, est bizarre, les 
couches sont verticales, ressemblent k d'immenses 
stalactites et stalagmites qui se touchent sur plu- 
sieurs points. L'ile de Gorde est distante du conti- 
nent africain d'une demi-lieue environ. 

10 



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— no — 

Mercredi 31 Janvier, je pars avec quelques-uns 
de mes camarades, vers 7 heures du matin, et d&- 
barque surce continent nouveau pour moi, h Dacar* 
pour faire cc qu'on nomme une promenade &*la 
grande terre. M. Doize, homme aimable et qui fait 
des affaires avec nos ndgociants, nous donne k 46* 
jeuner, puis il organise une partie h chevah Nous 
visitons les Mamelons et ie village de Hann ; ensuite 
nous traversons un pays sauvage, dotit ('aspect ne 
peut 6tre compart k celui d'aucun autre; eel aspect 
du sol et de la vdg&ationafricaine m'tmpressionne, 
j'y vois k Evidence un caractfcre ant&Uluvien ; rien 
de plus Strange que ces arbres immenses appel& 
baobabs, les plus grands des vlg&aux connus, dont 
quelques-uns. ont-des milliers d'annees, et qui, en 
ce moment depouilles de leurs feuilles, ressemblent 
par les formes fantastiques de leurs troncs k 
d'enormes Elephants. Le but de notre partie est 
de visiter un village de nfcgres pur sang. Celui 
que nous visitons est vraiment sauvage; les buttes 
sont des espfcees de c6nes couverts de chaume; 
animaux, pores, volailles, etc., vivent pour ainsi 
dire en commun avec les habitants, dont la nudity est 
h peu prfes complete. Nous en voyons qui sont en 
prifcres, prosternds devant des esp&ces d'amulettes 
appel&s gris-gris. Dans cette promenade, je fais 
la conMissance du vin de palme* qui n'est pas 
mauvais, et de diverse* autres productions* ara- 
chitcs, millet, couscous et babouaba. La eftatetir 
pendant celtejournde est ftouffante, il n'y a pas de 
brise; par (Jontre, Ie soir, k notre retour, la fraf- 
cbeur et rhumtdild sont grandes. 



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— Ill — 

Duraot cette excursion, on embarque k bord de 
1'eau, que Ton nous envoie, de Hann, dans des 
embarcations construites pour cet usage. Le com- 
mandant de Mauteon est install comme gouverneur 
"de Gor& et de ses dlpendances et salul par les ca- 
nons de la citadelle. II continue d'habiter YHelio- 
polis. Cette frigate, arrivle depuis peu, en est 
encore & faire sa toilette, k gratter, peindre, gou- 
dronner partout. 

Le jeudi l er fgvrier, j'invite a diner, au nom de 
mes camarades, le consul et M. Doizc; ces mes- 
sieurs me rlpondent qu'ils ont des emplcbemcnts. 
Les otiiciers de la frigate fran^aise nous font 
visite. — Pour rlgler nos chronomfctres, je vais a 
terre prendre des observations sur la terrasse de 
Thabitation du gouverneur, oil je rencontre Tofficier 
de la frigate charge du meme detail, occupe h faire 
dejh de son cfitl une besogne semblable. Nous tra- 
vaillons ensemble. Je dine 5 bord de YHiliopolis, 
puis je fais avec ces .messieurs une promenade a 
Gorle el dans la citadelle. Forte brise, grosse 
houle; debarcadfere d'acefcs difficile. Le commandant 
du Buciphule vient h bord. — II y a chaque jour 
tir k la cible, au canon, k bord de la frigate. 

Vendredi 2, embarqul les provisions, fait les 
preparatifs de depart. Ici, le poisson est bon et 
s'achfcte Je soir; les volailles, les oeufs, la salade, 
le pain, les radis, giraumons, olives et figues ne 
sont pas mauvais Don plus ; leur prix est raison- 
nable; celui du lavage du linge aussi ; le linge n'est 
pas trop mallraite. M. Bols, consul, qui s'embarque 
comme passager, dine avec nous, ainsi que 



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— 112 — 

M. Doize. Appareilld vers 7 heures. — Quoique le 
temps ait 6t6 souvent charge, nous n'avons pas eu 
une seule goutte de pluie pendant notre sdjour k 
Gorde; la chaleur &ait supportable. 

Les vents du Nord nous font rapidement avancer. 
Vers 7 heures du soir, du 5, mouilte par 12 brasses 
de fond, k une distance de 4 lieues du cap Vergat, 
que nous ne voyons pas. Marde. Courant de 
1 1/2 noeud portant NE et SO. Pris du poisson. 

Au jour, reconnu terre ; \e\6 l'ancre. A midi, 
Latitude mdridienne : 10°16 f ; Longitude chrono- 
mfctre : 44°14' ; les deux mamelons du cap Vergat : 
E 1/4 S, du monde. Mouilte k Tentrde du Rio- 
Nunez, k 4 heures, par 9 brasses de fond. Relevd 
la pointe Dapierre NE 3/4 E ; le milieu de Hie Gon- 
zalfes SSE 3/4 S; la pointe Kembuto NNO. 

Le lendemain matin, k 5 heures, le canot major, 
approvisionnd pour quatre jours et mont£ par un 
Equipage arm£, composd de 8 canotiers et un 
quartier-maitre, commandos par le lieutenant de 
vaisseau Perlau, se rend k Caniope, residence du 
chef des Nalous, pour y d^barquer notre consul et 
les deux jeunes Nalous, Sayo Salifou et Carimon, 
tous trois passagers k bord. Je demande de pouvoir 
accompagner M. Perlau. Le commandant me refuse. 
— La nuit, nous faisons le quart comme en mer. 



Le lecteur trouvera peut-6tre ce rdcit un peu trop 
^mailld d'observations m&dorologiques et de details 
techniques. N'ayant rien d'extraordinaire k relater, 
je suis forc£ d'indiquer par ces observations et ces 



yGoogk 



— 113 — 

Mails les circonstances de la vie un peu monotone 
du marin, que j*ai en vue de d&rire. La s&heresse 
qu'on peut me reprocher est en quelque sorte la 
preuve de ma fid&itd, elle donne k ce r&it sa cou- 
leur, une couleur que je ne dois pas changer pour 
plaire. Le seul reproche que Ton puisse m'adresser, 
c'est de ne pas ddpeindre, comme elles le m^ritent, 
les impressions grandioses produites en moi comme 
chez mes compagnons de voyage, par les aspects 
majestueux de la nature que nous admirons. Mais 
k Firapossible nul n'est tenu. On peut avoir rime 
d'un po&e sans en possdder les moyens d'expres- 
sion. Afin d'obvier k la s&heresse, je donnerai ci- 
dessous des extraits d'une lettre dcriie pendant ce 
voyage, k mon cousin, M. Vierset-Godin. 

A l'entrge du Rio-Nunez oil le Due de Brabant 
setrouve maintenantau mouillage, la rivifere a en- 
viron deux lieues de largeur; pendant les quelques 
jours que nous y passons, une jolie brise de mer 
rfcgne dans le jour; la nuit, l'humidit^ est grande, 
il n'y a pas de fratcheur; le thermorafctre marque 
30 k 31 degrds. 

Vendredi, 9, le grand marabout Carimon, frfere 
du roi des Nalous, fait visite k bord.il nousapporte 
quelques vivres frais, 2 montons, du fruit. 

Le lendemain, vers 8 heures du matin, le canot 
major est de retour. Le grand marabout d^barque. 
Nous appareillons. All heures, le cap Vergat dans 
PESE k perte de vue. Bonne brise du NO. Fild 
10 noeuds. L'horizon reste comme la cdte, charge 
de brume. 

Dimanche, 11, nous rentrons dans les eaux 

10* 



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— \u — 

bligft? ei les temps clajrs, nous reppirops. Ther- 
mophore : 37°. CUaque nuit, je me place sous le 
fcpyap de la pempe de l'avaqt pendant que Yon 
Pfe&pe et que Ton me jette a la fois spr le corps 
PP6 douzaine de sceaux d'eau. Le bord aussi a ses 

k* luftdi 12, nous nous rtgalons de poissops vo^ 
lante, qai vienqejpt se j$ter & bord. 

Temps i grains, brj$e variable, pluie coptipuelle, 
le j*pr suivapt. Pria un ris dans les huniers. Nous 
ertrwa dans la region des calmes. En 34 bepres, 
nous H'avops fait que 7 Jieues. Manoeuvre fr^quem- 
ment. 

Him temps, le 15 et le 16. Une foule de dau- 
phins vienppat jpuer le long du bord. Pas moyen 
dto barpopner, 

Depuis notre depart, nous avons constamment 
de? bommes malades, en moyenne 5 ou 6. Plusieurs 
le sont gravement. lis paraissent atteints d'pne sorte 
d$ typfcus lent, esp&ce de postalgie et de fifevre qui 
les wipept et dont ils semblent avoir pris le germe 
k Santo-Thomas. Deux d'entre eux surtout, solide- 
raent balis mm de complexion sanguine , lulient 
coptre ce mal incopnu. 

Dimanebe 13 fevrier, nous traversons la Ugne et 
noup eptrpns <en mSme temps dans les vents alizes 
dp Sp4"J£st, <& qui arrive rarement. 

Jue baptfira^ a lieu le lendemain de bonne heure, 
k 7 bepres et demie. II ne dure que deux heures. 
Tewp^rafpre de l'air : 29°; de Teau : 27°,5. pdjeu- 
ner froid, excellent, qui vaut & notre chef de ga- 
metic, M. Wolter, force compliments. Beau temps, 



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— us — 

belli brise du SSE. Toutes voiles dehors. Soiree 
splendide. L'dquipage est si en train que quelques- 
uns commettent des sottises, se font punir. 

Le 81, nous avons le soleil au Zenith. Latitude : 
9° Sud; Longitude : 30° Ouest. Les temperatures de 
Fair et de Feau ne varient plus ou varient peu. Le 
caleul de distances observes de la lune au soleil 
nous place de 18 minutes plus dans l'Ouest que les 
cbronom&res. Amplitude : 10° NO. Le temps 
change; pris le ris de chasse. Bonne brise de VESE 
avec grains; nous filons jusqu'k 12 noeuds. 

Sorti du tropique, le 26.Trfes beau temps, bonne 
brise du NE, grosse mer; Je navire roule beaucoup. 
Laissl porter, vers 5 hemes, pour un grain qui 
nous arrive de TOuest; les vents reviennent ensuite 
au NNE avec pluie. 

Vents variables du NE au NO,le lendemain. 3 ris 
dans les huniers, 1 ris dans la graude voile et le 
grand foe. Grosse houle du NO. Eclairs dans 
le SO. Nous voici dans les parages des vents 
variables ; nous serons bientot dans ceux des vents 
d'Ouesl. 

Latitude : 32°11'; Longitude : 32°10 f ,lc3 mars 
h midi. Belle brise d'Ouest. Les courants tres va- 
riables constates par les calculs et les observations 
de ce jour, ainsi que par ceux du 4 et du §, coin- 
cident parfaitement avec les indications des cartes 
de Maury. 

Grand la feraille, retoucbd la peinture, fait la 
toilette du navire, pour notre arrivde k la Plata. 

Quoique la temperature ne s'&feve gufercs au dela 
de 26°, qu'il y ait de la fraicheur pendant la nuit, 



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— 116 — 

le soleil semble plus piquant, plus insupportable 
que dans les tropiques. 

A une quarantaine de lieues de Pembouchure de 
la Plata, le mardi 6, k midi, par temps clair et 
bonne brise d'Ouest passant peu k peu au Sud. — 
En 24 jours nous avons traversd TAtlantique et 
passd d'un hdmisphfcre dans l'autre. — - Latitude : 
35°34'; Longitude : 52°4'. La brise force; pris 
2 ris dans les huniers, 1 ris dans la grande voile et 
la brigantine. A 8 heures : 60 brasses de fond, 
sable et vase. Couru sur le parallfcle du banc 
dit des Anglais; sondd dc temps en temps pen- 
dant la nuit. A 8 heures du matin du 7, terre en 
vue, Tile de Lobos, la Pointe Noire et Maldonado. 
Courant portant au Nord, d'une vingtaine de minu- 
tes, dans la nuit. La longitude donnde par nos 
chronom&res difffcre de 4 f seulement de celle des 
retevements. La brise mollit, devient variable. Le 
soir, vers 10 heures, aper^u le feu de Floras (k 
Eclipses) et le feu de Mont^viddo. Sous les huniers 
et la misaine; ciel clair, temps magnifique, soiree 
ravissante. Vers 3 1/2 heures du matin, du 8, 
mouilld par 6 brasses de fond,ayant le feu de Mon- 
tdvid&> dans le NNO. 

A 8 heures, appareilte; louvoy£; presque calme. 
La brise de mer s'dlfcve vers 2 heures, une belle 
brise du Sud-Est qui une demi-heure aprfes nous 
permet de mouiller en rade de Montdviddo, par 
4 brasses de fond, ayant le mont C6ro dans le 
NO 1/2 N, la cath&lrale NE 1/4 E, k 2 1/4 milles 
du mole, en dehors des navires. Salu£ le pavilion 
national de 21 coups de canon. Aussitot k Fancre, 



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— 117 — 

les commandants d'un navire de guerre k vapeur 
americain qui, depuis deux ans, fait l'hydrographie 
de la cote et d'une corvette brdsilienne nous adres- 
sent leurs felicitations par un de leurs officiers. 
M. Petit, notre commandant, s'installe k terre; 
M.Roose le remplace et M. Perlau remplit les fonc- 
lions de l er officier. 

Le lendemain, forte brise de terre; le canot en- 
voyd aux provisions met 2 heures pour attdrir. II 
est rdpondu k notre salut d'hier. Un brick espagnol 
de 20 nous envoie aussi un officier pour souhaiter 
la bienvenue. Les nouvelles que nous recevons 
d'Europe ne ddpassent pas le 9 Janvier. Orage pen- 
dant la nuit. 



Voici, d'apr&s ma lettre k mon cousin, la relation 
de ce voyage : 

« En mer, k bord du Due de Brabant, te 2 juin 1855. 
« Mon cher cousin, 

« Quoique le temps et les occasions en nous man- 
quant, nous aient empeche* d'en retirer tout l'altrait possi- 
ble, ce voyage n'en est pas moins un des plus inteYessants 
que j'aie encore accompli. En moins de six mois nous 
avons louche* a la ctite d'Afrique et visits les principaux 
ports de la cote occidentale de l'Amlrique du Sud. Gette 
t&che ne pouvait eHre remplie qifa l'aide d'un excellent 
marcheur comme Test notre brick. Et encore, il va sans 
dire que nos relaches ont eHe* tres courtes, que notre ser- 
vice, la distance a laquelle souvent nous eHions mouilles de 
terre, et ce diable d'argent qui dans ces contre'es a bien 



V* 



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— us — 

mpins fie valeur que chez nous, ne nous oat pas permis 
de voir grand'chose. Ordinaircmeut il a fallu sc contenler 
de l'aspect des c6tes et d'une visile ou deux dans chaque 
port. II n'y a gueres eu d'execption qu*a Rio, comme tu 
le verras bientdt. 

« Parlis d'Anvers le 12 ddcembre dernier, nous n'avons 
pris la mer que le 10 Janvier suivant. Les vents con Ira i- 
res nous ont retenus pendant tout ce temps au bas de 
l'Escaut, en rade de Terneuze. C'ltail mal d£buler. Nous 
primes bientol notre revanche : le 29 du m£me mois nous 
voyait de*ja a Gore*e. Pour la premiere fois je touchais a 
la cdte d'Afrique. Mes camarades, qui y ont fait de nom- 
breuses campagnes, m'en avaient si souvenl parlC el avee 
tant d'intertH que j'dtais fort aise de la voir a mon lour, 
d'&udier chez clle cette race negre donl les continues, 
les moeurs et les habitudes sout encore aussi primitives 
qu'aux temps les plus recules. Ce sonl prcsque les seules 
populations que le contact des europe*ens n'ail pas changed 
Ccla est si vrai, qu'un de leurs villages a quelques lieues 
de Goree, endroit le plus anciennement occupy par les 
blancs, est njste* absqluraent ce qu'il e'lail a leur arrived. 
Tels nous lesavons vus ensemble a dix ans,dans le fameux 
voyage de Le Vaillanl qui faisait nos ddlices, tels ils sont 
encore aujourd'hui. 

a De Gorge nous fimes voile pour le Rio-Nunez. Nous 
avians a y de*barquer deux jcunes Nalous, fils du chef 
de cette nation, qui avaient eHe* emmene* en Delgiquepour 
leur Education. Notre navire tirant trop d'eau pour remon- 
ter la riviere, nous mouil lames a grande distance de terre, 
avec laquelle nous ne pumes communiqucr. J'en fus au 
regret, a cause de linlOeH que pre" sen tent ces populations, 
du commerce qu'elles font avec notre pays, el aussi 
parce que j'espCrais y trouver quelques objets curieux, 
ainsi qu'on me 1'avait annonce*. C'e'tait le seul endroit de 
tous ceux que nous devions visiter, qui predentin cette res- 



^ 



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— m — 

source. Aussi pas un de nous ne rapporte une curiosite* 
vraiment digne d'etre offertc. Pour ma part, je n'ai qu'une 
peau de tigre que je me suis procuree a Gorde, et que 
je le destine. 

« Nous resumes la visile du grand marabout (grand 
pr&re de la tribut), oncle de nos jennes passagers. 11 
venait nous remercier des soins donne's a ses neveux et 
nous apporter en eadeau quelques moutons el du fruit. 
Par son intelligence, il fait exception parmi les siens et 
jouit d'une grande reputation. Us en ont fait leur diplo- 
mate, r61edont il s'acquitte si bien qu'il joueassez sou vent 
les blancs qui trailent avec lui. Quoiqu'il parle et ecrive 
I'arabe et s'ex prime facilemcnl en anglais, son instruction 
semble restreinte ; sa finesse, sa sagacity, son a*tuce na- 
tu relies supplement a ce qui lui manque. Sa suite, ses mu- 
siciens surtout nous amuserenl beaucoup. Pendant toute 
une soiree, ils charmerent noire Equipage, en chantant 
leurs airs nationaux. Us s'aceompagnaient sur des instru- 
ments a corde Granges que nous demandames a leur 
acheter; mais il ne consentirent pas as'en deTaire. 

« Nous partimes 1c 40 f£vrier du Nunez; 28 jours 
apres nous arrivames a la Plata. Ce n'&ait pas trop long. 
Pourtant, j'ai tellement perdu 1'habilude des gran des tra- 
verse* es, que celle-ci me parut n'avoir pas de fin ; qu*6tait- 
ce eependant, comparee a eel les de Tlnde? Pendant un de 
ces voyages, nous eumes l'avantage d'eHre en mer 340 jours 
sur 3751 Mais nous naviguions alors comme on navigue 
a bord des na vires de commerce, chacun avait ses aises 
et de Fespace ; tandis qu'a bord d'un batiment de guerre, 
si tetiie chose est reglee et marche ponttuellement, dn y 
eonrialt pen le comfort et le tefeser-arller. Malgri cela, les 
distractions sont a peu pre* tes mCmes; ettcsvaricntaussi 
d'un quart de plure a un quart de beau temps, d'une 
lempdte a un calme, de la vne d'une baleine & celle d'un 
ptisson volant, d'une conversation a porte-voix, de navire 



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— m - 

a navire, a celle faite par signaux a quelques lieues de 
distance; de l'aspect d'uue terre a celui d'une petite 
voile blanche a l'horizon, d'un exercice du canon a celui 
du fusil, du battement de la voile con t re le mat, par 
calme, au craquemenl de la mature el du grdement dans 
un grain ; d'un bon diner pris a raise, par une belle mer, 
au mauvais diner qui vous chavire entre les mains par 
gros temps! Si l'imprlvu plait surlout, tu vois que I'agrd- 
ment ne nous manque pas. 

« Revenons a la Plata. Quel fleuve ! Dans son embou- 
chure, la Belgique prendrait ais£ment un bain! Plus haul, 
sa largeur diminue sensiblement ; a flu£nos-Ayres, elle 
n'esl plus que de 6 lieues, — la distance de Huy a Li<5ge ! 
— C'est encore beau. 

« Nous relach&mcs d'abord a Monte'vide'o, jolie ville 
bStie en amphitheatre a rentre*e d'une belle baie. Comme 
toutes les villes de celte partie de FAme>ique, Monte'vide'o 
conserve le cachet espagnol que lui ont imprime' ses an- 
ciens possesseurs. On y voil des combats de taureaux 
ve'rilablcment serieux ; des e'glises tres frdquente'es ou les 
dames, pour prier, sonl assises par terre, sur des naltes, 
Te'ventail a la main ; un clerge' nombreux et puissant, 
malgre' ses moeurs peu Idifiantes; des habitants arden is, 
passionne's, divise's en partis politiques intrailables, tou- 
jours s'entregorgeant ou sur le point d'en arriver la. Pour 
jouir d'un peu de tranquil lite', elle reconnut, il y a un an, 
le protectorat du Br&sil, qui lui envoya une garnison de 
6,000 hommes. Maintenant elle pense a se de'barrasser 
de ces protecleurs trop puissants. 

« En faisanl une promenade aux environs de Monte'vi- 
de'o, nous fumes agre'ablement surpris a la vue du cos- 
tume des paysans. Rien de plus piltoresque et de plus 
original : une espece de manteau de couleur voyante, 
appele' punchop y est leur vehement principal ; il est perc6 
d'un trou dans lequel passe la 1(5 te. Un chapeau de feat re 



yGoogk 



— m - 

a Urges bords, un pantaJon court et brod< au.bas, cfes 
souliers petits et minces comme ceux d'une femme, car 
ilsont le pied mignon, competent leur eostume. Toujours 
a cheval, et toujours au galop, ils lancent et manient leur 
lafo et de loagues perches, pour saisir ou conduire leurs 
bceufs, avec une adresse et uue vigueur qu envieraient les 
fcuyers de nos cirques. 

« Le clknat de Montevideo et de Budnos-Ayres est re- 
nomm* pour sa salubrity, sa douceur. C'est le m&ne sans 
doute que celui du midi de l'Europe, de FUalie et de la 
Grdce, rafralchi par des brises regulfcres souvent tres 
fortes. On r£ve a Immigration dans ces beaux parages, et 
Ton se demande comment il y a tant de malheureux chez 
nous, quand ils pourraient trouver ici une vie si bonne, si 
facile. A quelque distance des villes, on peut acheter une 
lieue cair£e de bonne terre pour quelques milliers de 
francs. Le b<Stail y est pour rien et s'y reproduit avec une 
ftcondi(6 qui tient du prodige. Un bceuf coute SO francs ; 
un cheval, de 25 a 400. — Le gouvernement francais sem- 
ble s'occuper de cette question de Immigration ; depuis 
trois ana il exp&lie a la Plata une quantity de pauvres dia- 
bles qui bientdt ne seront plus n&essiteux. Par la, il sou- 
lage rhumanitc', s'lvite des embarras pour l'avenir, accroit 
le commerce exterieur et augmente Finfluence franchise 
dans ces contr&s. 

c< Pour la premiere fois depuis que je voyage, j'ai 
trouvl hors de l'Europe nos fruits et nos ldgumes, et, ma 
foi, tout aussi bons que chez nous. Nous arrivions en 
pleine saison. Montevideo nous rafratchit de ses p£ches, 
poires, pommes, raisins, figues, oranges, bananes, ana- 
nas, etc., sans nous donner le cholera. Lea maladies 
sont ici, pour ainsi dire inconues; comme le dit un 
voyageur, les pharmaciens sont re*duits a se faire parfu- 
meurs. 

« Le 16, nous dtions a Bitenos-Ayres : grande ville, rade 

11 



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— m — 

detestable; left trois quarts du temps, on ne peat eomniu- 
Biquer avec terre, tea vents giant tres forts et les navirea 
mouillls a plus de deux lieues dela ville. Pour detarquer, 
nous ne fumes pas peu surpris d'dtre obliges de nous ser- 
vir d*un tombereau; c'est ainsi qu'on passe du canot a 
terre ! La population est si occupee de ses guerres et de 
ses discordes civiles, qu'elle n'a pas encore trouve* le temps 
de construire un dlbarcadere. Le port de Buenos*Ayres 
est cependant un des plus frequentes et des plus impor- 
tants de TAmenque duSud. 

« Notre premier soin fiit d'aller visiter les saladeros ; 
ainsi se nomment les 6tabliss*ments ou les beeafs sont 
tues.Certainement,e'est une chose curieuse, maia en mtoe 
temps si degoatante, que je nc me sens pas le courage de 
la dlerire. Je te dirai seulement que ees tablissements 
sont au nombre de vingt-cinq ; que tous les matins on 
tue deux cents bceufs dans ehacun deux; qu'on y voiten 
peu de temps passer l'animal non seulement de vie a tre*- 
pas, mais a l^tat de viande salee, de viande fumee, de 
peau, de suif, de graisse, de noir animal, de comes, de 
crins, etc. Et puis le sang, Ie3 intestins, les dlchets, reunis 
en tas ou recueillis dans des reservoirs, restent exposes 
au soleil et empestent Fair d'une facon abominable. Cela 
mente dMtre vu une fois, mais pas deux. Telle est la 
purete* de Fair, qu'une pareilie peste peut exister impunl- 
ment a une Heue de distance d'une ville de 80,000 Ames 
sans engendrer de maladies. 

« C*est a ce commerce que Bu<5nos-Ayres et Montevideo 
doivent leur prosperity. Le Detail est done lout pour eiles ; 
aussi y emend-on parler de troupeaux de 40 el $O,0Bft ' 
bceufe et moutons eomme Ton nut chea nous de qutlqaes 
eentaines. 

« La ville n*est gaere remarquable; tonsses monuments, 
m^lgre leur air prtftentieux, ne valent pas notre belle eglise 
de Huy. Du pays et de la soctete* je ne le dirai rien, n'ayant 



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— 123 — 

pas eu I'oocasHHt de Its voir. Les environs de Bulnos- 
Ayres se r&luisenl a une plaine de 5 a 600 lieues carries 
d'&eadue, favorable a Tagricullure, al'llfeve da bltail, mats 
pen interesaante pour le voyageur. 

« Les femmes de Bu6nos-Ayres sonl reputles pour leur 
beauts, at* ce qui n'arrive gufere avec ces sortes de rtputa- 
lion, elles le men tent bien. Les habitudes espagnoles, 
qo'elles ont conserves, leur vont a ravir. On les rencontre 
le soir, aceompagnles de cavaliers ou de vieilles do&gncs, 
en grande toilette, un voile de dentelle noire attache dans 
les cheveux et qui, avec leur Iventail, qu'elles ne quitteat 
jamais, compose un petit attira.il de coquetterie dont dies 
tireat grand parti. Elles parcourent ainsi les rues et les 
magasins, fort beaux et trfcs frequents, et donnent a la 
ville, en ce moment, une animation et une physionomie 
originates, amusantes. 

c< A notre sortie de la Plata le 29 mars, nous resumes, 
maissans incident particular, un coup de vent connu dans 
ces parages sous le nom de Pamperos et reputes dange* 
reux ; le 6 avril, nous jetkms I'ancre dans la baie de Sainte- 
Catherine (Brdsit), baie immense qui slpare Tile du m£me 
nom du continentam^ricain.C'est un des endroiu les plus 
dllicieuxqai existe, tant sous le rapport de la situation que 
sous celui du climal et de la v^tation. Lair y est dune 
puretl, d'une douceur ravissante, le sol d'une si grande 
fertility qu'avec peu de peine on en retire non seulement 
les productions des pays chauds, mais encore les clr&les, 
les fruits et les legumes d'Europe. Tu saia sans doute qu'il 
s> est fail une tentative d^migration beige il y aquelqucs 
ann&s, a peu prts a la m6me dpoque que eelle de Santo- 
Thomas. La situation avait 6\6 bien choisie; si rentreprise 
n'a pas r£ussi, cela provient de la mauvaise organisation 
de la sociltl de colonisation, du peu d'eacouragemenl 
quelle a renoontrd, de la facheuse impression que produi- 
sail alors datts le public la malencontreuse aftaire du Gua- 



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jr 



— 124 — 

temala ; enfin du mauvais choix d Emigrants qu'on y en- 
voya. 

« Nous avions pour mission d'aller nous enque>ir de 
l'tftat dans lequel se trouvent ceux de nos compatrioles qui 
y sonl restes. Certaines considerations dlterminerent notre 
commandant a ne pas se rendre hii-mlme a la petite colo- 
nic beige qu'ils out fondle (c'est sous ce nom qu'elle est 
ddsign£e dans le pays) ; mais nous nous sommes procures 
sur leur position des renseignemenls assez nombreux et 
assez precis. Grace a leur travail et a leur courage, tous 
ces gens qui chez nous gtaient presque des indigents, 
sont parvenus a connaitre l'aisance. lis cultivent nos pro- 
duits et aussi la canne a sucre et le cafe*, dont ils font leur 
principal commerce. De petits navires remontent la riviere 
ou ils sont (Hablis, pour prendre leurs rlcoltes, les 
transporter et les vend re a Rio. Les personnes avec les- 
quelles nous en avons parte, nous en firent le plus grand 
eloge; c'est surtout leur activity qu'elles admirent; on le 
com pre nd, cette activity forme contraste avec les habitudes 
des habitants. 11 paraft que quelques-uns deces braves gens 
ont deja un assez beau plcule, songent a rentrer prochai- 
nemcnt en Belgique. Le gouvernement ne ferait-il pas bien 
de profiler de ce noyau pre>.ieux pour engager nos popula- 
tions necessiteuses a dmigrer? Le premier pas est fait, c'est 
le phis rude ; de nouveaux colons seraient accueillis avec 
bonheur par ceux-ci. Une partie de 1'argent d^pense* chaque 
annee en pallaitifs a la d&resse publique, se trouverait plus 
utilement employe*, semble-t-il, a propager un semblable 
mouvement. On y pensera peut-6tre quand la famine, en 
suscitant des dlsordres, fera un jour parler haul l'SgoTsme 
et la peur, dont les voix sont seules ecoutles aujour- 
d'hui. 

« Mais je m'egare; excuse-moi et revenons a nos mou- 
tons. Je ne pus faire qu'une visile a Desierro, capitale de 
l'lleetde la province, notre brig se trouvani mouille' & 



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— 128 — 

4 lieues de 1*. C'6tait le jour de Piques. La ville Itait pro- 
prette, les habitants endimanche*. La vue de lTierbe, des 
fleurs et meme des arbres qui envahissent les places et 
poussent j usque dans les rues, nous dit assez que nous 
Itions an Br&il, ou la vie est douce et facile. Desterro n*a 
rien de remarquable ; son cachet estd'avoir un je ne sais 
quoi d*original, de naif et d'arrilre* qui fait sourire le voya- 
genr. Situee entre deux grands bassins de 4 a 5 lieues 
d'ltendue dont Peau claire et bleue comme son ciel, 
n'est encore sillonnde que par de petites pirogues aux 
blanches voiles, elle semble attendre la flotille de navires 
que sa position maritime et commerciale lui amenera sans 
doute un jour. Ces bassins comme deux grands lacs, — on 
n*en voit pas les entries — sont encadres de petites col* 
lines boisees et riantes, et dans le lointain, par de hautes 
montagnes, sortcs de contre- forts de la chaine qui 
traverse le Br&il. Cet aspect vu de Desterro est des plus 
enchanteur. La nature semble avoir realist ici Pimpossible, 
ce que Ion condamne dans les decors de theatre surchar- 
ges. 

« La v£g£lation est supcrbe a Hie Sainle-Cathcrine et 
surtout variee. Si luxuriante que soit celle de Santo-Tho- 
mas, elle ne presenle pas, comme celle-ci, une innom- 
brable quanliie" de fleurs odorantes qui parfument lair 
comme dans unc serre. Parmi ces fleurs brille celle de 
l'oranger. Cet arbre est si commun que les chemins sont 
parscmes de ses fruits ; on ne se donne pas la peine de les 
ramasser. 

« De Sainte-Catherine nous ftmes voile pour Rio de 
Janeiro. Qui de nous n*a pas en tend u parler de Rio? Depuis 
que je navigue, ce nom frappe conslamment mes oreilles, 
accompagne* d'exclamations les plus admiratives. C'est le 
plus beau port du monde, disent les marins; c'est la plus 
magnifique baie, le nee plus ultra de la nature, disent les 
voyageurs. J'ltais done bien prlvenu et ma curiosity bien 

11* 



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— 126 — 

excise. Dans une pareille situation d'esprit, on Sprouve 
ordinairement des deceptions, lei rien de semblable. A 
quelque distance de terre, on remarque d'abord le Giant. 
Six ou sept montagnes vues dans une eertaine direction en 
mer, produisenl en effet par leur ensemble Inspect d'un 
geant couche* sur le dos, dun immense sarcophage. Deux 
d'entre elles forment le masque ; une autre en est le nez, 
nez bourbonien ; le reste composent le buste, les jambes; 
la derniere appelCe Pain de sucre donl elle a I'apparence, 
repr&ente les pieds posant sur les talons. Ce Pain de sucre 
est le cdte* ouest de Tentree de la baie ; a Test se trouve un 
fort. D'apres la tradition, le Geant est le symbole des splen- 
deurs de la nature dans ces lieux privileges ; il est aussi 
celui de la grandeur et de la puissance futures de Fempire 
br&ilien. 

« Bientdt apres nous franchtmes Tentree tres liroite de 
la baie ; bienldt aussi l'gmotion nous gagna ; transported 
d'admi ration a la vue de ce merveilleux sdjour, nous au- 
rions pu nous Verier, comme le pere Denis, le vieux chro- 
niqueur : « Sus, sus, mon fime, il me faut dire ta joie ! » 

« Nous 6tions a peine a I'ancre que deja nous recevions 
la visite de compatriotes, car il y en a un assez grand 
nombre £tablis a Rio. Nous leur rappelions la patrie ; its 
e'taient beureux de se trouver sous leur pavilion. lis nous 
engagerent a alter les voir et nous firent, en effet, I'accueil 
le plus chaleureux. Pour ma part, je recus de notre consul 
glnlral, M. Pecher, et de sa dame, l'hospitalite* la plus large 
et la plus amicale. Grace a leur amabilitl, je pus parcourir 
les environs de Rio a d'assez grandes distances, voir les 
choscs les plus saillantes, les sites les plus remarquables. 
Je n'essayerai pas de te les d6crire, la (ache est trop 
lourde. Je voudrais seulement te dire le plaisir que 
j^prouvai. Nous voyagions de la facon la plus confortable, 
nos chevaux et nos mules Itaient excellents; plusieurs 
jours de suite nous avons fait des parties a cheval de 10 



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— 187 — 

et 42 heurcs, parfois par de grandes chaleurs. Mais com- 
ment s'apercevoir de la fatigue en contemplant ces ravins, 
ees gorges, ces precipices, ces cascades, ces montagnes a 
pic, ces Pastes panoramas yus fe plus de 4000 pieds de 
hauteur, ces lacs, cette vegetation, la agreste et sauvage, 
ici cultivee, groupie pour charmer les yeux ? Quand j*y 
pense, il me semble avoir fait un beau r£vc dont chaque 
derail m'est si present fe l'esprit que le souvenir doit en etrc 
ineffaoable. 

« Tout rtolrmajor du Due de Brabant fut invite* par notre 
consul general, a une parlie d*un autre genre, qui avait 
bien ausst son cbarme. II s'agissail (Taller passer une jour- 
nee (un dimanche) fc Tile de Paqueta, situee a 4 lieues au 
fond de la baie. La reunion se composait de families des 
principaux negotiants allemands, beiges et italiens eHablis 
I Rio, en tout 450 & 500 personnel. Elle fit grandement 
les choses : ainsi elle prit k sa disposition un bateau a va- 
peur, et une des bonnes musiques uiilitaires de la eapi- 
tale. Le depart eut lieu le matin, vers 40 heures, par un 
temps magnifique. Nous d6barqu4mes dans File taut bicu 
que mal, car il n*y existe ni quai ni embarcadere, — les 
dames dans les pirogues, les messieurs sautant & terre 
a Taide de perches. — On se rendil d'abord & Tendroit 
le plus e*lev^ de Tile. La, sous trois gigantesques cocotiers, 
se trouvaient dressees deux tables Inormes, chargeea de 
mets et de vins auxqucls nous times honneur. Puis on se 
dispersa : les uus pour se promener, les autres pour 
chercher l'ombre sous les grands arbres, la chaleur eHant 
forte en ce moment. On se rlunit de nouveau pour le con- 
cert. Les Allemands entamerent des choeurs qui marche- 
rent parfeitement; eux seuls pouvaient rlussir ainsi. Le 
soleil baissait alors sur 1 horizon ; une petite brise rafrai- 
chissait Fair, On en profila pour faire le tour de Tile, en 
cortege, musique en tele. Nous passtaesdevant la propria 
d'un riche Brlsilien ; 6tonne\ il vint & nous, fit connais- 



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x" 



— 428 — 

sance, et nous engagea a visiter sa villa. On accepta ; des 
rafralchissements furent scrvis; ies uns se rtpandirent 
dans les jaidins, les autres improviserent un bal. Cet 
imprdvu ajouta encore a l'en train ; malgre* I'annonce du 
diner qui nous attendait sous nos trois arbres, ce ne ful pas 
sans peine qu'on nous y rgunit. La nuit commencait et 
quelle nuit! un ciel &oile\ un air douxet parfume* comme 
on n*en rencontre que dans ces climats. Des transparents, 
une illumination bien reussie embellisaient la fdte. Les 
speachs et les toasts ne manquerent pas; puis les tables 
furent enlevees, Ton se remit a la dLanse. II dtait tard 
quand on songea a se rembarquer. La traversle, par un 
calme complet, une atmosphere chaude, un clair de lune 
superbe couronna dignement la journle. 

« Le commandant, le premier officier et moi, nous 
eumes l'honneur d'etre pr£sent£s, par le consul glnlral, a 
L. M. PEmpereur el rimp<5ratrice,qui habitaient en ce mo- 
ment, pour prendre les bains de mer, la maison du mar- 
quis d'Abranles, situ£e a Bota-Fogo, delicieuse petite baie, 
miniature dit-on, de celle de Naples. L'Empereur nous 
recut le premier. II e'tait seul el en grande tenue. Cest un 
bel bomme , mais d'un embonpoint un peu fort pour son 
age. Sa figure ovale et aplatie aux tempes, son teint 
mat et sa belle chevelure blonde rappellent la princesse 
de Joinville, sa soeur. 11 nous parla de notre pays, de notre 
voyage, et de notre marine, ce qui nous gdna bien un peu. 
Sa voix est d'un timbre Strange, peu agreeable; son 
regard est intelligent; quoiqu'il y ait du mattre dans ses 
manieres, il semble peu a Taise vis-a-vis d'ltrangers. 

« Llmperatrice appartient a la famille royale de Naples. 
Sielle n'est pas ties jolie, en revanche elle semble posseVier 
les qualitds d'une femme d'esprit et de coeur. Elle nous 
demanda des nouvelles du Roi, de nos princes et do nos 
princesses ; sa parole est facile, et sa conversation, remplie 
de tact. 



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— 129 — 

« Tu vois, moo cher, que nous Savons pas perdu notre 
temps & Rio. En service, nous avions fort b faire ; outre 
les occupations journalises du bord, il y avait chaque 
jour quelques corvces, a cause des stations navales fran- 
Caise, anglaise, amgricaine, brcsilienne. Pour saluer les 
pavilions Strangers et lesamiraux, on brulait de la poudre 
& scandaliser nos partisans des Economies. El puis c'&aient 
des visiles a rendre el & recevoir & n'en pas finir. En dehors 
du service, le temps nous manquait pour rlpondre aux 
nombreuscs polilesses qui nous arrivaient de tous c6t£s, 
et dont pour ma part, j'ai 6l6 accablg jusqu'au dernier 
moment. Ainsi notre depart ayant 6l6 hx6 au 1 CT mai, 
5 beures du matin, je me liouvais encore la veille au soir 
a 8 heures, par un beau clair de lune, avec le consul et sa 
femme, a 5 lieucs de la ville, sur une Eminence d'ou nous 
jouissions d'une vue magnifique. Un instant l'inqui£tude 
me prit; sachanl les chemins d&estables, je craignis de ne 
pouvoir arriver a temps a bord. Mais notre voiture Itait 
allege de quatre mules vigoureuses, qui me tire rent heu* 
reusement de ce tnauvais pas. 

« Je ne t*ai encore rien dit de la ville ; mais de quoi 
puis-je t'enlretenir a son sujet qui nail pas 6t6 d&ril? On 
exagere glnlralement sa beauts, laquelle tienl uniquement 
a sa situation. Malgrtf ses 3 a 400,000 habitants, son air 
de capitate, ses magasins qui peuvent rivaliser avec ceux 
de Bruxelles en nombre et en Elegance, son aspect g£ne>al 
laisse a desirer. Des rues longues, eHroiles, certaines habi- 
tudes de malproprete" de la population rendent son air 
lourd, victe, en font une des villes des pays chauds les 
mo ins confortables, les moins saines a ha biter pour l'Eu- 
ropgen. Aussi les gens riches ont-ils tous une maison de 
campagne ou ils se tiennent de preference ; ils ne vont en 
ville que pour leurs affaires. II faul ajouter pourtant que 
les rues nouvelles sont comme les roads de Londres, 
d'une belle largeur, orn£es de jolies maisons, la plupart 



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— 130 — 

entour&s de jardins, suffisamment espacles les uaas des 
autres, et jouissant d'une atmosphere autrement pure que 
celle du quarlier du commerce. 

« De Rio nous nous rendtmes a Bahia. Cette ancienne 
capitale du Br&il compte encore aujourd*hui 450,000 habi- 
tants, malgrd sa decadence. Sa situation maritime et 
commerciale est peut-dtre aussi avantageuse que celle 
de Rio ; mais la nature n'y pr&enle pas les m&ne beautls. 
Batie sur le penchant d'une colline qui la divise en ville 
haute et basse, elle offre n&nmoins de la rade un coup 
d'oMI admirable. Nous n'y ftmes pas un long sljour, la fievre 
jaune sevissant fortement; la veille de notre depart, parmi 
les Equipages des na vires, 30 homines dont 5 capitaines 
succomberent de la maladie; proporUonnel lenient, la ville 
souffrait moins. » 



Pour completer ce r^cit de voyage contenu dans 
ma lettre k mon cousin, je reprends celui trace 
d'aprfes mon journal du bord et mes souvenirs. 

Pass^ la journee du samedt 10 mars k Mont&- 
viddo. Visits la ville qui est propre, bien tenue, 
bien batie, d'aspect agr&ble. Les raes sont larges ; 
un air pur, plein d'excitations, de charme, y circule 
librement. Les voitures, les omnibus, le th&tre, 
les cafes, les hotels sont tenus comme en Europe. 
Parmi ceux-ci, Th6tel de Paris est le meilleur. Le 
commandant nous y retient k diner. Nous faisons 
ensuite une promenade ensemble k la campagne. Je 
suis frappe' k la vue du pittoresque des haies, la 
plupart form&s de grands aloes. Le pays est 
dlvastl par la guerre civile qui vient d'avoir lieu. 



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— 1S1 — 

On nous moatre les testes (Tune maison que la nine 
a fait sauter; k ce moment, une soixantaine 
dttommes faisavt partie d'ua corps de volootaires 
s*y trovvatent rihgitfs; tons pfrirent. Les habitants 
sont dhr isds en deux partis politique*, les blancs et 
les rouges. Ces deraiers, aetaellemMt au pouvoir, 
out tfu poor president de la rtipublique le gln&at 
Floras, lequel se mainUent k 1'aide <Tuu corps de 
troupes du Br&U, ^yalutf & 4,80# bommes, qui 
sont eptreteuus par 1'Etat de Montevideo, en vertu 
d'un traitd approuvl par les puissances. Une con- 
vention du mime genre lie le Paraguay au Br&il. 
Celui-ci a une escadre k vapeur dans le Parana et 
une garoisoo dans les villas. En outre, U tient con- 
centres pr&s de Rio-Grande des forces suffisaotes 
pour pouvoir en quelques jours porter secours aux 
diverges garnisons. Cet &at de cboses surexcite le 
sentiment national. On retrouve ici, dans toute sa 
vigueur, l'ancienne rivalitf des Espagnols et des 
Portugais. 

Les populations de la Plata sont d'origine espa- 
gnole; eiles affiebent une sorte de mlpris pour lairs 
protectees, descendants des Portugais. La haine 
les aveugle, leur mlprss est injuste. Les fir&iliens 
n'ont pas la motlesse qu'ils leur reprochent. S'ils 
tiennent k leur gouvernement , Si l'empire, c'est 
qu'ils s 'en trouvent Men. Le Br&il, pays rictae, 
imiiense, a de grades destinies. Pour leur accom- 
pBssement, ronton » Yntiii d'acftioit sont indispen- 
sables, ia forme monarebiqae convent admirable- 
mart; il font pouvoir roister, k force d'foergie, h 
rinfluejice du climat, qui porte au far niente, k 



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- m - 

r&iervement. Issue d'une famille royale illustre, la 
dynastie br&ilienne donne aux aspirations, k la 
politique nationale, l'esprit de suite, le prestige 
desirables. Par la situation topographique de leur 
pays, les ressources du sol, les populations de la 
Plata sont douses d'une activity, d'une hardiesse, 
d'un besoin de liberte qui, mal compris, mat 
dirigds dlglnferent en turbulence. De Ik une source 
d'humiliations et la n&essitl, pour avoir l'ordre, la 
slcurit£, le bien tore, de se placer sous la protec- 
tion de voisins jusque-I& d£daign&. Les puissances 
se gardent et avec raison d'intervenir dans les 
affaires de ces populations; se contentant d'exiger 
d'elles la garantie des dettes, elles les laissent s'ar- 
ranger & leur guise avec le gouvernement br&ilien. 
Par suite de ses guerres contre l'Etat de Butaos- 
Ayres, du stege qu'elle subit en 1851, Montevideo 
a une dette dnorme. Aussi frappe-t-elle le commerce 
de droits considerables : 32 % ; & Bulnos-Ayres, 
les droits ne sont que de 6 %• 

Le manque de stability, de s&urit£ empgche le 
mouveraent de Immigration europ&nne vers les 
bords de la Plata d'avoir des proportions conformes 
aux conditions qui lui sont offertes par la beauts du 
climat et la richesse du sol. Pour activer ce mouve- 
ment, Louis Napoleon vient d'acheter, dans le Para- 
guay, des terrains destines k pourvoir aux besoins 
de 4,000 families. Pendant dix ans, les Emigrants 
en auront la jouissance entifere ; aprfcs ce terme, la 
propria leur en sera progressivement accordee, h 
mesure du remboursement des frais d'acquisition. 

l»ans celle nuit du samedi au dimanche, oil je 



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— 133 — 

couche k terre, la brise du Sud-Est est si forte que 
le Due de Brabant chasse sur son ancre ; on est 
oblige (Ten mouiller une deuxifeme et de filer jus- 
qu'k 70 brasses de chafne. 

Le lundi, le brick de guerre fran#iis, le Beau* 
manoir, mouille dans le port; il apporte de Rio- 
Janeiro, la nouvelle de la prise de Sevastopol, qui 
aurait eu lieu le 12 Janvier. 

Mardi, 13, orage et pluie vers midi. Le comman- 
dant compte nous faire remonter le Parana jusqu'k 
Rosario. Ce ne sera pas une petite corvde; la na- 
vigation dans cette rivifcre, pour un navire k voile, 
est fatigante et difficile. 

Le 14, tout k coup on nous an nonce notre depart 
pour cette nuit. Grand &noi; le linge que nous 
avons donn^ k lavernerentrepas; comment trouver 
la demeure des blanchisseuses? H. Perlau est en- 
voyi k leur recherche. Apris bien des courses, il 
rentre tard, mais triomphant. Appareilte k 2 heures 
du matin. Beaucoup de peine pour lever Tancre. La 
chaine glisse, Itant enduile de bone pareille k du 
savon. 

Mouilld vers 3 heures, jeudi, entre les bancs : 
1'Ortiz et le Chico, k grande distance de terre, par 
calme. La brise s^lfeve du SO, le soir; elle force, 
nous cbassons; mouilte une deuxifeme ancre. L'eau 
de la riviere est douce, mais trouble, couleur jaune 
nankin. 

Appareille le vendredi, 16, k 7 heures du matin; 
couru plusieurs bordees. Mouilld vers 5 1/2 heures, 
en rade de Buenos-Ayres, par 3 brasses de fond, 
devant SO brasses de chaine, k 2 lieues de terre, au 

is 



yGoogk 



- 134 — 

milieu des navires. D4gr& les perroquets, passe 
les guinderesses de leurs mats. Forte odeur de 
viande bruise. 

Le lendemain, temps clair, coup de vent (pam- 
pero). Le navire derive. Mouilll la deuxifeme ancre 
et pr4par4 la troisifcme. Tenu boa sur 60 brasses 
d'une chatne et 30 brasses de l'autre. Impossible 
de communiquer avec terre. A 9 heures, eu hissaut 
le pavilion, salu^ le pavilion de Buenos-Ayres de 
21 coups de canon. En rade se trouvent plus de 
200 navires de commerce de toutes les nations et 
une goelette de guerre br&ilienne; la plupart ont 
leurs m&ts de perroquetcates et mfeme leurs vergues 
de hune amen&s. Le thermomfetre qui avait an- 
nohd le pampero par une baisse, remonte avant la 
fin du mauvais temps. 

Dimanche, 18, fort brise del'ENE avec violentes 
rafales. Le navire embarque de 1'eau. Lev£ la 
2 e ancre pour la parer. Le commandant descend h 
terre avec le pilote. 

Beau temps, lundi. A notre tour, nous descen- 
dons k terre, h Th6tel de Provence, oh Ton est bien 
et pas cher. 

Pour dlbarquer, Ton se sert d'un chariot qui se 
paie 5 fr. la course. La plage est de roche ; k mer 
haute, on accoste une sorte de veerdam ou mole, 
perpendiculairement. La mani&re d'embarquer les 
cuirs, pour la cargaison, est singuli&re ; cela se fait 
d'abofd k dos de cbeval, qui les transported ainsi 
dans l'eau jasqu'i des chalands gr&s en goeJette, 
lesquels ensuite mettent k la voile et les deversent 
dans les navires.. 



yGoogk 



— 135 — 

Quoique les chevaux soient k has prix dans ce 
pays, une voiture pour alter visiter les saladeros 
coAte 200 piastres. Nous en prenons une pour trois 
personnes, qui nous revient h 35 fr. Le piastre ici 
vaut un quart de franc. 

Au Cate de Paris, j'entends parler francais par 
quelques officiers. Je m'approche et demande h Tun 
d'eux des nouvelles de mon ancien camarade de 
Mcole militaire, Du Graty, qui, si jesuis bien ren- 
seignd, doit 6tre dans ces parages. Le major corate 
Ludovic d'Harbourg, auquel je m'adresse, me re- 
pond avec affability qu'il vient de se battre avec le 
colonel Du Graty, chef d'tJtat-major d*Urquiza, de 
rEntre-Rios, dans une affaire oil celui-ci a eu le 
dessous. Mon ancien camarade, dit-il, s'est brave- 
ment conduit et se porte parfaitement. Le major 
est un homme airoable, avec lequel j'ai du plaisir 
a causer, et qui me donne toutes sortes de rensei- 
gnements sur le pays, les habitudes, les moeurs des 
habitants. 



Mardi 20, forte brise du Nord-Est. Brassl les 
vergues en pointe. Fait notre provision d'eau; a cet 
effet, nous n'avons qu'k puiser k la rivifere; malgrd 
la grande largeur de la Plata, ses eaux sont parfaite- 
ment douces ; la marie qui se fait sentir ici avec 
force, ne parvient pas k les alt&er. 

Le jeudi 22, gros vent d'Est; nos communica- 
tions avec terre sont interrompues. 

Le lendemain, une corvette am&icaine de 22, a 
batterie barbette, la James Town, vient mouiller en 



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— 136 — 

rade.Etantdecorvde ce jour-lk, je suis chargd (Taller 
adresser au commandant les compliments et offres 
de service, de rigueur; fen rapporte des nouvelles 
d'Europe jusqu'au 9 tevrier et aussi un sentiment de 
tristesse : la perfection dans le service qui s'obtient 
sans peine k bord de ce navire, nous ne parvenons 
pas k la rtaliser chez nous, malgre nos efforts. On 
n'arrive pas d'un coup a la perfection. Mais lorsqu'on 
a en soi l'instinct divin, k la longue on flnit par 
triompher. 

Mis k la voile, le dimanche 25 mars, par une belle 
brise d'Est ; le soir, mouille, quand la maree devient 
dtfavorable. 

En rade de Montdvid^o, le mardi 27; fait nos 
provisions. Paye 1,600 francs au pilote pour Taller 
et le retour de Budnos-Ayres. 

Appareille k 5 1/2 heures du matin, le jour sui- 
vant, par bonne brise du Nord-Ouest. Le phare de 
Floras dans le Nord , k 8 heures. — Pris notre 
point de depart k 2 heures : tie de Lobos Nord, dis- 
tance 3 lieues. 

A 18 lieues du cap Marta, le 3 avril, a midi. 

Le lendemain, temp&e du SO. Mis k la cape. 

Jeudi 8, apercu Tile de Sainte-Catherine, vers 
4 heures de relev^e. Forc£ de voiles et mouilld par 
9 brasses de fond, vers 8 heures, entre la pointe 
Para, la petite ile d'Alvoredo et la terre ferme. 

Levd Tancre k 6 heures, le lendemain; louvoy£; 
mouilte dans la baie de Sainte-Catherine, k Tentree 
Nord, vers 2 heures, par 3 brasses de fond. Relfc- 
vements : milieu de Anhatomirim : NE 1/4 E; 
pointe Sud du Grand Raton : SE 3/4 S. Mis le 



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— 137 — 

pavilion en berne, h Toccasion du vendredi saint. 
Pluie, le soir. 

Le jour suivant, le commandant part pour Des- 
terro, capitale de Tile et de la province de Sainte- 
Catberine, dont nous sommes k plus de 4 lieues, 
que Ton apercoit h peine dans le lointain. Rien ne 
nous empficbait d'en approcher cependant : a une 
demHieue de la ville, il y a encore 4 brasses de 
fond, et notre tirant d'eau est a peine de 2 brasses 
et demie. Temps superbe ; jolies brises de terre et 
de mer. 

Visits Desterro, dimanche. Descendu k l'h&tel do 
Vapor. Quelques eglises et rhdpital seulement m£- 
ritent d'etre remarquds. Par contre le pays est d'une 
magnificence indescriptible. Malgre sa richesse na- 
turelle, la beauts de sa vegetation, il reste presque 
inculte; ses habitants manquent absolument d'acti- 
vite. C'est sans doute h cet dnervement de la race 
blanche, qu'il faut attribuer le verbe haut que pren- 
nent les n&gres dans cette locality. A l'h&tel, je fais 
la connaissance d'un ills du fameux Rosas, le dicta- 
teur de Budnos-Ayres. Le basard me procure celle 
de deux Beiges, un cordonnier et sa belle-soeur, qui 
tient rhdtel du Commerce. Par eux, j'ai des nou- 
velles de nos emigres. 

De toute l'entreprise de M. Van Lede, de Bruges, 
entreprise d'ailleurs des plus louables et faite par 
un homme capable qui malheureusement n'a pas ete 
second^, il reste un groupe de travailleurs bien 
farads dans le pays, sur les bords de Tltajajy ou 
rivifcre Tajay, groupe nomme colonie beige, et qui 
est en pleine prosperity ; ces braves gens se tien- 

12* 



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— 138 — 

nent entre eux; ils ont pour voisins des Allemands, 
formes aussi en colonie; plus bas est une autre 
colonie, appelde brdsilienne. A l'embouchure se 
trouve un village beige. Cette embouchure est situde 
entre le 26 e et le 27 e degr£ de latitude, par conse- 
quent en dehors des tropiques. M. Lebon, un de nos 
compatriotes qui ont habitd Santo-Thomas, y est 
etabli. II y fait le commerce, h l'aide d'une petite 
goelette qu'il commande lui-meme et qui navigue 
sur Rio. 

Cette journle passe'e h Desterro compte parmi 
mes plus agreables non seulement de ce voyage, 
mais de tous mes voyages. 

Lundi 9 avril, pavoisd, inspection en armes, sa- 
\\\6 de 19 coups de canon l'anniversaire du due de 
Brabant. Aprfcs le diner, nous allons k la terre 
ferme, h la voile, visiter le village de San-Miguel, 
qui merite d'etre nommd le pays des oranges et des 
citrons; cependant la culture y est presque nulle; 
les cfrdales, dit-on, n'y r&ississent plus, probable- 
ment par faute de soins. Pale, chetive, etiolee, a 
cause sans doute de son manque d'activite, la popu- 
lation semble appeler pour sa regeneration les flots 
de Immigration europ&nne, un sang g^n^reux. D'une 
timidity extreme, les femmes osent h peine se mon- 
trer. Par contre, nous admirons une jolie cascade 
et respirons avec ivresse un air rempli de par- 
fums. 

Mardi 10, le commandant se rembarque. Aban- 
donnant le projet d'aller lui-mgme visiter notre 
petite colonie, parce que le voyage est couteux et 
qu'on lui a refuse de Findemniser des frais qujl 



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— 139 — 

ferait pour cet objet, il a comme nous, tan* bien 
que mal, reeueilli dcs renseignements. 

Fait dos provisions, le 11. Le poisson est a boo 
marchd et la viande aussi, mais d'une seule sorte, 
le bocuf ; k la v^ritl, elle est excellente. Parrai les 
fruits, la banane, l'orange, le citron et l'avocat, 
fruit a gros pdpins qu'on mange comme une crime, 
sont presque pour rien. 

Les nuits sont fraiches, en cette saison, dans la 
baie de Sainte-Catberine et aussi dans Tile et dans 
la province de ce nom. Pendant noire seiour, le 
thermomfelre descend k 16° et ne monte pas plus 
baut que 29°. 

Apparent le 12, k 6 heures du matin, par une 
petite brise d'Ouest variable. 

Le 13 et le 14, brise du SO variable, qui passe 
a FEst, le dimancbe 15. Ce soir, vers 10 heures, 
apercu le feu de lite Razor dans le NNE. 

Lundi 16, couru deux bord&s, puis fait route 
vers )'entr& de la baie de Rio-Janeiro. MouilW sur 
la rade de guerre, vers 2 1/2 heures. Salu4 le pa- 
vilion bresilien de 21 coups de canon, le pavilion 
du contre-amiral franca is de 9 coups, cetui du chef 
de la division br&ilienne de 7 coups. Re<?u les vi- 
sites de felicitations. Sur la rade se trouvent les 
frigates stationnaires : Constitution (br&ilienne); 
Poursvivante (francaise); Madagascar (anglaise), 
plus des avisos, des bricks, etc. 

Le lendemain, le commandant fait ses visites 
officiellesaux commandants des bktimcntsde guerre, 
aux autorites, k notre consul. — Les charpentiers 
k remplaeer un bordage de la preceinte de babord 



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— 140 — 

sous les grands porte-haubans. Une corvette fran- 
Caise de 32 venant de Bahia, ou elle est restde un 
mois en rade sans pouvoir communiquer avec terre, 
a cause de la fifcvre jaune, et une corvette anglaise 
de 32 dgalement, venant de Sidney, mouillent sur 
rade. 



Le mercredi 18, le consul glntfral, M. Edouard 
Pecher, devant faire officiellement sa visite k bord, 
je recois Fordre d'aller le prendre, de mettre le 
canot du commandant a sa disposition. Je me rends 
done a ses bureaux a l'heure indiquee, en petite 
tenue habit, Epaulettes, sabre et chapeau. Le consul 
n'y est pas. J'en ai de Fbumeur. Malgrd que 
M. Pecher soitle cousin de M. Sadoine, par lequel 
je fis sa connaissance k Ostende, et qui m*a charge 
de lui adresser ses compliments, le retard qu'il ap- 
porte me met aussitdt en froid avec lui. Pendant le 
trajet de ses bureaux a bord, je garde un mutisme 
presque complet. Sa visite est salute de 9 coups de 
canon. Stimuli peut-6tre par ma contenance, 
M. Pecher se montre pour tous les offlciers d'une 
amabilitd extreme, a laquelle, pas plus qu'un autre, 
je ne rdsiste, il exprime dans les meilleurs termes, 
avec chaleur et sinc&ritE, son ddsir de nous 6tre 
agreable pendant notre sdjour a Rio, dont il tient 
h nous faire connaitre la beauty, particulifcrement 
celle des environs. C'est une des natures les plus 
sympathiques, un des coeurs les plus g^n^reux que 
j'aie rencontres. En le reconduisant a terre, je 
romps la glace immddiatement. Loin de m'en vou- 



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— 141 — 

loir de ma bouderie, il m'invite h diner cbez lui 
pour le surlendemain. — Pendant la journde, les 
divers commandants des navires de guerre font 
visite h bord. 

Le lendemain , sur ma garde , temps pluvieux , 
lavage du linge, exercice du fusil; a peindre et a 
goudronner le gr&ment; depart de la corvette 
anglaise. — La baie de Rio-Janeiro est situee par 
23° de latitude, k la limite du tropique Sud; la 
marde s'y fait sentir assez fortement ; observe jus- 
qu'k 2 et 3 noeuds de flot et de jusant. 

Vendredi, 20, dind cbez le consul general, b sa 
maison de campagne. M me Pecher est lille de 
M. Catteaux-Wattel, Tarmateur renomm^ d'Anvers ; 
comme son mari, elle fait bonorer le nom beige a 
Rio ; j'ai eu Thonneur de la rencontrer pour la pre- 
miere fois au mariage de M. Sadoine; l'accueil que 
j'en recois est des plus gracieux. Le soir, pour ren- 
trer 'k bord, je prends un canot qui me coute 
1,000 reis : 3 francs. Le reis est une monnaie Ac- 
tive, a laquelle on s'habitue difflcilement. 

Le 21, une frigate contre-amiral anglaise, de 
40, vient mouiller en rade. Salud de 11 coups de 
canon, comme les autres navires de guerre; mis 
notre monde dans les bas-haubans pour faire en- 
tendre 3 hourras de bienvenue. 

Dimanche, 22, dtner de 30 couverts chez le 
consul general, auquel. tout l'&at-major du Due du 
Brabant se trouve, Tofflcier dc garde except^, et oil 
nous faisons la connaissance des principaux Beiges 
et de quelques autres personnes etablis a Rio : 
MM. La Rivifcre, Parjdan, Paquet, Van Hoogstraet, 



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— 442 — 

Wiener, Clesinger, Stokmayer, Castagnac, de Ke~ 
metter, etc. Le prix des voitures est assez 4lev6 ; 
celle que nous prenons k quatre pour cette partie, 
nous coute 54 francs. Rentrd k bord vers minuit, 
non sans difficulty ; la houle est forte; toute la 
journde, il a vente grand frais. 

Le consul est trfcs aim£ k Rio et m^rite de l'&re. 
On me cite de lui un trait qui le d^peint entice- 
ment. Le second d*un de nos navires de commerce 
avait sur les bras une mauvaise affaire, pour avoir 
fait justice lui-meme, en frappant violemment un 
nfcgre pris en flagrant delit de vol de la merchan- 
dise k bord. Le coup ayant occasionne une blessure 
grave, le second se trouvait emprisonnd, allait, pro- 
bablement, etre sev^reraent condamnd, sa carrifcre 
ainsi dtait en quelque sorte brisee. M. Edouard 
Pecher se ddvoua. A force de demarches, en payant 
de sa personne et de sa bourse (3,000 francs), il 
parvint a obtenir la liberation du marin. Aux qua- 
litds du coeur, M. Pecher joint celles de Tesprit. Si 
un jour nos Chambres se d&ident k crder un mi- 
nistfcre du commerce, nous espdrons qu'on utilisera 
son experience et ses heureuses aptitudes en le 
pla^ant k la t6te de la nouvelle administration. 

Le jour suivant, une triste sc&ne se passe k bord. 
Tous les chirurgiens fran^ais de la rade nous arri- 
vent, pour prater leur concours k M. Durant, qui 
doit amputer la jambe malade du matelot Beeke- 
laer. L'op^ration se fait dans l'entrepont, sur une 
table dressde k cet effet. Etant de garde, j'observe 
du pont ce qui se passe. Pas de cris, quelques 
gemisseraents. Ce qui nfimpressionne , c*est le 



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— 443 — 

bruit de la scie, et la longueur de l'oplration. Au 
dire de ces messieurs, cette operation a pourtant 
bien marchd. Trfcs soigneux, en toutes choses, notre 
chirurgien-major est en outre dans son service (Tune 
grande habiletd. L'aprfcs-dtner , le contre-amiral 
anglais fait sa visite k bord. 

Hardi, 24, je recois une invitation du consul pour 
une partie k la Tijouk, mais cette partie est remise 
& cause d'une autre qui a lieu le lendemain k bord, 
oil nous avons k dtner quelques compatriotes, entre 
autres MM. Paridan, Paquet et Bleyfus. Je descends 
h terre avec nos invites et vais coucher chez M. Pe- 
cher. 

Le lendemain de bonne heure, vers 7 heures et 
demie, nous partons h cheval, le consul, sa femme 
et moi, suivis d*un nfegre, chargd de nos provisions. 
Le ddbut de cette journle n'est pas gai ; ma mon- 
ture a le trot si dur que bientdt je n'en puis plus ; 
mais le nfcgre nous rejoint, je la change contre la 
sienne et m'en trouve bien. D'ailleurs nous mon- 
tons, le chemin a la pente forte, il ne s'agit pas 
duller toujours de ce train; et puis plus loin, nous 
aurons des mules ; finalement, nous reviendrons en 
voiture. Cela n'empftche pas que ddjk je suis brisd, 
— bris£ mais heureux de toutes ces belles choses 
que j'admire, de tous ces incidents charmants qui 
nous arrivent; — certainement, le marin et le cava- 
lier, c'est tout deux. 

Nous faisons une premiere halte k la maison de 
campagne de la respectable famille Clesinger, prfes 
de la Tijouk. La Tijouk est une montagne eSlevde 
pr&s de laquelle nous passons h une certaine hau- 



y Google 



— 144 — 

teur. A cette hauteur, sur cette route se trouvent 
une foule de villas. L'air y est pur et les sites ravis- 
sants. Ce qui me frappe chez M. Clesinger, c'est 
un arbre majestueux, un tamarinier comme je ifen 
ai jamais vu.'Prfes de Ik, nous visitons une cascade, 
que plus tard la Giessbacb, du lac de Brienz, ne 
parviendra pas h me faire oublier. Nous voici de 
Fautre cfite de la Tijouk, nous descendons jusqu'i 
un riant village oil nous ddjeunons quelque peu. Ici 
nous laissons nos cbevaux, nousprenons des mules. 
Dans un sentier &roit, au milieu de cbamps ou 
nous nous suivons de prfcs, je vois tout h coup un 
serpent sous la mule de M me Pecher ; le pied de la 
mule Feffleure; il s'enfuit ! Heureusement que je n'ai 
rien dit ; si j'avais laiss^ echapper une exclamation, 
Dieu sait ce qui serait arrival Le sentier conduit k 
un lac, que nous traVersons dans une pirogue, 
assez large pour nous contenir tous, nos bStes ex- 
ceptees bien entendu. Ce moyen de lomotion me 
plait infiniment. Pas loin de lh, nous nous trouvons 
en face de la mer, de la belle et grande mer bleue, 
de I 'ocean, au Sud-Est de la baie de Rio, sur une 
plage superbe. A cette vue, le consul et moi, nous 
eprouvons une tentation, le besoin de nous plonger 
dans les flots caressants. Pendant que M me Pecher 
s'occupe dans une cabane de pficheur d'un nouveau 
dejeuner, k prendre aprfes le bain, nous entrons bra- 
vement dans Feau, malgrd certaine apprehension 
de nous y trouver en mauvaise society, dans la com- 
pagnie des caimans et des requins. 

Retrempds par ce bain et ce dejeuner d&icieux, 
nous reprcnons le voyage avec entrain. Le chemin 



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— 145 — 

est tout autre maintenant, nous faisons le tour de 
la montagne dite Gavia ou Geant; il est des plus 
pittoresque ; parfois encaissd, tailld dans le roc, et 
d'autres fois ouvert, comme accote k la mer. Tant 
de beautes d'ordres differents commandent une 
attention soutenue. Aussi arrivons-nous fatigues, 
vers 7 heures, au jardin botanique. Un beau clair 
de lune permet de distinguer encore les objets et 
mime il leur donne une teinte po&ique, qui fait 
doucement river. Le jardin botanique est situd pr&s 
de la petite baie de Bota-Fogo, a moins de deux 
lieues de la capitale; il n'offre rien de remarquable 
sinon une altee de palmiers droits comme les co- 
lonics d'un temple indou on ^gyptien, dont elles 
ont rasped, un aspect saisissant. En face du jardin 
botanique se trouve un restaurant oil nous dfnons. 
Assez tard dans la soirde, nous rentrons en ville. 
Nous nous slparons cbez M. Paquet, oil je passe la 
nuit parce que je dois 6tre le lendemain de bonne 
heure k bord pour prendre la garde, et que la cam- 
pagne du consul est loin du port. 



Le vendredi 27, transport k Thdpital de la Mi- 
s^ricorde le matelot Beekelaer dont la jambe a ete 
amputee. Embarqu^ le grand canot. Pour pouvoir 
dcrire k Tami Sadoine, je remets la garde k M. Per- 
lau. 

Partie k cheval et picknik au Corcovado, le sa- 
medi 28.*Nos cbevaux vont trfes bien, la partie ne 
laisse rien k d&irer. Le Corcovado est un mont im- 
posant, majestueux, #ev£, situ£ prfcs de Rio; on 

15 



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— 146 — 

arrive h son somraet par un cbemin carrossable 
jusqu'h mi-hauteur, qui ensuite n'est plus prati- 
cable qu'h cbeval ou a pied, Ses flancs peuptes de 
jolies villas, presentent une foule de sites agrestes 
et charmants. Du sommet, assez aigu, en forme 
de nez recourbd, on jouit d'un panorama vok 
mease, splendide. Au loin les Algues, ehatne de 
montagnes qui se terminent au fond de la baie de 
Rio en pointes ayant l'apparence de gigantesques 
tuyaux d'orgues, dont la teinte bleue pale encadre 
admirablement le paysage aux tons vigoureux et se 
marie h ravir avec le ciel eclatant; la vaste baie* 
parsem^e d'ilots verdoyants et de petits ports aux 
contours barmonieux ; Teniae de la baie, dont les 
lignes grandioses se dessinent nettement, chaude- 
ment sur le superbe oc&tn ; k nos pieds la capitale 
du Br&il, la grande ville, le port, les navires, 
petits comme des embarcations; derrtere nous, la 
Gavia , la Tijouk, un pays qui n'en Goit pas, sil- 
lonn^ de points blancs, d'habitations. Pour mieux 
en quelque sorte se d&ecter, s'assimiler, graver en 
soi tant de beautds, un air vif, embaum^, plein 
d'excitations fait vibrer notre fitre, donne h nos 
seas toute leur puissance. 

Au retour de cette excursion, je descends fati- 
gud chez M. Paquet, oil je m'endors. On me reveille 
pour que je m'habille. II s'agit d'aller k Bota-Fogo, 
h la villa oil l'empereur prend les bains de mer et 
doit nous recevoir. Le commandant, le second et 
moi, nous avons Thonneur de lui etre pr&entds 
ainsi qu'k I'imp^ratrice, par notre consul g^ndral. 
L'accueil que nous recevons est des plus sympathi- 



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— 147 — 

que, des plus distingu^. Evidemment, c'est la Bel- 
gique qu'Ils se plaisent ainsi a honorer. Ce n'en 
est pas moms flatteur pour nous. 

Le lendemain diraancbe, il s'agit d'autre chose. 
Une reunion notnbreuse qui doit alter passer la 
journ^e h Pile de Paqueta et & laquelle tous les 
offlciers du bord sont invites, mais ou seul je me 
rends avec M. Hardi, a lieu le matin h l'h&tel Pha- 
roux. Ce voyage en baleau h vapeur, par un temps 
magnifique, d'une socidtd de gens du monde, com- 
post de 150 personnes, dans lesquelles bon nom- 
bre de jeunes et jolies personnes, des elements va- 
ries et de great attraction, une bontie musique 
militaire et des choeurs bien dirigds, donnent l'dlan 
s'accomplit sans 6tre trouble par aucun incident 
regrettable. Je rentre k bord le soir un peu avant 
minuit. 

Lundi, 30, visite k bord de M. Pecher, de sa 
femme et de leur petite fille Julie. Je descends k 
terre avec et cbez eux, ou je dine, aprfes quoi,nous 
faisons ensemble une demise et cbarmante excur- 
sion a Notre-Dame da Penba, en voiture h quatre 
mules. — Lev£ Fancre et amarrd le navire sur un 
corps mort. 

Le lendemain l er mai 1855, belle brise du Sud 
au 80 ; vers six heures du matin, largud les amar- 
res, mis toutes voiles dehors, pris la mer. 

A midi, le cap Frio dans l'ENE 1/2 E; 

Z£ro degrd de variation* 

Mon s^joar h Rio-de-Janeiro est une des belles 
pages de ma vie.L'accueil plein d'effusion* de g&id- 
rostt^ que j* re^us de plusieurs compatriotes, de 



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— 148 — 

MM. Paridan et Paquet, surtout de notre consul 
g&ilral, M. Pecher, et de sa femme, cet accueil me 
remplit de reconnaissance; je suis beureux de pou- 
voir la leur exprimer. 

Navigud par beau temps et jolie brise du Sud- 
Est, variable. A minuit et demi du jeudi 10 juin, 
le feu tournant de Babia dans le NO, distance : 
20'. Mis en panne k 1 heure, 2 ris devant, 1 der- 
rifcre. A 4 heures, fait route par faible brise du SO. 
Louvoyd; temps h grains, pluie. 

Vers 5 heures, niouill^ en rade de Bahia, par 20 
brasses de fond, le phare dans le SO 1/2 0, et le 
fort Marcello NE 1/4 N. Salud le pavilion br&ilien 
de 21 coups de canon et celui du contre-amiral de 
9 coups. — Le feu de Sant-Anthorivo a 2 eclats 
blancs pour 1 rouge. — Les derniferes nouvelles 
d'Europe sont du 8 avril. On se prepare, dit-on, h 
livrer Tassaut h S^bastopol pour le 3 avril. Av&ie- 
ment chez nous d'un ministfcre [catholique. Ecrit h 
M. Pecher. — La fifcvre jaune sdvit fortement dans 
les equipages de la rade. Embarqu^ de l'eau. Le 
lendemain, je descends h terre. 

Quoique immense, la baie de Bahia est sure, 
mais il faut mouiller trfcs prfes de terre. La ville est 
belle, pittoresquement b&tie sur une colline k pente 
raide, qui la divise en ville haute et basse. On y 
voit de gigantesques nfegres porter de lourds far- 
deaux (Tune partie h l'autre, en chantant, et comme 
moyen de transport, se servir de chaises k porteurs. 
Le panorama dont on jouit sur la hauteur nepr&ente 
pas des beautfe comparables k celles des environs de 
Rio nim^mede Desterro. Sur cette hauteur se trouve 



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— 149 — 

le jardin botanique, jolie promenade ou le beau 
monde se reunit vers 5 heures, pour entendre un 
orchestre pas trop mauvais. Cette reunion a une 
couleur locale int^ressante. A Bahia, Ton confec- 
tionne des objets de fantaisie en plumes, dont il 
est fait un commerce assez etendu. Pour nous en 
procurer, nous entrons dans un couvent qu'on nous 
indique, mais je n*en trouve pas de mon gout. Les 
cafes sont suivis, on peut s'y rafratchir de toutes 
manures et k des prix raisonnables. Je fais la con- 
naissance du capitaine Meulenaere, de notre marine 
marchande, et de M. Masi, compatriote etabli a 
Babia. 

Fait nos provisions ; achet^, a bon marchd, quel- 
ques singes et perroquets; parmi. les fruits, les 
oranges surtout sont d&icieuses et enormes, il con- 
vient aussi de distinguer ce qu'on nomme le fruta 
do condi. 

Mardi, 15 mai, vers 6 heures du matin, nous 
appareillons sans regret, tant Ton entend parler k 
Babia des ravages de la maladie. 

La maree se fait aussi sentir dans ce port, mais 
avec moins de rlgularite que dans celui de Rio. Le 
jusant est fort, le flot presque nul. 



En quittant Bahia, nous rencontrons des vents 
d'ESE qui pendant cinq jours nous obligent de lou- 
voyer. — Organist les roles de combat. 

Le lundi 21 mai, par beau temps et bonne brise 
du SSE, aper^u k 8 heures du matin la terre dans 
le NO. A midi, le phare de Fernambouc dans le 

13* 



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— 160 — 

N 1/4 NE, distance : 14' ; k 4 1/2 heures, Olinda 
dans le NNO k 4' de distance. Fernambouc doit Stre 
notre dernifcre rel&cbe, mais la mer &ant trop forte 
pour venir au mouillage, le commandant se decide 
k passer outre. Fait route pour TEurope. 

Le lendemain 22, la brise du SSE augrnente, le 
temps se fait h grains; 2 ris dans les huniers, 1 ris 
dans la brigantine et le foe. Amene plusieurs fois 
les huniers, le pic de brigantine et cargud la grande 
voile pour les grains. 

Jeudi 24, belle brise du SE. Latitude : 0°,32' 
Sud; Longitude : 32°,7' 0. Nous passons la Ligne, 
Chaque jour, branle-bas de combat, exercice gdne* 
ral du canon en armes ; le soir, on prend le ris de 
chasse dans les huniers. 

Le dimanche 27, jour de la Pentecdte, deux ris 
dans les huniers, bonne brise de l'ENE au NE. Lati- 
tude : 7° N. Longitude : 31° 0. 

La latitude calculde d'aprfcs la hauteur m^ridienne 
est incertaine, le 2 juin ; ce jour-l&, le soleil est au 
Zenith, h 90° de hauteur; cependant le thermomfctre 
ne marque que 23°. 

Belle brise de l'ENE variable, dimanche 3 juin. 
Mis en panne. Je m'embarque dans le canot-major, 
pour aller h bord d'une goelette amdricaine h 
3 m&ts; j'en rapporte des nouvelles et des journaux 
d'Europe qui vont jusqu'au 6 mai. En 48 heures, le 
courant nous a drosses de 89 minutes, dans leNord. 
Serr£ le grand foe et les perroquets. 

Les jours suivants, belle brise d'ESE ; peint le 
navireeties embarcations. 

Jeudi 7 juin, F6te-Dieu, petite brise variable. Ufl 



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— 451 — 

brick anglais charge de cornes, venaot de Bu&ios- 
Ayres et ayant 60 jours de mer, se trouve avoir 
besoin de vivres. Nous lui venons en aide en faisant 
passer & son bord 1 barii de viande salee, 1 baril 
de lard et 50 kilogr. de biscuit. 

Houle du Nordj vendredi 8, jour de saint 
M&lard. 

Les 9, 10, 11 et 12, bourrasque du NNO au NE, 
passant h 1'Est ; nous sorames forcds de mettre k 
la cape. La houle nous avait annonce ce mauvais 
temps, dins lequel, cbose Strange, le barorafetre ne 
descend pas. Latitude : 36° N ; Longitude : 35° 0: 
Nous voici en dehors des vents aliz^s, dans les 
vents variables. 

Beau temps, faibles brises, les 13, 14, 18 et 16. 
Branle-bas de combat, exercice g&i&ral h feu. Raidi 
le gr&ment. 

Jolie brise du SSO variable, belle mer, les 17, 
18 et 19. Navires en vue. Exercices divers. Escrime. 
A peindre, k goudronner et k galipoter la mature, 
la ferraille, le grdement. Calfatd le pont. Echang<5 
les couleurs avec uhe goelette francaise. 

Vents d'Est, louvoyd, les 21, 22 et 23. Les vents 
qui passent au Sud et k l'Ouest, les 24, 25 et 26, 
reviennent h l'ESE, le 27. A midi de ce jour, Lati- 
tude : 40°,24' ; Longitude : 9°,25\ Sond<5. Trouvd 
80 brasses, etun fond de gravier, indication qui s'ac- 
corde avec celle des chronomfctres. Rencontrd une 
frigate anglaise; echange des saluts et des si- 
gnaux. 

La brise du SE persiste, le 28. Dans Paprfcs- 
diner du 29, elle passe, vers 2 heures, au Sud- 



yGoogk 



— 152 — 

Ouest, dans un grain. Mis le cap en route. Prepare 
les ancres et les cbaines. 

A 8 beures du matin du lendemain, embarqud 
un pilote anglais, de Cowes, et k 4 1/2 heures, un 
pilote beige. Suivant ces pilotes, la position deter- 
mine par nos calculs et nos observations est exacte 
a quelques minutes prfes. Bien que nous soyons 
dans la Manche, nous n'avons encore aper^u ni terre 
ni feux. Pour la premiere fois nous sommes battus, 
par un magnifique clipper. Temps brumeux. 

Entrevu les hauteurs de Beachy-Head, le diman- 
che l er juillet, k 10 heures du matin. Deux fregates 
en vue. Le soir, vers 10 heures, en travers de 
Douvres; k 3 heures, le feu de Dunkerke dans le 
S 1/4 SE. 

Lundi matin, presque calme, hors de vue de 
terre ; une brise du OSO s'dlfeve dans la jounce ; le 
lendemain, nous sommes k Anvers. 

L&, grand &noi dans la marine. 

L'apparition de la brochure Brialmont fait sen- 
sation. 

L'emotion causae par cette brochure n'est pas 
peu de chose : le ministre des affaires &rangferes a 
6t6 interpelll, un conseil des ministres a eu lieu, 
une commission , compos^e de sdnateurs , de de- 
putes et d'officiers, dont S. A. R. le comte de Flandre 
est le president d'honneur etM. Brialmont le secre- 
taire, a 6t6 nominee pour examiner les questions 
soulev&s par elle. 

J'en suis abasourdi. 



yGoogk 



— 153 — 

Peu de jours aprfcs notre arrive k Anvers, je me 
rends k Bruxelles oil je rencontre notre chef, 
M. Labure, au cate des Mille- Colon nes, avec 
MM. les colonels Scheltens et Van Haverbeke. 
M. Lahure vient k moi, me f&icite k I'occasion du 
beau voyage que je viens de faire et dont il me de- 
mande des details. Je m'attable avec ces messieurs. 
En r^ponse k la question de notre directeur, je re- 
connais qu'en effet, notre voyage a 6t6 charmant, 
mais, ajoutai-je, « j'espfcre n'en plus accomplir dans 
desemblables conditions. » Ilraedemandedem'expli- 
quer. — « L'arraement du Due de Brabant est trop 
dtfectueux pour qu'un officier puisse d&irer de 
montrer ainsi le pavilion national k l'etranger. Un 
jour que j'&ais de garde, k Rio-de-Janeiro, et seul 
officier k bord, le commandant d'une fregate an- 
glaise vint faire visite k notre commandant. Comme 
nous nous promenions ensemble sur le pont, il se 
mit k sourire, en regardant nos pifeces de 12, dont 
la manoeuvre est presque impossible k cause de 
leur grande longueur, et pour ne pas passer pour 
un sot ou un ignorant, je me mis k sourire egale- 
ment. — Tout cela changera prochainement , dit 
M. Labure toucW au vif par ma franchise et 
mon accent de \6rM, il s'opfere dans l'esprit de 
nos Chambres une revolution en notre faveur. » 
MM. Scheltens et Van Haverbeke nous ayant quit- 
tes, il m'entretient longuement de cet objet, de 
ses espfrances pour la marine. Lui-meme se 
montre maintenant le chaud defenseur des idees 
que je pr&onise et qu'il avait si vivement com- 
battues dans ma dernifere entrevue avec lui, peu 



yGoogk 



— 154 — 

de jours avant le depart du Due de Brabant. 

Malheureusement, cette question de la marine 
fut mal introduite. 

Le principe de la necessity de cette institution 
admis par la trfcs grande majority de la commis- 
sion, il eut fallu proedder par ordre, ^viter d'entrer 
dans des' discussions k perte de vue sur Torga- 
nisation k d&jreter, decider seulement Turgence 
d'etendre, d'am&iorer les elements existants, selon 
les besoins de la defense nationale et de la creation 
de relations commerciales avec les pays lointains, 
et k mesure que la lumifcre se reproduirait sur le 
meilleur mode d'organisation k introduire. 

Qui trop embrasse, mal etreint. 

Pour avoir embrasse un ensemble de questions 
insolubles pour le moment, dans l'&at de nos cott- 
naissances maritimes et de transformation oil se 
trouvait alors partout la marine, nous n'avons pas 
abouti. 

La commission se crut appelee a prononcer sur 
des points oil elle se trouvait incomp&ente. Elle 
passa son temps, un temps trfes long k examiner 
differents syslfcmes proposes par plusieurs de ses 
membres, qui furent g^neralement d'accord pour 
reconnaftre en principe le besoin : 1° d'une petite 
flottille capable de ddfendre les polders, les ap- 
proches d'Anvers, d'&ablir en aval de cette place 
un barrage indispensable pour arr&er une flotte, 
barrage k prot^ger par la marine et l'arm& ; 2° de 
crder des stations maritimes pertaanentes, k Tinstar 
de celies de la France et des autres puissances, 
dans les principales mers, la msr de Chine, TOc^a- 



yGoogk 



— 155 — 

nie, la Pacifique, rAtlantique, quatre ou cinq en 
tout, pour lesquelles deux sortes de batiments 
seraient employes. La mission de ces navires devait 
fitfe d'qxplorer toules ces regions, dans le but 
d'<5tendr$ nos ddboucbds, de nous rentre plus indd- 
pendapts, plus k Fabri des crises; de renforcer 
Taction du corps coqsulaire; d'dveiller chez nos po- 
pulations, le goiit de Immigration; de fournir k 
Immigration et au commerce, des donnees, des 
hommes, un aide suffisants pour parvenir k fonder 
des comptoirs, des lignes de navigation nationales, 
nons permettant d'exporter nous mSmes, directe- 
ment nos produits, et, en etendant ainsi peu k peu 
nos ddboucb^s, de recueillir les bdndfices qui nous 
dchappent et sont rdalisds par des Strangers. 

Cette conclusion, juste, raisonnable, dont l'adop- 
tion eAt grevd le budget de 2 k 3 millions seule- 
ment, d'une somme minime, eu egard k la nature, 
au nombre des services rendus, n'avait qu'un dd- 
faut, elle pdcbait par la base. En presence du sur- 
croit ^norme de ddpenses rdclamd par le nouveau 
mode de defense nationale, le choix d'une grande 
place forte servant de pivot, de ralliement, de re- 
fuge pour Tarm^e, il n'y avait pas lieu d'espfrer 
son adoption. 

Par suite des dispositions de l'opinion publique, 
des clameurs soulevees par l'augmentation des 
charges militaires, la marine fut sacrifice k l'armde. 
Ceux des officiers de celle-ci qui s'&aient prononcds 
avec le plus de force pour que Foment maritime 
fut appete k completer leur oeuvre, le cas £ch£ant, 
changfcrent d'attitude k notre egard, k mesure du 



yGoogk 



— 186 — 

changement dans la situation; Tun d'eux, le capi- 
taine du g&iie Ablay, vira ra£me de bord entifere- 
ment. A l'impossible nul n'est tenu, il faut faire de 
n&essitd vertu ; nous ne leur en adresserons done 
pas de reproches. Seulement ils nous permettront 
de faire remarquer combien les officiers de marine 
sc r&ignfcrent, qu'aucun de nous ne chercha & 
amoindrir leur intdr&, ni m&ne k se venger, en 
profitant de la disunion produite par la question du 
mode de defense h organiser, des lazzis spirituels, 
mais ddplac&, que les organes officiels de Tarm^e 
se permirent, aux Chambres, k propos de la ma- 
rine, sacrifice par eux. S'ils montrfcrent du talent 
en plaidant leur cause, nous ftmes, en nous r&i- 
gnant, acte de bon citoyen. 



Pour r^pondre au ddsir de notre consul g^ndral k 
Rio, je m'empressai d'aller, k mon retour de voyage, 
donner de ses nouvelles h sa famille, h Anvers. Je 
recus de MM. Charles Pecher et Catteaux-Wattel le 
meilleur accueil. Par eux, je fis la connaissance de 
M. Leys, notre Eminent peintre, et je fus introduit 
dans la socidtd anversoise. En outre, j'acquis dans 
leur conversation des notions exactes de la manifcre 
d'opdrer de notre commerce maritime, et de ses 
tenlatives pour l'extension de nos ddbouchds. 

On accuse g&idralement le commerce d'Anvers 
d'egoisme, de manquer d'initiative, de ne tenter 
aucun effort sdrieux pour le d^veloppement de nos 
relations commerciales. Ces accusations sont in- 
justes. De nombreux essais furent entrepris par lui. 



yGoogk 



— 157 — 

Si ces essais ne r^pondirent pas & I'atteote, c'est 
une raisoD pour &udier la question de plus prfes 
mais non pas pour la trancber par des accusations 
plus que ldgferes. En l'&udiant, on apergoit d'im- 
menses difficult^. 

Pour rdcolter, il faut semer et attendre , il faut 
faire des sacrifices, montrer de la perseverance, 
pouvoir supporter quelques mecomptes, acquerir de 
l'experience, toutes chosesincompatibles avec la hate 
d'obtenir des benefices immediats que nous avons. 

La Belgique a trop de ressources naturelles, 
jouit d'une situation g&graphique trop heureuse, a 
trop de facilites pour qu'on se soumette ais&nent 
dans notre pays aux exigences rtfclamtes pour l'&a- 
blissement de ddbouchds directs avec les pays loin- 
tains. 

Pour op^rer dans ces pays, il est indispensable 
d'y habiter, de possdder des capitaux, de pouvoir 
courir des risques, resisterk des pertes, c'est-k-dire 
qu'il faut fitre soutenu et montrer du ddvouement. 

Le commerce anversois a-t-il 6i6 soutenu dans 
ses tentatives? 

Lui a-t-on montr^ Texemple du ddvouement? 

Entrer dans des details pour rdpondre & ces 
questions m'entrafnerait.hors de mon sujet. Je me 
bornerai k faire remarquerque la plupart desfils des 
honorables negotiants avec lesquels j'eus Thonneur 
de me Her, s'expatrifcrent, tentfcrent de fonder des 
maisons beiges k Tetranger, que plusieurs d'entre 
eux persistent dans leurs efforts et non sans succfes. 

Malbeureusement ils trouvent peu d'imitateurs, 
ils ne sont pas suffisamment secondds. 

14 



yGoogk 



— 158 — 

Dans d'autres pays, le commerce, la finance, 
l'industrie, la marine s'entenden^s'organisent pour 
Pexportation, en vue d'&endre, de crder des rela- 
tions commerciales ; en Belgique, on ne fait rien 
de tout cela. 

Quand des membres des families de nos nego- 
tiants, &ablis k Fetranger, font dans ce but appel 
aux diverses branches du travail national, on ne 
leur rdpond pas, ils ne sont pas appuy&. 

Les fils de MM. Pecber et Catteaux-Wattel fon- 
dferent & New-York, Rio-Janeiro, Buenos-Ayres, 
Syngapore, des maisons de commerce; plusieurs 
autres fils de negotiants les imitferent ou les devan- 
cfcrent; furent-ils soutenus? 

Que veut-on, chez nous? 

Ne rien risquer, opdrer k coup sur, vendre au 
comptant, exporter le trop plein sans tenir compte 
des difficult^ de Importation, ni meme se donner 
la peine d'approprier la fabrication selon le gout et 
les besoins du consommateur inconnu, tioignd. 

VoilJi ce que Ton veut; et parce que le commerce 
anversois ne parvient pas k satisfaire ces exigences 
deraisonnables, on lui jette la pierre, sans se don- 
ner la peine d'etudier la question sur laquelle on se 
prononce de cette fa con, avec un sans gene, une 
ignorance des conditions de notre situation &ono- 
mique veritablement Granges. 

Dans notre premiere publication intitule : An- 
vers et la Belgique, Considerations sur le commerce 
maritime national, nous avons fait entendre aux 
Anversois de dures verites, qui nous ont valu beau- 
coup d'ennuis. Le courage que nous avons montrd 



yGoogk 



— 159 — 

alors, nous le montrons aujourd'hui, d'une autre 
maniferc, en disanf au pays ce que nous pensons de 
ses exigences. 

Aussi longtemps qu'on ne fera rien pour assurer 
Tavenir, pour ddvelopper les relations internatio- 
nales, on n'aura pas le droit de se montrer s^vfcre 
a regard de nos negotiants. 

Au lieu d'encourager nos nationaux dtablis h 
l'&ranger, on prend vis-&-vis d'eux des airs d^pla- 
c&, parce qu'ils ne reussissent pas d'embtee, que 
nos faibles essais d'exportation lointaine n'ont pas 
6l6 couronnfe de tout le succfcs esp^rd. 

Ces procdddsattestent un manque de d^vouement, 
une ardeur de r&liser h coup sur des benefices im- 
m&Jiats, une ldgfcretd dans l'appr&jiation des faits 
extrtoement regrettables. 

On n'obtient rien sans peine. 

Quand la Belgique voudra sincferement se donner 
la peine de crder outre-mer des ddbouchds directs, 
pour assurer et d&relopper sa prosp^ritd, elle y 
parviendra. 

Nous ne manquons ni d'activitd, ni de bonne vo- 
lontl, ni d'intelligence, mais nous manquons de lu- 
mifcre, en ce qui regarde retablisseraent de relations 
internationales, et notre ^goisme nous empfiche de 
nous ^clairer. L'dgo'isme retr&it l'esprit, enlfeve 
Tinitiative, denature toutes les questions. 

Voilk notre situation. 

II s'en faut qu'en toutes choses, j'aie toujours 6i6 
d'accord avec MM. Pecher et Catteaux-Wattel. 

A propos des fortifications d'Anvers, de notre 
dtat militaire, j'eus souvent avec eux de vives dis- 



yGoogk 



— 160 — 



cussions. Je me plais k leur rendre justice, jamais 
ils ne me gardferent rancune pour le franc parler 
que je me permettais. 



yGoogk 



QUATRlfiME P ARTIE. 



Le 25 septembre 1855, je regois ma nomination 
de lieutenant de vaisseau et 1'ordrede m'embarquer 
h bord de la Louise-Marie comme l er offlcier, en 
remplacement de M. Dufour. La goelette Louise- 
Marie est commandde par M. Van Haverbeke, capi- 
taine-lieutenant de vaisseau, avec lequel je n'ai pas 
encore navigud. II ne s'agit pas, pour ce navire, de 
prendre la mer imm&liatement, le commandant 
Van Haverbeke est encore occupd h la commission 
de la marine, dont il fait partie. Nous passons 
Thiver h Anvers, oil les loisirs et les distractions 
ne me manquent pas. Mes nouvelles fonctions 
m'exemptent de monter la garde, je ne dois 6tre h 
bord que pendant quelques heures chaque jour 
seulement, pour distribuer k chacun sa besogne et 
veiller k ce que le service marche rdguliferement. 
D'un autre c6td, dans la socidtd anversoise que je 
frdquente assidument, je suis bien recu, mon besoin 
d'activitd trouve sa satisfaction. Chez M. Leys et 
dans son entourage, mon penchant pour les oeuvres 
d'art se dlveloppe, ainsi qu'au theatre ou je suis 
abonnd. II s'en faut toutefois, que ce penchant me 
fasse prdvoir mon aptitude de predilection, pour 

14* 



yGoogk 



— 162 — 

ainsi dire naissante en ce moment. J'en suis encore 
k trouver infiniment plus po&iques les ouvrages de 
Murillo et de Van Dyck que ceux de Rubens, k ne 
rien comprendre aux merites de la DescerUe de 
croix. 11 en est de m£me pour les oeuvres musicales, 
ropdra-comique me plait plus que le grand opdra. 
Energique, intelligent, fils en quelque sorte de 
ses oeuvres, le commandant Van Haverbeke s'est 
forme lui-meme en s'adonnant k retude des con- 
naissances maritimes en general, et dans ces con- 
naissances, k celles de Tarmement des navires et 
de la creation de relations commerciales en parti- 
culier. Elaguant de sa vie ce qui ne peut lui 6tre 
utile, il poursuit son but, arriver k se trouver su- 
pdrieur sur son terrain, avec une tenacite peu com- 
mune. Par une serie de voyages et sa brillante 
affaire du Rio-Nunez, il est parvenu k nouer avec 
les traitants de la c6te occidentale d'Afrique, des 
rapports qui lui attirent la consideration de nos 
industriels et de nos negotiants. Non seulement par 
son esprit positif il apporte une precision re- 
marquable dans les details du service, mais encore 
une initiative allide k une grande prudence, dans 
ses projets. Exempt de ces aspirations en tous sens 
qui tourmentent et paralysent, il se trouve rarement 
en ddfaut; ces aspirations dangereuses jettent du 
vague dans les iddes, empSchent d'etre comple- 
ment dans la situation, d'avoir toute sa force, et, k 
un moment donne, de montrer le sang-froid voulu. 
Indispensables pour pouvoir apprdcier la societe, 
les differents milieux, la valeur de chacun, afin 
d'accorder k chaque chose et k chaque homme sa 



yGoogk 



— 163 — 

place, son rang, chez Thomme d'Etat, te penseur, 
le pionnier du progrfes, elles constituent un bagage 
encombrant pour le specialiste, pour celui dont 
Pobjectif est bien d&ermind, un bagage aussi dd- 
laisse par lui que d&laignd. Malgrd la difference de 
nos caractferes, M. Van Haverbeke me fait boo 
accueil. Hais quand MM. Clays et Gerard viennent 
remplacer MM. Delcourt et Stessels, enseignes de 
vaisseau officiers du bord, ses dispositions & mon 
igard paraissent s'altdrer; ma position, difficile 
d^jk, devient pdnible. Ma position est difficile 
parce que MM. Clays et Gerard sont mes anciens. 
Quoique capables tous deux, je les devangai par 
ma nomination, h cause de circonstances particu- 
lars, sans que cette nomination, faite k l'ancten- 
net£, non au choix, ait Hi un acte de favoritisme. 
Je me trouve d&orient^ par ces dispositions nou- 
velles, j'ai besoin d'un assez long laps de temps 
pour me remettre. En d^ployant de I'activitl, de 
F&iergie, et en faisant mes preuves dans un voyage 
en mer, je parviens enfin, au retour de ce voyage, 
a dominer ma situation. 

Outre ces messieurs, Mat-major comprend 
MM. Charier, chirurgien major ; Anthonis, officier 
d'administration ; Petit, aspirant de l re classe. 

L'hiver passe, il s'agit, pour la Louise, d'aller de 
nouveau k la cote d'Afrique, afin de veiller aux in- 
t&fits de notre commerce, d'assurer ses operations, 
d'aider notre consul au Slndgal dans sa mission. 

Nous partons d'Anvers le 2 avril 1856, vers 
1 h. 1/2, et nous mouillons en rade de Doel vers 
3 h. 1/2. Le commandant, restd k terre pour regler 



yGoogk 



— 164 — 

ses instructions, s'embarque le surlendemain. Ce 
jour-lk, le chef de station, M. Petit, arrive k bord 
pour faire Finspection du navire et de l'dquipage. 
Quelques connaissances viennent nous voir, parmi 
lesquelles M. Werebroek et le comte de Murat. 

Samedi, 8, apparent k 5 heures du matin; 
mouilld k Hoejenskerke vers 10 heures, et k Ter- 
neuze, k 5 heures. Faible brise du Sud. 

Pris la mer le mardi, 2 avril, par une jolie brise 
du Sud au SSO. Le vent passant au SO avec pluie, 
fait route pour la rade des Dunes; mouilld sur cette 
rade k 9 heures du soir. 



A peine la Louise est-elle k Pancre qu'un gros 
temps se declare du Sud-Ouest, avec pluie. Aussit6t 
une foule de navires, parmi lesquels de nombreuses 
canonniferes, des bombardes et des fregates k vapeur 
viennent comme nous s'abriter ici. Le soir, d£gr& 
le perroquet. Connue des marins comme un refuge 
excellent contre les temples de l'ouest, la rade des 
Dunes est situde le long de la cote orientate, k I'ex- 
tr&nitd Sud-Est de TAngleterre, vis-k-vis de la 
petite ville de Deal, entre cette c6te et le Goodwind- 
Sand, banc &endu, dangereux, dont plusieurs par- 
ties se trouvent k sec, de mer basse. 

La temp&e continue le lendemain, jeudi 10 avril ; 
les vents passent k TOuest. 

Beau temps, Idgfere brume, le 11 . D&arque le 
pilote. Fait des vivres frais, k Deal. 

Le dimanche 13, appareilte par une faible brise 
du NNE, variable. Pour prendre le large, nous 



yGoogk 



— 165 — 

sommes obliges de nous servir de nos avirons de. 
galore, dont la manoeuvre se fait par les sabords. 
Nous en brisons deux. A 8 beures du soic, en vue 
des feux du South-Foreland, de Grinez et de Dun- 



Temps couvert, belle brise du NE, le 14. A midi, 
vu Sainte-Catherine de Tile de Wight; le soir, les 
feux de Portland; et k minuit, celui du Start pointe. 
Le 18, pris 2 ris dans la grande voile, rentrd les 
chalnes et les ancres. Temps pluvieux, forte brise 
du NE. Malgr6 que nous relevions beaucoup nos 
routes, nous nous trouvons toujours au-dessous de 
notre estime. Le soir, serrt la grande voile et le per- 
roquet. Fort roulis. 

M6me temps, avec grains et grosse mer, le 16. 

La brise du NE persiste ; le temps s'embellit. 

Le lundi 21, k peindre et k Sparer les embarca- 
tions. Exercice du canon. Harponnd deux mar- 
souins; l'lquipage s'en rdgale; en mfime temps on 
en retire de l'huile, excellente pour graisser. La 
nuit, le matelot Lavaut tombe de son haraac et se 
blesse gravement k la tfite. Latitude : 34° 43' N. 
Longitude : 34° IS' 0. 

Mardi 22, la brise devient variable. Confection^ 
des gargousses. Continue a travailler aux embarca- 
tions. Commend k gratter et k peindre le navire. 

Presque calme, le 23. M6mes occupations. Peint 
le carrd. 

En vue de Tdnlriffe et de la Grande-Canarie, le 
jeudi 24, k 6 heures du matin. Vird de bord k 
10 heures. Exercice du canon k feu. Mis les ancres 
au bossoir, &alingud les chatnes. 



yGoogk 



— 166 — 

Passd entre la Grande-Canarie et Forta Ventura, 
par de faibles brises variables du NO au SE vers le 
Sad, et des calmes. Le soir, vu les feux de la ville 
de Palmas. 

Faible brise du ONO, presque calme, le ven- 
dredi 26. En vue de Canarie et du pic de Tdndriffe. 
Inspection, distribution et reparation d'effets dTia- 
billement. 

Samedi 27, lavage des hamacs, linge sale, etc. 
Continue k peindre le navire k Textdrieur, k gratter 
et k astiquer la batterie. Forte rosde. 

Inspection par le commandant, le lendemain 
dimanche. Latitude : 25°. Longitude : 16° 30'. 

Forte brise du NE k FEst, le lundi. Exercice du 
canon k feu. Peint l'arrifere du navire, le canot- 
major, etc. 

Grosse mer, le 29. Enduit le gr&ment des caro- 
nades. Grattl, peint et remis en batterie les pifeces 
de 6. Fait subir des examens k quelques matelots, 
dont un passe k la l re classe, et deux k la 2 e classe. 
Raidi le gr&ment du grand mkt de hune. Un grand 
navire k h&ice en vue. 

Continue k peindre, le 30, — les bastingages, la 
dr&me, la yole, etc. — Exercice du canon k feu. 
Repris les empointures du hunier et du perroquet. 

Le jeudi, l er mai, jour de l'Ascension, le temps 
etant couvert et m£me brumeux, nous ne parvenons 
pas k obtenir des observations de la hauteur du 
soleil, ce qui nous oblige de mettre en panne pen- 
dant la nuit, k une certaine distance de Gorde. A 
4 heures du matin, entendu des coups de canon 
dans le Nord-Est. Au lever du soleil, ldgfcre brume, 



yGoogk 



— 467 — 

jolte brise du NE. Aper<?u Gor& dans le NE, vers 
9 heures. Mouilld en rade vers 11 heures; cargud 
et serrd k la fois toutes les voiles, manoeuvre qui 
s'exdcute bien. Salud le pavilion frangais de 
21 coups de canon, le guidon du commandant de 
la station de 9 coups. Sur rade se trouvent la fri- 
gate la Jeanne <TArc, de 80, les vapeurs Diamuth 
et Euphrate. Le soir, raz de mar&. 

Le raz de raaree est une sorte de bouillonnement 
des eaux, de clapotis produit par la rencontre d'un 
courant particulier et d'un courant de maree. La 
mer s'el&ve alors sur la cote par des ondes succes- 
sives et occasionne parfois de grands degats. Le raz 
de mar& du l er mai k Gorte , n'a pas cette vio- 
lence. 

Un c&td important des attributions du l er officier, 
c'est de mettre chaque homme a sa place dans les 
differents roles de service, dont les plus importants 
sont ceux des manoeuvres g^ndrales et le role de 
combat. II s'agit de bien saisir les aptitudes, pour 
pouvoir en tenir compte, produire ainsi le plus 
d'effet utile k Taide des elements dont on dispose. 
Les roles installs, je remets, peu de jours aprfcs 
notre depart, la copie de leur organisation au com- 
mandant, comme c'est mon devoir. Aprfes notre 
arrivde k Gorde, je lui demande de les approuver, 
dans le cas ou il n'aurait pas d'observations k m'a- 
dresser k ce sujet. M. Van Haverbeke me r^pond 
sfcchement que la chose n'en vaut pas la peine et me 
remet les roles tels quels. 

Nul n'est parfait. Ayant ddpeint les qualites de 
mon chef, je dois sans insister indiquer ses defauts. 



yGoogk 



— 168 — 

M. Van Haverbeke n'aime pas l'ind^pendance d*es- 
prit chez les o Alders places sous ses ordres. La 
mienne, dont il a pu juger par ma rtponse k 
M. Lahure, au cate des Mille Colonnes, ne lui 
fohappe pas. Evidemment, il saisirait avec empres- 
sement Poccasion de me surprendre en faute, afin 
d'amoindrir cet esprit. Je ne suis pas non plus par- 
fait, cette occasion se pr&ente un jour. CMtait pen- 
dant que Ton peignait le navire; le maltre d'dqui- 
page avait, pour plus de facilite, genopd les Routes 
du hunier. Je l'avais laissd faire. Mais pour la nuit, 
il aurait du enlever la genope ; les manoeuvres doi- 
vent 6tre libres alors, si beau que soit le temps ; il 
oublia complement ce detail. Ayant confiance en 
ce maitre (M. Vuybert est un ancien marin, estimd 
de tous) je ne pensai pas k m'assurer le soir, si la 
genope se trouvait enlev^e. Par un hasard bien 
extraordinaire, M. Van Haverbeke, paralt-il, eut be- 
soin de faire carguer le hunier, la nuit. La negligence 
du maitre d'equipage par Ik constatee, il fut mis aux 
arrets, sans que le commandant crut devoir m'en 
avertir. Cette punition m'atteignit indirectement ; 
de plus elle d&acha en quelque sorte de moi, de 
son chef naturel le maitre d'equipage, en montrant 
que le commandant lui-m6me contrdlait ses actes ; 
je dus subir le coup, sans intervenir et sans protes- 
ter, le cas &ant mauvais. 

Ma position vis-k-vis de mes camarades laisse 
aussi k ddsirer. Cherchant k regler les details du 
service, de manifcre k laisser le moins de prise 
possible k l'imprevu, aux caprices, ils me trouvent 
exigeant, dans cette regimentation, et me le t&noi- 



yGoogk 



— 169 — 

gnent par de la froideur. Je suis forcd de leur faire 
des concessions. 

Mais an relour, dans la Manche, un peu avant 
d'entrer k Plymouth, une occasion me permet de 
reconqudrir mon ascendant. M. Clays s'&ant mele 
de mon service, sous les yeux du commandant, 
pour ainsi dire avec son autorisation, je le rappelle 
k l'ordre vivement, vis-k-vis de celui-ci, qui ne dit 
mot; je dois rafrne reconnaitre que, loin de s'of- 
fenser de mon mouvement, M. Van Haverbeke paraft 
m'en estimer davantage. 



L'inddpendance est aussi ndcessaire que la disci- 
pline. Chez Thomme que Ton r&luit k l'dtat de ma- 
chine, peu k peu l'intelligence et Tinitiative dispa- 
raissent, la valeur diminue. 

Conserver toute son independance et se plier 
aux exigences de la discipline, est un signe de supe- 
riority. 

Qui ne sait pas obdir, n'est pas digne de com- 
mander. 

Parfois, quand il s'agit de manifester mon opi- 
nion sur la situation de la marine, son ddfaut d'or- 
ganisation, de ddfendre les prerogatives de ma 
charge, de mes fonctions, je remplis mon devoir 
en froissant Tamour-propre de mes chefs; mais 
cela ne m'empgchait pas de leur ob&r sur tous les 
points ou ma soumission &ait obligatoire, de leur 
ob&r respectueusement, non pas seulement k la 
lettre, mais encore d'aprfcs 1'esprit, en me confor- 
mant rigoureusement k leurs intentions. 

15 



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— 170 — 

Jamais M. Van Haverbeke ne put me reprocher 
d'avoir manque de zfcle ni de lui avoir rnanqu^. 

Je crois avoir 6t6 sous ses ordres, ce que je de- 
vais 6tre, le premier k enseigner le devoir k bord, 
ainsi que l'exigeaient mes fonctions. 

Remplissant mon devoir envers lui, il &ait tenu 
de me traiter avec £gard, de ne pas me rdpondre 
brutalement. 

La r^ponse quMl me fit k propos de l'organisation 
des roles, n'&ait pas digne de lui. 

Si je ne pus en avoir satisfaction alors, je l'ob- 
tiens maintenant en lui faisant reraarquer qu'il ne 
me trouva jamais au-dessous de moi-m6me. 

Quant k l'opposition de mes camarades contre 
ma disposition k r^gler exactement certains details 
du service, elle n'&ait pas raisonnable non plus, 
puisque je me soumettais le premier k cette regle- 
menlation qui, si elle devait enlever de leurs aises 
k quelques-uns, dtait de nature k preserver la di- 
gnite de tous et par consdquent un bien. 

La question de la marine &ant k Tordre du jour, 
ce n'etait pas le moment d'aimer ses aises, mais de 
montrer notre vitalite en cre'ant avec une grande 
perfection Tordre parmi nous. 

La perfection qui pouvait etre obtenue k bord de 
la Louise, si pas k bord du Due de Brabant, avait 
&6 sans doute rdalisde par mes pr&tecesseurs ; 
j'etais tenu de ne pas la laisser s'alt^rer. 

Cette explication donn^e pour faire appr&ier ma 
situation et la position du premier offlcier en gd- 
n^ral, je m'empresse de reconnaitre que mes cama- 
rades me tinrent compte des legfcres concessions 



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— 171 — 

que je leur accordai ; le service ne souffrit pas sen- 
siblement de notre divergence de vues. Certaine- 
ment, si j'avais pu r&ister k leur pression, je n*y 
eusse pas cid6. Mais ma position vis-k-vis du 
commandant m'imposait la prudence ; je me serais 
dnervd en luttant contre tous. Agir suivant ses 
forces, suivant les circonstances, plier quand il le 
faut, n'est que raisonnable. On ne peut, en mer, 
dans une vie en commun, oil les distractions, les 
diversions font ddfaut, montrer la mfime raideur 
qu'k terre, pour d^fendre ses convictions. 

Le lendemain de notre arrive k Gor^e, M. Pro- 
tet, capitaine de vaisseau commandant la Jeanne 
dCArc, fait visite k bord, ainsi que le gouverneur 
particulier de Gor^e. M. Protet, que j*ai connu il y 
a une douzaine d'anndes dans Tlnde, k Syngapore, 
oil il commandait, comme lieutenant de vaisseau, 
la corvette de charge Sarcelle, n'est plus cet offlcier 
brillant, s&Juisant, qui me frappa alors; bien qu'il 
conserve son extreme distinction et ses manures 
affables, il y a maintenant dans ses allures un air 
de diplomate, peu compatible avec le caractfere du 
marin, qui me plait moins. — Fait du sable-tripoli. 

Dimanche, 4, quelques tegfcres indispositions, 
diarrh&s, coliques, fifcvres, se ddclarent dans 
l^quipage. On traite par le camomille. Mis nos 
embarcations k la voile; el les se livrent k la peche, 
sous la conduite de notre maitre voilier Campana, 
bomme expert dans la matifere, et nous rapportent 
une quantity considerable d'excellents poissons de 
roche et nombre de maquereaux. Belle brise du NE, 
temps magnifique. 



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— 172 — 

M6me temps, le lundi. Embarquedes provisions : 
poules, canards, pores, oeufs, pain, vin blanc et 
rouge (pas cher, h fr. 68 la bouteille). 

Dans l'aprfcs-diner, trois missionnaires s'em- 
barquent, puis l'ev^que de Modon, Mgr Kobes, et un 
negotiant francais de Bathurst, M. Marion. 

Appareilld le soir, vers 7 heures.Gouvernd Sud : 
34'; puis S 1/4 SE : 34' dgalement. Observe des 
mardes. Nous avons embarqu^, pour le service du 
bord, 6 canotiers nfegres, qui font le quart avec 
l'equipage. Ces hommes sont adroits; ils manient 
bien la sonde. Notre pilote, nfegre dgalement, s*ap- 
pelle Jacques. 

Mardi, 6 mai, en vue de terre au point du jour. 
Terre basse. L'ile aux Oiseaux, a peine visible. 
Toutes voiles et bonnettes dehors. Entrd dans la ri- 
vifcre Gambie. Mouilld devant Bathurst, vers 2 heu- 
res, trfcs prfcs de terre, par 8 brasses de fond. Af- 
fourchd : 30 brasses de chaque chafne. Salud le 
pavilion anglais de 21 coups de canon. Les forts 
nous rep on dent. Fait du sable. Nos passagers de- 
barquent. II y a sur rade corame navire stationnaire 
une vieille malle-poste de la marine coloniale, le 
Dover. La largeur de la rivifere devant Bathurst est 
a peu prfes celle de l'Escaut k Flessingue. 

La malle-poste Gambia, arrivantd'Europe, mouille 
sur rade, le 7. Elle apporte la nouvelle de la con- 
clusion de la paix, qui est iramediatement salute de 
21 coups de canon par les forts. Fait de 1'eau, k un 
puits situe sur la plage, a Fouest de la ville. Nous 
recevons la visite d'officiers anglais de la garnison, 
qui se montrent gracieux et nous engagent k aller 



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— 173 — 

les voir. Je dine chez M. Marion. Trfes beau temps, 
belle brise du NauNO. 

Jeudi, continue k faire de l'eau. Visite aux offi- 
cers. Quoique chef-lieu des etablissements anglais 
de la Sdndgambie, Bathurst ne conopte que 3 millc 
habitanls et offre peu de ressources en approvision- 
nements. Appareilld vers 1 h. 1/2, par belle brise 
du NO. Louvoye. Mouille k 6 heures, pour etaler le 
flot. Levd l'ancre k 4 heures du matin. Jolie brise 
du ONO. Louvoyd. 

Inspection et reparation d'effets, le vendredi 9. 
Mouilld vers 10 heures. Appareilld k 1 h. l/2.Terre 
en vue k grande distance. Jolie brise du ONO. 
Louvoyd. 

Les coliques, fifevres et diarrh&s continuent de 
slvir dans l'lquipage. 

Samedi, 10 mai, lavage des hamacs; neltoyage 
general du bailment, astiqud la batterie. Faible 
brise qui nous permet de nous livrer k la peche; 
nous prenons une tortue enorme et une grande 
quantity de maquereaux. Navigue k la sonde, pen- 
dant la nuit. Le pilote pretend que nous sommes 
plus au Sud que l'indique notre estime. 

La determination du point k midi du 11 : Lati- 
tude 13° 19', Longitude 16° 44', s'accorde avec Tap- 
preciation du pilote. Au lieu d'etre k l'entree du 
Rio-Domingo, nous sommes k l'entrde du Rio- 
G3ba. Aper^u terre (Cayo?) vers 1 h. 1/2. Mouilie 
k 8 heures, par 7 brasses de fond, ayant la pointe 
Djombe dans le NO. Constate des marges reguliferes, 
dont la marne est de 4 metres. 

15* 



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— 174 — 

Appareilld vers § heures du matin, lel2; mouilld 
k 10 heures; appareilld k 12 heures, et venu k 
Fancre en rade de Bissao vers 3 heures, par 7 bras- 
ses de fond. Affourchd sur 30 brasses de chaque 
chaine. Salue le pavilion portugais de 21 coups de 
canon. 

Situd en face de Tarchipel des Bissagos, Bissao 
est un comptoir portugais ayant une enceinte, et 
dans cette enceinte, un fort. La population de la 
c6te, appelde Papels, n'est pas facile, elle a mfime 
la reputation d'etre anthropophage, une reputation 
que partagent la plupart des habitants de l'archipel. 
Robustes, bien batis, ces habitants sont courageux 
et pour ainsi dire indomptables. Plusieurs fois, ils 
infligferent de cruels tehees aux expeditions de puis- 
sances europeennes organises trop ldgferement 
pour avoir raison de leurs proc&lds. Un peu aprfcs 
notre mouillage, nous descendons k terre k plu- 
sieurs. Dans le fort , trois arbres dont les cimes 
suffisent pour abriter la garnison contre les ardeurs 
du soleil, nous frappent de stupefaction ; la circon- 
ference de Tun d'eux, raesuree k hauteur d'homme, 
n'est pas moins de 23 metres ! Le soir, nous assis- 
tons k des fetes et danses curieuses de nfcgres, 
donndes k Toccasion d'un mariage. 

Mardi, 13, beau temps, brises rdguliferes de terre 
et de mer; le soir, Eclairs dans divers points de 
l'horizon. Fait de Peau, k Tile Sorciere, non sans 
difficult^; ici la sdcheresse est extreme. Le gouver- 
neur, un n&gre dont on dit beaucoup de bien, qui 
jouit de beaucoup ^influence et (Tune grande repu- 
tation k Cachdo, oii il demeura longtemps, fait 



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— 175 — 

visite h bord; nous le saluons de 13 coups de 
canon. Fait des vivres; volailles k bon marchd; 
oranges succulentes. 

L'aprfcs- diner, le commandant nous propose 
d'aller ensemble visiter lesPapels. Enchants de sa 
proposition, nous Taccompagnons tous, l'oflicier de 
garde except^. Nous descendons h terre, en petite 
tenue, pantalon et gilet blancs, sans armes. Nous 
voici hors de Penceinte, dans un pays oil les blancs 
n'aiment pas de s'a venturer, beau, fertile, d'aspect 
Strange. J'^prouve une impression difficilement d&- 
finissable, comparable k celle produite par les trois 
arbres du fort ; c'est comme si je me trouvais sur 
la terre avant le ddluge ; la contrde el ses habitants 
forment un monstrueuxanachronisme avec lemonde 
d'aujourd'hui ; dans leurs traits se trouvent a la 
fois l'horrible et le sublime. Cette sauvagerie a une 
grandeur singulifcre, qui inspire des pens^es analo- 
gues. Pour le redressement de notre nature, d'im- 
menses epurations sans doute furent necessaires; 
l'homme, doue de libre arbitre, r&ulte de transfor- 
mations successives; il ne trouve sa voie qu'k force 
de peines, d'dpreuves de tous genres. 

M. Van Haverbeke, qui a fait h la c&te d'Afrique 
de nombreux voyages, se montre parfaitement k 
Taise; familiarisd avec les moeurs des populations, 
h l'aide de quelques mots de leur langage qu'il pro- 
nonce h propos, sans prendre garde le moins du 
monde a Monnement qu'excite notre vue, il obtient 
les renseignements dont il a besoin. Le chef de la 
localite est une vieille femme dont on lui indique 
la cabane; nous entrons dans cette cabane ; M. Van 



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— 176 — 

Haverbeke salue la vieille, lui offre un cigare et lui 
demande de [visiter le village, du ton le plus na- 
turel; sa demande est accordde; nous allons d'une 
hutte a 1'autre. Si ce que nous voyons nous ebahit, 
nous lisons une stupefaction non moins grande dans 
les yeux de ceux qui nous regardent; dans celte 
stupefaction, il y a un certain d&ir de nous con- 
nattre qui pour Tun de nous, brillant de sante, est 
peu rassurant; impossible de ne pas rire en voyant 
les regards dont M. Clays se trouve l'objet ; cepen- 
dant par prudence, nous nous abstenons de plai- 
santer avec ces gens k ce sujet, ainsi qu'k la vue de 
leur costume, dont la l^g&rete ddpasse toutes les 
bornes. Nous rentrons dans l'enceinte de Bissao au 
coucher du soleil, vdritablement charmes de cette 
promenade extraordinaire. Pour terminer la journde, 
nous faisons visile k un negotiant, M. Demmd, chez 
qui nous acceptons de grand coeur quelques rafrai- 
chissements. 

Appareille k 6 heures du matin, de mer haute, 
par une jolie brise de terre. Mouilld k Boulam 
(grand Arbre NNE p. c.) k midi et demi. — Dans 
Taprfes-dlner et la nuit, forte brise du NO. 

Descendu k terre. Ici, mes souvenirs me font 
d&aut, je suis oblige de copier textuellement mes 
notes de voyage : « Pas de blancs ; un mulatre nous 
recoit et nous offre quelques fruits, des mangues, 
des ananas. — Ricbe vdg&ation; grande sdcheresse. 
Elephants par centaines; dent de plus de 100 li- 
vres. » 

Appareille k 5 h. 1/2 du matin; mouille k 2 heu- 
res, par faible brise du SO et raaree contraire, entre 



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— 177 — 

les ties Cagnabac, Jombers et Do Mel. Levi Pancre 
k 6 heures; passe enlre Jombers et Do Mel. Le 
pilote Jacques fait des prouesses, ses indications 
sont (Tune precision etonnante. Suivi le chenal in- 
terieur. Navigul toute la nuit par belle brise du 
NO, sous toutes voiles raais sans bonnettes. 

Au jour, la brise faiblit ; gouvernl E 1/4 SE p. c. 
Vers midi, reconnu le cap Vergat. Couru une bordde 
au large. A Parrivde de la brise de mer, donne 
dans Tenlree du Rio Nunez, puis dans la rivifcre, 
oil nous mouillons le soir vers 9 heures, un peu 
plus haut que File Longue, par 4 brasses de fond ; 
d£j& le jusant se faisait sentir. 

Appareilld le samedi 17 mai, h 8 h. 1/2 du ma- 
tin; couru quelques bordees. Mouilld en rade de 
Victoria vers 8 heures. Affourchl. Dlbarqud la cha- 
loupe; installe les tentes; fait le nettoyage gdndral 
du batiment. 



Victoria est la premifere locality oil des blancs se 
sont etablis, sur les bords du Rio-Nunez. Elle se 
trouve maintenant delaissde par eux pour d'autres 
situdes plus haut, ou le commerce avec les popula- 
tions se fait plus ais&nent. Ce commerce consiste 
surtout en ^changes ; nos negotiants exportent des 
etoffes h bon marche pour lesquelles ils recoivent 
des arachides, dont on tire une huile excellente. 

Descendu kterre dans Taprfes-dhier. Victoria n'est 
plus qu'une bourgade presque abandonnde, depuis 
le ddpart de Jl me Schelton, fixde maintenant k Siera- 
L&me; sa propria ici pr&ente deji Taspect d'une 



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— 178 — 

mine. Visits plusieurs huttes de n&gres. Impossible 
de se procurer des vivres frais ; k peine trouve-t-on 
quelques mangues; de 1'eau, il y en a en petite 
quantity et pas trfes bonne ; ce n'est pas sans diffi- 
cult^ qu'on la transporte k bord. Le thermomfetre 
atteint 37° centigrades. 

Le commandant me propose de remonter avec lui 
la rivifcre, en canot, jusqu'k Ropaze, oil il doit se 
rendre pour nos affaires commerciales et rejoindre 
notre consul ; j'accepte de grand coeur. Le depart 
doit avoir lieu le lendemain dimanche, 18 mai, 
avant lacbaleur du jour, k 4 he u res du matin. Je me 
couche vers 10 heures. Deux heures aprfes, j^prouve 
des coliques, des vomissements, tout un remue- 
m&iage, c'est k peine si je puis me tenir debout ; 
me voilk oblige de renoncer k la partie. Dans la 
journ^e, je me trouve mieux; le soir, je suis sur 
pied. Des eclairs et un peu de pluie, un temps 
lourd et charge nous annoncent le changement de 
saison, Tapproche des tornades et des pluies. Les 
tornades sont des coups de vent de peu de durde 
mais parfois violents. 

Le lendemain, lundi, commend k raidir les bas- 
haubans, &ais et successivement tout le gr^ement ; 
k Sparer les voiles; k refaire l'arrimage de la soute 
aux vivres; k renouveler notre provision d'eau. 
Appr6t£ la salle d'armes pour le consul. Cbaque 
soir, k 8 heures, tivi un coup de canon de retraite. 
Orage dans la nuit. 

Hardi, SO, tornade; beaucoup de pluie, peu de 
vent. M&nes travaux, ainsi que les jours suivants. 

Mercredi, parti de bonne heure dans le canot- 



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— 179 — 

major, pour Caniope, residence du chef des Nalous, 
situ& h peu prfcs a mi-distance de Victoria et de 
Ropaze. Depuis la mort du roi Lamina, et en atten- 
dant la majorite du jeune Sayo, les deux frferes du 
roi gouvernent; Jura commande la force arm£e, 
Carimon dirige les affaires. Cette force armee qui 
comprend au besoin tous les bommes en dtat de 
porter les armes, se r&luit en r£alit£ k peu de 
cbose •: les armes sont tout ce qu'il a de plus pri- 
mitif encore, la population se trouve diss^minee, 
les moyens de communication manquent. Caniope 
a une enceinte en une sorte de terre cuite, avec 
palissades. Dans cette enceinte se trouvent la de- 
meure royale, grande hutte de forme conique, 
fralcbe, tenue proprement, comprenant plusieurs 
pifeces, dont l'ameublement , des plus simple , est 
relev^ par quelques trophies d'armes ; un certain 
nombre d'babitations du mfime genre pour les gens 
de service ; des ^tables, des ^curies et des prds pour 
le b&ail. Nous y sommes parfaitement accueillis. 
Seulement nos deux jeunes compagnons du voyage 
dernier, Sayo et Carimon, redevenus presque sau- 
vages, semblent humilids par notre presence; ils 
montrent avec nous une tiraidite, un malaise que 
nous nous efforgons de faire disparattre en leur 
t&noignant des sentiments d'amitid. Jura est expan- 
sif. D&irant nous faire honneur, il nous fait assister 
k une revue de ses troupes, qui defilent devant nous. 
En face de ce d^fild comique, nous parvenons k 
garder notre serieux, ces gens paraissent enchants 
de notre attitude. Le spectacle que nous avons sous 
les yeux repr&ente & peu prfes la premiere des 



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— 180 — 

soci&ds. II y a tin chef, lequel ob&t k des usages 
qui font loi et se trouve ainsi lui-mfime ob#. La 
notion du devoir existe pour tous. Dfcs lors, il y a 
organisation. 

En gdn^ral, plus la notion du devoir est forte, 
bien tracee, bien suivie, plus l'dtat social est puis- 
sant. 

Cette visite k Caniope compte parmi les fails les 
plus int^ressants de mes voyages. 

Jeudi, 22, pluie continuelle, temps lourd. Recu 
de Caniope 2 boeufs et 2 raoutons. TutS Tun des 
boeufs, qui pfcse 97 kilogr. 

Beau temps, faible brise de terre, le lenderaain. 
Continue les travaux du grdement ; k faire de l'eau ; 
k calfater l'entre-pont, k le blanchir, aprfes avoir 
gratt£ d'abord la chaux du plafond, etc. M. Ventru, 
employe de la maison Sangton, fait visite k bord, 
recommand^ par un mot du commandant. Pendant 
la nuit, le marabout Carimon passe le long du bord, 
dans sa grande pirogue, revenant de chez M. Bicaise, 
k Cassini. 

Samedi, les deux frfcres Jura et Carimon, chefs 
des Nalous, viennent k bord avec le jeune Sayo, qui 
commence de nouveau k 6tre k raise avec nous, et 
k parler le fran^ais facilement; il n'en est pas de 
mfime de son cousin Carimon; celui-ci, plus &gd 
de quelques annees, avait pourtant recu chez nous 
une Education plus achev^e. Cette difference con- 
firme ceque dans leur conversation, Mgr Kobes et 
les missionnaires, nous avaient dit de Education de 
la race noire. A l'dcole, les enfants noirs se mon- 
trent aussi intelligents que les blancs; mais quand 



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— 481 — 

ils la quittent, lors de la nubility le contact des 
leurs les fait redevenir sauvages, toute action sur 
eux se trouve perdue. Le milieu dans lequel il vit 
llfeve ou abaisse Phomme, suivant que ce milieu est 
ou n'est pas intelligent et le degre de responsabilitl 
accord^. — La viande du boeuf in6 avant-hier est 
gat^e, mfime la partie mise au sel se trouve enta- 
m&. — Pendant une course k Victoria, Porage nous 
surprend; nous nous rtfugions dans quelques huttes 
de nfegres, ce qui nous fait les examiner de plus 
prfes, mieux appr&ier les moeurs. Evidemment ces 
hommes n'ont pas Pinstinct de perfectibility mais 
ils peuvent Pacqudrir, par Pesprit d'imitation et le 
contact des blancs; mieux encore, par le cbristia- 
nisme. Seulement, pour les convertir, il existe une 
petite difficult^ : il faut soi-mfime &re droit, prficher 
d'exemple. Cette difficult^ n'est pas encore r&olue. 
— Envoys pendant la nuit, le canot-major k Ropaze, 
pour le retour du commandant. 

Dimanche, 28 mai, beau temps, petite brise de 
mer. Inspection. Embarqud la chaloupe. D&affour- 
chd. Le commandant s'embarque le soir, ainsi que 
notre consul, M. Bols, qui retourne avec nous k 
Gorie. La nuit, le mousse Pierard deserte au moyen 
duyou-you, laissd k la traine aprfcs avoir servi pour 
reconduire k terre un nfcgre de Ropaze. Sevoyant 
poursuivi, Pierard abandonne le you-you; il se 
laisse driver sur Peau k Paide de deux avirons. 
Repris le you-you, dans lequel on trouve un sac de 
biscuit, le sabre et le manteau impermeable de 
M. Petit, dont le mousse s'&ait empares. 



16 



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— 182 — 

Lundi, 26 mai, leve Pancre k 4 h. 1/2 du matin, 
par faible brise de terre. En passant prfcs de Tile 
Longue, entendu des cris. Envoyd le canot-major. 
II nous ramfcne le mousse Pierard. Aprfcs avoir 
derive sur Peau pendant trois heures, Pierard avait 
abordd Tile, ou il se trouvait depuis une heure seu- 
lement, regrettant d^jk son escapade. On lui par- 
donne, en pensant qu'il est assez puni par ce qu'il a 
^prouve. Le voilk tout heureux. — Mouilte k 
8 heures, en travers de la pointe Sud de Tile Lon- 
gue. Appareilld vers 1 heure, par jolie brise de mer. 
Louvoy^. Le soir vers 6 heures, jetd Pancre prfcs de 
la pointe Dapi&re. 

Mardi, 27, appareille k 5 heures. Temps orageux. 
Mouilld k 8 heures et levd Pancre k 9 heures 1/2. 
A 6 heures du soir, les hautes terres du cap Vergat 
dans PEst 1/4 SE, k perte de vue. Rentr£ les chaines 
et les ancres. 

Tornade, vers 6 heures du matin du 28; pas de 
vent, de la pluie. Nous la recevons sous le hunier 
anient, ayant ses palanquins pesfe et sous le petit 
foe, les autres voiles cargudes ou series. Elle nous 
laisse une bonne brise d'ENE. Pendant que Ton 
cargue et que Ton serre les voiles, je pr^viens le 
commandant de i'approche de la tornade. M. Van 
Haverbeke monte sur le pont et me reproche de ne 
Pavoir pas prdvenu assez t6t, comme il avait recom- 
mand£. — Sorti les chaines de leur puits pour les 
visiter et les parer. Change les pommes et garnitures 
de la tournevire; k divers ouvrages de gr&ment. 

Pendant cette travers^e du Rio-Nunez k Gorde, 
nous avons des calmes, de faibles brises variables, 



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— i83 — 

et des grains oil il y a peu de vent; nous faisons 
peu d'exercices, P&juipage est occupy continuelle- 
ment k toutes sortes d'ouvrages du bord et de tra- 
vaux de gr&ment. Le 31 mai, pris un dnorme 
requin. Le lendemain, dimanche, dtn^ tous avec le 
commandant. M. Van Haverbeke me fait cadeau 
d'un beau carquois, avec arc et flfeches, qu'il s'est 
procure k Ropaze ; je le destine k mon cousin 
Vierset. Le soir, brillant m&dore allant du NO au 
SE,de 60° environ au-dessus de l'horizon auZ&iith. 
Observe parfois sur Feau un clapotis et des brisants 
dus au courant. 

Terre en vue, dans PEst, le vendredi 6 juin. Mis 
les ancres dehors. Le cap Peld dans TE \\k SE, k 
4 h. 1/2. Dans la nuit, temps orageux, fort grain. 
Cargud et serrd toutes les voiles. 

Le lendemain, Gorde en vue dans le NNE 3/4 E. 
Louvoye. Mouilld k 2 milles de la rade, vers 
10 heures 1/2 du soir. 

Appareille k 5 heures du matin, dimanche, 8; 
jete l'ancre en rade de Goree vers 7 heures 1/2. Le 
consul debarque vers midi. Outre la frdgate la 
Jeanne d'Arc, une gabare de 800 tonneaux, la For- 
tune, se trouve sur rade. Cette gabare a denombreux 
passagers, parmi lesquels 14 mdcaniciens et un &at- 
major de navire; elle doit se rendre k Cayenne. 

Lundi, 9, gratt^, galipot^ et peint la mature. 
L'&juipage lave ses hamacs et son linge. Le consul, 
M. Bols, fait sa visite k bord de la Jeanne d'Arc, 
oil il est salue de 5 coups de canon. II vient k notre 
bord; nous le saluons de 7 coups. Cette difference 
dans l'interpr&ation des honneurs k rendre k notre 



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— 484 — 

agent empeche sans doute notre commandant de 
rdpondre selon Tusage, coup pour coup, au salut 
tird k bord de la Jeanne d'Arc. Peut-etre aussi 
M.Van Haverbeke veut-il, en s'abstenant, manifester 
son mdcontentement du changement dans l'attitude 
des officiers franQais k notre £gard. Ces messieurs 
nous marquent une certaine froideur, par suite des 
nouvelles re<?ues du Congrfcs de Paris, oil la con- 
duce de la Belgique a 6t6 blam& k cause des atta- 
ques de notre presse contre le gouvernement fran- 
Qais. Nos rapports aveceux en sontaltdrfe. Cependant 
le commandant Protet fait sa visite au n6tre, vers 
6 heures. 

Mardi, 10, peint le bktiment k l'extdrieur. Je 
d^jeune chez le consul. Trouvant que les autorites 
franchises mettent de la mauvaise grace k nous 
envoyer la citerne affect^e au renouvellement de la 
provision d'eau des navires, le commandant se 
decide k alter avec la Louise faire de Peau k Hann. 
Fait les pr^paratifs de depart. Recu une invitation 
pour le bal du gouverneur, qui a lieu saraedi. 

Le lendemain matin, ddbarqud la chaloupe, pris 
k terre treize barriques k eau ; embarqud des vivres 
frais pour plusieurs jours. L'aspirant, M. Petit, 
envoyd k bord de la frigate pour annoncer notre 
depart. Apparent k 9 heures 1/2 ; mouilte devant 
Hann vers 11 heures; fond dur, sable et coquillage. 
Imm&iiatement, envoyd la chaloupe et le canot- 
major faire de l'eau. Rempli 4 caisses. Jolie brise 
duNNO. 

A cette ^poque de l'ann^e, dans la saison des tor- 
nades, la rade de Hann n'est pas sftre; il s'agit de 



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— 185 — 

renouveler lestement notre provision d'eau. Le com- 
mandant mc (lit que dans un de ses prdcddents 
voyages, cette corvee a iti accomplie en moins d'une 
semaine; je lui r^ponds que nous 1'accomplirons en 
moins de temps encore. 

Jeudi, 12, employd une bordde h faire de l'eau. 
A 4 heures du matin, je pars avec les embarcations 
pour installer cette espfece de service. L'ardeur de- 
ploy^e par mes gens est si grande qu'elle me cause 
des apprehensions ; je crains qu'en s'&hauffant, ils 
ne deviennent malades. Heureusement tout se passe 
pour le mieux. Le lendemain soir, toutes nos caisses 
h eau se trouvent remplies. La nuit, survient une 
tornade du NE; de la pluie, pas beaucoup de vent. 
Fild de la chafne jusqu'k 75 brasses; mouilld la 
deuxifcme ancre. 

Samedi, fait du sable et de Teau. Lavage des lite- 
ries et effets de laine de T&juipage. Pendant que 
nos embarcations sont en train, la queue dela tor- 
nade nous arrive du Sud-Est ; le canot-major perd 
son grappin, par le bris de son cablot; toutes deux 
sont jet&s h la cote et fortement endommagees ; 
il y a Ik de la besogne pour nos charpentiers. — 
Lev^ nos ancres, mis & la voile, change de mouil- 
lage. Peu aprfcs, nous voyons sur la rade de Gor^e, 
la Jeanne d'Arc mettre h la voile et changer de 
mouillage £galement. 

Le matin du dimanche 15 juin, fait le nettoyage 
general du navire; Taprfes-diner, appareilld, par 
faible brise d'ouest et forte houle du SE; mouilie 
deux fois, la dernifere, en rade de Gor&. 



16' 



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— 186 — 

Lundi, 16, la corvette k vapeur la Zilie, vient 
mouiller sur rade. Fait nos provisions pour le de- 
part, du charbon,des vivres.Nous embarquons une 
cinquantaine de petits oiseaux, de Tespfcce des ben- 
galis et autres, et huit perruches. Ces oiseaux don- 
nent une animation extraordinaire k notre carrd, ou 
ils font le matin un tapage &ourdissant. 

Mis k la voile le mercredi, k 6 heures du matin. 
Dfnd avec le commandant. Perdu de vue le cap Vert, 
dans l'E 1/4 SE, k 4 heures. 

La brise se fait du nord, vendredi, 20 juin, et 
force, les jours suivants. L'&piipage k divers exer- 
cices et k des travaux de grdement. Commence de 
verifier Tinventaire du navire. Le pont est constam- 
ment mouille par l'eau de mer. 

L'ile deSalt, du cap Vert, en vue, le mardi 24. 
Belle brise du NE, mer houleuse; le b^timent fati- 
gue. Par6 k plusieurs petites voies d'eau provenant 
des bittes de devant, des coutures du pont, des bas- 
tingages, des caissons d'entrepont; et a plusieurs 
petites avaries : bris d'itague de hune, de 2 ferru- 
res de cap de mouton de hauban de misaine, de 
liure de beauprd. Fix£ plus solidement le cercle de 
ratelier du grand mat, l'axe de tambour du gouver- 
nail. Continue de verifier Pinventaire. Rdpard les 
embarcations et les voiles. Mont£ les ancres, chai- 
nes, grappins, boulets, pour les nettoyer et les gou- 
dronner. Travail^ aux poudres. Montd, adr£ et 
bross^ tout le biscuit. M&chemourre : 12 kil. 1/2. 
Renouveld des drisses de voiles, balancines, etc. 
Pont toujours mouilld. 

Deux ris dans les voiles, temps k grains, forte 



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— 187 — 

brise d'Est, ledimanche 6 juillet. Latitude: 35°40'N; 
Longitude : 30°46' 0. 

La brise mollit les jours suivants mais reste con- 
traire. Le tangage subsiste. Vird de bord une fois 
par quart. Rdpar^ le chouquet du beauprd. Raidi et 
raccourci ses haubans en chafne. Raidi le gr&raent 
de hune devant et derrifcre. Nettoyd les armes.Exer- 
cices du fusil et du canon. Calfatd quelques coutu- 
res. Confectionne des pr&arts, des manches h vent, 
des ceintures d'embarcations, un caillebottis de 
soute k biscuit. Observe des sdries de distances de 
la lune au soleil. 

Toujours brise d'Est inclinant maintenant vers 
le Sud. 

A 3 1/2 heures de relev^e du vendredi 11, aper^u 
dans le NE, h 80 railles de distance (17 lieues), le 
pic de Tile Pico, des Azores. Ce pic a 2,300 metres 
de hauteur. 

Samedi, les ties Pico et Payal en vue. 

Lundi, ceiles de Saint-Michel et de Sainte-Marie. 

Toutes ces iles font partie de Parchipel des Azores. 

Passd au vent de Sainte-Marie, k 2 h 3 lieues de 
distance, dans la matinde du mardi. 

Faibles brises defavorables. 

Pour completer notre mission, nous devons visi- 
ter Mogador, y rencontrer notre consul k Tanger, 
M. Daluin, et raontrer avec lui notre pavilion sur 
les cdtes du Maroc. Mais il nous faut d'abord faire 
escale b Madfcre. Cest vers cette fie que nous nous 
dirigeons depuis notre depart de Gonte. Settlement 
les vents contraires nous forcent de faire un long 
circuit. 



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— 188 — 

Enfin, le dimanche 20 juillet, nous apercevons 
Porto-Santho vers 8 4/1 heures. Mouilte en grande 
rade de Baliera, par 14 brasses de fond de roche, 
les pointes exterieures des flots exterieurs relev&s 
OSO 'et E 1/4 SE. Nous ne pouvons nous procurer 
ici que des oeufs et quelques legumes. 

Lev£ l'ancre lundi, vers 3 heures du matin. Entre 
Madfcre et les Desertas, k 8 heures. — Le long de 
Madfcre, brises variables; parfois, de fortes rafales 
tombent des raontagnes k bord. Le calme arrive, 
puis la brise de mer. Vers 1 heure,mouille en rade 
de Funchal, par 25 brasses de fond (50 metres), 
devant 75 brasses de chaine. Sur rade se trouve k 
l'ancre une corvette amdricaine de 22 pifeces, k bat- 
terie barbette, la James' Town, en croisifere k la 
c6te d'Afrique, et ayant un commodore k bord.Salu^ 
le pavilion portugais de 21 coups de canon et celui 
du commodore de 12 coups (hunier ddferld). Le 
cholera sdvit dans Tile. Le soir, un petit brick de 
de guerre anglais, allant en Chine, vienl mouiller 
sur rade, dans l'obscuritd, avec beaucoup d'aisance 
et de hardiesse. 

Mardi, 22 juillet, peint le batiment k l'ext&ieur, 
remplac^ la liure de beauprd; rectifle la tenue des 
mats; fait de Peau. Les vivres sont abondants, 
de toutes sorles et pas cher. Par suite de la diffl- 
cultd d'accoster h terre avec nos embarcations, nous 
louons un canot pour le service du bord, k raison 
de 5 francs par jour. La malle anglaise de la c6te 
d'Afrique mouille en rade. Re$u une lettre de Sa- 
doine. Ecrit k Pami Cunier. 

Continue le lendemain les travaux du bord ; k 



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— 189 — 

Sparer la guibre. L'equipage regoit des vivres frais. 
A Funchal de Madfere, on peut tout se procurer, 
nous faisons toutes sortes d'achats : filtre, cuivre, 
chaux, graisse, balais, peau de tambour, etc. Vers 
le coucher du soleil, une division prussienne com- 
post d'une frigate k vapeur, k aubes, de 12 pieces, 
le Dantzig; d'une frigate de 40, la Thtiis; d'une 
corvette de 12, YAmazone, et d'une goelette-yacht, 
le Vrauwloaf (louange des dames), don des dames 
de Berlin, vient mouiller sur rade. Le Dantzig porte 
le pavilion amiral. La division est commandee par 
le prince Adalbert. 

Jeudi, salu£ le pavilion amiral du prince de 
Prusse, del7 coups de canon. M.Welsh, notre vice- 
consul, homme charmant, d'origine ara^ricaine, 
ni k Mad&re, vient k bord ; on le salue de 5 coups 
de canon. II se rend ensuite avec le commandant k 
bord du Dantzig, ou il est salue de 5 coups, aux- 
quels nous rdpondons pour remercier. Je descends k 
terre, et ddjeune chez M. Welsh, avec des offlciers 
de la corvette am&icaine. 



L'aspect de Funchal est des plus pittoresque. 
Prfcs de la mer ddjk, le sol s'dlfeve, et arrive gra- 
duellement, par des mouvements irrdguliers, jus- 
qu'k une trfes grande hauteur. Les rues suivent ces 
mouvements; aussi les moyens de transport sont-ils 
singuliers; l'usage desvoitures etant presque impos- 
sible, on se sert de hamacs, de chaises k porteurs, 
de chars trails par 2 ou 4 boeufs, dont les roues 
ont une grande solidite, et meme de paniers en 



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— 190 — 

osier, analogues k ceux des montagnes russes. La 
descente dans ces paniers est agrdable, se fait avec 
beaucoup de vitesse, et sans p&ril, les conducteurs 
&ant adroits. 

Quant au sol de Tile ra6me, il s'flfeve de toutes 
parts vers une chaine de montagnes dont le sommet, 
le pic Ruivo (1,800 mfetres), est un ancien cratfcre. 
Situde par 32° de latitude N, k 140 lieues de la 
c6te occidentale d'Afrique, Madfcre jouit d'un cliraat 
reraarquable par sa douceur et son dgalite. De 
nombreux et charmants ruisseaux la sillonnent, lui 
donnent la vie, la fraicheur. Une v^g&ation ravis- 
sante, oil se rencontrent k l'etat libre, naturel, 
poussant comme ailleurs les mauvaises herbes, les 
heliotropes, geraniums, hortensias, r£s&Jas, em- 
baume l'air de parfums suaves. Les arbres fruitiers 
abondent. Mais depuis quelque temps, la vigne p£- 
riclite ; sa culture se trouve remplacde par celle de 
la canne k sucre, de la cochenille. Madfere compte 
100,000 habitants etFunchal 26,000. 

Nous passons cette journde du 24 juillet k par- 
courir les environs de la viile, dans Fenchantement. 
Le consul nous ayant donne rendez-vous k une 
maison de campagne de Tun de ses amis, qu'il de- 
sire nous montrer, nous entrons, d'aprfcs ses indi- 
cations, vers Theure convenue, dans une superbe 
propriety dont la grille est loute grande ouverte. 
Plus occupes d'admirer les jardins, le paysage, qu'h 
nous presenter aux proprietaires, tout a coup nous 
nous trouvons en presence de deux dames, Tune 
agee, l'autre d'une grande beautd, mesdames Loyd 
et Gordon. Nous expliquons l'objet de notre visite. 



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— 191 — 

La jeune dame nous dit de la meilleure gr£ce du 
monde : « Votre consul, notre ami, se promfcne 
sans doute en ce moment dans les jardins avec mon 
mari; si vous le d&irez, nous irons a leur recher- 
che. * A peine avons-nous fait quelques pas que 
nous voyons des offlciers prussiens, puis le prince 
de Prusse. Notre rencontre avec eux a lieu dans 
un pavilion. La, le prince Adalbert pr&ente ses 
offlciers k ces dames; nous avons Thonneur de lui 
etre nous-m6mes pr&entes par M me Loyd. Tout cela 
se fait avec une aisance etonnante, vu la singu- 
larity de la situation. Les femmes du monde bien 
douses, possfcdent une sorte de baguette magique, 
qui leur permet d'aplanir les difficult^. 

Au dfner que le consul nous donne, nous gou- 
tons de sept k huit sortes de vin de Madfcre, la 
plupart exquis. M. Welsh doit une partie de sa 
belle fortune au commerce de vin. Malgr£ la maladie 
de la vigne, ses caves sont bien garnies encore; 
nous lui achetons une pipe de Boal entre nous, au 
prix de 90 livres sterling, dont j'ai quelques bou- 
teilles, pourmes amis d'Anvers. On distingue trois 
quality principales de Madfere : le Malvoisie, vin 
doux; de Boal et le Sertial, vins sees. Chacune de 
ces quality en comprend d'autres-, suivant l'origine 
des plants. II en est qui proviennent de ceps de 
Bourgogne. Le Malvoisie decoule de ceps de Candie, 
imports en 1445. M. Welsh nous en fait prendre 
k ce diner, qui date de 1796 et vient d'un plant de 
Joanisbergh; nous le trouvons excellent raais un 
peu trop depouille. Le vin que nous avons goute, 
ce matin, pendant notre promenade, dans une sorte 



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•- 192 — 

de cabaret, prfes de Funchal, eta it bon et h un prix 
trfes miniroe. 

M. Welsh voudrait nous voir prolonger notre 
relache; marte depuis peu, il cherche k distraire, 
par toutes sortes de diversions, sa jeune femme, 
que l'inqui&ude du cholera tourmente; nous ne 
demanderions pas mieux que de prolonger la diver- 
sion procure par notre presence, mais le fl&u 
sdvit avec intensity cette nuit de jeudi k vendredi, 
22 personnes succombent k Fhdpital ; il n'y a pas 
moyen de rester. 

Vendredi, 25 juillet, la corvette la James* Town, 
quitte de bonne lieu re la rade. Nous nous preparons 
h en faire autant. Re^u dans la jounce des visites 
d'officiers prussiens. Quelques-uns des ndtres font 
visite h bord de leurs navires. Nous en recevons une 
qui nous fait grand plaisir, celle de notre vieux 
maitre Rombaud , actuellement premier raaitre 
d^quipage k bord du navire amiral le Dantzig, que 
H. Michel et moi nous retirames de l'abrutissement 
oil l'avaient plongd les mauvais traitements du com- 
mandant Van den Broeck el de son ame damnee, le 
schiper Girardin. 

Le soir, vers 11 1/2 heures, appareilld par une 
petite brise de tefre, sous le grand et le clin foes. 
Fait route sur la pointe Sud de la Desertas du Sud, 
pour en passer & 8 milles de distance. 

Pendant notre s^jour en rade de Funchal, nous 
n'avons eu que de faibles brises de terre et de mer, 
et pas de houle ni de ressac. La brise de mer tient 
de FOuest ; celle de terre, de PEst. Le meilleur fond 
pour Pancrage se trouve h FOuest de la ville. 



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— 193 — 

Beau temps, bonne brise et grosse houle du NE, 
le samedi 26 juillet. Couru une bord& au Nord, 
pendant 8 heures. Le navire fatigue beaucoup. Le 
soir, les Desertas et Madfere encore en vue. 

M6me temps, les 27, 28 et 29. Un ris dans le 
hunier ; perroquet sevvi. Pont constamment mouilte 
par Teau de mer. Voiles d&hirdes ; r£par£. Drisse 
de hune et ratelier de m£t de misaine brisks. Raidi 
le grand etai et le greement des mats de hune; dta- 
bli un galhauban de vent arrive de mdt de mi- 
saine. L'entrepont et les cabines font de Feau. A 
divers travaux. Humidite extreme ; malgrd le soleil 
et la brise, le linge de l'equipage mis h s&her 
pendant toute la journde reste humide. Psychro- 
mfctre : 2 de difference. 

Temps brumeux, calme et faible brise, le 30. 
Couru plusieurs bords sous petites voiles, en son- 
dant continuellement. Les sondes marquent de 70 
k 20 brasses, sont trfcs irregulifcres. Mis les ancres 
aux mouilleurs. 

Le lendemain, aper^u terre dans le SSE, vers 
8 heures. Reconnu les Montagnes de'fer. Le temps 
s'dclaircit, la brise se fait du Nord. 

Mouille en rade de Mogador, par le travers de 
Tile du mfime nom, ayant l'entrte ouverte, dans le 
NNO, un peu trop loin de Tile, par 3 brasses 
moins 1 pied de mer basse, 4 brasses et 2 pieds 
de mer haute, et un fond de sable et roche. Affour- 
chd sur 30 brasses de Tune chaine et 15 de Tautre. 
Levd la 2 e ancre, rectify l'affourchage; les ancres 
doivent se trouver NO et Est. Re$u la visite de la 
santd ; on nous laisse communiquer avec terre sans 

17 



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— 194 — 

difficulty. Salu£ le pavilion du Maroc (rouge) de 
21 coups de canon. 

Dans cette saison, les vents d'Ouest sont rares k 
Mogador; en hiver, ils occasionnent souvent des 
desastres; Tan dernier, six navires se sont perdus 
corps et biens. Les vents du NE rfcgnent pendant 
l'etd; parfois leur force emp&he de communiquer 
avec terre pendant plusieurs jours. On debarque h 
la porte de la Marine, de mer haute, et sur les 
roches h gauche, de mer basse. Le courant n'est 
pas fort; la Louise reste toujours ^vitee vers le 
Nord. Dans le chenal a suivre pour se rendre k la 
porte de la Marine, on rencontre une roche, qu'il 
faut laisser sur tribord, en courant un peu vers 
TOuest. Prfes de lh se trouve un bassin d'eau trfcs 
bonne aliments par un aqueduc et facile k se pro- 
curer mais seulement vers Tinstant de la mer haute. 
Mogador est fortiftee, les portes de la ville se fer- 
ment au coucher du soleil. 

Quoique situde sur le m6me degrd de latitude el 
k peu de distance de Madfcre, Mogador possfede un 
tout autre climat. La temperature y est plus fraiche; 
le thermomfctre descend souvent pendant notre sd- 
jour au-dessous de 20 degrds. Le jour, les vents 
soufflent du Nord; ils passent au NE le soir, en 
forcant, tandis que le ciel pr&ente un aspect me- 
naQant dans le NNO, et qu'une houle se fait sentir 
de ce point de l'horizon. Ces vents froids du NE 
descendent de la chaine de TAtlas qui se termine et 
qu'on voit distinctement ici. (Test probablement h 
cette fraicheur qu'il faut atlribuer Tetat sanitaire de 
la ville, pr&ervte jusqu'k present du cholera. 



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— 195 — 

Fondle en 1760 par Sidi-Mohammed, bombardee 
en 1844 par les Frangais, Mogador est bien batic 
et prdsente tout h fait l'aspect d'une ville de l'Orient. 
Principal entrepot de l'empire marocain, elle est k 
environ 35 lieues Ouest de Maroc, la capitale, et 
compte 27,000 habitants. Son commerce le plus 
important consiste en huile d'olive, dont on fait des 
savons, que Ton emploie dans les machines melan- 
ge a d'autres huiles, et en cuir, laine, cire, 
araandes, dattes. Les Anglais y importent beaucoup 
demarchandises. 

Pendant notre s^jour en rade, fait de l'eau, peint 
le navire, rdpare les voiles ddchirees, les avaries, 
calfatd quelques coutures des ponts. 

Vendredi l er aout, descendu a terre avec le com- 
mandant; fait notre visite au gouverneur, qui nous 
recoit k la Douane; au consul d'Angleterre,qui rem- 
plit les fonctions de consul beige; et au consul de 
France. Parcouru la ville, le quartier maure et le 
quartier juif. L'aspect des rues n'est pas gai, on ne 
voit que des murs ; les fenfitres des maisons donnent 
presque toutes dans une cour intdrieure; l'odeur 
d'huile et les chameaux que Ton rencontre partout 
ne sont pas non plus bien rdcr^atifs ; cependant 
sur'certaines places, il y a des magasins assez bien 
tenus, ou Ton trouve des objets en cuire brode, des 
armes et autres produits de l'industrie orientale. 
Les femmes sont vetues de longues draperies et se 
cachent la figure si soigneusement qu'on aper^oit 
h peine leurs traits. Assist^ le soir k une grande 
f<He publique ; musiques lapageuses ; exercices de 
guerre, tours de force, par des Arabes de FinUSrieur. 



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— 196 — 

Pour nous faire honneur, le gouverneur nous donne 
un the. 

M. Daluin n'dtant pas arrive k Mogador, nous 
irons le prendre & Tanger, sa residence habituelle. 

Samedi, 2, visite k bord du consul de France, 
que nous saluons de 7 coups de canon. Sonde la 
sortie vers le Sud. Trouve de mer basse 5 mfetres 
d'eau dans le chenal, entre le banc Sud de Tile et 
celui de la terre ferme, vers le fort portugais. 

Apparent, h mer haute, dimanche, vers 2 heures, 
par jolie brise du NNE au NE. Etabli les voiles 
ayant encore 28 brasses de chaine dehors. — L'&a- 
blissement du port, k Mogador, est 1 heure 7'; les 
marecs observes marquent une marne d'cnviron 
3 metres, sans donner lieu h un courant bien sen- 
sible. — Passd au Sud de Tile ; gouvernd sur le cap, 
en le laissant un peu k babord, jusque pass£ le Fort 
ruind, puis loffe vers l'Ouest. Perdu terre de vue 
vers 4 heures. Ldgfcre brume, forte ros^e. 

Les vivres k Magador sont excellents et d'un bon 
marcW extraordinaire, sans doute parce que leur 
exportation se trouve prohibde. Ce qu'il y a de 
mieux & la cdte d'Afrique, ce sont les volailles de 
Magador et les canards de Gorde; ils sont succu- 
lents. Parmi les fruits, le raisin est ddlicieux; les 
grappes sont ^norraes. Voici quelques chiffres 
significatifs : 

Le pain de froment l re quality coute 14 centimes lekilogr. 

La viande de boeuf id. 23 id. 

Le mats . . fr. 4 00 les 100 kilogr. 

24 poules » 11 75 

25 livres raisin sec . . . » 5 00 
54 liyres de dattes ...» 8 50 



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— 197 — 

Vent contraire, du NE, variable, les 5, 6, 7 et 
8 aout. Vird de bord plusieurs fois, suivant les 
variations du vent. Exercices du canon et du fusil. 
Coined le grand mat. \ir\R6 l'inventaire de la soute 
aux poudres et des projectiles ; rdpar^ des boltes k 
mitraille. 

Le samedi 9, faible brise du NO, beau temps. 
Navires en vue. P6ch£ une bonite. Le lendemain, la 
brise passe au OSO. L'observation de distances de 
la lune au soleil, nous donne une Longitude de 
14 minutes plus k l'Ouest que celle des chrono- 
mfctres. 

Le vent revient au Nord, le 11, et passe au NNE, 
le 12. Ce jour, hissd le pavilion pour un vaisseau 
de ligne francais. Mis les ancres aux mouilleurs. 
Humiditd extreme; psygromfctre : 2, 1. A 4 heures, 
aper^u terre (le cap Spartel) dans l'ESE; temps 
ldgfcrement brumeux; la brise passe k FEst, en for- 
Qant. A 8 heures, pris 2 ris dans les voiles, reduit 
la voilure; couru plusieurs bord&s pendant la nuit, 
en nous tenant prfcs de terre; la sonde marque de 
80 k 60 brasses. Une goelette hermaphrodite vient 
nous h&er, pour demander la route. Maries; flot 
de minuit k 6 heures, portanl au Sud. Vers 4 heu- 
res du matin, jolie brise du Sud; r&abli la voilure, 
gouverne sur le cap Spartel. La brise tombe vers 
7 heures. Des p£cheurs portugais, de Faro, et 
espagnols, de Possa, nous vendent du poisson; 
leur provision d'eau est £puis&, nous leur venons 
en aide; depuis 46 jours ils tiennent la mer et ne 
peuvent rentrer. au port k cause de la persistance 
des vents du NE; ils nous disent que la brise 

17* 



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— 198 — 

s'dlfcve vers midi, est parfois trfcs forte et tombe 
dans la soiree en ralliant le Sud. Jusqu'k midi, 
presque calme. Grand navire h 4 mats ; divers bati- 
ments naviguant par des brises de directions oppo- 
ses. Vers 1 heure et demie arrive le vent d'Est. 
La plupart des navires qui louvoyent ont des ris 
dans leurs voiles; d'autres s'abritent sous le cap 
Spartel. 

Ces vents et ces courants contraires nous empS- 
chent d'atteindre Tanger, que nous voyons distinc- 
ment devant, dans le SE 1/2 S. p. c, k 6 minutes 
environ, 2 lieues de distance. Une deliberation a 
lieu sur la situation. Aprfcs avoir pris notre avis 
(M. Gerard et moi, nous penchons pour continuer 
de louvoyer), le commandant se decide h laisser 
porter, a faire route pour Anvers. Toutes voiles et 
bonnettes dehors. Toujours ciel serein, grande 
humidite pendant le jour, forte rosde pendant la 
nuit. Houle de l'Ouest, brise variable. 

Point a midi du vendredi, 15, jour de TAssomp- 
tion : Latitude : 3S°51' N; Longitude : 8°S' 0. 
Rentrd les ancres et les chaines. 

Beau temps, jolie brise variable du Nord k 
rOuest, les 16, 17, 18, 19 et 20. Instruction : ne 
pas prendre babord amures, si Ton ne peut pas 
tenir le Nord. 

A partir du 21, les vents inclinent vers le Nord 
d'abord et TEst ensuite. Louvoy^ d'aprfcs ses varia- 
tions. Nous gagnons au vent et en vitesse les navires 
que nous rencontrons ; c'est une petite consolation. 
Parmi eux, un batiment de transport (3 mats) 
porte sur ses joues et ses hanches le numdro 63. 



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— 199 — 

Nous avons quelques autres distractions : le 26, un 
banc de cachalots trfcs nombreux en vue; le 27, une 
dnorme baleine. 

Un calme survient, le 28 ; grande s&heresse, le 
psygromfctre marque 4, 8. Depuis Tanger, la tem- 
perature s'est constamment maintenue entre 19° et 
26°. Latitude : 43°36'; Longitude : 18°56'. 

Vendredi, 29, faible brise du Sud variable; 
bonnettes dehors. Mis en panne, vers 4 heures, 
pour un cutter qui manoeuvre de facon k venir nous 
heler; son embarcation nous accoste; ce navire, 
YEole, de Granville, capitaine Leroux, parti de La 
Rochelle pour Terre-Neuve depuis 17 jours, avec 
quelques passagers, a constamment lutte contre des 
mauvais temps du ONO et du NO; nous lui donnons 
une barrique d'eau douce, il nous fait cadeau d'un 
peu de pommes de terre. Cet echange de bons 
proced^s, trait de moeurs maritimes, me semble 
digne d'etre cit& 

Samedi, 30, la brise se fait du Nord vers midi, 
et bientdt aprfcs passe au NE, devient encore ddfa- 
vorable; c'est impatientant. 

Bonne brise du NNE le lendemain ; mis en place 
les pataras de misaine. 

Meme temps le l er septembre; la drosse de gou- 
vernail se brise ; rtSpare. Fait passer 5 matelots de 
la 3 e h la 2 e classe, aprfes examen. . 

Le 2, calme; mer houleuse, le navire roule et 
fatigue. Latitude: 47°57'; Longitude : 11°27'. Lav£ 
les hamacs. A divers travaux. 

Une brise du Sud s^lfcve le lendemain et nous force 
de prendre 2 ris dans la grande voile et le hunier. 



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— 200 — 

Grosse mer, le 4 ; saisi a nouveau la drome et les 
embarcations ; calme, le soir; mer houleuse. 

Enfin, le vendredi 25, h 4 heures du matin, 
apercu les feux du Lezard dans le N 1/2 0. Mis les 
ancres aux bossoirs, &alingud les chaines.Beaucoup 
de petites avaries : des bris de poulies, d'itagues, 
de pitons, etc. A 11 heures, la tour d'Edystone 
NNE; vire de bord. Notre point k midi observe 
correspond exactement avec celui calcule. Le vent 
force beaucoup; pris 3 ris dans la grande voile et 
le hunier, 2 dans la trinquette, 1 dans la goelette; 
vire de bord vent arrifcre,.k 8 heures, ayant le feu 
d'Edystone N 1/4 NO, a courte distance. 

Vers 11 1/2 heures du matin du lendemain, 
apercu un bateau-pilote de Plymouth (voile mar- 
quee : HP); hissd le pavilion bleu; embarque un 
pilote, laisser porter, fait route pour Plymouth; 
entrd par la passe de l'Est et mouilte par 5 brasses 
de fond. Salue le pavilion anglais de 21 coups de 
canon et l'amiral de 17 coups. A l'ancre se trouvent 
4 vaisseaux h hdlice h 2 ponts et 1 vapeur; Tun 
deux est le Conqueror, de 101 canons. 



Plymouth est aprfcs Porsmouth, le port militaire 
le plus important de l'Angleterre. Sa rade vaste, 
profonde, parfaitement abrit^e par la magnifique 
jetee construite h cet effet, peut contenir toute une 
flotte. En ce moment, le vent souffle du large, il y 
a grosse mer dehors ; cependant notre mouillage, 
qui estprfcs de la jet&, se trouve complement h 
l'abri. Le feu d'Edystone construit sur des rochers 



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— 201 — 

h quelques milles en mer, se vdit trfes bien d'ici. 

Plymouth est la capitale du Devonshire, un des 
comufs les plus riches, les plus beaux et les plus 
fertiles de l'Angleterre. Elle forme pour ainsi dire 
une seule ville avec Devonport, situee h une lieue 
plus haut, h Tembouchure de la Tamer et de la 
Plym, riviferes qui se rdunissent au lieu mfime oil 
elles se jettent dans la Manche. A Devonport sont 
les chantiers de constructions. Plymouth compte 
65,000 habitants, Devonport 50,000. De notre 
mouillage on jouit d'une vue superbe; on aper^oit, 
dans le haut de la rivi&re, de nombreux navires de 
toutes sortes, et sur les rivages, de riantes collines 
parsem&s de jolies villas, de chateaux somptueux. 
Nous voudrions pouvoir visiter le port et les envi- 
rons; mais le lendemain ddji, le temps change, le 
calrae survient,puis une petite brise du SO; si faible 
qu'elle soit, cette brise nous oblige de quitter. Pas 
plus dans la marine militaire que dans la marine mar- 
chande, on ne s^carte du but; aussitot sa mission 
terminee, le navire rentre au pays sans ddlai. 

Apparent le dimanche 7 septembre, vers 10 
heures ; louvoye ; sorti par la passe de l'Ouest ; pass£ 
entre les bouses du Nord, ou se trouve une profon- 
deur de 17 pieds d'eau, de mer basse. A peine sorti, 
nous rencontrons le Due de Wellington, de 
131 canons, qui se dirige vers 1'entrtfe de Plymouth, 
avec lequel nous faisons Techange du salut du pavil- 
ion, courtoisement commence par lui. Les marins 
s'attachent h suivre exactement les rfegles de la bien- 
s&mce dans leurs relations entre eux et avec les 
autorit& du pays oil ils se trouVent; en montrant 



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— 202 — 

le pavilion national h I'&ranger, c'est la patrie 
qu'ils represented ; cet honneur, cette responsabi- 
lite leur font pescr et classer a leur rang les moin- 
dres details. Le vaisseau le Due de Wellington nous 
rencontrant sortant de Plymouth, oil nous avons 
re<?u Thospitalite, croit devoir completer cette hospi- 
talite par un procede galant. En general la politesse 
est la marque de la dignitd. — Vers 11 heures du 
soir, les feux du Portland en vue. 

Beau temps, faible brise d'Ouest et calme, le 
lendemain. A midi, Saint-Alban et Tile de Wight 
en vue a peu de distance. 

Temps pluvieux, jolie brise contraire, de TEst au 
SE, les 9, 10 et 11 septembre. Louvoyd. Reconnu 
successivement le feu des Owers, de New-Scho- 
reham, de Beachy-Head; vu distinctement ceux de 
la ville de Brighton. Embarqud un pilote beige 
prfcs de Beachy-Head. Vire de bord tout contre 
Hastings. Continue de louvoyer trfes prfcs de terre, 
sous Dungeness, dans le West-Road, prfcs du port 
de Rye, de New-Romney, Hythe, Sandgate, Folk- 
stone, Douvres et des feux du South-Foreland. 

Par beau temps, jolie brise variable du NE h 
TEst et belle mer, continue de naviguer en lou- 
voyant, dans la mer du Nord, le 12. A 4 heures du 
matin, le feu de Calais Sud et ceuxdu South-Fore- 
land 1/4 NO. A 7 1/2 heures, Calais SO, Grave- 
lines SE ; couru sur la cote de France pour profiler 
du premier flot. Vers 1 1/2 heure du matin, mouilld 
par 12 brasses de fond, ayant le feu d'Ostende dans 
le SSE { E, h 11', 4 lieues environ de distance. 

Appareilld le samedi 13, h 9 heures du matin, 



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— 203 — 

par temps h grains et ciel charge dans I'Ouest. 

Embarque le pilote de rivi&re en travers de Fles- 

singue, vers 2 1/2 heures. Remonte 1'Escaut ; belle 

brise du NE; mouille en face de Hoetjenskerke a 

10 1/2 heures du soir. 
Le lendemain dimanche, leve l'ancre k 5 1/2 

heures du matin ; fait voile pour Anvers ; jolie brise 

du NO ; mouille devant la -ville vers 1 1/2 heure, 

par un temps superbe. 
Notre voyage n'a dure que cinq mois et demi. 

Ce voyage est le dernier accompli par la Louise- 
Marie. Construite pour proteger notre peche dans 

la mer du Nord, cette goeletle remplit une foule 
d'autres missions. Elle ddbuta par montrer notre 

pavilion dans le Tage, en conduisant h son poste 
notre ministre h Lisbonne, M. de Beaulieu, puis 
elle contribua h notre expedition de Santo-Thomas, 
b attenuer les r&ultats funestes de cette expedition; 
enfin et surtout elle fit k la demande de nos in- 
dustries et de nos negotiants, de nombreux voyages 
k la cote occidentale d'Afrique, pour favoriser In- 
tension de leurs echanges dans ces parages, et prit 
une part glorieuse h l'affaire du Rio-Nunez, ou elle 
joignit son action h celle d'une division fran^aise 
chargde d'avoir raison de pillages dans lesquels 
notre commerce avait eprouve des pertes. Pour Iui 
permettre de reprendre la mer, il faudrait lui faire 
subir une forte reparation. Or, la question de la 
marine ayant dte posde devant nos Chambres, le 
ministfcre se decide a faire aboutir cette question, 
dont la solution quelle qu'elle soit, comporte la 
suppression du materiel existant. La suppression 



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— 204 — 

arrive tardivement, peu k peu. La Louise-Marie 
n'est desarmde qu'au commencement de 1859 et le 
Due de Brabant qu'en 1862. 

La plus grande satisfaction que l'homme puisse 
^prouver, e'est certainement de r&issir dans ses 
entreprises, particulifcrement quand le but qu'il se 
propose est utile, elevd. 

Cette satisfaction ne nous fat pas accord£e. 

Toutes les entreprises auxquelles la marine fut 
employee &houferent, non par sa faute, mais parce 
qu'on ne tint pas compte de ses avertissements, de 
ses renseignements, qu'on ne la mit pas k mfime 
d'avoir Tinfluence voulue en l'organisant serieu- 
sement. 

Ignorante dans la mature, imbue de prejugfe et 
se croyant apte pourtant k rdsoudre les questions 
relatives aux relations commerciales lointaines, 
l'opinion publique se montra sans cesse defavorable 
k Tid^e que la marine peut etre utilement em- 
ployee pour les obtenir. Tous nos efforts en ce sens 
dchoufcrent k cause de ce prejugd. Egar^e par des 
thdoriciens dpris de principes vrais par eux-m£mes 
mais nuisibles lorsqu'on les applique k chaque 
espfece de situations, d'une manifcre absolue, elle 
ne voulut pas admettre que notre inferiority vis- 
k-vis de peuples anciennement constitues, de 
peuples pourvus par Immigration, la conqufite, 
line longue suite d'incessants essais, de l'expd- 
rience, de Pesprit d'initiative, des elements d'action 
comraerciale indispensables pour opdrer k Y6- 
tranger, nous imposait l'obligation d'obtenir par 
des sacrifices r&t£r& les connaissances, les 



yGoogk 



— 205 — 

hommes et les choses qui constituent ces djdments 
pr&ieux. Avec de pareilles dispositions, les ten- 
tatives les mieux combinees sont frappdes de ste- 
rility La marine fut rendue responsable d'entre- 
prises qui n'avaient pas meme ce caractfere sdrieux 
et n'dtaient nullement son fait, ou plutdt elle fut en 
quelque sorte rendue responsable d'une responsa- 
bilitd dont elle n'avait pas 616 honorde. Non seu- 
lement nous n'eumes pas la satisfaction de rdussir 
mais nous fumes discrddites pour des oeuvres que 
nous condamnions, auxquelles nous nous asso- 
ci&mes de force quoique avec ddvouement, qui 
furent conduites autrement que nous le deman- 
dions. 

Poursuivre un but contraire aux iddes reQues, 
quand on n'y est pas obligd, constitue une source 
d'amertumes et un acte de folie. II y avait pour 
nous obligation de reagir contre Topinion afin de 
l'dclairer. 

A cause de mes aptitudes particulifcres, afin 
d'gtre utile et aussi pour ne pas me laisser effacer, 
je m'occupai spdcialement de la question de la 
marine, de l'&ablissement de relations commer- 
ciales, du problfeme des intdr^ts matdriels. 

Pour les mfimes raisons je fus amend plus tard 
& aborder la question des intdr&s elevds, le pro- • 
blfeme social tout entier. Je cherchai la solution de 
ce problfcme sans me faire la moindre illusion sur 
les difficulty k vaincre, la faiblesse de mes moyens, 
par n&essitd, fatalement. 



18 



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— 206 — 

Les beaux projels, les bonnes resolutions ne 
font pas plus ddfaut aujourd'hui qu'autrefois. Seu- 
lement, l'&iergie manque souvent pour pouvoir les 
mener a bonne fin. 

Complement dclaird sur rutilitd d'une marine, 
par les travaux de la commission nommde k ce 
sujet, le gouvernement n'eut pas la force de pre- 
senter aux Chambres des conclusions sur la ques- 
tion. 

II recula devant les dispositions des ddputds, de 
l'opinion. 

En general, les deputes sont obliges de compter 
avec l'opinion et l'opinion se compose de gens dont 
l'ideal social est le gouvernement k bon marchd, 
favorisant le developpement immediat de la prospe- 
rity publique, meme au prix de la sdcuritd, de 
l'avenir, de gens avides de jouir, de se soustraire 
aux charges, et par suite peu aptes a comprendre 
le besoin de s'astreindre k des sacrifices rdit^rds 
pour preparer les Elements des succfcs durables, ces 
relations commerciales internationales directes qui 
contribuent tant a la richesse et a la stability des 
nations. 

Incontestablement, la Belgique libre s'est enri- 
chie considerablement par le travail, au point d'ex- 
citer l'envie chez les uns, l'admiration chez les 
autres. 

Elle s'est enrichie en rdalisant, par un systfeme 
commercial absolu, par la pratique de la doctrine 
commode du laisser faire et du laisser, passer, la 
prospdritd conforme h ses ressources naturelles 
explores avec hate, sans suite, sans examen. 



yGoogk 



— 207 — 

Les branches de notre travail national agissent 
sdpar&nent, suivant TofFre et la demande, les im- 
pressions du jour, en suivant l'impulsion qu'elles 
re^oivent de l'&ranger. 

Dans d'autres pays, anciennement constituds, tels 
que l'Angleterre, l'Allemagne, laHollande, la Suisse, 
et aussi chez les peuples qui jouissent d'une educa- 
tion &onomique avancde par leurs progrfcs sous 
tous les rapports, le travail commercial, maritime, 
industriel, tel que celui des Etats-Unis, dans ces 
pays et chez ces peuples les diverses branches s'unis- 
sent, s'organisent pour Importation, afin d'&endre, 
de crder des d^bouch^s directs et lointains, les de- 
bouches les plus assures, les plus capables de 
rendre une nation ind^pendante, k l'abri des crises 
dconomiques. 

En Belgique, rien de semblable n'existe. 

Notre travail ne forme pas un faisceau de forces 
vives. 

Le lien entre ses diverses parties fait ddfaut. 

Ce lien prdcieux s'obtient par Immigration, en 
fondant des ddbouchfe directs. 

Nous n'dmigrons pas. 

Par suite, nos exportations se font de deuxifcme 
main, ne peuvent s'&endre, nous sommes pour cet 
objet k la merci d'dtrangers qui nous exploitent sans 
nous mettre k mfime de rdagir contre la concurrence 
qui nous est faite sur les marches lointains. 

La Suisse doit k Immigration la perfection de 
son travail, et TAllemagne, de pouvoir op^rer sur 
tous les points du globe presque comme chez elle, 
tant ellese trouve bien renseign^e par ses nationaux. 



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— 208 — 

Nous n'avons ni les avantages que procure Immi- 
gration ni ceux que presente une Industrie maritime 
puissante. Aux Etats-Unis, cette industrie remplace 
les relations dtablies par Immigration, elle sert aussi 
de lien. 

Produisant suivant les fluctuations des affaires 
chez nos voisins, leurs besoins, nous vivons au jour 
le jour, sans nous inquieter du lendemain. 

Jusqu'ici, nous ne nous en sommes pas mal 
trouv^s, il faut le reconnaitre. 

Aussi longtemps que les circonstances continue- 
ront de nous favoriser, il est evident qu'il ne servira 
de rien deconseillerla prudence, de changer de voie. 

Mais la fortune peut nous abandonner; dans cette 
provision, il convientd'etudier le terrain nouveau sur 
lequel nousserons peut-6treun jour obliges d'opdrer. 

Les essais tenths par nos negotiants k I^poque 
du retour de la Louise-Marie, attestent qu'ils firent 
de sdrieux efforts pour ne pas tomber dans le 
sjstfcme suivi maintenant, ou Ton marche & l'aven- 
ture, en abandonnant h des Strangers la plus grande 
part des bdndfices du transport par mer et du pla- 
cement des produits. 

A notre arrive au pays, en septembre 1856, la 
ligne de navigation k vapeur d'Anvers sur New- 
York, fondle par MM. Spilliaert, Notteboom, 
Posnoz, etc., venait de s'ouvrir par deux de ses 
navires construits en Hollande, la Belgique et la 
Constitution. Malheureusement, l'organisation de 
cette ligne ne fut pas sufflsamment etudi^e, les 
b&liments n'eurent pas tout d'abord les quality 
requises. II en r&ulta pour MM. Tack et Pougin 



yGoogk 



— 209 — 

qui les conimandaient , des desagrements , des 
retards, qui jetferent du discredit sur I'entreprise. 
Ceux construits au chantier Cockerill furent Hvrds 
dans de meilleures conditions, surtout les deux 
derniers; le premier d'entre eux, le Idopold, com- 
mand^ par M. Michel, fit son premier voyage pen- 
dant l'hiver de 1856 h 57. A son retour, j'oblins de 
pouvoir faire le deuxifcme voyage, en offrant d'aider 
les officiers dans leur service. M. Michel me confia 
les chronomfctres , m'employa aux calculs. Je pus 
ainsi etudier h raise les conditions de cette navi- 
gation nouvelle, saisir l'&endue de notre impre- 
voyance, les causes de notre insuccfcs. Ayant public 
sur ce sujet une brochure qui fut consid^r^e comme 
un pamphlet commercial, k cause de la erudite des 
veritds qui m^chappaient, je crois inutile d'entrer 
dans ces m6mes details. Je me bornerai done h 
narrer mon voyage. 

M. Lahure m'accorda pour tout encouragement 
un congd h demi-solde; c'dtait peu, j'en ^prouvai de 
la g6ne, de l'ennui. 

Embarqud k bord du Leopold le 20 avril 1857. 
Le navire sort des bassins vers midi ; mouilte pour 
dviter le batiment, puis \e\i l'ancre, fait route, couru 
demi-force et pris ancrage devant la « Pipe de 
tabac. » Nous avons k bord 700 emigrants presque 
tous Allemands. 



18 



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GINQUlfiME PARTIE. 



Levi l'ancre le 21 avril vers 8 1/2 heures du 
matin. A Flessingue, vers 1 1/2 heure. Pris la 
mer. Calme, beau temps. Le Leopold file de 8 1/2 
k 10 noeuds; machine faisant 32 h 33 tours par 
minute; moddrateur ouvert h 3/16; vide : 69; 
pression : 13 livres en moyenne. Degr& les perro- 
quets, amend les bouts-dehors de bonnettes. A 
11 heures du soir, en travers de Douvres. 

Mes notes de bord de ce voyage h New-York 
narrd ici, sont remplies de details relatifs au fonc- 
tionnement de la machine. Ces details speciaux ne 
peuvent trouver place dans un rdcit destind surtout 
h deyelopper chez nous le gout des choses mari- 
times, qui, elles-m6mes, malgre un certain cote 
pittoresque et po&ique, sont empreintes de mono- 
tonie, de s&heresse; jene puis done en faire usage. 
N'etant ni offlcier ni passager h bord du teopold, 
mes notes decfelent l'absence de responsabilittf ou je 
me trouve, elles n'ont pas le caractfcre d'authenticite 
de celles de mes voyages pr&4dents. Cependanl je 
t&cherai d'esquisser, d'aprfcs ces indications et mes 
souvenirs, la vie du bord, les circonslances de la 
navigation. 



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— 211 — 

Le commandant, M. Michel, comprend parfaite- 
ment les difficult^, les ddfectuosit^s de Pentreprise 
au service de laquelle il s'est plac£ ; il s'efforce de 
r&gir contre sa situation, et se trouve second^ 
avec beaucoup de zfcle et de d^vouement par ses 
oflSciers. Par l'ordre, I'dnergie, il obvie autant que 
possible au manque d'organisation de la ligne. 
Sans se faire illusion sur les consequences que ce 
defaut d'organisation peut produire, sur sa part de 
responsabilite dans ces consequences, uniquement 
pour se distinguer, il s'^prend de sa t&che, rem^die 
k tout, pare au plus presse, en conservant toujours 
son sangfroid, ses forces, et l'entente entre ses 
offlciers. Actif, intelligent, applique h ce qu'il en- 
treprend, il deploie dans ce service une fermete 
rare, un courage et une vaillance dignes d'eioges. 
Malheureusement, par suite des diflBcult^s contre 
lesquelles il lutte, son caractfcre, son humeur s'al- 
tfcrent, il devient taciturne, preoccupe et perd cet 
entrain, celte sociability, les moyens d'action sur 
son entourage, d'agir sur le moral des siens qu'il 
possfcde naturellement. Souvent je cherche i le 
rendre k lui-mSme, et j'y parviens parfois. Sa 
transformation, consequence presque inevitable de 
sa position, atteste combien il s'efforce de satisfaire 
les exigences de cette position, et ne diminue en 
rien son autorite, la confiance qu'il inspire. 

II ne suffit pas h un capitaine de paquebot d'etre 
capable et doue de force d'ame, il faut encore qu'il 
soit aimable, accessible, qu'il ait assez de tact pour 
agir de fa^on k se trouver toujours en quelque 
sorte & la hauteur des passagers, quels qu'ils soient, 



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— 212 — 

et k conserver, sous des dehors modestes, affables, 
vis-k-vis de ces passagers, le prestige voulti, aussi 
bien dans leur propre intdrfit, pour trancher conve- 
nablement les differends qui peuvent surgir eutre 
eux, avoir l'ordre h bord, que dans rintdrfit, pour 
la reputation de la ligne. 

M. Michel a tout ce qu'il faut pour rdpondre a 
ces exigences, seulement il est accabld par la faute 
de ses patrons et ne trouve plus cette facility de 
s'occuper a la fois des choses essentielles et de 
petits details, de plaire, qu'il possedait auparavant. 
En cela, il diflffere de M. Dufour, excellent officier 
aussi et aujourd'hui comme lui capitaine-lieutenant 
de vaiseau. Mais M. Dufour ne s'est jamais lanc£ 
dans aucune entreprise sans y etre oblige, il n'a pas 
subi ces dpreuves qui finissent par changer les 
caractferes les mieux trempds; c'est pourquoi il 
conserve sa grande facility et son inalterable 
humeur. 

En gdndral, les officiers du Uopold sont comme 
M. Leuning, le second, d'une grande douceur; ils 
remplissent leurs fonctions tranquillement, simple- 
ment, courageusement; mes rapports avec eux 
sont agr&tbles. 

Parmi les passagers, quelques-uns sont beiges, 
M. Tabbe De Smeth, le cdlfcbre missionnaire des 
Indiens des Montagnes rocheuses, et sept jeunes 
gens de la Compagnie de Jesus, ses compagnons 
nouveaux d'exploration. Quoique je prenne plaisir 
a entendre ce digne et heroique abbe narrer ses 
voyages, je me sens moins & raise, avec lui et les 
siens, qu'avec les officiers du bord ; je crois mfime 



yGoogk 



— 213 — 

prudent de garder vis-k-vis d'eux une certaine 
reserve, h cause des eldments de discussion existant 
entre nous. Ces messieurs agissent probablement 
de mfime k mon dgard. Par cette prudence r^cipro- 
que, nous restons en de bons termes ensemble. 

11 y a trois classes de passagers ; presque tous 
sont Emigrants et de la 3 e classe; beaucoup de ces 
Emigrants semblent dans une position voisine de la 
pauvretd. Cependant la propretd ne fait pas ddfaut 
chez eux ; en outre, ils sont dociles. Quand il fait 
beau temps, que tout va bien, je jette volontiers un 
coup d'oeil dans leur logement, ou, quoique en- 
tasses, ils se livrent k toutes sortes d'occupations 
avec ordre, rarement Ton entend des disputes, du 
tapage, des cris ddplaisants. En mauvais temps, le 
spectacle est autre, il est miserable ; il faut tout 
voir, tout connaitre; dans ces moments, je vais 
parfois causer avec l'officier chargd du nettoyage, 
observer avec lui cette misfcre et suis heureux en- 
suite d'aller respirer sur le pont & pleins poumons 
un air pur, pour me d&empoisonner. 

Immigration allemande qui depuis la derni&re 
guerre de l'Allemagne avec la France, s'est encore 
accrue, donne lieu k des interpretations qui me 
paraissent erron&s. 

On pretend que la crainte du renouvellement de 
la guerre produit cet accroissement. Ce n'est pas 
mon avis. 

Les gens qui dmigrent sont des gens courageux. 

Quand on est abruti par la mis&re, on n'a pas la 
force d^migrer. Les n&essiteux en Allemagne ne 
sont pas abrutis. 



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— 214 — 

Renseignes par une foule des leurs qui se sont 
enrichis en Emigrant, ils se pr^parent h suivre la 
mfime voix qu'eux. Quoi de plus naturel? 

A mesure que dans ce pays, la lumifcre se fera 
dans les classes infdrieures, surlesavantages offerts 
par Immigration, cette Emigration s'accroitra da- 
vantage encore. 

L'Allemagne lul doit en grande partie ses rela- 
tions commerciales, la principale cause de sa pros- 
perity matdrielle, comme elle doit au service obli- 
gatoire,krinstructionobligatoire, sa preponderance 
politique et intellectuelle. 

Elle nous trace la voie de tous les succfcs. 

Mais nous aimons trop nos aises pour pouvoir la 
suivre et combattre aussi le relachement. 

Voilii pourquoi quelques-uns cherchent k d£na- 
turer les faits, en lesinterpr&antsuivantles besoins 
de leur cause. 

Le marin n'a pas Thabitude de se laisser berner. 



Temps pluvieux, brise d'Ouest, le 22. Embarqud 
un pilote anglais en travers du feu des Owers, k 
8 heures du matin, et un pilote de rivifere entre 
Ryde et Cowes. Mouilld, vers midi, k environ une 
lieue de Southampton. Recii a bord de l'eau, du 
charbon, des vivres et 54 nouveaux passagers. 

Portsmouth et Southampton sont voisins et situes 
tous deux derri&re Tile de Wight; Tun est le port 
militaire le plus important, l'autreun des principaux 
ports de commerce de TAngleterre, surtout depuis 
la fondation des lignes h vapeur transatlantiques. 



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— 215 — 

Dans Fapres-diner, je descends h terre, oil je 
visite avec soin les &ablissements maritimes et les 
superbes steamers Atrato, Plata, Mauritius, Ripon, 
k aubes; Golden-Fleece, Petropolis, Para, Glascow, 
h h&ice. Dans les bassins sont en outre le Jason, 
YHydaspe, le Calcutta, le Jocelyn, le Tyne, etc. 

N'&aitson mouvement maritime et commercial, 
la ville par elle-m6me offre peu d'int^r6t. Aprts 
avoir fland seul le soir quelques instants dans la 
rue qui forme la principale artfere, le centre de cir- 
culation, j'entre dans un petit hotel ou je me cou- 
che tranquillement, M. Michel etant trop occupd 
avec les agents et fournisseurs du navire pour que 
nous puissions prendre ensemble quelques distrac- 
tions. Le lendemain de bonne heure je suis sur 
pied; apr£s avoir revu et admird le mouvement du 
port, je rentre k bord un peu avant midi. Lev£ l'an- 
cre, fait route. Debarqud le pilote h la sortie des 
Needles. Nuit obscure, brise ralliant le Sud. Les 
feux de Portland en vue. 

Vendredi, 24 avril, sous toutes voiles, la machine 
faisant 34 revolutions. Le temps s'dclaircit. A midi, 
k 4 lieues de Langs End ; pass^ prfcs du Wolf Rock. 
La brise reyient k TOuest; cargu^ les huniers et les 
autres voiles. Cate les mats de perroquet devant et 
derri&re. Observe des differences assez sensibles 
dans nos divers compas ou boussoles. Distance 
parcourue : 205'. 

Le lendemain, le vent force beaucoup; grosse 
mer; le navire fatigue. Dans les forts mouvements 
de tangage, notre propulseur frappe en partie le 
vide, deux des branches et le moyeu de Thrice sor- 



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— 216 — 

tent de l'eau. Dirige continuellement la machine 
avec le moddrateur en mains. Sous la trinquette un 
ris pris et les deux voiles de goelette ; dans l'apr&s- 
midi, &abli les huniers, un ris pris et la misaine. 
Un arc-boutant de civadifere et une planche de 
pavois, brisks. La machine n'accomplit plus que 
23 tours par minute. Distance parcourue : 188'. 

Le vent et la mer tombent tout k fait, le diman- 
che, 26. Moddrd h 30 tours pour un dchauffement 
de la grande crapaudine Hercule. Etabli les voiles 
dans la soiree pour une petite brise du SE ; serr£ 
ensuite, la brise passant k l'Ouest. 

Point k midi du lundi, 27 : Latitude : 80°13', 
Longitude : 21°4'. 

Mardi, 28, choc dans le coussinet de la grande 
bielle arrifere, sur la manivelle. Stoppd quelques 
instants pour enlever un coin et serrer. Tr6s beau 
temps, belle mer, brise variable; etabli, puis serrd 
les voiles; 33 tours. Echauffement de la grande 
crapaudine arri&re. 

Brise du NO for cant beaucoup et temps h grains, 
le mercredi, 29. Pris un ris dans le petit hunier; 
le grand hunier d&ralihgud. 

Le temps revient au beau, le lendemain. Arr&d 
un instant pour serrer les coussinets de la grande 
bielle avant et la grande crapaudine arri&re. Change! 
le grand hunier. La crapaudine avant de l'arbre 
de couche s'dchauffe au point qu'une fumge dpaisse 
en jaillit; moA6v6 consid^rablement pendant une 
heure; jetd de l'eau, de Thuile; insuffisance des 
tuyaux d'eau en gutta-percha. 

Temps pluvieux, belle brise du ONO, le l er mai. 



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— 217 — 

Jolie brise du NNE, belle mer, ciel clair, traverse 
parfois par des bancs de brume, le 2. La tempe- 
rature tombe ; air : 50°; eau : 40° Farenheit. Lati- 
tude : 45°35'; Longitude : 47°10\ Distance par- 
courue : 270 f . Sonde vers 9 heures du soir : 
44 brasses, fond de coquillage et de gravier. Nous 
voici sur le banc de Terre-Neuve, au point indique 
par les calculs. Geiee pendant la nuit. Un steamer 
amdricain h aubes nous devance. 

Le dimanche, 3 mai, le temps s^claircit. Navires 
et pficheurs en vu£. Jolie brise du Sud; toutes 
voiles dehors; distance parcourue : 280'. — Messe 
et office, dans le salon de l'arrifcre; le reverend 
pfcre de Smeth et ses jeunes gens ont, paraft-il, 
une assez nombreuse assemble; j'entends chanter 
la messe de ma chambre, ou je suis occupe. — Le 
soir, vers neuf heures, la temperature de l'eau 
augmente presque subitement. Nous depassons le 
banc. Mais le temps devient brumeux et humide. 
Serre les voiles, la brise passant au SO. Install^ le 
sifflet k vapeur sur la soupape de la petite chau- 
difere et fait jouer presque continuellement. Ce 
temps brumeux est fatiguant; dans les parages 
ou nous sommes, les navires sont nombreux, il 
faut veiller avec soin, prendre beaucoup de precau- 
tions, sans ralentir la marche. Dans ces circon- 
stances, le danger est aussi grand que dans les 
tempfites pour les navires k vapeur; il est un peu 
moindre pour les batiments k voile : en brume, le 
vent est rarement fort, la marche rapide, les abor- 
dages pour eux ne sont pas aussi k craindre que 
pour les steamers. 

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— 218 — 

La brume continue, avec de l^gferes ^claircies 
par moments, les lundis 4 et mardi § mai. 

Sondd : 45 brasses, h 4 1/2 heures du matin, 
du mercredi 6. Forte brume, vent d'Ouest. Le soir, 
une latitude polaire nous place h 21' plus au Sud 
que l'estime depuis midi. 

Jeudi 7, trfcs beau temps, calme. L'fle Longue 
en vuevers 11 heures. Latitude mdridienne : 40°28'; 
Longitude chronomfctre : 73°17 f ; par relfcvement : 
73°16'. 

A l'ancre devant New- York, le vendredi 8 mai. 



Situde en grande partie sur une petite He, k l*em- 
bouchure et sur la rive gauche de l'Hudson, qui ici 
a environ la largeur de TEscaut h Flessingue, New- 
York se compose de trois villes, relives par nne 
foule de steamers qui donnent k sa rade une grandfr 
animation. Brooklyn et Hoboken se trouvent, la 
premifere k l'extrdmitd NO de Tile Longue, et la 
deuxifcme sur une colline de la rive droite de l'Hud- 
son . Cette embouchure forme une baie ferm^e natu- 
rellement aux vents du large par la configuration de 
Tile Longue et de la rive droite. Dans le goulet, la 
marde n'est gufcres plus forte que dans le bras de la 
rivifcre qui sdpare New- York de Brooklyn, bras dont 
Teffet estd'dviterla violence dumouvement des eaqx. 

Au point de vue-de Tart, le site n'a rien de 
remarquable, mais au point de vue maritime et 
commercial, il rivalise avec les plus beaux. 

Le climat, plus sec et plus dur que le ndtre, est 
trfes chaud Y6\j6 et trfcs froid l'hiver. 




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— 219 — 

La latitude de New-York est cellc du midi de la 
France. 

La vdg&ation n'offre rien de particulier; son as- 
pect est k peu prfcs celui de notre flore. 

Quant k la faune, c'est different ; le b&ail et le 
gibier reproduisent sans doute extraordinairement, 
car le prix de la viande est peu i\e\6. 

Pourtant la vie n'est pas peu couteuse, k cause de 
la chfcretd des fabricats en gdndral, et de la main- 
d'oeuvre. 

Le coup d'oeil dont on jouit en rade est admi- 
rable. 

D'abord il y a un grand mouvement de navires de 
toutes sortes ; parmi ces navires, les plus grands 
ne sont pas toujours ceux de mer; on voit des 
bateaux de rivifcre, qui vont jusqu'k Albany, prfcs 
des chutes du Niagara, k trois Stages, d'une lon- 
gueur et d'une hauteur etonnantes, le New-World, 
par exemple, qui contient mille lits pour passagers. 
C'est plaisir de voir arriver ou partir, de nuit, ces 
steamers grants, aux trois rangs de fen&res eclai- 
r&s brillamment. 

Ensuite ces navires ont un aspect tout autre que 
les nfitres, ceux k vapeur surtout. La plupart ont 
des machines k balancier ou k clocher. Cet immense 
balancier qui se prom&ne gravement dans les airs k 
une assez grande hauteur et ce clocher immobile au 
centre du batiment, sont pour l'Europ&n d'une 
bizarrerie frappante. 

Perpendiculairement aux quais se trouvent, k 
distances egales, de larges jetdes en maconnerie ou 
les navires viennent accoster, pour embarquer et 



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— 220 — 

debarquer les passagers et marchandises, operation 
qui se fait facilement. Les chantiers de construction 
sont dans le bras de l'Hudson qui sdpare New- York 
de Brooklyn, k l'Est de cette dernifere. 

Les passagers debarquent k la douane, espfcce 
de batiment circulaire, situe a la pointe Sud-Est, 
prfes duquel la grande artfcre de New-York, le 
Broodway aboutit. 

Dans la plus grande partie de sa longueur, le 
mouvement de Broodway est k peu prfcs le m6me 
que celui des principales rues de Londres. Sa phy- 
sionomie varie beaucoup. Prfcs de la douane, dans 
la citd, les raaisons sont plus anciennes et le mou- 
vement plus anime qu'ailleurs. 

Je prends le premier omnibus que je rencontre 
dans cette rue et qui doit me conduire jusqu'au 
bout, k peu pr&s au reservoir d'eau. Cet omnibus 
m'intrigue, je ne vois pas d'autre employe que le 
conducteur. A peine rempli, une dame se presente 
encore pour prendre place ; le conducteur arrete ses 
chevaux, se penche en arrtere; en se penchant, une 
courroie attachee a son bras, fixde a la portiere, qui 
traverse le haut de l'omnibus, se detend ; la portifere 
s'ouvre, la dame entre, l'omnibus part ; le monsieur 
le plus prfes de Tentree se lfcve, saisit une tringle 
fixde dans le haut, se tient debout; la dame prend 
sa place, tire de son porte-monnaie une pifccequ'elle 
donne au monsieur; celui-ci la transmet au cocher, 
dont la main passe devant, k travers un trou; le 
cocher rend la monnaie de la pifcce, que le mon- 
sieur passe k la dame, puis il se penche en avant, 
et la portifcre se referme. Tout cela s'accomplit par 



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— 221 — 

ces trois personnes sans qu'elles se regardent et 
sans dire mot. 

Ce simple detail ddpeint la nalion. 

Si les Amdricains poss&dent des richesses na- 
turelles hors ligne et en abondance, elles ne les 
empSchent pas d'aimer l'ordre, la simplicity, Yico- 
nomie, d'accomplir sous ce rapport, dans leur In- 
dustrie, leur travail, une foule de petits chefs- 
d'oeuvre. 

Autre detail du m£me genre. 

Pour m'orienter, j'achfcte un plan de la ville, en 
caoutchouc, qui, route, est de la grosseur d'une noi- 
sette. Quand j'en ai besoin, je le tire de la poche 
de mon gilet, le d^ploie et, pour lire les indications, 
Tallonge k volont^. L'usage de ce plan si simple, 
est facility encore par la denomination des rues. 
Excepte dans la cit<5, les rues sont marquees par 
des chiffres et des lettres de l'alphabet ; de cette 
manifcre, quand on est k la recherche d'une rue, on 
sait toujours dans quelle direction Ton doit mar- 
cher. New- York a des avenues superbes, les avenues 
1, 2, 3, etc.; la 5 e surtout est de toute beautd, mais 
dans beaucoup de rues, le pave est detestable, au 
point de forcer les femmes, en temps de pluie, h 
porter des bottes. La plupart des maisons de cette 
avenue sont construites en une pierre couleur cho- 
colat, d'un aspect extrSmement doux k l'oeil, et 
tiennent des habitations particulifcres anglaises et 
des clubs de Londres. La richesse des matdriaux de 
construction est peut-fitre ici plus grande que par- 
tout ailleurs. Outre cette pierre brune, couleur 
chocolat, il y a, en abondance, le marbre blanc, le 

19* 



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— 222 — 

granit, qui sont magnifiques, et particulifcrement 
employes dans le Broodway. Lh se trouvent parfois, 
h c6t6 de maisons colossales, des maisons fort ordi- 
naires. Compares aux hotels Nicolas, M&ropolitain, 
les plus grands hdtels de Paris paraissent petits. 
Dans ce dernier, il y a un the&tre, dont la decora- 
tion simple — or et blanc, mats — est du meilleur 
gout. Ce qu'on y reprfoente n'est pas tout k fait aussi 
distingud. Chez Delmonico, le principal restaura- 
teur, on trouve grand luxe, bonne chfcre, bien servie, 
mais les prix sont au moins doubles de ceux de 
Bruxelles. Au cate Taylor, remarquable par ses di- 
mensions, son confort, le prix minime de ses glaces 
dnorraes, excellentes, dans la journ^e, on ne voit 
que des femmes ; elles y viennent seules, pour cau- 
ser, se rafraichir, pendant que leurs maris vaquent 
h leurs affaires. II faut rendre aux Ainericains cette 
justice que s'ils sont grands spdculateurs, passion- 
n& pour gagner de l'argent, ils y tiennent peu et 
laissent leurs femmes le ddpenser a raise. Aux 
Etats-Unis, les femmes jouissent de beaucoup de 
liberty sans en abuser; le luxe est grand. 



Des richesses natu relies admirables, un territoire 
immense donnent aux AmeJricains cette initiative, 
cette audace remarquables, caractferes des hommes 
favorisds par la Fortune. 11 y a dans leur travail un 
g^nie particulier, qui se distingue pour chaque 
objet de celui des nations enropdennes. 

L'Amdricain n'imite pas, il crde. 

Sans meconnaitre le mdrite des autres nations, 



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— 223 — 

il cherche surtout a tirer parti de ses avantages, de 
ses ressources. 

11 en r&ulte que toutes choses possfedent un 
cachet distinct de ceiui qu'elles ont en Europe. 
L'attention se trouve ainsi continuellement eveillee 
chez Stranger, par des comparisons qui se prd- 
sentent d'elles-memes k l'esprit. 

L'audace, l'initiative sont si grandes qu'elles font 
rdaliser des prodiges. A Fdpoque ou je me trouve k 
New-York, en 1856, non seulement les tramways 
soot en usage, mais on voit des maisons pour ainsi 
dire voyager par tramway : une maison reculde de 
plusieurs centaines de pieds aprfes avoir iii mise 
sur coulisse, sur glissoire ; une autre soulevde k 
l'aide d'un systfeme de vis uniformes, dont les, cor- 
dages s'enroulent autour de cabestans identiques qui 
fonctionnent en meme temps, soulev^e poury ajouter 
des Stages par le bas. 

Dans la conversation, les Amdricains se moquent 
assez souvent des Europ&ns, qu'ils qualifient de 
gens endormis. 

Us n'ont pas tout k fait tort. 

Compare k leur diable au corps, le n6tre est bien 
effacd. 

L'Amdricain cherche k s'enrichir par le travail, 
non k thdsauriser. 

Nous autres Europ&ns, nous visons k la fortune 
en prenant nos aises. 

Nos jeunes gens de famille mfcnent une vie facile, 
dldgante, r^gtee, irrdprochable, mais parfaitement 
insigniflante. 

Aux Etats-Unis, cette vie-lk n'existe pas. L'ind^- 



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— 224 — 

pendance d'esprit et (Taction est preferde aux charmes 
seducteurs du monde. 

II faut, dans notre monde, faire tant de conces- 
sions, subir tant de mauvais proc&tes, de petites la- 
chetdsdeguisees,qu'k lalongue, I'^nervement arrive. 

Les Amdricains estiment trop la virilite pour la 
compromettre. 

Autrefois, nos Energies se retrempaient par le 
point d'honneur. Maintenant, qui se montre cha- 
touilleux sur ce point, bientdt se trouve discrdditd. 

Les Energies se maintiennent, aux Etats-Unis, 
non de cette fagon mais de mille autres, dont je cite- 
rai un exemple : 

A notre relache k Southampton, deux jeunes gens 
de New-York, appartenant k des families riches, 
s'embarqufcrent k bord du Leopold, comme passa- 
gers de l re classe. Ces jeunes gens de 17 k 18 ans, 
quittaient Paris, leurs Etudes, sans y 6tre autorisds 
par leurs parents. L'amour de la liberte, du tra- 
vail leur faisait k la fois secouer le joug paternel et 
renoncer aux delices de Capoue. Pendant la tra- 
versee, ils se montrfcrent peu expansifs. A la fin, on 
se permit de les interroger pour connaitre leurs 
intentions. « Nos parents, dirent-ils, se sont dlevds 
par eux-memes, en travaillant; nous ferons comme 
eux, sans eux. » Et en effet, ils s'appliquferent a 
cette t&che aussitdt en arrivant. 

Pareil trait de d&obdissance semblerait, chez 
nous, impardonnable. Lk-bas, les grandes resolu- 
tions sont admirdes. f 

C'est pourquoi il y a encore des hommes dans ce 
pays. 



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— 225 — 

Celui qui a dchoud plusieurs fois dans ses entre- 
prise, s'il persiste k raontrer du courage, voit venir 
k lui les sympathies publiques, la conflance, qui lui 
procurent des points d'appui et lui permettent de 
r&issir enfln. 

Chez certains peuples d'Europe, au contraire, 
le courage k ce point est peu appr&te ; lorsqu'il est 
indomptable, il serable un reproche vivant, on le 
consid&re comme un ddfaut. 

Certes la corruption est grande aux Etats-Unis, 
m6me dans les administrations. Le syst&me de 
Election appliqu^ k la justice fausse souvent les 
institutions, produit des effets deplorables. Mais 
les n6tres sont vici&s par notre esprit, un esprit 
habitue maintenant, par defaut d'energie, k envi- 
sager chaque question, chaque objet par ses petits 
c&t&, enclin a m^connaitre la grandeur, ce qui sort 
du terre-k-terre, pense et agit autrement que tous, 
a de la saveur, poss&de une originality. 

Tout en se mdfiant de vous, aux Etats-Unis, on 
vous ecoute; si vos projets sont senses, on les prend 
en consideration. Ailleurs, avant de vous ^couter, 
on veut savoir qui vous 6tes, votre position ; et Ton 
vous pr6te seulement attention si vous presentez des 
garanties, pas autrement. Sans garantie du gouverne- 
mentou sans garantie particulifcre, on n'aboutit pas. 

Qui a vu New-York, comprend le reproche d'etre 
endormis, qu'on nous y adresse. 

Quoique trois fois plus considerable que celte 
ville, Londres n'est pas plus dtonnante. 

II s'en faut pourtant qu'k New-York, j'admire tout 
ce que je vois. 



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— 226 — 

Le dimanche matin, je rencontre une dglise qui 
se promfcne sur l'eau, pour servir k divers quartiers ; 
la veille, j'avais rencontre une maison stationnant 
au milieu d'une rue; jusquici, rien de mieux, mais 
voici : press^ de me faire raser, j'entre dans un 
grand hdtel du Broodway, ou je sais que je trouve- 
rai certainement quelque coiffeur, le rez-de-chauss& 
de ces hotels etant approprie pour des magasins ; 
pendant qu'on m'arrange, un voisin en train de subir 
la mfime operation, s'amuse k cracher, de manifcre 
k faire d&rire des paraboles, des courbes gracieuses 
k ses emanations, sans s'inqui&er oil elies tombe- 
ront mais en cboisissant la tfite du garcon pour 
foyer de ses courbes savantes. Je suis pressd parce 
que je dois rejoindre M. Michel, aller avec lui pren- 
dre M. 1'abM de Smeth, pour faire une partie 
ensemble a la campagne. Si Londres est triste le 
dimanche, New- York Test bien davantage ; pour ne 
pas pdrir d'ennui, on est absolument force de la 
quitter. Toutes choses sont ddfendues ce jour-lk, 
except^, parait-il, de s'etendre k 1'aise; aux fenfi- 
tres, vous voyez non des visages, mais des semelles 
de bottes. On ne peut qu'aller k l'office ou se tenir 
coi. M. Michel et moi, nous sommes done heureux 
de nous rendre k l'invitation du digne abW. II s'agit 
pour le rdvdrend pfcre de Smeth de faire visite k un 
riche negotiant, de ses amis, vers l'extr^raite de Tile 
opposde k celle ou New- York se trouve batie. Quoi- 
que cet ami ne soit pas averti de son intention, nous 
serons, dit-il, parfaitement recus. Notre conflance 
en notre compatriote est sans bornes. 



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— 227 — 

Nous arrivons k la maison de campagne de rami 
de notre cher abbe, juste au moment du diner. 
Trois couverts sont bien vite ajoutds. II y a du luxe 
et bonne chfcre. Mais le service se fait singulifcre- 
ment. Imm&liatement aprfes le potage, chacun 
recoit une assiette remplie jusqu'aux bords de plu- 
sieurs sortes de viandes et legumes, arranges k 
toutes sortes de sauces, si bien que c'est un pro- 
blfeme de savoir comment, par ou commencer. Je 
jette un coup d'oeil sur la manure de fa ire des 
dames. Les legumes sont attaqufe d'abord. Je suis 
le mouvement. 

Quoique k une distance de plus d'une lieue de 
l'extrdmitd de New-York, la campagne de notre hdte 
se trouve situde dans une des rues projet&s pour 
l'agrandissement. Ces rues se coupent k angles 
droits ; elles ne sont encore que des routes dans les 
champs, routes mal pavees, oil les voitures font de 
terribles soubresauts. II est obvie k cet inconvenient 
par des roues dnormes, confectionnees dans une 
espfcce de bois elastique, qui permettent en merae 
temps d'obtenir une grande vitesse. Go a head! En 
allant ainsi, on se sent enlevd. 

L'aspect de cette maison de campagne est un 
peu froid ainsi que celui du jardin, fort beau 
du reste, mais dont la v^g&ation n'est pas suffi- 
samment d^velopptfe. On y voit de tout, des monta- 
gnes, une pifcce d'eau, jusqu'k une chapelle. Aussi 
froide que le reste, cette chapelle a des teintes trop 
brillantes, des vitraux et des copies de tableaux d'un 
&lat attristant. Le caractfere des objets consacrds 
au culte doit etre avant tout la majeste. Lorsqu'ils 



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— 228 — 

s'foartent de la simplicity de ]'aust£rit£, il faut 
qu'ils conservent ce caractfcre, en faisant pardonner 
la pompe k force d'art, de gout. 

Aprfcs avoir tout vu et compliment^ notre hote sur 
ses richesses, nous acceptons volontiers d'accompa- 
gner M. de Smeth dans une visite qu'il se propose 
de faire k l'&ablissement du SacrS-Coeur voisin, 
d'autant plus volontiers que ce couvent est situS sur 
une hauteur, d'ou le regard embrasse une vaste 
Vendue de pays. 

Dans r&ablissement, l'abbd est recu avec consi- 
deration. Nous assistons k son entrevue avec la 
sup^rieure, femme de 40 k 50 ans, d'une intelli- 
gence peu ordinaire. M. de Smeth parle de ses 
voyages, de ses projets ; la sup^rieure, de la marche 
de r&ablissement, de quelques-unes des &feves. II 
y en a de toutes les couleurs. Afin de nous en con- 
vaincre, d'eux d'entre elles sont appeldes, viennent 
causer avec nous; Tune est indienne, des Peaux 
rouges; Pautre, chinoise, au beau teint basan^; ces 
jeunes filles d'une douzaine ann^es, se trouvent 
^videmment intimid&s par notre presence; elles 
semblent plus disposes k pleurer qu'k r^pondre k 
nos questions. Nous visitons ensuite le couvent, oil 
des explications nous sont donnees sur les Etudes. 
Dans ces Etudes, je remarque l'importance accord^e 
k la geographic Quoique la compagnie de Jdsus ait 
partout le m6me esprit, un esprit contraire aux id&s 
modernes, on retrouve daus ce detail le cot£ prati- 
que, utilitaire am&ricain. 

En revenant k New- York, nous voyons sur notre 
route, k gauche, un immense enclos Wis6 9 qui doit 



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— 229 — 

servir prochainement de pare public, k droite le 
reservoir d'eau, qui alimente toute la ville avec 
abondance. Dans chaque maison, l'eau arrive jus- 
qu'au 4 e et au 5 e Aage, et k cette £poque de l'annde, 
il est apport^ le matin, comme le lait chez nous, 
la provision de glace du jour. La glace vient pro- 
bablement des grands lacs ; le long des quais, une 
quantity de navires en d^barquent d'^normes blocs. 
En cette saison, les fruits abondent. C'est curieux 
de voir le jour, au moment des affaires, la manifcre 
dont les negotiants traitent parfois les plus impor- 
tantes; la scfcne se passe dans les rues, partout; on 
m'en montre ainsi deux occup^s k ddbattre une af- 
faire, dont Tun mange des fraises, habit sous le 
bras, tandis que l'autre s'amuse k tailler un morceau 
de bois. 

Un assez grand nombre de Beiges sont &ablis k 
New-York; je fais la connaissance de plusieurs 
d'entre eux, entre autres de notre consul, M. Masy, 
de MM. Marsilly, Notteboom, et revois avec infini- 
ment de plaisir M. Fdlix Catteaux, qui nous fait, k 
M. Michel et k moi, un excellent accueil, ainsi que 
M. Van Damme, ex-officier d'artillerie dans notre 
arm&, avec qui je m'&ais U6 k Ostende. Par eux 
nous avons toute espfece de renseignements sur le 
pays, les moeurs, les habitudes de la population. 

A New- York, il y a peu ou pas de police; ce qui 
en existe sert surtout k prot^ger les femmes ; les 
hommes se protfcgent eux-m$mes. Le soir, dans 
Broodway, pour fumer son cigare et prendre un 
verre de bifcre, on entre dans des dtablissements 
situ^s dans des caves; Ik vous voyez souvent appa- 

20 



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— S30 — 

rattre k Tentrde des pocbes de vos voisins, dans 
certains mouvements, le boul de leur revolver. Des 
maisons k cinq Stages ont jusqu'k trois Stages de 
caves, qui s'avancent dans la rue au delk du trot- 
toir, lequel est vitrd. J'en visite une toute en fer, 
immense, employee pour librairie. Je visite aussi le 
musde si renommd de Barnum, qui contient k cbli 
de choses intdressantes d'autres des plus niaises 
mais pr&ieuses pour la reclame. Un fait frappant, 
c'est le nombre d'incendies; il y en a tous les jours; 
c'est plaisir de voir le zfcle, la rivalitl des compa- 
gnies volontaires organises pour les combattre ; ce 
zfcle, cette rivalitd soot portls si loin qu'ils ressera- 
blent k la sauvagerie et presentent de graves incon- 
vdnients; parfois ils occasionnent des ddgats plus 
considerables que les incendies m&nes. 

Un soir que je flane, j'assiste par basard k un 
meeting en plein air, tenu sur le principal square 
du Broodway. La foule est immense, le tapage 
Inorwe; il y a une estrade pour les orateurs; des 
jets de lumifere dlectrique viennent de temps en 
temps inonder leur visage, — manifere de se faire 
connaftre aussi singulifcre qu'expdditive! — Times 
is monney, disent les Amdricains. Le jour, ils 
vaquent k leurs affaires particuliferes et le soir, ils 
s'occupent des affaires publiques. Dommage qu'une 
activity aussi ddvorante ne soit pas toujours bien 
dirigde! Des gens bien pensants nous parlent avec 
tristesse de la corruption, qui s'&end k tout. lis se 
disent d^bordes par la canaille. A les entendre, les 
honnfites gens, sans cesse ecrases par le nombre, 
s'abstiendraient maintenant de participer aux &ec- 



yGoogk 



— 2S4 — 

tions. Ges honnttes gens ont tort. On ne doit jamais 
se ddcourager; it n'est permis sous aucun pr&exte 
de deserter, de manquer k son devoir. Quand on 
s'abstient d'une facon, ce doit etre pour agir plus 
energiquement d'une autre. Fais ce que dois, ad* 
vienne que pourra, le reste importe peu. 



Vu l'&at de mes finances, je suis oblige de quitter 
New- York sans aller voir les chutes du Niagara. 
J'en dprouve du regret; cependant la pensee qu'il 
me faudrait au moins trois jours pour faire cette 
excursion , et qu'un sdjour d'une huitaine k New- 
York n'est d6jk pas suflSsant, me console un peu. 
Notre depart est fixe au 16, et j'ai encore une 
foule de choses k visiter, principalement les etablis- 
sements mari times, Brooklyn, Hoboken, etc. D'ail- 
leurs je n'ai pas l'ambition de tout voir et sais 
mod^rer mes d&ifs, les rdgler suivant les condir 
tions oil je me trouve, et cela pour ainsi dire sans 
peine, par consequent avec peu de m^rite. Je n'ai 
pas mfone la pretention d'avoir bien observe tout ce 
que j'ai vu, ni d'apporter dans ma narration une 
exactitude absolue, mais seulement de donner en 
general dans ce recit, aux bommes et aux choses 
leurs physionomies, leurs aspects vrais, k commen- 
cer par ce qui me regarde. N'ayant pas les facility 
de ceux qui voyagent k la suite des princes ou dont 
la bourse est bien garnie, ma vie et mon livre sont 
ceux de chacun, des personnes qui comme moi, 
peufavoris&s par la fortune, ont trouve dans leur en- 
tourage les appuis necessaires pour pouvoir donner 



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— 232 — 

essor a leur besoin d'apprendre par eux-memes, de 
s'&ever en s'affranchissant le plus possible de tout 
lieu, de toute autorite. Plus qu'aucune autre car- 
rifcre, la marine permet le d^veloppement libre et 
simultang des diverses aptitudes, un ddveloppement 
modeste mais suffisant pour etre plus dans le vrai 
que si Ton poss&lait plus de ressources et meme de 
donsnaturels. Lenombre, lavari&ddes horizons, des 
luttesconviennentparticulifcrement pour nous former. 
Parmi les objets qui captivfcrent encore mon 
attention h New- York, plusieurs sont devenus ordi- 
naires, ont 616 surpasses. Je ne mentionnerai done 
pas ce que je vis k l'arsenal, les r&ultats d'essais 
sur la force des projectiles et sur celle de resistance 
des navires cuirassds. Mon enthousiasme etait dn 
reste porte ailleurs, vers la realisation des progr&s 
pacifiques. Ainsi j'admirai avec amour des oeuvres 
qui restent belles encore, des espfcees de types de 
perfection; mSme'aujourd'hui, les navires Persia, 
de la ligne Cunard, et Adriatic, de la ligne Col- 
lings, sont des produits phdnomdnaux de Findus- 
trie. Ce dernier &ait alors en reparation , je pus le 
visiter en detail. Le Persia, lui, arriva la veille de 
notre depart, ayant accompli la traversee de l'Atlan- 
tique en huit jours trois quarts, et regu un coup de 
mer un peu avant son arrive, qui remplit d'eau 
presque tout son compartiment de l'avant, jusqu'au 
moment d'accoster le quai, sans que les passagers 
s'en fussent apergu. — Les cales sfcetaes flottantes, 
divisdes en compartiments ajout^s k volontd suivant 
les dimensions du navires k Sparer, excitfcrent 
aussi mon admiration. 



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— 233 — 

Les bateaux desservant New-York et Brooklyn 
sont tailtes devant comme derri&re et & deux gou- 
vernails; ils entrent directement dans des formes 
ou d^barcadfcres, construits pour un bateau seule- 
ment; de cette fa$on, la manoeuvre d'accoster est 
r&luite & son minimum, on n'dprouve pasde pertede 
temps. Ce qu'il y a de plus remarquable k Brooklyn, 
c'est le cimetifere. Compare h ce cimetifcre, celui du 
Pfcre-Lachaise semble mesquin, tant pour la somp- 
tuosit^ des monuments que pour son Vendue. 

Du haut de la colline sur laquelle Hoboken est 
batie, on jouit d'un coup d'oeil superbe : en face, 
New-York, ses navires, son panorama; k droite, 
Brooklyn, Tile Longue, la mer; h gauche, l'Hudson, 
k perte de vue, avec ses grands bateaux et ses rives 
verdoyantes. 

Reprenant mes reflexions, je dirai que pour notre 
ddveloppement, il suffit de bien connaitre un certain 
nombre de grandes clioses d'ordres diffdrents. 

Par exemple, dans les arts, il n'esl pas n&es- 
saire de tout connaitre, pour possdder un sens artis- 
tique 6le\6. Ce qu'il faut connaitre et bien connaitre, 
ce sont les monuments les plus essentiels, les oeu- 
vres capitales de Fesprit humain. De ces creations 
jaillissent comme de vdritables sources, la vie et la 
lumifere, qui rayonnent dans d'autres productions. 
On se forme peu h peu le gout, le jugement, par 
des comparaisons r&tdrees faites soi-m6me, en se 
soustrayant k toute espfcce d'influences. Aprfes avoir 
ainsi dtudid, travail^, on etend progressivement 
ses horizons en abordant les sujets les plus divers, 
en employant les ^ments les plus riches, les plus 

20* 



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— 234 — 

diffdrents. Une accumulation trop grand*, trop 
subite de ces elements emp£cbe de pouvoir les 
analyser, se les approprier, de voir clair en met- 
tant de l'ordre en eux. Ce qu'il faut acquerir, ce ne 
sont pas tant les connaissances que le jugement. 
Aucune dpoque ne fut plus fertile que la n6tre en 
gens instruits ; cependant le sens droit reste rare, 
les horames d'un jugement sur font dtfaut, m6me 
dans chaque branche, chez les specialistes, surtout 
chez les specialistes, parmi ceux qui, attachant une 
importance outnfe k leur partie, sont n&essaire- 
ment exclusifs, dou& de points de vue droits, en- 
clins k rexageration,ksepassionner,kddraisonner. 
Jusqu'k ce que par des comparisons successives et 
des Etudes approfondies d&oulant de ces comparai- 
sons entre les objets les plus divers, un livre, un 
op^ra, une statue, un tableau, un monument, l'es- 
prit soit suffisamment exercd pour pouvoir distin- 
guer dans une oeuvre nouvelle, presque de prime 
abord, la valeur de la pens^e, du sentiment, de 
l'execution, il convient d'agrandir la sphere de nos 
connaissances artistiques. Ce r^sultat obtenu, il faut 
se garder d'augmenter un bagage qui deviendrait 
moins utile qu'encombrant. Si la beaute a des as- 
pects varies k l'infini, les types de perfection sont 
peu nombreux, c'est k ces types surtout qu'il faut 
s'attacher. L'art retrace les aspirations eievees. Ces 
aspirations doivent desormais s'incarner en nous. 
Tel est, semble-t-il, le progr£s de Tavenir. 
L'homme est appeie k developper k la Ms toutes 
ses aptitudes. Dans cette voie, Ton avance peu 
d'abord, mais les progrfes sont durables, C'est icelle 



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— 23S — 

de la justice. Malgre nous, nous y entrons. Ce n'est 
pas peu de chose de s'affranchir des habitudes, des 
prejuges auxquels l'^goisme nous tient rives k notre 
insu. Nous nous croyons libres et nous sommes 
esclaves de nous-m&nes, de nos passions, d'une 
foule ^influences que nous subissons sans le sa- 
voir. Pour que nous r&lisions notre iddal dans nos 
actes, il faut que nous nous eprenions de toutes les 
beaut^s, de la beaute des sifecles, et que nous l'in- 
carnions en nous. Son incarnation n'a pas lieu, 
elle reste pour ainsi dire improductive; ce fait 
grandement regrettable cause probablement notre 
sterilite. Comme Narcisse, la civilisation s'admire, 
dans les decauvertes recentes, les applications de 
Fart et de la science k l'industrie ; en s'admirant, 
elle s'&iole, m6me aux Etats-Unis. 



Le 16 mai, vers 1 heure de relevde, le Leopold 
quitte New- York, par beau temps et faible brise du 
Nord^ ayant k bord peu de passagers, peu de mar- 
chandises, et presque en m6me temps que deux 
autres steamers, le Herman et le Nord Star, qui 
font m&ne route que lui. Nous devangons ces na- 
vires pendant la soiree. R^gld nos chronomfctres 
par un angle bora ire pris & 5 mi lies du bateau- 
feu. 

Belle brise du SE, le lendemain dimanche. Sous 
les voiles auriques. Dejk la temperature de l'eau 
s'&fcve de 50° k 61° Farenheit, nous entrons dans 
le courant le Gulf stream. Le tuyau d'exhaution de 
la chaudi^re de babord arafere bouch6; dteint les 



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— 236 — 

feux de cette chaudifcre pour d&nonter et remettre 
en ordre le tuyau. La brise passe au ONO, vers 
8 heures du soir, dans an grain de pluie. Mis toutes 
voiles et bonnettes dehors. Mer phosphorescente. 

Lundi, 18, le vent totnbe, houle de l'Est; dans 
la soiree, fraicheur de l'Est avec pluie. Par la brise 
de 1'arrifcre, l'arbre de I'htflice donnait d'assez 
fortes secousses, k cause de jeu dans son manchon 
d'&ambot. Renoncd aux extractions par les sou- 
papes Kingston; l'exhaution fonctionne continuel- 
lement. Thermomfctre : air : 59°; eau : 68°. 

Gros temps du SSE, forte mer, le 19. Six ba- 
tayolles enfonc&s; le plat-bord brise k tribord, 
sous le bac; 2 pieds d'eau dans le poste de Tequi- 
page. La machine ne fait plus que 27 revolutions. 

Faible brise variable, mer houleuse, temps bru- 
meux, le lendemain. Fait continuellement jouer le 
sifflet. 

La brume se dissipe dans la soiree du 21 et la 
brise s'eifeve du OSO. Distance parcourue : 235'. 

Le 22, belle mer. Arr&e pendant un quart 
d'heure pour serrer quelques pieces de la machine. 
Latitude : 43°; Longitude : 46°. La temperature 
de Teau change de 39° a 62°; parfois le temps est 
epais. 

Saute de vent du NO au NE, dans un grain de 
pluie, le 23. 

Ici se trouvent signals dans mes notes beaucoup 
de faits et de reflexions sur les conditions de la 
navigation, dont je citerai quelques-uns. 

Les vibrations ressenties k l'avant, par suite du 
mouvement du propulseur, empfichent de tenir le 



yGoogk 



— 237 — 

beaupr^ convenablement ; ce beaupre et son bout- 
dehors sont trop longs. En general, le gr&ment 
est trop lourd, les pavois et le plat-bord, trop 
faibles. De nombreuses dlfectuosittfs se remarquent 
dans les installations. Les plus importantes sont 
relatives k la machine. — Inconv^nients de Thrice 
mise directement en mouvement par les grandes 
bielles : avec le systfcme h engrenage , les pistons 
donnant un moins grand nombre de courses, la 
detente se fait plus facilement, et dans les coups de 
mer, la machine ne souffre pas autant des chocs 
del'h&ice. — En partant d'Anvers nous avions h bord 
800 tonneaux de charbon, et en arrivant h New- 
York, 150 a 200; le nombre 625 peut done etre 
admis pour celui de la consommation dans ce trajet 
de 14 jours. De ce nombre, on dlduit la consom- 
mation moyenne : un peu moins de 40 tonneaux 
par jour. Les tirants d'eau a notre depart de New- 
York dtaient de 20 pieds 8 pouces derrifere et 
18 pieds 4 pouces devant. Nous sommes conduits 
h penser que le navire est sale en dessous, encrout^ 
dans ses oeuvres vives, parce qu'il semble marcher 
moins rapidement qu'auparavant. Dans les plus 
grandes vitesses, le loch ne marque pas plus de 
12 noeudset demi. 

A cause du petit nombre de passagers, la vie k 
bord est plus confortable et le service plus facile 
que pendant le voyage d'aller. Parmi ces passagers, 
je citerai M. Barbey; ce negotiant franQais, &abli 
h New- York depuis longtemps, a fait de nom- 
breuses traverses de 1'Atlantique ; il joint aux 
habitudes d'un marin, les manures d'un araericain 



yGoogk 



et conserve la pditesse, les sentiments frangais; 
par sa conversation agreable et son esprit fertile, il 
nous procure toutes sortes de distractions. A ce 
sujet, je mentionnerai combien souvent j'ai &e 
frappe de la rapidite avec laquelle les Strangers 
adoptent le never mind, les moeurs des Etats-Unis, 
ou la protection des lois, le contrdle de l'autoritl 
sont bien moindres qu'en Europe, et partant, Tin- 
dependance , Fenergie , l'initiative individuelles 
beaucoup plus grandes. Un besoin exag£r£ d'ordre, 
de sdeurit^, de bien-6tre, porte chez nous atteinte 
au g^nie personnel. Si de sdrieux sacrifices k la 
patrie #fevent, retrempent les citoyens, une regie- 
mentation minutieuse de la vie sociale Inerve les 
hommes, les abatardit. 

Dimanche, 24 mai, belle brise du NNE, mer 
houleuse. Arrets pendant 3/4 d'heure pour serrer 
certaines pifeces de la machine. Sous les huniers et 
les perroquets, le navire file encore 6 noeuds. 

Pris un ris dans les huniers, serre les perroquets, 
le 25. Un grand steamer sous voiles, courant k 
contre-bord; k ses allures, nous croyons recon- 
naftre en lui la Constitution, de notre ligne. Forts 
chocs dans l'arbre de Fhelice; le manchon d'&am- 
bot a 5/8 de pouce de jeu; pendant le premier 
voyage, ce jeu n'&ait que de 4/4 de pouce. 

Bonne brise du Nord, assez grosse mer, le 
mardi, 26. Longitude : 23°; Latitude : 48°. Dis- 
tance parcourue : 264'. 

Le 27, les vents passent peu a peu h l'Ouest, la 
mer tombe. 

Jeudi, 28, stoppd pendant une demi-heure pour 



yGoogk 



— 239 — 

serrer quelques pifcces. Peint le navire, gratt^ la 
mature. 

Temps tegfcrement brumeux, le vendredi, 29. 
33 tours. A sec de voiles. Le Start Point en vue 
vers 4 heures de relevde. Embarqu^, k 8 heures, 
un pilote de Cowes; d'aprfcs ce pilote, le North 
Start est arrivd k Cowes aujourd'hui vers 4 heures 
de raprfcs-diner, mais le Herman se trouve encore 
en route ; le Vanderbilt vient d'accomplir une tra- 
versee en 10 jours. Vu les feux de Portland, ra- 
lenti la marche. 

Au point du jour, donn^ dans les Needles et 
mouilte en rade de Cowes, le samedi, 30 mai, k 

4 heures du matin. A l'ancre se trouvent une cor- 
vette k aubes araericaioe et le yacht de la Reine. 
Nos tirants d'eau ne sont plus que de 18 pieds 
6 pouces derrifere et 14 pieds 6 pouces devant. 
Embarqud un pilote beige, qui nous dit avoir recu 
des ordres minist^riels par lesquels il lui est inter- 
dit de s'occuper dordnavant de la route des navires 
avant leur entr&dansles Willingen, dans les passes 
de Pembouchure de TEscaut. Levd l'ancre vers 

5 1/2 heures. Plusieurs vaisseaux de ligne en rade 
de Spithead. 

Mouilte vis-k-vis d'Anvers, le l er juin 1886. 



Aussitot arrivd k Anvers, je m'embarque et re- 
prends mon service k bord de la Louise-Marie. 

Pendant mon absence, un ^v^nement important 
s'&ait passd dans notre pays. 

Un soulfcvement avait eu lieu contre la loi dite 



yGoogk 



— 240 — 

des couvents ; le roi se vit oblige de c&Ier k l'opinion 
publique; c'&ait bien en effet l'opinion qui, k dtfaut 
d'autres moyens, se pronon^ait ainsi : de nouvelles 
Elections donnfcrent la majorite a l'administration 
liberate, arrivde au pouvoir k la suite de cette 
&neute. 

L'opinion ne souffre pas qu'on la violente l^gale- 
ment. La violence legale n'est pas plus admissible 
qu'une autre. 

Par cet acte de vigueur, l'opinion se retrempa. 

La vitality avant tout. 

Le retour k la sant£ fut obtenu aux d^pens de 
nos institutions? 

Aucune institution n'est parfaite. 

La Constitution elle-mfime prit soin de le de- 
clarer, et d'indiquer les moyens de l'am&iorer. 

En c&lant k l'opinion, Leopold I er fit sagement. 

Son fils, naguferes, agit dem&ne. 

La royautd en Belgique ne s'oppose pas au pro- 
grfcs; en politique, elle n'a pas de parti pris. 

L'&neute, en 1870, fut contenue; l'opinion ob- 
tint satisfaction sans que le pouvoir sortit des 
mains des catholiques. Lichee subi par nos insti- 
tutions fut done moindre qu'en 1856. Y a-t-il lieu 
de s'en f&iciter? That this the question. Cette ques- 
tion, nous ne l'examinerons pas ici. Chaque chose 
doit 6tre k sa place. Nous mentionnons seulement 
le mouvement r^volutionnaire de 1856 pour faire 
remarquer que l'administration qui en est sortie, 
loin de se montrer plus favorable que la prded- 
dente k la marine, ne daigna pas m6me s'en oc- 
cuper. 



yGoogk 



— 241 — 

A la \6rit6, une question plus iraportante l'occu- 
pait alors, celle des travaux de defense d'Anvers, 
auxquels nos int^r&s furent sacrifies momentan^- 
ment. 

Je dis momentan^ment parce que, dans la con- 
viction des promoleurs de ces travaux, il etait bien 
entendu que si, pour completer la defense, on re- 
connaissait la n&essite de lament maritime, au- 
cun engagement du pouvoir ne pouvait s'opposer & 
Torganisation de cet 6\6ment. 

Ces promoteurs dcartaient Tid^e facheuse pour 
leur cause que la marine put 6tre appel^e h jouer 
un r61e important dans la defense, mais ils ne 
niaient pas son utility meme h ce point de vue. 

Cette utility est une n^cessit^. 

Pour bien comprendre le fort et le faible d'une 
attaque par mer, il faut etre militaire et marin. 

Le r61e d'une marine dans une attaque maritime 
contre Anvers peut 6tre compart h celui du corps 
du gdnie dans Tattaque et la defense des places 
fortes ordinaires, disions-nous alors h nos cama- 
rades de Tarm^e, qui presque tous partagfcrent 
notre avis. 

Mais le ministfere avait k compter avec Topinion, 
& qui il fallut bientot en quelque sorte faire violence 
pour lui arracher les 50 millions exigds pour la 
construction de la nouvelle enceinte, somme h 
peine sup^rieure cependant h celle que reclame 
Tdrection de notre nouveau palais de justice, dont 
personne ne murmure ; peu k peu done, h mesure 
que la lumifcre faite sur notre question par les tra- 
vaux de la commission de la marine se dissipa, le 

21 



yGoogk 




— 242 — 

ministfcre nous lacha et finit par declarer qu'il pou- 
vait se passer de nos services. 

II fit cette declaration avec bonheur. 

D'abord, parce que la marine est impopulaire par 
elle-mgme en Belgique, ou I'objectif de chacun, ne 
s'&end pas au deli <fun certain horizon; ensuite, 
parce que cette impopularitd est encore augments 
par la consideration dont la cour se plait h nous 
donner des marques h chaque occasion, ce qui, 
aux yeux du public, nous transforme presque en 
courtisans ! 

Com pl&ement Strangers aux choses de la ma- 
rine, d'un petit corps special, qui ne rapporte au- 
cun bdndfice immddiat, et n'int^resse qu'au point 
de vue des questions d'avenir ou d'dventualitds 
graves mais peu probables, d'un petit corps ca- 
pable de susciter de sdrieuse besogne, s'il &ait 
organist fortement, de manifcre h nous mettre h 
mfime de nous cr&r des d^boucbds directs loin- 
tains, de nous ecarter provisoirement, pour notre 
bien, notre developpement, de la pratique absolue 
de cette doctrine commode du laisser faire et du 
laisser passer k l'aide de laquelle les gouvernants 
prennent tant leurs aises, les ministres charges de 
la direction de nos affaires s'attachfcrent k nous 
amoindrir vis-k-vis du public, M. le vicomte Vi- 
lain XIIII excepte, et encore, pendant un moment 
seulement, quand il fut sous le coup de Tdclosion 
de certaines vdritds. Quelques-uns agirent ainsi 
sans le vouloir peut-etre, nous ne savons; quoi- 
qu'il en soit, la manifcre dont ils s'occupfcrent de 
la marine officiellcment , aux Chambres, tendit h 



yGoogk 



— 243 - 

nous discredited En agissant ainsi, ils caressaierit 
des tendances admises gdndralement et recueillaient 
de ce fait des succfcs, line satisfaction, obtenus k 
nos depens, aux depens aussi des inter&s du pays, 
mais qui consolidaient leur position dans une cer- 
taine mesure et simpliflaient leur tache, par conse- 
quent des succfcs, une satisfaction dont ils etaient 
friands. 

Le cabinet ayant rdsolu de ne pas prendre de 
decision k notre egard, nous condamna par Ik k 
mourir d'une mort lente. Nos batiments ne furent 
ni ft5par& ni remplacds, ils pourrirent dans l'Es^ 
caut; par cette inaction, Texcellent esprit de nos 
Equipages s'altdra graduellement. Pour dchapper 
atix effets de cette inaction forcee, la plupart des 
officiers s'occupfcrent de questions spdciales, chacun 
suivant ses predilections. En suivant les miennes, 
je m'attachai aux questions d'int&et general. J'em- 
ployai mes loisirs k dtudier les pdripeties de nos 
tentatives pour fonder des lignes de navigation, 
l'essor que ces tentatives imprimfcrent k nos con- 
structions maritimes ; la nature merae, le regime 
de 1'Escaut, les conditions de sa defense ; flnale- 
ment, je fus amend k defoontrer dans une publica- 
tion, la ndcessitd d'une marine pour le ddveloppe- 
ment, Taffermissement de nos interets matdriels. 



Les anndes 1886 et 57 furent d'une grande sd- 
cheresse. Par suite de cette secheresse, le volume 
d'eau douce de 1'Escaut diminua sensiblement, 
ainsi que le courant. D'un autre cotd, les marees 



yGoogk 



— 244 — 

vives qui ont lieu aux environs des Equinoxes, ne 
furent pas favorisdes par des vents du large, ces 
marges n'opdrferent pas les chasses naturelles ne- 
cessaires pour l'entretien du talweg du fleuve. II en 
resulta un ensablement, principalement vers la 
frontifcre, entre le Doel et Batz, k peu prfcs en face 
du banc de Saeftingen, daus le chenal ordinaire. 
Des inquietudes se flrent jour. Le gouvernement 
repondit a Texpression de ces inquietudes du com- 
merce d'Anvers en envoyant la Louise-Marie sur 
les lieux, pour vdriGer le fait. Telle fut Torigine des 
sondages par lesquels fut dressde plus tard la carte 
nouvelle de FEscaut de M. le lieutenant de vaisseau 
Stessels. 

Rien n'est plus dangereux que de toucher au re- 
gime d'un fleuve, surtout d'un fleuve k maree, formd 
en trfes grande partie par Taction de la mer. On 
peut dire que, indistinctement, tous les travaux en- 
trepris pour rdgler, pour amdliorer cette action, 
sont nuisibles. Ce sont autant d'obstacles apportes 
au mouvement des eaux. Par ces travaux, le lit du 
fleuve se trouve resserrd, le mouvement est con- 
trarie; le volume d'eau de la mer qui remonte le 
cours est diminue, par consequent le courant 
amoindri; les passes sont moins creusdes qu'au- 
paravant; des envasements se produisent tdt ou 
tard indubitablement. Ces envasements se pro- 
duisent tardivement si, pendant un temps assez 
long, les chasses naturelles op^cs par les marges 
vives des Equinoxes se trouvent favorisees par les 
circonstances, h l'aide de vents d'Ouest, du NO et 
du Nord violents, circonstances qui arrivent sou- 



yGoogk 



— 245 — 

vent h ces dpoques de Fannie, lis peuvent au con- 
traire se produire tot, si lesdites mardes coincident 
successivement avec des vents de la partie du Sud 
et de FEst, qui entravent Taction de la mer. 

Les parties non recouvertes par les marges ordi- 
naires s'appellent scores. On dit que le score est 
mur, quand il n'a pas 6ti envahi pendant plusieurs 
ann^es. Alors on s'empresse de Fendiguer, de le 
soustrairek Finvasion de la maree. Cons^cutivement 
ainsi de nombreux scores ont 6l6 conquis. Triste 
conquete! Pour obtenir quelques arpents de terre, 
on a peu a peu diminue le volume d'eau qui, dans 
les grandes cbasses naturelles, aux equinoxes, ba- 
layaient FEscaut, rectiflaient, corrigeaient, net- 
toyaient son lit, apportaient par des crises salu- 
taires une vie nouvelle. Quand bien m6me les 
scores ne seraient recouverts par la mar^e qu'une 
fois ou deux en dix ans, il faudrait encore les 
laisser. Mais la speculation, Faviditd, n'ont plus de 
bornes. Par elles, les principaux cours d'eau et les 
premiers ports de la Hollande se sont ensablds. 
Nos voisins obvient maintenant a ces inconv^nients 
en construisant k Flessingue des dtablissements 
qui, grace aux chemins de fer, aux facility de 
communications, lestirerontd'embarras. Puissions- 
nous 6tre ^galement inspires, favoris^s ! 

Pendant plus de deux ans, je v^cus sur l'Escaut, 
dtudiantsa vie, sonhistoire, son avenir; j'en dtais 
epris. Sans FEscaut, la Belgique n'existerait pas ; 
notre pays ne serait qu'une province h la merci de 
ses voisins. L'Escaut nous met en communication 
avec le monde entier; il nous affranchit. Par lui, 

21* 



yGoogk 



— 246 — 

nous respirons, un sang g^ndreux s'dchappe de 
notre organisme pour faire connaitre au loin nos 
produits, nos moeurs, notre bonne foi, notre amour 
de Tart, nos monuments; la mer vient nous visiter, 
ouvrir notre esprit k des horizons varies, nouveaux, 
vivifiants. II nous enrichit et en m6me temps nous 
enlfeve des prdjugds, une ignorance du teste du 
monde artioindrissants. Je me plais k lui payer en 
passant le tribut qui lui est du, en exprimant 
Tadmiration, Tamour qull m'inspire. Sur 1 Escaut 
et dans sa grande citd se sont passes mes belles 
ann&s. Ce sont aussi mes souvenirs que je f&e 
ici. 

Un changement dans le commandement du na- 
vire eut lieu au commencement de 1857. M.Roose 
succdda k M. Van Haverbeke, appeld k commander 
le Due de Brabant en remplacement de M. Petit, 
nomm£ chef sup^rieur du service des malles-poste 
k Ostende. Pendant 1'hiver, In Louise-Marie res- 
tait k Anvers, et Y6i6 9 elle dtait employee k exdeuter 
les sondages dans le bas de 1'Escaut. Quand nous 
&ions k l'ancre devant la ville, je faisais de iiom- 
breuses excursions k la voile dans nos embarca- 
tions, vers le hairt du fleuve, que j'apprenais ainsi 
k connattre enticement par moi-m6me. Lorsque le 
navire dtait etnployd aux sondages, ce service 
install^, j'employais mes loisirs k parcourir les 
polders, les digues, k visiter les forts, les passes, 
les bancs, en Hollande et en Belgique, k &udier 
les conditions de la defense dti fleuve, les luttes 
glorieuses dotit il fut le th&tre, et que Nestor Con- 
siddrant resume si bien en quelques mots dans le 



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— 247 — 

passage suivant de son remarquable ouvrage sur 
YHistoire de la Revolution du xvi e sidcle dans les 
Pays-Bas (4) : 

« On sait les prodiges qui furent accoraplis. 
L'Escaut fermd par des travaux gigantesques con- 
struits sous le feu des defenseurs de la ville ; les 
machines terribles inventus par les assiegds pour 
detruire les ouvrages de leurs adversaires ; les di- 
gues transferases en champs de bataille, oil deux 
armdes, disputant le terrain aux flots du fleuve 
courrouce, viennent entasser les cadavres de leurs 
meilleurs soldats, temoignent de l'heroique achar- 
nement des deux partis et font de ce siege memo- 
rable le dernier chant d'une sombre epopee. Far- 
nfcse, qui ne cessa de donner des preuves de la 
plus haute capacity et d'une incontestable bravoure, 
faillit plus d'une fois perdre la vie, surtout le jour 
ou le formidable navire de Giambelli jeta dans les 
rangs espagnols la devastation et la terreur. Aprfcs 
quatorze mois d'une admirable resistance, Marnix 
dut enfin cdder a la volonte du peuple affame qui 
demandait k se rendre. » 

Par ces etudes et cette vie active en quelque 
sorte dans Finaction, nous devinmes aptes k saisir 
les conditions de la defense maritime d'Anvers, 
ainsi que la loi des interets materiels, Tinfluence 



(4) Bruxelles et Leipzig : Auguslc Schnde, ddileur. — 
Page 246, seconde Edition, pr6c6d6e d'une belle Introduc- 
tion par G. FrtfdeYix. Tons les coaurs palrioiiques el les 
esprils 61ev6s se sont efforc^s de retracer les souffrances 
de nosperes, a celte memorable epoque. 



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— 248 — 

des relations commerciales internationales sur la 
prosperity publique, les moyens de crder, de d^ve- 
lopper ces relations, d'assurer Favenir national. 
Une occasion se pr&enta bientdt de pouvoir utiliser 
mes connaissances ainsi acquises. 



Une commission composde d'officiers de marine, 
de MM. Van Haverbeke, president, Guiette, Roose, 
Dufour et Sinkel, secretaire, fut institute en 1858 
pour examiner les projets de defense du fleuve prd- 
sent& au gouvernement, par la commission sp&iale 
nommde k cet effet et par l'inspecteur du gdnie, le 
g^ndral De Lanoy. D'aprfes ces deux projets, le point 
principal de la defense devait se trouver k Calloo, au 
coude du fleuve, et consister dans la conceutration 
des feux de forts &ablis vers ce point, sur chaque 
rive, combine k Taction d'un barrage. Dans Tun 
et l'autre systfemes, la defense se trouvait compl&ee 
par l^rection d'une citadelle au Nord de la place 
d'Anvers, citadelle balayant les quais de la ville, la 
rade et ses approches, au loin, en aval. 

Notre examen porta surtout sur la disposition du 
front des forts, le plus ou moins d'efficacite de leur 
armemcnt, et des barrages proposes. Libert^ nous 
&ait accordde d'ailleurs d'exprimer notre avis sur 
remplacement choisi pour les forts, et le mode de 
construction du barrage. 

Profltant de cette liberty, je crus devoir linettre 
de nouvelles id^es, proposer de remplacer Tun des 
forts k ^tablir au coude par la construction d'un fort 
vis-k-vis de Tendroit dit : « la Pipe de Tabac, » 



X. 

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— 249 — 

qui commanderait la passe en ce lieu et dont Ies 
feux se relieraient k ceux de Calloo et de la citadelle 
du Nord, afln d'unir les forts entre eux, d'dviter de 
scinder la defense en deux. Par suite de la na- 
vigation h vapeur, disais-je, les difficulty naturelles 
presentees pas le coude de Calloo k la navigation 
etant rdduites considerablement, il y a lieu de ne 
plus accorder h ces difficult^ la meme importance 
qu'autrefois , par consequent de modifier notable- 
ment le mode de defense. Je proposal en outre de 
substituer aux barrages projetds, fondds sur la 
resistance apportee au passage de navires ennemis, 
par des corps flottant relies entre eux, resistance 
qui peut toujours etre vaincue par la reunion d'ef- 
forts suffisants, Taction simultanee de navires puis- 
sants, de leur substituer un barrage dont Teffet 
serait de desemparer les b&timents en mettant hors 
d'etat leurs propulseurs, qui pour cette raison 
devrait etre compose de poutres, de chaines et de 
cordages, de materiaux flottants, formant unite et 
proteges par des torpilles, des mines sous eau. 

Mes idees furent rejetees k l'unanimite, et meme 
on ne daigna pas les prendre en consideration. Mais 
bientot j'obtins une revanche. Vers le commence- 
ment du mois d'aout de la mSme annee, une de nos 
malles-poste fut envoyee k Cherbourg, pour mon- 
trer notre pavilion aux fetes donnees k Toccasion de 
Tinauguration d'un nouveau bassin, auxquelles Tem- 
pereur devait assister, et faire ainsi acte de bon voi- 
sinage. Les membres de la commission y furent 
embarques. Choisi par mes camarades pour accom- 
pagner notre dirccteur, le general Lahure, dans ses 



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— 250 — 

visites aux autorites, j'eus la satifaction d'efitfetiAr^ 
soutenir mes iddes par Tamiral ftomain Desfossds, 
l'ancien rainistre de la marine, commandant fle 
Tescadre. La conversation, a bord du vaisseau la 
Bretagne, s'fetant immediatement engag^e sur les 
progrfes maritimes, de Tartillerie, des travaux d'An- 
vers, Tamiral nous dit : « II faut tout changer 
aujourdTmi, les vaisseaux ne sont plus de hotre 
temps, ils seront remplac^s bientot par des cuiras- 
ses ; meme les canonnifcres seront blind^es (c'est ce 
que j'avais prdconisd) ; quant aux barrages, on les 
construira surtout en vue d'entraver Paction des 
propulseurs, de desemparer ainsi les b&timents ; en 
ce moment, des experiences se font k Toulon pour 
etudier, essayer ce mode de ddfeftse. » 

Ce voyage k Cherbourg merite d'etre narre ; tfest 
un des meilleurs souvenirs de ma vie de marin. 

Arrive la veille des fetes, notre malle-poste, 
le Diamant, prend son mouillage au poste designe, 
sur la ligne des avisos. Cette ligne coupe en quel- 
que sorte la rade en deux, parallfelement h la digue; 
en dedans se trouvent les navires de commerce, les 
bateaux de pSche, les yachts ; en dehors sont les 
navires de guerre, et prfcs de la digue, les batteries 
flottantes ddsarmdes, telles que la Devastation. 

Aussitdt le Diamant h l'ancre, une embarcatioti 
de la Bretagne vient de la part de Famiral nous 
souhaiter la bienvenue. Je suis envoys k bord de ce 
vaisseau pour remercier et demander l'heure k 
laquelle notre directeur, M. Lahure, pourra 6tre 
recu. A 7 heures, ce soir, m'est-il rdpondu. A 
7 heures done, Famiral Romain Desfossds nous 



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— 251 — 

re^oit, dans le salon prepare pour l'empereur, qui 
doit dans quelques jours s'embarquer k bord pour 
Brest; il est entounS de son &at-major; notre gdnd- 
ral est place k sa droite et moi k sa gauche. La 
conversation s'engage corame je viens de lie dire. 
Dans cette conversation, une chose m'&onne, 
Taisance avec laquelle mon chef y prend part. En 
Pdcoutant, certaines apprehensions que j^prouvais 
se dissipent enticement. 

Le lendemain, j'accompagne If. Lahure dans sa 
visite au prdfet maritime, le contre-amiral comte 
Gourdon. Lh, les choses se passent autrement, elles 
sont bien prfcs de se g&er. Le prtfet nous demande 
d'assister k Tarrivde de l'empereur, k la gare. Je ne 
puis,, rdpond M. Lahure, les offlciers du bord sont 
k terre dejk ; impossible de les prdvenir. Le pr^fet 
insiste. Venez-y k vous deux, dit-il. M'. Lahure 
refuse poliment. Nous nous quittons assez froide- 
ment. Par contre, l'amiral Romain Dcsfossds vient 
dans la jpurnde k bord saluer notre directeur et 
nous t&poigner d'excellents sentiments. 

Le surlendemain de bonne heure, jeudi, 5 aoilt, 
nous allons de nouveau k la prefecture, pour faire 
visite k Tamiral Hamelin, ministre de la marine, 
arrive la veille avec l'empereur. Nons sommes re^us 
sans cfrdmonie, cordialement. Le ministre de la 
marine allie en lui la franchise, rdldgance, Pamabi- 
litd. II y a de la profondeur et de l'humour dans son 
esprit, qui est sdduisant. (Test un type de parfait 
officier. Moins grave, moins sdrieux en apparence 
que l'amiral Romain Desfossds, il est peut-6tre plus 
penetrant. Dans ses yeux brille l'intelligence. Qui 



y^ 



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se sent appr£ci£ est k Taise, cette visite me plaft 
infiniment. Nous nous quittons dans les meilleurs 
termes. Le ministre nous invite k voir l'escadre, 
les dtablissements maritimes, k assister k Pinaugu- 
ration du bassin, etc. 

Mais on donne k l'empereur des ffites, des ban- 
quets, des bals, dont les invitations concernent le 
comte de Gourdon , qui ne nous en fait parvenir 
aucune, sans doute a cause de la raideur montrde 
par M. Lahure. Loin de nous en plaindre, nous 
sommes enchantds; notre temps est prdcieux, il peut 
fitre employe utilement. D6jk nous avons visits le 
port, la ville, les hauteurs qui les dominent; de ces 
hauteurs Ton jouit d'un coup d'oeil superbe. Dans 
ces peregrinations, Toccasion de reconnaitre Paffa- 
bilite de la population se pr&ente k chaque instant. 
Des paysans voyant notre embarras d'atteindre les 
points d'ou le regard embrasse les plus beaux sites, 
s'offrent d'eux-mSmes k nous accompagner, nons 
font les honneurs de leurs champs. La Normandie 
est un pays charmant, les environs de Cherbourg 
particuliferement. Les habitants sont honngtes, affa- 
bles, attaches k Thonneur, k la patrie; ceci se lit en 
eux, se voit en chaque chose, dans ces jours de Wte, 
a chaque instant. 

Le vendredi 6, je propose k mes camarades dul- 
ler visiter Tescadre, avant Tarriv^e de la reine 
d'Angleterre; ces messieurs se montre peu empres- 
ses; je parviens pourtant k vaincre leur inertie; 
nous commencons notre visite k bord de la Bre- 
tagne, oil Ton nous temoigne mille amities. 



^ 



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— 253 — 

La Bretagne est un vaisseau de 130 canons, com- 
mand^ par le capitaine de vaisseau Pothuau; il 
porte le pavilion de 1'amiral. L'escadre se compose 
de 9 vaisseaux h hdlice, tous de grande Vitesse, la 
Bretagne, le Donawerth, le Napolion, VArcole, 
YEytau, YAusterlitz, YUlm, V Alexandre, le Saint- 
Louis, et de quelques frigates aussi h Mice, telles 
que Ylsly. Elle offre le specimen le plus avancd des 
r&ents progrfcs maritimes, specimen qui fait Tad- 
miration des Anglais eux-m ernes. Son unite est 
remarquable, sous le rapport de l'organisation des 
Equipages, de la tenue des b&timents et des qua- 
lity des navires, de leur armement. A bord du 
Donawerth se trouve le pavilion du contre-amiral 
Lavaud. 

Aussitdt a bord de l& Bretagne, chacun de nous se 
voit entour^ d'oflSciers qui s'empressent de nousfaire 
les honneurs du vaisseau. Nous l'&udions atten- 
tivement. Sous certains rapports, la Bretagne est 
infdrieure au Due de Wellington, que j'ai visits h 
Porsmouth et qui est du m&ne rang. La hauteur 
des batteries est moins grande et la batterie inte- 
rieure se trouve un peu noyde, e'est-k-dire qu'elle 
n'est pas tout k fait assez 6le\6e au-dessus de l'eau. 
Malgre l'animation extreme du moment, l'ordre 
rfcgne k bord, oil toutes choses sont bien rdgldes et 
s'accomplissent avec une&onnante facility. Bien que 
nous ne soyons pas les seuls visiteurs, que Ton 
annonce k l'instant Tarriv^e en rade de la Heine 
d'Angleterre et de son escorte, laquelle est salude 
imm&liatement de 21 coups de canon par chacun 
des navires de l'escadre, l'accueil dont nous sommes 

22 



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— 284 — 

I'objet n'en souffre aucunement; une sorte de dejeu- 
ner au champagne nous est servi avec autant (J'ai- 
sance et d'empressement que s'il ne se passait rieii 
d'extraordinaire. , 

Cependant cette arrive cle la souventfne de Ja 
Grande-Bretagne est tout un ^venement; elle doiine 
a la rade, d^jk trfes animde, une vie nouvelle, vVai- 
ment dmouvante. Independamment des vaisseaux et 
frigates qui accompagnent Ie yacht royal, une flot- 
tille de plusieurs centaines de yachts de Taristb- 
cratie britannique^ tons plus jolis, plus coquels, 
plus ^tincelants les uns que les autres, parml 
lesquels ceux de ramiraute, de la thambre des 
communes, etc., qui se distingiient par leurs 
dimensions et ou se font entendre des corps de 
musique infatiguables, impriment aiix fetes un 
caractfere pacifique, international, et un dlan. un 
enthousiasme indescriptibles. A bord de ces yachts 
merveilleusement tenus etj de toutes dimensions, 
(quelques-uns sont \ vapei}r,,ont unebatterie, sont 
gr^s en corvette, ) se trouvent les principales 
families de TAngleterre, la haute fashion, des 
ladysetdes gentlemens dont les brillants costumes 
sont parfois arrosS d'eau d§ mer, dans les allies et 
venues, lesjcommunications entre les navires entre 
eux et avec la terre. Ces communications s'accom- 
plissent h l'aide d'embarcations rayissantes montd'es 
par des Iquipes d^lite, des homines (Tune adresse 
et d'une vigueur etonnantes, qui manient la voile et 
Taviron en realisant parfois des prodiges d'habiletd 
dont nous marins, k qui aucun detail , aucune prouesse 
ju!chappent,nous sommes transports. Au milieu de 



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— 25$ — 

ces innombraibles embarcatjons, les grands canots 
des vaisseanx fran^ais se distmguent par la surety 
la rapiditd des manoeuvres, la sevdrit^ de lear allure ; 
pas une parole importune, pas un mouvement inso- 
lite ne se A&cble chez eux; quoique debordds en 
quelque sorte, leur assurance reste entire, ils 
restent maitres de la situation. La rade est main- 
tenant si peuplde, siagitfe que ce n'est pas peu de 
chose d'aller k terre et de retourner k bord, le 
soir surtout, malgre les precautions, les points de 
rep&re prfs pour ne pas s^garei*. 

Le couJ)-cToeil fe^rique de la rade en fait le prin- 
cipal centre des fetes et attire k notre bord plusieurs 
compatriotes qui viennent nous demander l'hospita- 
litd; ejle est accordde k quelques-uns, k M. Masui, 
directeiir general des chemins de fer, k M. Gen- 
debien; nous ne pouvons faire davantage, car d6]k 
notre navire se trouve encombrd de passagers 
embarqiie's k Ostende , dont la plupart sont des 
officiers appartenant aux diverses armes de notre 
artnde. 

Les fetes consistent, le jeudi 8, en un banquet 
donn(5 a bord de la Bretagnei par l'empereur k la 
rein6 d'Angleterre ; — au toast 'port£ par Napoleon 
k Victoria, des salves de 101 coups de canon par- 
tent' de tous les vaisseaux k fa fois, salves tirees par 
tiord<5esi auxquelies s'ajoutent celles presque aussi 
noriibreuses- aiis forts ; 611es sbnt suivieS d'une 
rtponse analcigtfe des batimerits anglais; — puis en 
une illumination g&terale* des navires, un feud'ar- 
tifice 'i\v6 siit* la ,; drgiie : , etc., le tout favoris^ par le 
plus be'au temps d ft* montie. Quelques heures aVant 



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— 256 — 

ce banquet avaient eu lieu, par une brise d'Ouest 
superbe, de magnifiques legates, en presence des 
deux escadres et du royal yacht squadron. Les lut- 
teurs sont de nouveaux arrivants, qui ont traverse 
la Manche au plus vite, venant de Rythe de Tile de 
Wigt, situde en face Cherbourg, k environ 20 lieues. 
Leur arrive ajoute encore k Fanimation, k Ten train 
qui rfegnent en rade. 

Le vendredi, 6, Terapereur visite Pescadre. Que 
de coups de canon encore et de tous cdtds! Nous le 
rencontrons aussi k terre, dans une calfcche avec la 
reine d'Angleterre, k qui il montre la citadelle, la 
ville. Partout il est accueilli avec enthousiasme. 
Cet enthousisme me gagne, quoique je fasse pour 
m'en ddfendre. J'ai beau, dans ma pensde, faire son 
procfes k ce neveu du grand homme, me rappeler 
son origine, son coup d'Etat indigne, les acclama- 
tions de la population enttere et des Anglais, ses 
hotes, les pompes, l'&lat de cdrdmouies successives 
me subjuguent, m'&ourdissent, m'enivrent, je suis 
ddroutd. (Test surtout pendant sa visite k Tescadre, 
visite imposante, salude avec transport par les 
Anglais, que je me sens £branl£. Combien il faut de 
force pour r^sister au spectacle d'une nation enti&re 
prodiguant ses tdmoignages de reconnaissance k celui 
qui la couvre de gloire ! N'&aient les apprehensions 
que m'inspirent pour mon pays, les eblouissements 
de la grandeur, les ambitions malsaines, je serais 
tente d'oublier la ddch&mce morale resultant de la 
trahison, du parjure. Par crainte, par patriotisme, 
je suis pour ainsi dire forcd de rester honn&e dans 
mes appreciations, fiddle k mes convictions. Cepen- 



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— 287 — 

dant il s'est opdre en moi une certaine revolution. 
La faute de 1'empereur ne Fempfiche pas d'avoir, de 
montrer d^minentes quality auxquelles je parviens 
maintenant k rendre hommage. Plus tard, ces qua- 
litds se trouveront paralyses, elles n'empficheront 
pas sa chute. Rien de durable ne se fonde sans 
Thonn&ete ; les civilisations materielles sont cons- 
truites sur du sable mouvant. Cette idde n'est pas 
neuve mais elle est dternelle , ce qui vaut mieux. 
La lumifcre ne se ddgagera du chaos, 1'ordre ne se 
r&ablira dans les faits, 1'apaisement ne se fera 
dans les esprits que par le retour aux vdritds 
dternelles. 



Pendant toutes ces fetes, le ciel reste d'une pu- 
retd parfaite, une brise bienfaisante tempore les 
feux d'un soleil radieux. Le samedi 7 avant midi, 
nous nous rendons au port, pour assister k Inau- 
guration du nouveau bassin, dit Napoleon III, 
et au lancement du vaisseau k h&ice la Ville de 
Nantes. 

Un immense concours de population entoure le 
bassin. 

11 y a Ik des autoritds de toutes sortes, civiles, 
militaires, maritimes, un clergd nombreux, les 
dteves de 1'dcole navale, les ouvriers du port, et une 
foule dnorme. Partout rfcgne le plus grand ordre. 
De temps en temps des musiques militaires se font 
entendre, parmi lesquelles celle des gardes de Paris 
se distingue particulifcrement. 

Trfes etendu, le bassin est tailld dans le granit et 



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— 258 — 

entpure de cales de construction pour les navires. 
Sur le terre-plein de la forme du milieu est dfessee 
une vaste estrade, garnie de tapis, de tables, de 
fauteuils, et d'une riclie tente surmontee d'un dais. 
A droite de cette estrade sur laquelle rempereuf 
doit assister a l'imraersion du bassin, se tient un 
groupe compose d'officiers anglais de Tarm^e et (le 
1^ marine, de lords, etc.; k gauche, contre un plan 
en relief de la rade, du port, de la ville, des forjtifl- 
cations, est un deuxifcme groupe forme des autres 
officiers etrangers, desquels nous faisons parti^. 

I/empereur arrive vers midi, avec Hmpdratrice 
et leur suite. 

lis descendent dans le bassin, pour le sceller, y 
apposer leurs armes ; l'escalier dont ils se servent 
est place pr&s de nous, il a la hauteur d'une maison 
h plusieurs etages; en le remontant, l'imperatrice 
qui se trouve legferement souflfrante, doit s'arr&er 
un instant; elle a un trfcs grand air; cet air forme 
contraste avec celui de l'empereur; la tournure de 
Napoleon est vulgaire, mais cette apparence defavo- 
rable cache une nature peu commune. L'immersion 
se faisant plus lentement qu'on ne devait s'y atten- 
dre, soit que l'heure de la marde ait £l& mal cal- 
culi, soit que les mesures aient ete mal prises, 
l'empereur temoigne son mecontentement d'une ma- 
nure visible, en appelant sur 1'estrade auprfcs de 
lui des ing^nieurs anglais avec qui probablement il 
s'entretient du retard. Puis, descendant avec solen- 
nitd les degres de f'estrade, il s'avance vers le 
groupe de droite; au milieu de ce groupe se 
trouvent sans doyjte quelques aipis dont la vue 



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— 2S9 — 

r&peut, car il tend h ces messieurs h la fpis les 
deux mains chine facon cordialel touchante. Lors- 
qu'ensuite il arrive de notre c6t£, ce n'est plus le 
m6me homme. Son maintien trahi't une defiance, 
des instincts peu rassurants. Aprfcs avoir jete un 
coup-d'oeil distrait sur le plan, et dcout£ de meme 
les explications qu'on lui en donne, il porte vers 
nous un regard souppoiineui, percant, plein d'une 
expression etrange, prescpie mauaisante, qui' me p^- 
nfctre, me cause une sensation d^plaisante.te maf- 
tre cje la situation semfele rempli detentions mau- 
vaises pour ses voisins, qui lui sont peut-etre 
sugger&s par le Wsoin de faire taire les voix ca- 
pables de trpubler sa quietude en rappelant la coii- 
{jable origine 'de son av^nement. Cependant son 
alliahce avec rjlngleterre m6 rassure. Aussi long- 
temps que cette alliance subsistera, la Beljgique 
evidemment n'aura rien h craindre. Cette reflexion 
me permet de continuer k jouir des fetes. 

Pendant que l'eau monte lentement dans ce vaste 
et magnifique bassin, Tempereur cause avec plu- 
sieiirs personnages, puis il preside h une c£r£- 
nionie qui impressionne par la fa$on dont il y prend 
part. Lui-meme place la croix de la Ldgion d'honneur 
sur la poitrine de quelques braves, & qui ensuite il 
serre affectueuseraent la main. 

L'immersion devant continuer longtemps encore, 
jusqu'au moment de la mer haute, oil le vaisseau 
sera lancd, Tempereur et rimpdratrice se retirent, 
mais leurs suites et les diverses autorittfe restent en 
place; seulement il y a maintenaht dans ce monde 
officiel un certain laisser-aller; Pattention gdndrale 



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se porte sur les grands personnages ; on se montre 
le due de Magenta, le due de Malakoff, etc. Celui-ci 
malgrd sa barbe grisonnante et ses soixante ans, 
est empress^ auprfcs d'une jeune personne espa- 
gnole, attache k i'imperatrice, que sa conversa- 
tion semble mettre en belle hurneur. II attire tous 
les regards et ne parait pas s'en apercevoir. Peu 
aprfcs, pour se rafrafchir les pieds, il descend Tesca- 
lier du bassin et plonge le bout de ses bottes ver- 
nies dans l'eau, pendant que, tfite nue, il brave 
l'ardeur du soleil. Des troupiers assis sur le bord 
le regardent en riant. Le g^n^ral Codrington, avec 
qui il sympathisa, dit-on, en Crim&, vient k lui. 
Des rafraictaissements leur sont apport&; ils se 
composent uniquement d'un crouton de pain, qu'ils 
brisent ensemble et d'une chope de bifere. Je pro- 
pose k Tarai Sadoine de les imiter; nous nous ren- 
seignons; on nous dit que nous trouverons ce qu'il 
nous faut k la cantine du fort voisin ; en effet, Ton 
nous sert Ik du pain frais, du beurre excellent et 
une boisson nouvelle pour nous, le cidre de Nor- 
rnandie, auxquels nous faisons honneur. Ainsi rd- 
confort^s, nous faisons en flanant le tour des dta- 
blissements maritimes, que nous admirons. L'ins- 
tant de la marde haute approche, chacun reprend 
sa place. Vers 6 taeures, l'empereur et Timpdratrice 
se trouvent ^galement k la leur, prfcs de nous et 
prfcs de la Ville de Nantes. (Test avec un intdrfit 
ra61£ d'une certaine anxi&d que la foule attend 
I'dv&iement, le moment oil le colosse va prendre 
vie, s'dlancer dans sa carrifcre aventureuse. A 
Theure indiqu^e, les cables sont rompus; ddgagd 



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— 261 — 

de ses liens, le vaisseau ne meut progressivement, 
fend 1'eau, bondit; ob#ssant & des attaches qui se 
brisent successivement , en affaiblissant, en chan- 
geant sa course ddsordonnde, il ddcrit dans 1'arfcne 
taumide la courbe voulue, oscille, se calrne, s'arr&e 
et flotte majestueusement aux acclamations enthou- 
siastes de milliers de spectateurs. 

Ce lancement parfaitement rdusssi, constitue en 
quelque sorte le bouquet des fetes. Le soir, il y a 
encore illumination de la ville et bal offert par ses 
autoritds; raais la reine Victoria et Pescadre an- 
glaise quittent ddjk. 

Le lendemain dimanche, nous assistons k Inau- 
guration d'une statue dquestre de Napoleon I er sur 
la place d'Armes; aprfes cette inauguration qui 
forme la veritable fete de la population rurale des 
environs, dont la joie fait plaisir h voir, Tempe- 
reur et Timpdratrice s'embarquent & bord de la 
Bretagne pour Brest; ce vaisseau prend la mer 
suivi du reste de Pescadre, au bruit des salves des 
forts et de la citadelle. Nous levons Pancre en 
m£me temps et jetons en passant un dernier regard 
d'admiration sur cette flfcre jetde , travail gigantes- 
que, de plusieurs generations, qui barre la mer et 
fait de Cherbourg un port militaire important. 



Le travail de la commission termini, je continue 
d'&udier les questions du moment, celle de la 
marine, des relations commerciales international; 
de Pagrandisseraent d'Anvers, qui s'y rattache; et 
les questions sociales, Pouvrage de Proudhon : De 



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— 262 — 

la justice dans I'ltglise et dans la Ijitvplution parti- 
culifcrement. Ces Etudes me jettent dans des ten- 
sions d'esprit dangereuses. Ma premiere publica- 
tion : Considerations sur le commerce maritime 
national, qui parait vers la fin de 1858, me cause 
des fatigues, ainsi que des inimities auxquelles 
je suis sensible. Ces circonstances jointes a un 
ensemble de contrarietes, de deceptions, dans ma 
vie privee, dont quelques-unes des plus penibles, 
produisent un dbranlement dans mon sys^me ner- 
veux ; k la suite de cet ebranlement, les details du 
service me deviennent insupportables; je me trouye 
en proie h de vives surexcitations, qui me forcent 
de prendre un conge de quinze jours pour me 
remettre. Ceci se passe en Janvier 1859. Pendant 
ce conge, mon opuscule fait son cbemin, mes cama- 
rades lui font bon accueil, ils subviennent entre eux 
aux frais de publication. 

Mes surexcitations proviennent surtout d'aspira- 
tions pour le bien public, malheureusement im- 
puissantes. Comprenant combien la socidtd adonnee 
au matdrialisme, s'eloigne du veritable progrfcs, 
court k des catastrophes, je m'applique & trouyer la 
loi individuelle, de la conduite de chacun, et m'aper- 
<?ois ainsi de l'inefficacitd de la doctrine de Proud- 
hon, ou les besoins du coeur sont m^connus. 
Eprouvd, je cherche un appui et le trouve en Dieu 
seulement. Naturellement amen£ h prier, et restd 
libre-penseur par dessus tout, je fais choix d'une 
formule et ne rencontre de sens raisonnable que 
dans la prtere du Christ, Toraison dominicale, en 
la prenant g^ralement au figure. J'ouvre la bible. 



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— m — 

Elle me parait pleine de lumifcre, d'enseignement, 
un code social par excellence. En me voyant plonge 
-daris un ordre d'iddes si peu ordinaire, mes amis 
dprouvent des inquidtudes, doutent de ma raison. 
Certainement il y a lieu de concevoir des apprehen- 
sions pour celui qui, faisant table rase des iddes 
revues, de toute autoritd, cherche par lui-mdme sa 
voie, en dehors de toute influence, et marche dans 
cette Yoie entrdbuchant, mais avecla foi des anciens 
temps. Cette foi peu assainie, se fortifie en moi par 
une infinitd d'dpreuves. Elle m'entrafne a poser des 
actes incomprdhensibles, insensds, c'est-k-dire en 
ddsaccord avec les us et coutumes, avec mon temps, 
des actes d'autant plus inexplicables que, pour les 
choses de mon mdtier, dans mes apprdciations, je 
tiens ordinairement compte des regies tracdes et 
tdmoigne d'un jugement, d'un bon sens, j'ose le 
dire, prdcieux. Une premiere fois, je tente de met- 
tre plus d'ordre dans ma conduite et de suivre mes 
inclinations par le mariage. Cette tentative dchoue, 
j'en entreprends une autre dans des conditions 
aussi impossibles. Je suis maladroit parce que j'ai 
plus de foi que de raison. Combien il m'en coutera 
pour allier Tune k l'autre harmonieusement! Fina- 
lement, j'dcris & mon pfcre et lui demande de venir 
habiter avec moi, de me donner ainsi, par une vie 
en commiin, le calme, le bien-etre dont j'ai besoin. 
Mon pfcre m'aime beaucoup, ma belle-mfcre aussi, 
ils n'hdsitent pas h se ddvouer. Je loue, rue d'Hdren- 
tals, une petite maison avec un jardinet aboutissant 
h la promenade des glacis. Le ciel bdnit notre rdso- 
lution. Nous vivons ensemble heureusement pen- 



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— 264 — 

dant une annde. L'ann^e suivante, je suis appete k 
Ostende au service des malles-poste, une premifcre 
fois en avril 1860, pour trois raois, afin de rempla- 
cer, dans son com mandement, M. Hoed, malade; 
une deuxifcme fois, k la fin d'octobre, comme com- 
mandant en reserve, pour assurer le service. Je dois 
me sparer de mes parents, qui retournent en 
Hollande, dans leur pays, le climat d'Ostende ne 
cpnvenant pas k mon pfcre, atteint depuis longtemps 
par la maladie, la goutte, les rhumatismes. 

Cette separation inattendue m'est p^nible, car 
mon pfcre est devenu mon ami le plus intime, celui 
dont les idees, le caractfcre se rapprochent le plus 
des miens. Esprit cultive, il m'apporte les objec- 
tions de la science a mes principes et s'effraye de 
me les voir appliquer avec resolution, quand ils se 
trouvent en opposition avec ceux generalement 
adopts. Distinguant soigneusement, k la manifcre 
allemande, la verite speculative de la verite sociale, 
il ne comprend pas les necessity auxquelles j'ob&s 
d'etre plus sincere, plus courageux et qui provien- 
nent de mon sentiment religieux, de Taccord de la 
raison et de la foi. Souvent il me preditdes luttes, 
des tourments ou me jeteront mes convictions, la 
notion du devoir k laquelle j'obeis, et tente de m 
rendre moins absolu. Ses objections ont un effet 
oppose k celui qu'il espfcre, en me faisant voir de 
jour en jour plus clairement en moi. 11 m'avertit 
que je serai malheureux toute ma vie. Certainement 
je voudrais me soustraire a l'avenir que j'cntrevois 
comme lui ; mais plus fortes que ma volonte, les 
circonstances me relfcguent parmi les predestines. 



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— 268 — 

m 

En pratiquant la devise :Fais ce que dois, advienne 
que pourra, je suis en opposition avec le monde, 
fatalement entrain^ de chute en chute. On n'&happe 
pas k sa destinde. 

A mon premier voyage pour M. Hoed, k bord 
du Diamant, le temps est brumeux ; cependant j'ac- 
coste k Douvres presque directement; dvidemment 
je n'ai rien perdu de mon assurance, de la connais- 
sance du service. Quoique je revoie avec plaisir 
PAngleterre, ce pays maritime par excellence, je 
sens en reprenant mes anciennes fonctions combien 
grand est le changement opdrd en moi pendant ces 
sept demises ann&s. Pens^es, objectif, tendances, 
manifered'envisagerles hommeset leschoses setrou- 
vent entifcrement changes. Autrefois, sans prendre 
au s&ieux ce que le monde adore, cette vie sociale 
pleine d'absurdit^s, je cherchais k me faire l'exis- 
tence la plus agr&ble, en £vitant de m'attacher k 
Texamen de problfcmes presque insolubles. Anient k 
m'occuper de ces problfcmes, par besoin d'activit^, 
de dignity, je reviens k mon ancienne insouciance, 
en reprenant un service actif. Ces trois mois passes 
k bord du Diamant, font une diversion k mes preoc- 
cupations d'Anvers oil, depuis le ddsarmement de 
la Louise-Marie, j'&ais charge du materiel de la 
station maritime, de fonctions peu conformes k mes 
aptitudes, & mes gotits. De juillet k novembre I860, 
je reprends ces fonctions peu actives. Aprfcs cette 
^poque, je suis ddfinitivement attach^ au service 
des raalles-poste. 

Par Tagrandissement d'Anvers qui vient d'etre 
A6cv6t6, la marine se trouve sacrifice aux ndcessit^s 

23 



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— $66 — 

de la defense nationale, qu'en rdalitd elle est ap- 
pel& k completer. Dans les pays oil Topinion, la 
mediocrity fait la loi, les demi-mesures sont seules 
possibles, on arrive rarement k poser des actes de 
vigueur, ayant le caractfcre de grandeur voulu; lors- 
qu'on y arrive, c'est par des voies detournees et 
partant onereuses ; heureux encore si en tergiver- 
sant, on ne se laisse pas surprendre par les 6vdne- 
ments! Aujourd'hui, quinze ans aprfcs l'adoption de 
l'agrandissement d'Anvers, la defense du pays n'est 
pas encore assume. Elle ne le sera que par la r&>r- 
gation de 1'armee sur la base du service obligatoire 
pour tous, base que la justice et le soin de preser- 
ver notre ordre social irnposent imperieusement, et 
en compliant cette defense par la creation d'une 
petite marine. Cette manifcre de voir, partag& par 
la plupart des gens competents et independants, 
est combattue par la routine, la coalition de petits 
int^r^ts ; elle fera son chemin un jour, non k Taide 
de beaux discours, on n'est plus assez consdien- 
cieux pour se laisser influencer ainsi, mais d'evene- 
ments qui nous forceront d'accoraplir malgre nous 
les sacrifices exigds pour nous sauvegarder. Qui 
observe attentivement, k l'abri des mesquines preoc- 
cupations du moment, le cours des cboses, s'aper- 
COit que chaque jour davantage, Thomme s'agite et 
Dieu le mfcne; il le mfcne dans la voie du sacrifice, 
d'ou surgira relation nouvelle, la renovation, 
quand enfin, k force de souffrir, Ton reconnaitra la 
main de la Providence, qui nous frappe pour nous 
depouiller de Tegoisme, nous r^g^rer peu k peu. 



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— 267 — 

Bien que j'aie k Ostende d'excellentes relations, 
Tinaction m'etant p^nible, je propose et j'obtiens de 
faire chaque semaine un voyage pour Tun des com- 
mandants, MM. Hoed, Picard, Michel; kcet effet, 
je suis obligd de changer chaque fois de navire. En 
Janvier 1861, un arr&d me nomme commandant 
du Rubis, en remplacement de M. Michel, envoys 
avec M. Eloin dans TOc&nie, en mission, par le 
ftoi. 

Deux fois, j'ai Thonneur de conduire Leo- 
pold I er en Angleterre avec mon navire. La pre- 
miere travers^e a lieu par une brise du SO assez 
fraiche. Etendu sur un des canapes du pont et enve- 
loppd dans un manteau, le Roi ferme les yeux; de 
temps en temps, il re^oit de petites dclaboussures, 
des embruns de vagues ; par Taction du vent, son 
manteau se d&ache; le maltre d'^quipage relieve le 
manteau et le fixe; le roi remercie par un signe de 
tete. Le comte de Flandre, qui l'accompagne, se 
tient presque tout le temps avec moi sur la passe- 
relle. Le premier, il apergoit dans la rade des Du- 
nes la flotte anglaise qui vient d'y mouiller. Bient6t 
nous accosterons k Douvres; dans quelques minutes, 
nous serons sous les yeux des autoritds et d'une 
foule ^ldgante rassembldes au quai ; le Roi garde 
la mfime position ; jugeant convenable de le prdve- 
nir, j'avertis M. Lahure, qui en conftre avec M. de 
Moerkerke, et celui-ci avec le comte de Flandre. 
Tous paraissent embarrasses pour adresser la pa- 
role au Roi. Mon service m'empSche de voir quelle 
solution recoit le problfcme, seulement je fais cette 
reflexion que les usages des cours laissent singu- 



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— 268 — 

lifcrement k d&irer. Le voyage suivant, j'acquiers 
de cette v^ritd une preuve d^plaisante. 

La mer et le temps sont superbes, pendant cette 
deuxifcme traversee. Le Roi s'embarque k 1'heure 
dite, 7 taeures du matin. Je me tiens au bas de Tes- 
calier, Fattendant, chapeau bas, avec M. Guiette, 
ingdnieur, et M. Petit, second. En mettant le pied 
k bord, le Roi me dit : « Je crois que nous aurons 
beau temps pendant la traversee. » Pensant qu'il 
me fait Fhonneur de m'interroger, je rdponds res- 
pectueusement : « Oui, Sire, le temps s'est beau- 
coup amelior^. » — La veille, il avait vent^ grand 
frais. — Sur ce, Sa Majesty detourne la t6te avec 
mdcontentement, un mecontentement visible pour 
lous et par consequent hurailiant pour moi. Le due 
et la duchesse de Brabant, qui Taccompagnent 
jusqu'k bord, se retirent k reculons, cer^monieuse- 
ment, sans lui serrer la main. Loin de m'imposer, 
ces proc£d£s me rdvoltent. Aussit6t en mer, sans 
quitter mon poste, la passerelle ou je me promfcne 
et je veille, j'enlfcve sabre, chapeau et revets un cos- 
tume de circonstance. Le Roi ne bouge pas. II 
serable clou£ sur le pont. Pendant toute la traver- 
see, prfcs de cinq heures, il ne fait pas un raouve- 
ment. Arrives k Douvres, les autorites viennent 
comme d'habitude le saluer k bord. Pour son de- 
part, on borde la haie, dans laquelle je me trouve. 
Le Roi salue chacun, mon voisin de droite, celui 
de gauche et passe devant moi sans me regarder. 

Gependant j'ai pour le Roi le plus grand respect, 
et mfime je trouve qu'en g&idral, il n'est pas suffi- 
samment appr&te. Leopold I er est un grand roi, un 



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— 269 — 

homrae Eminent. Malheureusement ses manures ne 
sont pas assez simples. S'il d&este avec raison la 
familiarity il a tort cTexiger, de nous Beiges, ce qui 
n'est pas en nous, en matifcre d'dtiquette bien en- 
tendu, de vouloir nous plier k des formes suran- 
n&s. Chaque peuple doit conserver son cachet. 
Rev&ir un caractere d'emprunt, c'est s'abaisser. 

Le Roi n'est pas rancunier. Plus tard, quand je 
ferai paraftre une petite publication k Toccasion 
de l'expldition mexicaine, pour faire comprendre 
les r&ultats avantageux que Ton peut espdrer de 
cette expedition, au point de vue commercial, des 
relations avec le Mexique, il me montrera de nou- 
veau de la bienveillance, en r^pondant gracieuse- 
ment k mon salut chaque fois que je le rencon- 
trerai.Mais n'ayant pu accepter une invitation pour 
le bal de la cour, dans une autre rencontre, il me 
tournera le dos ostensiblement. 

La physionomie de Leopold l er ra^rite d'etre &u- 
A\6e et retrace avec sincdritd ; quoique personnels, 
ces details sont done int^ressants ; ils montrent en 
lui une raideur aristocratique, m6me dans les petites 
choses, qui le rend peu sympathique aux masses. 
On n'est pas dou£ de grandes qualitds sans posse- 
der de petits dtfauts. Les grandes quality du Roi 
se rdvfclent dans le trait suivant, que je tiens d'un 
t^moin oculaire : 

C'&ait k l^poqueouNapoldon se trouvait au camp 
de Boulogne. L'empereur d&ira, parait-il, recevoir 
une visite du Roi, k Calais. Leopold s'ex&uta d'as- 
sez mauvaise grace. II avait d'abord l'intention de 
partir par bateau k vapeur, de manifire k arriver au 

23* 



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— 270 — 

rendez-vous pour l'heure convenue, 11 heures du 
matin ; mais la nuit, tout k coup changeant de re- 
solution, il se decide k faire le trajet d'aller en voi- 
ture et celui de retour en bateau. Voulant le faire 
attendre, l'empereur n'arrive k Calais qu'k 1 1 heu- 
res et quart; le Roi, lui, fait si bien qu'il arrive k 
11 heures et demie seulement. (Test l'empereur qui 
attend. Piqud au vif, il re<?oit Leopold en plaisan- 
tant : « II parait, mon cousin, que nous somraes 
quelque peu en d&icatesse ensemble. » Le Roi le 
regarde sans rien dire; puis, prenant avec solennitd 
par la main le due de Brabant, il rdpond : « Sire, 
je vous pr&ente mon fils. » 

En me contant peu de jours aprfcs ce fait, le nar- 
rateur se trouvait encore sous le coup de Amotion 
qu'il avait ressentie, ainsi que les personnes de la 
suite des deux souverains. 



Parmi les personnages que j'ai encore Thonneur 
de conduire avec mon navire, se trouvent Tarchiduc 
Maximilien et sa femme, l'arcbiduchesse Charlotte. 
Passes en Angleterre k bord de la Topaze, comman- 
dant Picard, il reviennent k bord du Rubis. En 
s'embarquant k Douvres, vers minuit, Tarchiduc 
m'adresse quelques mots aimables, par politesse, 
puis tous deux descendent et je ne les revois plus 
qu'au moment du depart. Le prince cause avec faci- 
lity dans quatre langues, en anglais, fran^ais, alle- 
mand et italien. Amiral d'Autriche, il me fait 
envoyer la decoration de chevalier de l'ordre de 
Francois-Joseph, ainsi qu'k-M. Picard. Malheureu- 



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— 271 — 

sement la fatality qui frappera si terriblement l'ar- 
chiduc et 1'archiduchesse, s'etendra jusqu'k nous. 
M. Picard, peu d'ann^e aprfcs, sera atteiut de para- 
lysie et moi par des vicissitudes sans fin. 

Le due de Montpensier el llnfante, sa femrae, 
viennent deux fois en Angleterre h bord de mon ba- 
Ument. Pour Tune de ces traverses, le temps est 
mauvais, je suis mandd par le prince h 1'hdtel Fon- 
taine oil il est descendu. Aprfcs m'avoir entendu, il 
remet imra&liatement le voyage au lendemain. Mais 
le lendemain matin, quoique le temps soit meilleur, 
il vente encore, la mer reste forte. Nous partons 
quand m6me. Indispose bientot, le due me fait ap- 
peler plusieurs fois successivement pour lui donner 
des nouvelles du temps et me charger d'aller rassu- 
rer la duchesse et son enfant, qui, couches dans une 
cabine voisine, jouent ensemble avec cette grace 
particulifcre aux Espagnoles, le plus gentiment du 
monde. Le prince de Joinville, qui les recoit h Dou- 
vres oil il se trouve depuis la veille, semble dtonnd 
de nous voir arriver par un pareil temps. 

Un soir d'&d, peu de moments avant le depart 
ordinaire de Douvres, je vois descendre h bord le 
due d'Aumale, la princesse Clementine et ses en- 
fants, le comte de Paris, le due de Chartres et leur 
suite, et m'empresse d'aller les saluer. Etonn£ de se 
voir reconnu dans l'obscurit^, le due me dit : « Ah ! 
e'est vrai, j'oublie, depuis longtemps vous nous con- 
naissez. » Puis aussit6t prenant par la main le 
comte de Paris et avec un certain geste familier, 
qui prouve qu'aux princes de sa sorte, gentilhomme 
et soldat par excellence, rien n'est impossible, 



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— 272 — 

contraire aux biens&mces, il ajoute : « comman- 
dant, jevouspr&ente mon neveu, le comtede Paris. » 
Aprfcs avoir install^ les siens k bord, ou il ne doit 
pas les accompagner davantage, le prince d^barque. 
Par le dernier train de Londres, de nombreux pas- 
sages arrivent, le pont en est encombr^. Au mo- 
ment de partir, le vent force, le temps se met k 
1'orage; la maree est presque haute, les feux des je- 
t£es pour le depart sont allumds ; je fais larguer les 
amarres, et commande d'aller en avant. Tout k 
coup, apercevant le premier les feux d'un navire qui 
entre, j'ordonne aussitdt d'arr&er, de battre en ar- 
rive. Mais le Rubis est lanc^, il continue d'avancer 
jusqu'au musoir, ou le navire vient se jeter sur lui 
k toutes voiles; un craquement se fait entendre; 
Tabordage a lieu contre notre &rave ; nous n'en 
recevons aucun dommage; il n'en est pas de mfime 
du voilier qui, par lechoc, se trouve rejetd en de- 
hors des jetdes ; voyant le long de son bord des ca- 
nots pr6ts k recueillir l'&juipage en cas de besoin, 
et aprfcs m'etre inform^ de son dtat au signaleur, 
que je hele en passant, je continue ma route sans 
autre accident. En arrivant, je fais mon rapport, ou 
je relate les faits. 

Cependant le navire abordeur est amen^ k Dou- 
vres, contre le quai, ou il ne tarde pas k couler; 
une demande d'indemnit& est adress^e de ce chef 
auprfcs de notre gouvernement, au nom de son ar- 
mateur; cette demande m'est communique ; je r£- 
ponds par une plainte contre qui de droit, pour 
avoir, au moment du depart de la malle, montrd k 
la fois les signaux d'entree au navire et ceux de sor- 



^ 



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— 273 — 

tie au Rubis. La justesse de ma plainte est recon- 
nue, le signaleur se trouve destitud. L'autoritd an- 
glaise declare non fondle lademanded'indcmnites. 
Cet abordage devient le point de depart d'une 
s^rie de contraries dans mon service. A mesure 
que ma prudence augmente, les accidents se multi- 
plient. A la vdrit^, ils se r&luisent k peu de chose, 
k des retards insigniflants ou k des avaries sans 
consequence, mais leur succession rapide m'enlfcve 
peu k peu sinon Fenergie, du moins Tinitiative, me 
cause des apprehensions; je me demande avec in- 
quietude quand cette mauvaise veine disparaitra. 
Tantot c'est un matelot qui lance mal Pamarre, tan- 
tot c'est le mousse qui, au lieu de rdpdter mon com- 
mandement, bailie aux corneilles au point d'obliger 
ses camarades de se pr&ipiter k sa place pour 
remplir sa besogne, ou bien le lamaneur qui 
par maladresse ne parvient pas k larguer nos cor- 
dages k temps; je n'en Gnirais pas si je devais enu- 
m^rer les causes inddpendantes de ma volontd aux- 
quelles je dois mes divers ennuis. Parmi ces causes, 
aucune ne peut fitre attribute k mes seconds, je me 
plais k le reconnaitre. MM. Petit, Gerard et Claeys, 
qui se succfcdent en cette quality, font pour le 
mieux. Un matin, avant le jour, j'arrive devant Os- 
tende par bonne brise du Nord, aprfes avoir forc£ 
pour etre k temps, afln d'entrer dans le port. Au 
moment de donner dans la passe, les feux indi- 
quant qu'il y a encore suffisamment d'eau, me sont 
retires tout d'un coup. Si j'avais Passurance, la 
bonne veine d'autrefois, j'entrerais quand mfime sans 
hdsiter. Forc£ main tenant d'etre plus prudent, afln 



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— 274 — 

de tenir compte de circonstances qui tendent k me 
susciter des accidents, je me decide k attendre au 
large le reversement de la marde, pendant 4 k 
8 heures, et laisse k M. Claeys le soiu de courir 
des borddes devant Ostende, surtout d'expliquer la 
situation aux passagers, ma patience &ant k bout. 

Qui se trouve favoris^, est tenu d'avoir de Pdlan; 
Pfian alors fait merveille. Qui est malmen^, au con- 
traire, ne doit se laisser entratner qu'k bon escient, 
qu'avec crainte, sans toutefois s'y refuser, le cas 
Ichttant. 

Quelques anndes auparavant, dans une situation 
analogue k celle-ci, dtant second k bord, ou je rem- 
placais le commandant absent, je montrai l'audace 
voulue, en rapport avec ma bonne fortune. C'&ait 
Phiver, par un fort vent du Nord, un temps k 
grains. Sur le point d'entrer k Ostende, k la fin de 
la mar^e, et menace par un grain de neige, je me 
hkte, espdrant 6tre dans le port avant Parrivde du 
grain. Mon attente est ddcue, tout kj coup, quand 
d^jk je me trouve dans la direction du chenal, une 
neige ^paisse me ddcobe la vue des jet&s et mfime 
de leurs feux. La colfere me saisit, je tiens bon, 
j'avance quand mfime, sans rien voir ; quelques ins- 
tants se passent, je mattrise mon emotion ; puis, les 
feux se montrent de nouveau, la direction du na- 
vire se trouve entre eux ! — En battant en arrifere, 
j'eusse compromis le gouvernail, expose le batiment 
k essuyer de graves avaries. Je prtfffrai de tout 
risquer et m'en trouvai bien. 

Le marin est particuli&rement le jouet des cir- 
constances. Certains marins excellents subissent 



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- S7S — 

toute leur vie des tehees, sont malheureux. D'au- 
tres dchappent aux ^preuves cruelles. Les vents et 
les flots sont changeants, dit le proverbe. En chan- 
geant pour moi leur cours jusqu'alors bienfaisant, 
Us m'avertissent en quelque sorte du coup qui doit 
brusquement briser ma carrifere. Vers la fin de d6- 
cembre 1861, je remets h M. Gerard le commande- 
ment du Rubis, sur ma demande, par suite d'un 
^nement dans ma vie privde. Comme il n'y a pas 
en ce moment d'autre emploi pour moi, je suis oblige 
de prendre un cong£ h long terme, puis d'accepter 
la position de disponibiiit^; finalement, ne parve- 
nant pas k 6tre employ^, je donne ma demission, 
que Ton accepte pour me pensionner. 



FIN. 



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